Révisions

 

 


.PREMIÈRE PARTIE

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CHAPITRE PREMIER

Pour écrire l’histoire de sa vie, il faut d’abord avoir vécu ; aussi n’est-ce pas la mienne que j’écris.

Ayant été atteint, jeune encore, d’une maladie morale abominable, je raconte ce qui m’est arrivé pendant trois ans. Si j’étais seul malade, je n’en dirais rien ; mais comme il y en a beaucoup d’autres que moi qui souffrent du même mal, j’écris pour ceux-là, sans trop savoir s’ils y feront attention ; car, dans le cas où personne n’y prendrait garde, j’aurai encore retiré ce fruit de mes paroles de m’être mieux guéri moi-même, et, comme le renard pris au piège, j’aurai rongé mon pied captif.

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CHAPITRE II

Pendant les guerres de l’Empire, tandis que les maris et les frères étaient en Allemagne, les mères inquiètes avaient mis au monde une génération ardente, pâle, nerveuse. Conçus entre deux batailles, élevés dans les collèges aux roulements des tambours, des milliers d’enfants se regardaient entre eux d’un œil sombre, en essayant leurs muscles chétifs. De temps en temps leurs pères ensanglantés apparaissaient, les soulevaient sur leurs poitrines chamarrées d’or, puis les posaient à terre et remontaient à cheval.

Un seul homme était en vie alors en Europe ; le reste des êtres tâchait de se remplir les poumons de l’air qu’il avait respiré. Chaque année, la France faisait présent à cet homme de trois cent mille jeunes gens ; c’était l’impôt payé à César, et, s’il n’avait ce troupeau derrière lui, il ne pouvait suivre sa fortune. C’était l’escorte qu’il lui fallait pour qu’il pût traverser le monde, et s’en aller tomber dans une petite vallée d’une île déserte, sous un saule pleureur.

Jamais il n’y eut tant de nuits sans sommeil que du temps de cet homme ; jamais on ne vit se pencher sur les remparts des villes un tel peuple de mères désolées ; jamais il n’y eut un tel silence autour de ceux qui parlaient de mort. Et pourtant jamais il n’y eut tant de joie, tant de vie, tant de fanfares guerrières dans tous les cœurs. Jamais il n’y eut de soleils si purs que ceux qui séchèrent tout ce sang. On disait que Dieu les faisait pour cet homme, et on les appelait ses soleils d’Austerlitz. Mais il les faisait bien lui-même avec ses canons toujours tonnants, et qui ne laissaient de nuages qu’aux lendemains de ses batailles.

C’était l’air de ce ciel sans tache, où brillait tant de gloire, où resplendissait tant d’acier, que les enfants respiraient alors. Ils savaient bien qu’ils étaient destinés aux hécatombes ; mais ils croyaient Murat invulnérable, et on avait vu passer l’empereur sur un pont où sifflaient tant de balles, qu’on ne savait s’il pouvait mourir. Et quand même on aurait dû mourir, qu’était-ce que cela ? La mort elle-même était si belle alors, si grande, si magnifique dans sa pourpre fumante ! elle ressemblait si bien à l’espérance, elle fauchait de si verts épis, qu’elle en était comme devenue jeune, et qu’on ne croyait plus à la vieillesse. Tous les berceaux de France étaient des boucliers ; tous les cercueils en étaient aussi ; il n’y avait vraiment plus de vieillards ; il n’y avait que des cadavres ou des demi-dieux.

Cependant l’immortel empereur était un jour sur une colline à regarder sept peuples s’égorger ; comme il ne savait pas encore s’il serait le maître du monde ou seulement de la moitié, Azraël passa sur la route ; il l’effleura du bout de l’aile, et le poussa dans l’Océan. Au bruit de sa chute, les vieilles croyances moribondes se redressèrent sur leurs lits de douleur, et, avançant leurs pattes crochues, toutes les royales araignées découpèrent l’Europe, et de la pourpre de César se firent un habit d’Arlequin.

De même qu’un voyageur, tant qu’il est sur le chemin, court nuit et jour par la pluie et par le soleil, sans s’apercevoir de ses veilles ni des dangers ; mais, dès qu’il est arrivé au milieu de sa famille et qu’il s’assoit devant le feu, il éprouve une lassitude sans bornes et peut à peine se traîner à son lit ; ainsi la France, veuve de César, sentit tout à coup sa blessure. Elle tomba en défaillance, et s’endormit d’un si profond sommeil que ses vieux rois, la croyant morte, l’enveloppèrent d’un linceul blanc. La vieille armée en cheveux gris rentra épuisée de fatigue, et les foyers des châteaux déserts se rallumèrent tristement.

Alors ces hommes de l’Empire, qui avaient tant couru et tant égorgé, embrassèrent leurs femmes amaigries et parlèrent de leurs premières amours ; ils se regardèrent dans les fontaines de leurs prairies natales, et ils s’y virent si vieux, si mutilés, qu’ils se souvinrent de leurs fils, afin qu’on leur fermât les yeux. Ils demandèrent où ils étaient ; les enfants sortirent des collèges, et ne voyant plus ni sabres, ni cuirasses, ni fantassins, ni cavaliers, ils demandèrent à leur tour où étaient leurs pères. Mais on leur répondit que la guerre était finie, que César était mort, et que les portraits de Wellington et de Blücher étaient suspendus dans les antichambres des consulats et des ambassades, avec ces deux mots au bas : Salvatoribus mundi.

Alors il s’assit sur un monde en ruines une jeunesse soucieuse. Tous ces enfants étaient des gouttes d’un sang brûlant qui avait inondé la terre ; ils étaient nés au sein de la guerre, pour la guerre. Ils avaient rêvé pendant quinze ans des neiges de Moscou et du soleil des Pyramides. Ils n’étaient pas sortis de leurs villes, mais on leur avait dit que par chaque barrière de ces villes on allait à une capitale d’Europe. Ils avaient dans la tête tout un monde ; ils regardaient la terre, le ciel, les rues et les chemins ; tout cela était vide, et les cloches de leurs paroisses résonnaient seules dans le lointain.

De pâles fantômes, couverts de robes noires, traversaient lentement les campagnes ; d’autres frappaient aux portes des maisons, et dès qu’on leur avait ouvert, ils tiraient de leurs poches de grands parchemins tout usés, avec lesquels ils chassaient les habitants. De tous côtés arrivaient des hommes encore tout tremblants de la peur qui leur avait pris à leur départ, vingt ans auparavant. Tous réclamaient, disputaient et criaient ; on s’étonnait qu’une seule mort pût appeler tant de corbeaux.

Le roi de France était sur son trône, regardant çà et là s’il ne voyait pas une abeille dans ses tapisseries. Les uns lui tendaient leur chapeau, et il leur donnait de l’argent ; les autres lui montraient un crucifix, et il le baisait ; d’autres se contentaient de lui crier aux oreilles de grands noms retentissants, et il répondait à ceux-là d’aller dans sa grand’salle, que les échos en étaient sonores ; d’autres encore lui montraient leurs vieux manteaux, comme ils en avaient bien effacé les abeilles, et à ceux-là il donnait un habit neuf.

Les enfants regardaient tout cela, pensant toujours que l’ombre de César allait débarquer à Cannes et souffler sur ces larves ; mais le silence continuait toujours, et l’on ne voyait flotter dans le ciel que la pâleur des lis. Quand les enfants parlaient de gloire, on leur disait : Faites-vous prêtres ; quand ils parlaient d’ambition : Faites-vous prêtres ; d’espérance, d’amour, de force, de vie : Faites-vous prêtres.

Cependant, il monta à la tribune aux harangues un homme qui tenait à la main un contrat entre le roi et le peuple ; il commença à dire que la gloire était une belle chose, et l’ambition et la guerre aussi ; mais qu’il y en avait une plus belle, qui s’appelait la liberté.

Les enfants relevèrent la tête et se souvinrent de leurs grands-pères, qui en avaient aussi parlé. Ils se souvinrent d’avoir rencontré, dans les coins obscurs de la maison paternelle, des bustes mystérieux avec de longs cheveux de marbre et une inscription romaine ; ils se souvinrent d’avoir vu le soir, à la veillée, leurs aïeules branler la tête et parler d’un fleuve de sang bien plus terrible encore que celui de l’Empereur. Il y avait pour eux dans ce mot de liberté quelque chose qui leur faisait battre le cœur à la fois comme un lointain et terrible souvenir et comme une chère espérance, plus lointaine encore.

Ils tressaillirent en l’entendant ; mais, en rentrant au logis, ils virent trois paniers qu’on portait à Clamart : c’étaient trois jeunes gens qui avaient prononcé trop haut ce mot de liberté.

Un étrange sourire leur passa sur les lèvres à cette triste vue ; mais d’autres harangueurs, montant à la tribune, commencèrent à calculer publiquement ce que coûtait l’ambition, et que la gloire était bien chère ; ils firent voir l’horreur de la guerre et appelèrent boucheries les hécatombes. Et ils parlèrent tant et si longtemps que toutes les illusions humaines, comme des arbres en automne, tombaient feuille à feuille autour d’eux, et que ceux qui les écoutaient passaient leur main sur leur front, comme des fiévreux qui s’éveillent.

Les uns disaient : Ce qui a causé la chute de l’Empereur, c’est que le peuple n’en voulait plus ; les autres : Le peuple voulait le roi ; non, la liberté ; non, la raison ; non, la religion ; non, la constitution anglaise ; non, l’absolutisme ; un dernier ajouta : Non ! rien de tout cela, mais le repos.

Trois éléments partageaient donc la vie qui s’offrait alors aux jeunes gens : derrière eux un passé à jamais détruit, s’agitant encore sur ses ruines, avec tous les fossiles des siècles de l’absolutisme ; devant eux l’aurore d’un immense horizon, les premières clartés de l’avenir ; et entre ces deux mondes… quelque chose de semblable à l’Océan qui sépare le vieux continent de la jeune Amérique, je ne sais quoi de vague et de flottant, une mer houleuse et pleine de naufrages, traversée de temps en temps par quelque blanche voile lointaine ou par quelque navire soufflant une lourde vapeur ; le siècle présent, en un mot, qui sépare le passé de l’avenir, qui n’est ni l’un ni l’autre et qui ressemble à tous deux à la fois, et où l’on ne sait, à chaque pas qu’on fait, si l’on marche sur une semence ou sur un débris.

Voilà dans quel chaos il fallut choisir alors ; voilà ce qui se présentait à des enfants pleins de force et d’audace, fils de l’Empire et petits-fils de la Révolution.

Or, du passé, ils n’en voulaient plus, car la foi en rien ne se donne ; l’avenir, ils l’aimaient, mais quoi ? comme Pygmalion Galathée ; c’était pour eux comme une amante de marbre, et ils attendaient qu’elle s’animât, que le sang colorât ses veines.

Il leur restait donc le présent, l’esprit du siècle, ange du crépuscule, qui n’est ni la nuit ni le jour ; ils le trouvèrent assis sur un sac de chaux plein d’ossements, serré dans le manteau des égoïstes, et grelottant d’un froid terrible. L’angoisse de la mort leur entra dans l’âme à la vue de ce spectre moitié momie et moitié fœtus ; ils s’en approchèrent comme le voyageur à qui l’on montre à Strasbourg la fille d’un vieux comte de Sarverden, embaumée dans sa parure de fiancée. Ce squelette enfantin fait frémir, car ses mains fluettes et livides portent l’anneau des épousées, et sa tête tombe en poussière au milieu des fleurs d’oranger.

Comme à l’approche d’une tempête il passe dans les forêts un vent terrible qui fait frissonner tous les arbres, à quoi succède un profond silence, ainsi Napoléon avait tout ébranlé en passant sur le monde ; les rois avaient senti vaciller leur couronne, et, portant leur main à leur tête, ils n’y avaient trouvé que leurs cheveux hérissés de terreur. Le pape avait fait trois cents lieues pour le bénir au nom de Dieu et lui poser son diadème ; mais il le lui avait pris des mains. Ainsi tout avait tremblé dans cette forêt lugubre de la vieille Europe ; puis le silence avait succédé.

On dit que, lorsqu’on rencontre un chien furieux, si l’on a le courage de marcher gravement, sans se retourner, et d’une manière régulière, le chien se contente de vous suivre pendant un certain temps, en grommelant entre ses dents ; tandis que, si on laisse échapper un geste de terreur, si on fait un pas trop vite, il se jette sur vous et vous dévore ; car une fois la première morsure faite, il n’y a plus moyen de lui échapper.

Or, dans l’histoire européenne, il était arrivé souvent qu’un souverain eût fait ce geste de terreur et que son peuple l’eût dévoré ; mais si un l’avait fait, tous ne l’avaient pas fait en même temps, c’est-à-dire qu’un roi avait disparu, mais non la majesté royale. Devant Napoléon la majesté royale l’avait fait ce geste qui perd tout, et non seulement la majesté, mais la religion, mais la noblesse, mais toute puissance divine et humaine.

Napoléon mort, les puissances divines et humaines étaient bien rétablies de fait ; mais la croyance en elles n’existait plus. Il y a un danger terrible à savoir ce qui est possible, car l’esprit va toujours plus loin. Autre chose est de se dire : Ceci pourrait être, ou de se dire : Ceci a été ; c’est la première morsure du chien.

Napoléon despote fut la dernière lueur de la lampe du despotisme ; il détruisit et parodia les rois, comme Voltaire les livres saints. Et après lui on entendit un grand bruit, c’était la pierre de Sainte-Hélène qui venait de tomber sur l’ancien monde. Aussitôt parut dans le ciel l’astre glacial de la raison ; et ses rayons, pareils à ceux de la froide déesse des nuits, versant de la lumière sans chaleur, enveloppèrent le monde d’un suaire livide.

On avait bien vu jusqu’alors des gens qui haïssaient les nobles, qui déclamaient contre les prêtres, qui conspiraient contre les rois ; on avait bien crié contre les abus et les préjugés ; mais ce fut une grande nouveauté que de voir le peuple en sourire. S’il passait un noble, ou un prêtre, ou un souverain, les paysans qui avaient fait la guerre commençaient à hocher la tête et à dire : « Ah ! celui-là nous l’avons vu en temps et en lieu ; il avait un autre visage. » Et quand on parlait du trône et de l’autel, ils répondaient : « Ce sont quatre ais de bois ; nous les avons cloués et décloués. » Et quand on leur disait : « Peuple, tu es revenu des erreurs qui t’avaient égaré ; tu as rappelé tes rois et tes prêtres » ; ils répondaient : « Ce n’est pas nous ; ce sont ces bavards-là. » Et quand on leur disait : « Peuple, oublie le passé, laboure et obéis », ils se redressaient sur leurs sièges, et on entendait un sourd retentissement. C’était un sabre rouillé et ébréché qui avait remué dans un coin de la chaumière. Alors on ajoutait aussitôt : « Reste en repos du moins ; si on ne te nuit pas, ne cherche pas à nuire. » Hélas ! ils se contentaient de cela.

Mais la jeunesse ne s’en contentait pas. Il est certain qu’il y a dans l’homme deux puissances occultes qui combattent jusqu’à la mort ; l’une, clairvoyante et froide, s’ attache à la réalité, la calcule, la pèse, et juge le passé ; l’autre a soif de l’avenir et s’élance vers l’inconnu. Quand la passion emporte l’homme, la raison le suit en pleurant et en l’avertissant du danger ; mais dès que l’homme s’est arrêté à la voix de la raison, dès qu’il s’est dit : C’est vrai, je suis un fou ; où allais-je ? la passion lui crie : Et moi, je vais donc mourir ?

Un sentiment de malaise inexprimable commença donc à fermenter dans tous les cœurs jeunes. Condamnés au repos par les souverains du monde, livrés aux cuistres de toute espèce, à l’oisiveté et à l’ennui, les jeunes gens voyaient se retirer d’eux les vagues écumantes contre lesquelles ils avaient préparé leur bras. Tous ces gladiateurs frottés d’huile se sentaient au fond de l’âme une misère insupportable. Les plus riches se firent libertins ; ceux d’une fortune médiocre prirent un état et se résignèrent soit à la robe, soit à l’épée ; les plus pauvres se jetèrent dans l’enthousiasme à froid, dans les grands mots, dans l’affreuse mer de l’action sans but. Comme la faiblesse humaine cherche l’association et que les hommes sont troupeaux de nature, la politique s’en mêla. On s’allait battre avec les gardes du corps sur les marches de la chambre législative, on courait à une pièce de théâtre où Talma portait une perruque qui le faisait ressembler à César, on se ruait à l’enterrement d’un député libéral. Mais des membres des deux partis opposés, il n’en était pas un qui, en rentrant chez lui, ne sentît amèrement le vide de son existence et la pauvreté de ses mains.

En même temps que la vie du dehors était si pâle et si mesquine, la vie intérieure de la société prenait un aspect sombre et silencieux ; l’hypocrisie la plus sévère régnait dans les mœurs ; les idées anglaises se joignant à la dévotion, la gaîté même avait disparu. Peut-être était-ce la Providence qui préparait déjà ses voies nouvelles ; peut-être était-ce l’ange avant-coureur des sociétés futures qui semait déjà dans le cœur des femmes les germes de l’indépendance humaine, que quelque jour elles réclameront. Mais il est certain que tout d’un coup, chose inouïe, dans tous les salons de Paris, les hommes passèrent d’un côté et les femmes de l’autre ; et ainsi, les unes vêtues de blanc comme des fiancées, les autres vêtus de noir comme des orphelins, ils commencèrent à se mesurer des yeux.

Qu’on ne s’y trompe pas : ce vêtement noir que portent les hommes de notre temps est un symbole terrible ; pour en venir là, il a fallu que les armures tombassent pièce à pièce et les broderies fleur à fleur. C’est la raison humaine qui a renversé toutes les illusions ; mais elle en porte elle-même le deuil, afin qu’on la console.

Les mœurs des étudiants et des artistes, ces mœurs si libres, si belles, si pleines de jeunesse, se ressentirent du changement universel. Les hommes, en se séparant des femmes, avaient chuchoté un mot qui blesse à mort : le mépris ; ils s’étaient jetés dans le vin et dans les courtisanes. Les étudiants et les artistes s’y jetèrent aussi ; l’amour était traité comme la gloire et la religion ; c’était une illusion ancienne. On allait donc aux mauvais lieux ; la grisette, cette classe si rêveuse, si romanesque, et d’un amour si tendre et si doux, se vit abandonnée aux comptoirs des boutiques. Elle était pauvre, et on ne l’aimait plus ; elle voulut avoir des robes et des chapeaux : elle se vendit. Ô misère ! le jeune homme qui aurait dû l’aimer, qu’elle aurait aimé elle-même, celui qui la conduisait autrefois aux bois de Verrières et de Romainville, aux danses sur le gazon, aux soupers sous l’ ombrage ; celui qui venait causer le soir sous la lampe, au fond de la boutique, durant les longues veillées d’hiver ; celui qui partageait avec elle son morceau de pain trempé de la sueur de son front, et son amour sublime et pauvre ; celui-là, ce même homme, après l’avoir délaissée, la retrouvait quelque soir d’orgie au fond du lupanar, pâle et plombée, à jamais perdue, avec la faim sur les lèvres et la prostitution dans le cœur.

Or, vers ces temps-là, deux poètes, les deux plus beaux génies du siècle après Napoléon, venaient de consacrer leur vie à rassembler tous les éléments d’angoisse et de douleur épars dans l’univers. Goethe, le patriarche d’une littérature nouvelle, après avoir peint dans Werther la passion qui mène au suicide, avait tracé dans son Faust la plus sombre figure humaine qui eût jamais représenté le mal et le malheur. Ses écrits commencèrent alors à passer d’Allemagne en France.

Du fond de son cabinet d’étude, entouré de tableaux et de statues, riche, heureux et tranquille, il regardait venir à nous son œuvre de ténèbres avec un sourire paternel. Byron lui répondit par un cri de douleur qui fit tressaillir la Grèce, et suspendit Manfred sur les abîmes, comme si le néant eût été le mot de l’énigme hideuse dont il s’enveloppait.

Pardonnez-moi, ô grands poètes, qui êtes maintenant un peu de cendre et qui reposez sous la terre ; pardonnez-moi ! vous êtes des demi-dieux, et je ne suis qu’un enfant qui souffre. Mais en écrivant tout ceci, je ne puis m’empêcher de vous maudire. Que ne chantiez-vous le parfum des fleurs, les voix de la nature, l’espérance et l’amour, la vigne et le soleil, l’azur et la beauté ? Sans doute vous connaissiez la vie, et sans doute vous aviez souffert ; et le monde croulait autour de vous, et vous pleuriez sur ses ruines, et vous désespériez ; et vos maîtresses vous avaient trahis, et vos amis calomniés, et vos compatriotes méconnus ; et vous aviez le vide dans le cœur, la mort devant les yeux, et vous étiez des colosses de douleur. Mais dites-moi, vous, noble Goethe, n’y avait-il plus de voix consolatrice dans le murmure religieux de vos vieilles forêts d’Allemagne ? Vous pour qui la belle poésie était la sœur de la science, ne pouvaient-elles à elles deux trouver dans l’immortelle nature une plante salutaire pour le cœur de leur favori ? Vous qui étiez un panthéiste, un poète antique de la Grèce, un amant des formes sacrées, ne pouviez-vous mettre un peu de miel dans ces beaux vases que vous saviez faire, vous qui n’aviez qu’à sourire et à laisser les abeilles vous venir sur les lèvres ? Et toi, et toi, Byron, n’avais-tu pas près de Ravenne, sous tes orangers d’Italie, sous ton beau ciel vénitien, près de ta chère Adriatique, n’avais-tu pas ta bien-aimée ? Ô Dieu ! moi qui te parle, et qui ne suis qu’un faible enfant, j’ai connu peut-être des maux que tu n’as pas soufferts, et cependant je crois encore à l’espérance, et cependant je bénis Dieu.

Quand les idées anglaises et allemandes passèrent ainsi sur nos têtes, ce fut comme un dégoût morne et silencieux, suivi d’une convulsion terrible. Car formuler des idées générales, c’est changer le salpêtre en poudre, et la cervelle homérique du grand Goethe avait sucé, comme un alambic, toute la liqueur du fruit défendu. Ceux qui ne le lurent pas alors crurent n’en rien savoir. Pauvres créatures ! l’explosion les emporta comme des grains de poussière dans l’abîme du doute universel.

Ce fut comme une dénégation de toutes choses du ciel et de la terre, qu’on peut nommer désenchantement, ou si l’on veut, désespérance, comme si l’humanité en léthargie avait été crue morte par ceux qui lui tâtaient le pouls. De même que ce soldat à qui l’on demanda jadis : À quoi crois-tu ? et qui le premier répondit : À moi ; ainsi la jeunesse de France, entendant cette question, répondit la première : À rien.

Dès lors il se forma comme deux camps : d’une part, les esprits exaltés, souffrants, toutes les âmes expansives qui ont besoin de l’infini, plièrent la tête en pleurant ; ils s’enveloppèrent de rêves maladifs, et l’on ne vit plus que de frêles roseaux sur un océan d’amertume. D’une autre part, les hommes de chair restèrent debout, inflexibles, au milieu des jouissances positives, et il ne leur prit d’autre souci que de compter l’argent qu’ils avaient. Ce ne fut qu’un sanglot et un éclat de rire, l’un venant de l’âme, et l’autre du corps.

Voici donc ce que disait l’âme :

Hélas ! hélas ! la religion s’en va ; les nuages du ciel tombent en pluie ; nous n’avons plus ni espoir ni attente, pas deux petits morceaux de bois noir en croix devant lesquels tendre les mains. L’astre de l’avenir se lève à peine ; il ne peut sortir de l’horizon ; il y reste enveloppé de nuages, et comme le soleil en hiver, son disque y apparaît d’un rouge de sang, qu’il a gardé de quatre-vingt-treize. Il n’y a plus d’amour, il n’y a plus de gloire. Quelle épaisse nuit sur la terre ! Et nous serons morts quand il fera jour.

Voici donc ce que disait le corps :

L’homme est ici-bas pour se servir de ses sens ; il a plus ou moins de morceaux d’un métal jaune ou blanc, avec quoi il a droit à plus ou moins d’estime. Manger, boire et dormir, c’est vivre. Quant aux liens qui existent entre les hommes, l’amitié consiste à prêter de l’argent ; mais il est rare d’avoir un ami qu’on puisse aimer assez pour cela. La parenté sert aux héritages : l’amour est un exercice du corps ; la seule jouissance intellectuelle est la vanité.

Pareille à la peste asiatique exhalée des vapeurs du Gange, l’affreuse désespérance marchait à grands pas sur la terre. Déjà Chateaubriand, prince de poésie, enveloppant l’horrible idole de son manteau de pèlerin, l’avait placée sur un autel de marbre, au milieu des parfums des encensoirs sacrés. Déjà, pleins d’une force désormais inutile, les enfants du siècle raidissaient leurs mains oisives et buvaient dans leur coupe stérile le breuvage empoisonné. Déjà tout s’abîmait, quand les chacals sortirent de terre. Une littérature cadavéreuse et infecte, qui n’avait que la forme, mais une forme hideuse, commença d’arroser d’un sang fétide tous les monstres de la nature.

Qui osera jamais raconter ce qui se passait alors dans les collèges ? Les hommes doutaient de tout : les jeunes gens nièrent tout. Les poètes chantaient le désespoir : les jeunes gens sortirent des écoles avec le front serein, le visage frais et vermeil, et le blasphème à la bouche. D’ailleurs le caractère français, qui de sa nature est gai et ouvert, prédominant toujours, les cerveaux se remplirent aisément des idées anglaises et allemandes, mais les cœurs, trop légers pour lutter et pour souffrir, se flétrirent comme des fleurs fanées. Ainsi le principe de mort descendit froidement et sans secousse de la tête aux entrailles. Au lieu d’avoir l’enthousiasme du mal nous n’eûmes que l’abnégation du bien ; au lieu du désespoir, l’insensibilité. Des enfants de quinze ans, assis nonchalamment sous des arbrisseaux en fleur, tenaient par passe-temps des propos qui auraient fait frémir d’horreur les bosquets immobiles de Versailles. La communion du Christ, l’hostie, ce symbole éternel de l’amour céleste, servait à cacheter des lettres ; les enfants crachaient le pain de Dieu.

Heureux ceux qui échappèrent à ces temps ! heureux ceux qui passèrent sur les abîmes en regardant le ciel ! Il y en eut sans doute, et ceux-là nous plaindront.

Il est malheureusement vrai qu’il y a dans le blasphème une grande déperdition de force qui soulage le cœur trop plein. Lorsqu’un athée, tirant sa montre, donnait un quart d’heure à Dieu pour le foudroyer, il est certain que c’était un quart d’heure de colère et de jouissance atroce qu’il se procurait. C’était le paroxysme du désespoir, un appel sans nom à toutes les puissances célestes ; c’était une pauvre et misérable créature se tordant sous le pied qui l’écrase ; c’était un grand cri de douleur. Et qui sait ? aux yeux de celui qui voit tout, c’est peut-être une prière.

Ainsi les jeunes gens trouvaient un emploi de la force inactive dans l’affectation du désespoir. Se railler de la gloire, de la religion, de l’amour, de tout au monde, est une grande consolation, pour ceux qui ne savent que faire ; ils se moquent par là d’eux-mêmes et se donnent raison tout en se faisant la leçon. Et puis, il est doux de se croire malheureux, lorsqu’on n’est que vide et ennuyé. La débauche, en outre, première conclusion des principes de mort, est une terrible meule de pressoir lorsqu’il s’agit de s’énerver.

En sorte que les riches se disaient : Il n’y a de vrai que la richesse ; tout le reste est un rêve ; jouissons et mourons. Ceux d’une fortune médiocre se disaient : Il n’ y a de vrai que l’oubli ; tout le reste est un rêve ; oublions et mourons. Et les pauvres disaient : Il n’y a de vrai que le malheur ; tout le reste est un rêve ; blasphémons et mourons.

Ceci est-il trop noir ? est-ce exagéré ? Qu’en pensez-vous ? Suis-je un misanthrope ? Qu’on me permette une réflexion.

En lisant l’histoire de la chute de l’Empire romain, il est impossible de ne pas s’apercevoir du mal que les chrétiens, si admirables dans le désert, firent à l’État dès qu’ils eurent la puissance. « Quand je pense, dit Montesquieu, à l’ignorance profonde dans laquelle le clergé grec plongea les laïques, je ne puis m’empêcher de le comparer à ces Scythes dont parle Hérodote, qui crevaient les yeux à leurs esclaves, afin que rien ne pût les distraire et les empêcher de battre leur lait. – Aucune affaire d’État, aucune paix, aucune guerre, aucune trêve, aucune négociation, aucun mariage, ne se traitèrent que par le ministère des moines. On ne saurait croire quel mal il en résulta. »

Montesquieu aurait pu ajouter : « Le christianisme perdit les empereurs, mais il sauva les peuples. Il ouvrit aux Barbares les palais de Constantinople, mais il ouvrit les portes des chaumières aux anges consolateurs du Christ. » Il s’agissait bien des grands de la terre ! et voilà qui est intéressant plus que les derniers râlements d’un empire corrompu jusqu’à la moelle des os, que le sombre galvanisme au moyen duquel s’agitait encore le squelette de la tyrannie sur la tombe d’Héliogabale et de Caracalla ! La belle chose à conserver que la momie de Rome embaumée des parfums de Néron, cerclée du linceul de Tibère ! Il s’agissait, messieurs les politiques, d’aller trouver les pauvres et de leur dire d’être en paix ; il s’agissait de laisser les vers et les taupes ronger les monuments de honte, mais de tirer des flancs de la momie une vierge aussi belle que la mère du Rédempteur, l’espérance, amie des opprimés.

Voilà ce que fit le christianisme ; et maintenant, depuis tant d’années, qu’on fait ceux qui l’ont détruit ? Ils ont vu que le pauvre se laissait opprimer par le riche, le faible par le fort, par cette raison qu’ils se disaient : « Le riche et le fort m’opprimeront sur la terre ; mais quand ils voudront entrer au paradis, je serai à la porte et je les accuserai au tribunal de Dieu. » Ainsi, hélas ! ils prenaient patience.

Les antagonistes du Christ ont donc dit au pauvre : « Tu prends patience jusqu’au jour de justice, il n’y a point de justice ; tu attends la vie éternelle pour y réclamer ta vengeance, il n’y a point de vie éternelle ; tu amasses tes larmes et celles de ta famille, les cris de tes enfants et les sanglots de ta femme, pour les porter au pied de Dieu à l’heure de ta mort ; il n’y a point de Dieu. »

Alors il est certain que le pauvre a séché ses larmes, qu’il a dit à sa femme de se taire, à ses enfants de venir avec lui, et qu’il s’est redressé sur la glèbe avec la force d’un taureau. Il a dit au riche : « Toi qui m’opprimes, tu n’es qu’un homme » ; et au prêtre : « Tu en as menti, toi qui m’as consolé ». C’était justement là ce que voulaient les antagonistes du Christ. Peut-être croyaient-ils faire ainsi le bonheur des hommes, en envoyant le pauvre à la conquête de la liberté.

Mais si le pauvre, ayant bien compris une fois que les prêtres le trompent, que les riches le dérobent, que tous les hommes ont les mêmes droits, que tous les biens sont de ce monde, et que sa misère est impie ; si le pauvre, croyant à lui et à ses deux bras pour toute croyance, s’est dit un beau jour : « Guerre au riche ! à moi aussi la jouissance ici-bas, puisqu’il n’y en a pas d’autre ! à moi la terre, puisque le ciel est vide ! à moi et à tous, puisque tous sont égaux ! » ô raisonneurs sublimes qui l’avez mené là, que lui direz-vous s’il est vaincu ?

Sans doute vous êtes des philanthropes, sans doute vous avez raison pour l’avenir, et le jour viendra où vous serez bénis ; mais pas encore, en vérité, nous ne pouvons pas vous bénir. Lorsque autrefois l’oppresseur disait : « À moi la terre ! – À moi le ciel », répondait l’opprimé. À présent que répondra-t-il ?

Toute la maladie du siècle présent vient de deux causes ; le peuple qui a passé par 93 et par 1814 porte au cœur deux blessures. Tout ce qui était n’est plus ; tout ce qui sera n’est pas encore. Ne cherchez pas ailleurs le secret de nos maux.

Voilà un homme dont la maison tombe en ruine ; il l’a démolie pour en bâtir une autre. Les décombres gisent sur son champ, et il attend des pierres nouvelles pour son édifice nouveau. Au moment où le voilà prêt à tailler ses moellons et à faire son ciment, la pioche en mains, les bras retroussés, on vient lui dire que les pierres manquent et lui conseiller de reblanchir les vieilles pour en tirer parti. Que voulez-vous qu’il fasse, lui qui ne veut point de ruines pour faire un nid à sa couvée ? La carrière est pourtant profonde, les instruments trop faibles pour en tirer les pierres. « Attendez, lui dit-on, on les tirera peu à peu ; espérez, travaillez, avancez, reculez. » Que ne lui dit-on pas ? Et pendant ce temps-là cet homme, n’ayant plus sa vieille maison et pas encore sa maison nouvelle, ne sait comment se défendre de la pluie, ni comment préparer son repas du soir, ni où travailler, ni où reposer, ni où vivre, ni où mourir ; et ses enfants sont nouveau-nés.

Ou je me trompe étrangement, ou nous ressemblons à cet homme. Ô peuples des siècles futurs ! lorsque, par une chaude journée d’été, vous serez courbés sur vos charrues dans les vertes campagnes de la patrie ; lorsque vous verrez, sous un soleil pur et sans tache, la terre, votre mère féconde, sourire dans sa robe matinale au travailleur, son enfant bien-aimé ; lorsque, essuyant sur vos fronts tranquilles le saint baptême de la sueur, vous promènerez vos regards sur votre horizon immense, où il n’y aura pas un épi plus haut que l’autre dans la moisson humaine, mais seulement des bleuets et des marguerites au milieu des blés jaunissants ; ô hommes libres ! quand alors vous remercierez Dieu d’être nés pour cette récolte, pensez à nous qui n’y serons plus ; dites-vous que nous avons acheté bien cher le repos dont vous jouirez ; plaignez-nous plus que tous vos pères ; car nous avons beaucoup des maux qui les rendaient dignes de plainte, et nous avons perdu ce qui les consolait.

La jeune bourgeoisie (étude archéologique)

Barrès, Gide, Valéry, Claudel : je partageais les dévotions des écrivains de la nouvelle génération ; et je lisais fiévreusement tous les romans, tous les essais de mes jeunes aînés. Il est normal que je me sois reconnue en eux car nous étions du même bord. Bourgeois comme moi, ils se sentaient comme moi mal à l’aise dans leur peau. La guerre avait ruiné leur sécurité sans les arracher à leur classe ; ils se révoltaient mais uniquement contre leurs parents, contre la famille et la tradition. Ecoeurés par le « bourrage de crâne » auquel on les avait soumis pendant la guerre, ils réclamaient le droit de regarder les choses en face et de les appeler par leur nom ; seulement comme ils n’avaient pas du tout l’intention de bousculer la société, ils se bornaient à étudier avec minutie leurs états d’âme : ils prêchaient la « sincérité envers soi-même ». Rejetant les clichés, les lieux communs, ils refusaient avec mépris les anciennes sagesses dont ils avaient constaté la faillite ; mais ils n’essayaient pas d’en construire une autre ; ils préféraient affirmer qu’il ne faut jamais se satisfaire de rien : ils exaltaient l’inquiétude. Tout jeune homme à la page était un inquiet ; pendant le carême de 1925, le Père Sanson avait prêché à Notre-Dame sur « l’Inquiétude humaine ». Par dégoût des vieilles morales, les plus hardis allaient jusqu’à mettre en question le Bien et le Mal : ils admiraient les « démoniaques » de Dostoïevski qui devint une de leurs idoles. Certains professaient un dédaigneux esthétisme ; d’autres se ralliaient à l’immoralisme.
J’étais exactement dans la même situation que ces fils de famille désaxés ; je me séparais de la classe à laquelle j’appartenais : où aller? Pas question de descendre vers « les couches inférieures » ; on pouvait, on devait les aider à sélever, mais pour l’instant sur mes carnets je confondais dans un même dégoût l’épicurisme d’Anatole France et le matérialisme des ouvriers « qui s’entassent dans les cinémas ». Comme je n’apercevais sur terre aucune place qui me convînt, j’envisageai joyeusement de ne jamais m’arrêter nulle part. Je me vouai à l’Inquiétude. Quant à la sincérité, j’y aspirais depuis mon enfance. Autour de moi on réprouvait le mensonge, mais on fuyait soigneusement la vérité ; si aujourd’hui j’avais tant de difficultés à parler, c’est que je répugnais à utiliser la fausse monnaie en cours dans mon entourage. Je ne mis pas moins d’empressement à embrasser l’immoralisme. Certes, je n’approuvais pas qu’on volât par intérêt ni qu’on s’ébattît dans un lit pour le plaisir ; mais s’ils étaient gratuits, désespérés, révoltés – et bien entendu imaginaires – j’encaissais sans broncher tous les vices, les violes et les assassinats. Faire le mal, c’était la manière la plus radicale de répudier toute complicité avec les gens de bien.
Refus des paroles creuses, des fausses morales et de leur confort : cette attitude négative, la littérature la présentait comme une éthique positive. De notre malaise, elle faisait une quête ; nous cherchions un salut. Si nous avions renié notre classe, c’était pour nous installer dans l’Absolu. « Le péché est la place béante de Dieu », écrivait Stanislas Fumet dans Notre Baudelaire. Ainsi l’immoralisme n’était pas seulement un défi à la société, il permettait d’atteindre Dieu ; croyants et incrédules utilisaient volontiers ce nom ; selon les uns, ils désignait une inaccessible présence, selon les autres, une vertigineuse absence ; cela ne faisait guère de différence et je n’eus pas de peine à amalgamer Claudel et Gide ; chez tous deux, Dieu se définissait par rapport au monde bourgeois comme l’autre, et tout ce qui était autre manifestait quelque chose de divin ; le vide au cœur de la Jeanne d’Arc de Péguy, la lèpre qui rongeait Violaine, j’y reconnaissais la soif qui dévorait Nathanaël ; entre un sacrifice surhumain et un crime gratuit, il n’y a pas beaucoup de distance et je voyais en Sygne la sœur de Lafcadio. L’important, c’était de s’arracher à la terre, et on touchait alors à l’éternel.

Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée.

 

Ce qui distingue un bourgeois ? Facile. Vous le reconnaissez toujours à ce qu’il a été élevé dans le catéchisme… à ce qu’il a été tout entier formé, sur le plan intellectuel, à partir d’une soupe primordiale de préjugé. Pour cela le bourgeois est fort en révolte. Il sait vous dire ce qui n’est pas vrai. Et ce qui n’est pas vrai, demandez-le lui, il vous le dira toujours, ce sont les vérités admises. Une grande difficulté demeure pour l’esprit du bourgeois – je n’en ai pas connu un seul qui l’ait surmontée – et elle consiste à ne pas finir par rejeter toute vérité comme si elle n’était qu’une convention. Le bourgeois, en général, conserve au cœur un mal qui consiste à identifier les divers catéchismes auxquels il a été soumis enfant à la Vérité. Ainsi lorsqu’il se révolte contre les catéchismes il ne sait pas ne pas se révolter aussi contre toute vérité, et contre l’idée même qu’il puisse y avoir une vérité.

Les exigences que la société actuelle jette au visage de ses jeunes –  à savoir : « Indignez-vous, rindignez-vous », « Soyez impertinents », « Décortiquez », « Remettez en cause les vérités établies » -, sont des défis qui sont taillés sur mesure pour les enfants de la bourgeoisie. J’irai même plus loin. Tout enfant ayant été élevé à l’intérieur d’un dogme austère est avantagé à ce petit-jeu là de la « déconstruction des codes et des valeurs ». Car par-rapport à l’enfant post-moderne qui a été élevé dans le relativisme, lui sait encore ce que c’est qu’un code et ce que c’est qu’une valeur. Il faut en effet les avoir reçues en héritage, « les vérités établies », si l’on veut être à même de s’en prendre à elles. Et il faut avoir obéi à des conventions pour développer le dégoût des conventions. Ne vous étonnez plus dès lors que la progéniture des catholiques soit encore aujourd’hui bien souvent la plus adaptée au système scolaire occidental. Car tout ce qu’a produit la modernité sur le plan artistique et intellectuel peut se résumer à la rencontre tragique de l’aspiration à la Vérité intrinsèque au catholicisme avec les mensonges dogmatiques du catholicisme lui-même.

Si la connaissance de la vie à-l’intérieur-du-dogme est condition nécessaire au développement d’un esprit critique, elle n’est cependant pas suffisante. Encore faut-il pour que la parfaite alchimie de la formation d’un esprit bourgeois opère, que le dogme en question contienne en lui-même les germes de la nécessité de l’insoumission au dogme. Il crève les yeux par exemple que les dogmes aztèques, indous ou Papous sont trop étroitement fermés sur eux-mêmes pour inspirer de façon systématique à leurs adeptes le désir de s’en libérer. C’est que leur conception de la vérité est trop spécifique, pas assez philosophique : il ne s’agit jamais, dans ces religions dénuées de prétention à l’universel, que de souscrire aveuglément, comme à des évidences, à des récits mythiques invraisemblables. Ne sous-estimons pas cependant la vertu-propre de ce type de constructions mentales : c’est le fait-même de croire en commun aux mêmes choses incroyables qui tient socialement soudée la communauté des croyants.

Si le dogme chrétien, en revanche, contient en lui-même les germes de la nécessité d’une quête de la vérité objective, c’est que son Dieu a pour spécificité d’être un homme qui s’est érigé en son temps, au nom-même de la religion, contre le hiératisme et l’hypocrisie des religieux de son temps. On ne peut pas en dire autant de l’Islam. Ainsi, même s’il prétend également à devenir universellement admis, le culte musulman ne contient pas en lui-même d’incitation chercher la vérité objective. Il demeure parent des religions « spécifiques » indoues ou papoues en ce qu’il impose à ses adeptes d’accepter un message donné comme étant la vérité révélée. La vérité révélée de l’islam l’est une fois pour toute et sans que quiconque puisse faire appel, quand la vérité du christianisme consiste à dire : « Attention au tribunal des hommes auquel Dieu lui-même pourrait être condamné sans pouvoir faire appel ».

Il faudrait pouvoir reprocher une chose aux bourgeois qui ont façonné la société occidentale, avec ses codes, telle que nous la connaissons. Il faudrait pouvoir leur reprocher de cracher systématiquement – aujourd’hui comme au temps de la jeunesse de Beauvoir – sur l’idée qu’il puisse y avoir une vérité. Car la quête de l’objectivité, c’est ce qui les a conduit à l’origine à vouloir démonter les mensonges admis par leurs parents, leurs confesseurs et leurs instituteurs catholiques. Car la quête de l’objectivité c’est ce qui fait la spécificité – et la qualité particulière – de notre civilisation.

 

 

Les jeunes ne rêvent plus

 

L’autre jour, en lisant le Monde je tombe sur un article de Boris Cyrulnik intitulé : « Ce qui peut aider un jeune à trouver sa voie, c’est son pouvoir de rêve ».

_Je tique sur ce passage :

« Désormais, les jeunes ont toutes les libertés. C’est angoissant, car ils deviennent coauteurs de leur destin. Cela les oblige à faire preuve de créativité. Il y a là une véritable révolution ­culturelle ! »

Le jeune a toute les libertés et il ne le sait pas. Quel con ! Le jeune pourrait inventer son métier plutôt que de pointer à l’ANPE et se casser les dents sur des expériences toutes plus sordides les unes que les autres. Et il ne le fait pas !

Le jeune suit ses études en fermant les yeux et en ouvrant la bouche. Le jeune décroche des petits boulots alimentaires… A quel moment invente-t-il quelque chose ? Moi aussi je me le demande…

Jeune, il faut oser ! Il faut oser sortir des sentiers battus. Renonce-donc aux études qui te font courber l’échine et aux boulots alimentaires où l’on se fout de ta gueule : finis courageusement sous les ponts !

Pourquoi le jeune ne crée-t-il pas plutôt sa start-up ? Allez, un clampin – une start-up ! Une nation entière de startuppers. Une nation entière à créer de toute pièce des nouveaux besoins qui n’existent pas et à fabriquer des zizi-gougous inutiles réservés aux riches. En voilà de l’activité noble !

Toutes ces considérations sont prosaïques, n’est-ce pas ? C’est que la vie de l’esprit n’a pas grand chose à voir avec la vie active. L’entrée dans la vie active pour la plupart des gens c’est le moment du grand renoncement à la vie de l’esprit. Tous les métiers en effet ne sont pas aussi exaltants pour l’intelligence que le métier de monsieur Cyrulnik.

Depuis quand au juste le travail en lui-même est-il devenu l’horizon indépassable du bonheur ? Le travail est un moyen et non un but en soi. Sinon c’est Arbeit Macht Frei.

Avant, le péquin moyen avait devant les yeux deux grandes illustrations du principe que la dignité d’un être ne consiste pas à travailler : l’exemple des princes et l’exemple de sa mère. La bourgeoise lambda passait toute sa vie à rêvasser et était entretenue pour cela. Les princes, depuis l’antiquité et auparavant, se goinfraient sans pour autant jamais mettre la main à la pâte. Ainsi, le péquin moyen même s’il se rendait chaque jour au turbin, gardait en ligne de mire cette idée toute simple qu’en son for intérieur siégeait également un prince, et que ce prince avait une dignité, et que cette dignité était tout-à-fait indépendante de la fonction sociale dans laquelle son turbin le tenait englué.

Aujourd’hui les gens vivent dans l’idée que s’ils méritent d’être respectés, c’est parce qu’ils travaillent. Demandez-vous pourquoi.

 

Le jeune ne rêve plus, déplore le bon docteur Cyrulnik. Peut-être a-t-il besoin de prendre un congé sabbatique avant d’entrer dans la vie active ? Faire un voyage… Peut-être que ça le distrairait? Bougeons le jeune ! Aérons le jeune. Ce pauvre jeune qui est né vieux…

Mais le jeune s’ennuie. Il n’a même plus envie de discuter. Le jeune n’a pas d’idées. Il le sait. Il a honte. Pourtant c’est à lui d’inventer les métiers du futur! C’est Boris Cyrulnik qui le dit. Et cela en fait, pourtant, potentiellement, du travail, que de réinventer le travail !

Le travail rend libre. Le jeune sera libre de vivre et s’épanouira quand il travaillera. Hélas, si le jeune peine à trouver un emploi, c’est qu’il faut d’ors et déjà être épanoui pour trouver un emploi. Lui qui n’est tellement pas épanoui, le jeune, il se trouve en présence d’un problème qui n’a pas deux face mais deux culs. Il ne sait par quel bout le prendre… Plutôt même il se demande par quel bout se faire prendre. Il ne demande rien d’autre que d’être pris.

Le jeune ne rêve plus. En somme, c’est un peu un malade mental… Vit-il toujours éveillé ? Âpre raisonneur sans pitié, marcheur sur la montagne, rompu à la connaissance de l’absurdité des choses, sa vie est-elle dépourvue de nuit ? Où est-elle donc passée, sa nuit ? Est-il happé par un sentiment de gravité tel qu’il ne parvient plus à agir ? Ou bien au contraire sa perception du réel est-elle si superficielle qu’il ne fait jamais que l’effleurer et ne parvient jamais à entrer dedans ? Sa propre vie entière, et la perspective de sa mort, n’ont-elle donc pas pour lui plus de densité qu’une bulle ? Le jeune pèche-t-il par légèreté ou par pesanteur ? Lui qui ne rêve plus, quelle est sa folie ?

Moi quand j’étais jeune, dit le docteur, j’ai connu la dictature ! La société n’était que baffes, que beignes, adversité et coups fourrés… Nous n’avions pas d’autre choix que de travailler, et nous étions bien contents de travailler ! Le monde du travail était l’outil de notre libération, un refuge ! De toute façon, l’humanité ne progresse jamais qu’à grands coups de cataclysmes, ajoute-t-il quelques lignes plus bas.

Il pourrait aller plus loin. Il pourrait aller jusqu’au bout de sa pensée : « Ah, nous avons été trop bons avec ces avortons ! Nous les avons trop aimés !… Ah les décadents, ah les sang de navet !… Ah ce qu’il leur faudrait, ce serait une bonne guerre ! »

Ce monsieur Cyrulnik, on devrait lui poser la question, si ce jeune est en quelque sorte un ange, un enfant né pour l’amour, et que la société dans laquelle on lui demande de prendre sa place est trop dure pour lui, est-il bien charitable de le blâmer ?

Monsieur Cyrulnik, vous demandez à cet ange de construire lui-même le paradis pour lequel il a été conçu. Mais c’est un cupidon tombé du ciel ! Il est tout nu, tout vulnérable, tout déboussollé. Ses ailes ne fonctionnent pas. Il ne comprend pas pourquoi il ne peut pas voler. Il a froid. Il a faim de paix universelle. Les temps sont barbares. Les hommes sont laids. Les crimes des grands de ce monde sont grands. On lui demande de se mettre à la maçonnerie, on lui demande de se faire forgeron de son propre paradis perdu. Croyez-vous vraiment que ce soient les mêmes personnes qui bâtissent les palais d’airains de l’Asgard et qui les habitent ?

C’est qu’il est trop susceptible, ce jeune ! Il a l’épiderme trop fin. Il ne sait pas se soumettre aux règles d’une hiérarchie, déplore le bon docteur. Sa maman l’a trop couvé, sans doute ? Les enfants de la paix aiment trop rester en paix. Ils manquent décidément de niaque !

« Il faut être capable de moments d’austérité, dit-il, de moments où l’on retarde le plaisir de façon à pouvoir acquérir des connaissances pas toujours très amusantes. » C’est bien simple, le jeune d’aujourd’hui ne sait pas retarder son plaisir. Le jeune a trop de plaisirs dans la vie.

Les petites décharges d’adrénalines qu’il reçoit en tripotant son i-phone, c’est ça l’excès de jouissance qui le tue. Dérèglement de tous les sens. Un vrai sybarite. Qui a connu pareilles agapes (twitter, facebook et j’en passe) ne peut plus raisonnablement trouver à la vie aucun goût.

Ce jeune est un jouisseur, vraiment ?

Les jouisseurs vivent d’amour et d’eau fraîche, ils vivent dans le présent, ils recherchent la petite mort, l’abandon dans la beauté de l’instant. Les jouisseurs n’ont pas besoin d’accumuler des choses. Les jouisseurs n’ont pas besoin de gadgets ! Le jeune d’aujourd’hui, c’est tout le contraire. La vraie vie sociale, en général, a été pour lui le lieu de toutes les déceptions. C’est un solitaire ontologique. Et quand il a des envies de « partage », ce n’est désormais plus que sur le web qu’il peut les assouvir. Il n’accède plus à l’existence par l’expérience mais à travers les gadgets.

Comment est-il devenu ainsi ? Sa maman l’a-t-il vraiment trop couvé ?

La maman-type du jeune d’aujourd’hui, parlons-en. Ce n’est pas la mère juive des histoires. Ce n’est pas la mère bourgeoise au foyer qu’une société machiste entretient dans sa paresse, son romantisme et son goût du superflu. La maman du jeune d’aujourd’hui, elle non plus elle ne rêve plus.

Ce n’est pas madame Bovary, c’est une wannabe working-girl immature et un peu désaxée, constamment surbookée, un vrai moulin à vent, même quand elle n’a rien à faire. C’est une personne qui n’a jamais le temps de penser ou de se poser, car elle n’a d’obsession dans la vie que de se rendre bassement utile. Son objectif : nager comme un poisson dans l’air du temps. Elle n’a pas un pied au-dehors, sur lequel danser ou se reposer. Elle veut se faire porter par la « vibe ». Elle est à fond dans le système, souvent tatouée, comme un bestiau primé, elle ne demande elle-même qu’à être un objet de consommation et sa propre date de péremption l’obsède. Elle est premier degré, branchée à cent pour cent sur la matrice médiatico-marchande. Elle n’aura jamais de sa vie aucun temps de cerveau disponible à consacrer à ses enfants. Quand par hasard elle tricote ou cuisine, c’est dans un esprit de performance ou par nécessité. Ce n’est pas un artisanat de la patience. Le caractère in-essentiel de son activité ne l’effleure pas. Ce n’est pas non plus l’occasion pour elle de transmettre à sa progéniture l’art de tuer le temps. Le temps elle ne le tue pas, le temps est trop précieux pour elle, chaque minute compte, elle est dans l’urgence, elle aime cette urgence qui la rend insensible à l’absurdité de ses propres gesticulations. Elle ne saura jamais ce que c’est que la contemplation. Dans sa vie aucune place ne sera laissée pour la poésie. Tant pis. Obsédée par sa propre image, aliénée parfois à des réseaux sociaux où elle met sa vie en scène, elle ne parle que de sa liberté mais toute sa vie est dédiée à la mise-en-scène de sa propre productivité. Elle ne parle que de sa dignité, mais son droit à exister est indexé sur sa capacité à intégrer les codes de la société de ceux qui consomment.

Le jeune d’aujourd’hui n’a pas été élevé par sa mère. Il a été élevé par le système. Très tôt déjà on l’a remis aux nounous et à la crèche. Partout, chez lui comme ailleurs, on a suivi lorsqu’on s’occupait de lui, des processus issus de manuels d’éducation et du modèle familial protestant véhiculé à la télévision. Il a tissé peu de liens réels dans son enfance avec qui que ce soit. Les adultes ont surtout adopté en sa présence des attitudes factices. Il est issu d’un parcours balisé et stéréotypé, ou la seule marchandise bien souvent a été son seul réconfort. Cependant, on lui a rebattu les oreilles au sujet de la violence qui était mal. On lui a dit que juger c’était violer. Il a donc acquis le réflexe de vivre sans jamais s’indigner, même contre l’indifférence générale de la société et de ses propres parents à son vide affectif. Plus grave encore, il a perdu l’habitude de porter des jugements de valeurs. Il passe sa vie à baisser la tête par défaut, car il a été dressé à cela dès l’enfance, ce de quoi la génération du docteur Cyrulnik lui fait à présent reproche.

De deux choses l’une, ou ce jeune est complètement aplati, il ne sent ni ne comprend plus rien, auquel cas les années sabbatiques et les voyages d’émancipation ne peuvent rien pour lui. L’aboulie et l’amoralité ça se soigne effectivement à coup de trique [il y a une chanson très drôle de Boris Vian à ce sujet]. Ou alors son problème c’est bien qu’il a trop de sensibilité, qu’il est un être fragile, une petite chose que le contact avec le réel effarouche et manque de tuer, auquel cas lui demander d’intégrer le monde professionnel actuel, et toute l’implacable violence qu’il charrie, est à la limite du criminel.

Insensibilité du jeune ou insensibilité de la génération Cyrulnik ? Le grand mal du siècle il me semble, c’est l’insensibilité.

La situationniste

Le névrosé, dit-on, construit des châteaux en Espagne, le psychotique les habite.

Si je devais rédiger mon testament intellectuel, il faudrait peut-être commencer par cela : j’ai tenté de bâtir des châteaux virtuels et j’ai également tenté de les habiter.

Le projet était clair dans mon esprit. Je voulais intégrer /vivante/ le flux de signes morts que charrie la matrice. Dans la société du divertissement, le spectateur-type est un être passif. Il est passif parce qu’il est habitué à ce que les informations qu’il consomme ne s’adressent pas directement à lui en tant qu’individu, mais à une foule, et proviennent elles-mêmes d’une foule d’individus indifférenciés. Il est ainsi habitué à ne pas se penser lui-même, sur internet, comme une personne. Car il pense devant internet, comme lorsqu’il regarde la télé, que les personnes qui lui parlent à travers le média ne sont pas des personnes, ou du moins qu’elles ne lui parlent pas en tant que personnes elles non plus.

Moi je voulais imposer ma présence réelle comme une chose tangible, accessible aux êtres sensibles, siégeant derrière les agitations diverses de mes pseudos multiples et de mes discours éventuellement discordants. Le signal envoyé était le suivant : derrière le chaos apparent des signaux que j’envoie, en coulisse, agit une cohérence cachée, et si tu observes bien tu verras que cette cohérence cachée ne peut être autre que la persistance de mon « moi » à vouloir être.

« Je te demande de croire en mon existence comme un autre pourrait te demander de croire à Dieu. Car si tu n’as pas cette foi qui consiste à m’accepter non comme une voix sortie de nulle part mais comme une personne réelle en train de se frayer un chemin dans ton intelligence, rien ne me sert de parler. »

Je devais apparaître moi-même, dans ma réalité corporelle et vivante, comme le dénominateur commun de toutes mes affirmations, le seul dénominateur commun susceptible de les rendre digne d’intérêt. Seule la reconnaissance du fait que je cherchais à être une présence, pouvait permettre de décoder le sens caché de mes interventions.

« Je t’interdis d’oublier que je suis une personne, afin que tu n’oublies pas non plus que tu en es une. Car je ne veux pas que nous soyons seuls ensemble. Car je ne veux pas que ce lieu de parole ne soit que le rendez-vous des fantômes, un couloir plein d’échos totalement dépeuplé. » Tel était le message diffusé partout chez moi en infra-basses.

Pour arriver à cela j’en suis venue à divertir sciemment mon interlocuteur internautique avec mon sang. Je suis allée chez les libéraux, parler avec les libéraux, j’ai même tenu des discours libéraux. Seulement lorsque j’y suis allée, cela a été afin de rappeler au bon souvenir de ces libéraux, par tous les moyens possibles, la réalité de ma matérialité souffrante en train de sentir à fond ce que je disais et de réagir viscéralement à ce qui était dit par eux.

Il fallait que l’internaute que j’avais en face développe les oreilles virtuelles qui lui permettraient d’entendre mon cœur en train de battre. Ainsi un peu de mon sang se mettrait à transiter par la voie virtuelle qu’empruntent ordinairement les seules binarités numériques. Ainsi la solitude métaphysique induite par le système médiatique isolant les hommes qui caractérise la société du spectacle serait l’espace d’un instant annulée.

Peut-être toutes les jeunes filles qui viennent sur internet montrer tout ce qu’elles ont de plus intime, se faire prendre pour cible par des sadiques et se faire encore et encore insulter, en sont-elles arrivées à ce stade-là. Peut-être sont-elles toutes plus ou moins des situationnistes qui s’ignorent.

Peut-être aussi les hommes sont-ils si violents sur le net, dans leur façon d’exprimer leur désir, parce qu’ils sont violemment seuls dans la vie. Peut-être que lorsqu’on est mort-de-faim au niveau social, on n’embrasse plus, on mord.

La société du spectacle _ (Une discussion avec)

 En noir : Guy Debord. En violet : mes commentaires.

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1

Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.

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30

L’aliénation du spectateur au profit de l’objet contemplé (qui est le résultat de sa propre activité inconsciente) s’exprime ainsi : plus il contemple, moins il vit ; plus il accepte de se reconnaître dans les images dominantes du besoin, moins il comprend sa propre existence et son propre désir. L’extériorité du spectacle par rapport à l’homme agissant apparaît en ce que ses propres gestes ne sont plus à lui, mais à un autre qui les lui représente. C’est pourquoi le spectateur ne se sent chez lui nulle part, car le spectacle est partout.

On dit que dans la Grèce antique les tragédies montraient aux hommes des exemples à ne pas imiter. Il faut croire que l’homme antique ordinaire avait au plus haut point le sentiment de la qualité de sa propre vie. Sa vie simple d’homme ordinaire était, dans son échelle de valeur, supérieure en qualité à celle d’un Oedipe à la fois Roi et demi-dieu.

Aujourd’hui il est clair que les personnages qui sont montrés sur les écrans vont surtout permettre aux spectateurs de vivre, à travers eux, par procuration. Le simple spectateur d’aujourd’hui a un rapport à sa propre existence qui est généralement si fruste et si décevant qu’il n’a pas les moyens de se projeter dans l’un de ces univers fictionnels proposés par l’industrie du divertissement autrement qu’en faisant abstraction de lui-même. Il lui faut sortir de la matérialité de son petit être chétif pour éprouver les sensations que le divertissement se propose de lui faire éprouver. Ainsi, ce spectateur, le temps de la représentation, se vivra peut-être lui-même comme un criminel ou un héros. Cela n’aura aucune importance, dans la mesure où dans sa vie réelle il aura été auparavant dépossédé de toute aspiration à un quelconque idéal, à une quelconque intensité émotionnelle, à un quelconque sublime. Durant le temps de ce rêve éveillé devant la matrice, il se sera senti totalement libre. Aucun risque en revanche qu’un tel sentiment de liberté l’empoigne à nouveau lorsqu’il sera aux prise avec sa vraie vie. Il aura été dressé par le divertissement à savoir que la liberté réelle était une chose inaccessible.

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12

Le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable et inaccessible. Il ne dit rien de plus que : « ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît ». L’attitude qu’il exige par principe est cette acceptation passive qu’il a déjà en fait obtenue par sa manière d’apparaître sans réplique, par son monopole de l’apparence.

« Ce qui apparaît est bon, ce qui est bon apparaît » dit la loi du marché. On nous propose de l’objet de désir, on nous propose du style de vie… De toute part, c’est une liste de choses autorisées. Il n’est aucunement besoin de les discriminer entre elles : toute option consommable est bonne à consommer. Ah si seulement le « prêt-à-consommer » n’était pas précisément tout ce qui est déjà dégoûtant… Ah si seulement le « prêt-à-consommer » ne puait pas tant la mort…

L’essentiel est invisible pour les yeux. Les scientifiques ne parviennent pas à déterminer de quoi peut être constituée la matière noire qui est tellement omniprésente dans l’univers… Peut-être devraient-ils se remémorer la phrase de Saint Exupéry.

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Le spectacle est l’héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de l’activité, dominée par les catégories du voir ; aussi bien qu’il se fonde sur l’incessant déploiement de la rationnalité technique précise qui est issue de cette pensée. Il ne réalise pas la philosophie, il philosophise la réalité. C’est la vie concrète de tous qui s’est dégradée en univers spéculatif.

Faire les choses, toucher les choses, éprouver les choses, puis dans un second temps accorder un regard critique sur ce qui a été fait : c’est la méthode occidentale ancestrale. D’abord agir, ensuite voir : l’accès à la connaissance ne fonctionne que dans ce sens. On ne peut commencer par vouloir tout comprendre de façon synthétique avant d’être entré en contact avec la réalité du monde, avant d’avoir fait quoi que ce soit de ses mains. Or les hommes qui viennent, élevées par des tablettes numériques, seront plus que jamais des hommes sans mains.

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[…] Le spectacle est la reconstruction matérielle de l’illusion religieuse. La technique spectaculaire n’a pas dissipé les nuages religieux où les hommes avaient placé leurs propres pouvoirs détachés d’eux : elle les a seulement reliés à une base terrestre. Ainsi c’est la vie la plus terrestre qui devient opaque et irrespirable. Elle ne rejette plus dans le ciel, mais elle héberge chez elle sa récusation absolue, son fallacieux paradis. Le spectacle est la réalisation technique de l’exil des pouvoirs humains dans un au-delà ; la scission achevée à l’intérieur de l’homme.

La société voulait que nous réalisions nos rêves les plus fous. Elle a obtenu que le fait-même d’habiter harmonieusement le réel – ce monde qui est plein de limites – devienne un rêve fou. Nous vivons intérieurement dans des maisons virtuelles, toutes pleines de références plus ou moins savantes et d’images chéries depuis l’enfance. C’est là que nos « moi » se sont logés. Nous ne sommes plus mortels. Car la part en nous qui souffre et qui éprouve n’est pas celle qui dit : « je ». Comment dès lors pourrions-nous aimer autrui comme nous-mêmes ? Nous ne nous aimons pas nous-mêmes : nous nous nions intérieurement dans notre matérialité. Comment pourrions-nous être empathique à l’égard de celui qui souffre? La part en nous-même qui connaît la profonde misère de nos existences et qui l’épouve, nous n’avons aucune pitié pour elle, nous la nions, nous n’avons plus d’yeux pour la voir en face. Houellebecq, qui essaie de regarder la réalité en face, écrit des romans si ternes et si désolants qu’ils nous dégoûtent. A force de ne plus utiliser notre force vitale qu’à être des spectateur, voilà bien pourtant ce que nous avons fait de la réalité : un dépotoir.

La part qui souffre à l’intérieur des hommes, qui est l’humanité, elle n’a plus droit de cité car la cité – comprendre : le lieu où les hommes sons unis – est devenue virtuelle. Or le virtuel est bel et bien comme un paradis : la prise de connaissance de nos limites, donc de notre caractère mortel, donc l’expérience de la souffrance, et la possible sagesse qui en résulte, y sont devenus parfaitement inacessibles. Hélas, quand l’accès à l’expérience est barré, l’accès à l’intelligence aussi.

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Le système économique fondé sur l’isolement est une production circulaire de l’isolement. L’isolement fonde la technique, et le processus technique isole en retour. De l’automobile à la télévision, tous les biens sélectionnés par le système spectaculaire sont aussi des armes pour le renforcement constant des conditions d’isolement des « foules solitaires ». Le spectacle retrouve toujours plus concrètement ses propres présuppositions.

Les individus plongés dans la société du spectacle souffrent en effet de solitude, comme s’ils vivaient en plein désert, parce qu’au lieu d’être en lien les uns avec les autres, ils sont aliénés à des médias, à des écrans, qui en servant d’intermédiaires entre eux les empêchent d’entrer en contact. Au lieu de vivre leur vie, les habitants de la société du spectacle se voient sans cesse représenter la signification de leur vie par différents médias, traduire leur vie en symboles et en images (c’est le cas par exemple lorsqu’ils regardent la télévision). Ils se voient également inciter eux-mêmes à expliquer et à représenter leur vie (c’est le cas par exemple lorsqu’ils utilisent les réseaux sociaux).

Vivre sa vie ne suffit pas pour être déclaré « vivant » dans la société du spectacle : il faut encore pouvoir montrer ce que l’on vit, le faire connaître et reconnaître, pouvoir dire de quoi l’on vit, et même s’en vanter. Il faut pouvoir clamer partout à l’aide de quels biens de consommation l’on parvient à la jouissance de sa propre vie, et pouvoir exprimer quelles tendances de la société de consommation l’on suit pour donner du sens à ce que l’on fait. C’est à ce prix-là seulement que l’homme d’aujourd’hui accède à une sociabilité : il doit en passer par tout cela pour intégrer le troupeau, le corps social, même symboliquement… A défaut de quoi il ne crève plus seulement de solitude réelle, mais aussi de solitude métaphysique : plus rien dès lors ne le rattache aux restant des hommes qui vivent. Dans la société dans laquelle nous vivons, pour faire valoir un homme, son humanité n’est plus un critère suffisant.

L’homme actuel – au stade où nous en sommes de la société du spectacle – est un homme qui plaide la cause de sa propre existence. La société du spectacle actuelle est devenue une société-tribunal devant laquelle les gens sont tenus de défendre leur droit à exister. Le monde actuel part donc du principe que personne n’a le droit de vivre à moins de pouvoir le prouver. On peut donc affirmer que le monde actuel ne part pas du principe que l’homme a le droit de vivre. Le monde actuel est plein d’hommes qui ne se sentent d’ailleurs pas le droit de vivre parce qu’ils ne parviennent pas à prendre ce droit ou à le défendre. Le monde actuel ne reconnaît clairement aucune humanité à l’homme a priori.

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L’origine du spectacle est la perte de l’unité du monde, et l’expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité de cette perte : l’abstraction de tout travail particulier et l’abstraction générale de la production d’ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle, dont le mode d’être concret est justement l’abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n’est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé.

Le « spectacle » est en effet ce qui nous relie tous désormais les uns aux autres. Tout un pays se retrouve uni derrière une émission de télévision. Le globe entier se retrouve uni derrière un réseau social. Mais le média qui unit les hommes leur demande par ailleurs un état de passivité totale. Les hommes se retrouvent ainsi unis dans la passivité, à condition de rester passifs. Ou bien alors ils sont actifs dans le virtuel, c’est-à-dire qu’ils n’échangent plus entre eux qu’à condition de sortir d’eux-mêmes, de faire parler à leur place des constructions mentales désincarnées.

Le rêve ultime dans une société comme celle-là, c’est bien sûr de devenir l’artiste qui nourrit en contenu symbolique la matrice à laquelle tout le monde est passivement branché. Malheureusement un homme passif ne peut pas être un artiste. Car un artiste ne peut pas n’être qu’un tuyau par où passent fluidement les images et les impressions. Un artiste est quelqu’un qui a forcément en lui la densité intérieure – donc la résistance – suffisante pour « faire réceptacle », c’est-à-dire s’approprier images et impressions, et les tranformer. Or les hommes que fabrique notre société actuelle ne sont plus même des réceptacles, ce ne sont plus que des tuyaux sans résistance, sans réfléchissement, sans opinion ni esprit critique. Ils se contentent pour la plupart de se repasser entre eux sans fin, via les réseaux sociaux, du contenu déjà existant pré-conditionné.

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C’est l’unité de la misère qui se cache sous les oppositions spectaculaires. Si des formes duverses de la même aliénation se combatent sous les masques du choix total, c’est parce qu’elles sont toutes édifiées sur les contradictions réelles refoulées. Selon les nécessités du stade particulier de la misère qu’il dément et maintient, le spectacle existe sous une forme concentrée ou sous une forme diffuse. Dans les deux cas, il n’est qu’une image d’unification heureuse environnée de désolation et d’épouvante, au centre tranquille du malheur.

En dépit de leur opposition autoproclamée sur la scène géopolitique, il existe plus d’un point commun entre le modèle américain et le modèle islamique. Dans un premier lieu, il y a un détail assez amusant à observer : la quête du Graâl américain et le Jihad islamique semblent suivre une même direction, dans les deux cas il s’agit d’une « Conquête de l’Ouest ». Ensuite on trouve dans la mythologie américaine une omniprésence de l’image du désert. Le désert est représenté dans les western comme un lieu dont l’hostilité-même est esthétique. C’est l’endroit de tous les plus grands contrastes, où évoluent côte à côte le héros solitaire et le serpent à sonnettes – c’est aussi le lieu symbolique où dans les Evangiles, il est écrit que le Démon et Jésus se sont rencontrés. Le désert, ne l’oublions pas, n’est pas que la sécheresse de mort, la route interminable et la pompe à essence, c’est aussi le monde de l’inhumain donc du surhumain, c’est l’hygiène absolue, et c’est le règne de la pureté. On aurait tout loisir de se demander laquelle de la culture arabe ou de la cultre américaine est la plus familière de ce registre symbolique. Il y a clairement en tous les cas une proximité de nature entre la sensibilité puritaine américaine et le puritanisme islamique. Les deux génèrent des sociétés hypocrites et mièvres, où l’avarice dans tous les rapports humains est la norme mais où surnagent chez les puissants des actes de charité ostentatoire. Les deux soutiennent des sociétés fondamentalement commerçantes et utilitaristes, où le droit du plus fort est la règle, en dispensant un discours religieux qui justifie supérieurement l’organisation pyramidale de l’injustice qui y règne.

Pour Guy Debord, l’économie politique de la société dans laquelle nous vivons, qui est la société du spectacle, n’est pas elle-même autre chose qu’une sorte de théâtre de marionnettes. Ainsi les partis politiques rivaux, les puissances rivales, (voire les axes du bien et du mal) qu’on agite devant le nez des gens, ne servent qu’à leur donner l’illusion qu’il y a pour eux encore un choix à faire entre des options opposées. En réalité, les « rivaux » produits par une telle société ne peuvent êtres, selon Guy Debord, que des identiques, car ils sont des marchandises qui répondent à un même besoin. Or le besoin en question qu’on espère satisfaire en adoptant telle ou telle réponses politique/idéologique/religieux, demeure toujours un besoin créé par le système. Car le système en question a été fondé dès les origines sur l’entretien de la pénurie. C’est cette pénurie en elle-même qui pré-existe à toutes les réponses politiques qu’on tente de lui formuler, qui détermine les réponses politiques en question. Ce qui fait que tant qu’on ne s’attaque pas à l’entretien de la pénurie en lui-même, c’est-à-dire au fonctionnement intrinsèque de la société capitaliste/libérale, les réponses politiques/religieuses/idéologiques qu’on tente d’y apporter ne peuvent que se valoir toutes.

L’entretien de la pénurie dont nous parlons se passe à différents niveaux, et notamment au niveau social et identitaire. Il s’agit à l’heure actuelle d’un véritable désert humain : ne nous étonnons pas dès lors que les seuls modèles de société à tenter encore de coloniser le monde dans lequel nous vivons soient des modèles de société du désert, qui exaltent le désert et adorent sa pureté.

Arpagon erotique, fable.

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Du temps que nous étions païens, nous vénérions sept idoles

Coiffées de rose et de jasmin, elles régnaient sur l’acropole

Elles faisaient venir la pluie, nous leur sacrifiions des fruits

Elles commandaient le soleil, nous les abreuvions de miel

Pour leur déclarer notre flamme, leur donnions des noms de femmes
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Celle qu’on appelait Paresse, assoupie, rêvait dans ses tresses

Envie, au cœur toujours ravi, de nos vœux était la maîtresse

D’Orgueil, racée comme un glaïeul, nous admirions la pose altière

Colère, la dame en grand deuil, avait un œil plein de lumière

L’y avait aussi Gourmandise, enfant à bouche de cerise,

Et puis Luxure, créature, en son grand trône de nature,

Enfin venait la plus cruelle d’entre toutes ces demoiselles,

Avarice adorée du vice qui voulait rester pucelle.
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Nous étions simples et heureux, au temps béni de pareils Dieux !

Nous ne pouvions nous douter de leur irrationalité !

Il a fallu que vienne un vieux, pour que tout nous soit expliqué.
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Il était pieux et austère, entièrement vêtu de gris

Il annonçait l’âge du fer, des grandes villes, des soucis.

De faux-airs de clercs de notaire, une voix profonde et amère,

Des yeux d’acier, un cœur de pierre : nous avions été séduits.

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Il nous cria : « Regardez-la !
La femme : infâme créature…

Son ventre est plein de pourriture…
_ Quant à l’esprit ? Elle n’en a pas !

_ Vos Dieux en sont le modèle,
Cependant qui a foi en elle?

_ Elle est paresseuse, infidèle.
Cependant que vous travaillez
Pour la nourrir et l’habiller,
elle vous fuit à tire-d’aile.

_ A ses désirs insatiables,
Offrez, nigauds, sacrifiez !
Corps et âme tous entiers ;
_ Celui qu’elle aime c’est le Diable.

_Et encore je n’ai pas dit
Ce qu’en elle il y a de pis !
Sachez qu’on n’en saurait tirer
Jamais le plus petit remord :
Quand vous lui dites qu’elle a tord,
Elle se sent, au fond, flattée.

_La traîtresse est si habituée
A trahir que la trahison
Est chez elle objet de fierté.
Elle a l’orgueil d’un tel blason !

_Or n’y a point de guérison
Pour les esprits qui sont butés.
Si d’aventure vous vouliez
En appeler à sa raison
Vous auriez à essuyer
La tornade de sa colère
Dont le déversement amer
Vous laisserait tout hébété

_Je vois comme un grand châtiment
Que nous soyions dépendants
D’elle pour nous perpétuer.
Car elle n’est douée qu’à manger,
Qu’à dépenser pour sa parure,
Qu’à se vautrer dans la luxure,
Avec ses appétits grossiers.
Et nous autres ses serviteurs
Sur la terre aucun vrai bonheur
Ne semble nous être accordé
Avant que nous ayons comblé
De notre argent, de notre sueur,
Le puits sans fond de ses péchés,
à cette idole, notre sœur. »

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Nous autres les hommes de rien, les travailleurs, les têtes vides,

Nous avons écouté l’Avide, et nous l’avons trouvé très bien.
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Cela faisait longtemps déjà que nous trouvions fort ingrat

De devoir toujours obéir à nos idoles, ces vampires

En pension à perpétuité. Avec les rois, en permanence,

Ces déesses faisaient bombance, et nous n’étions pas invités ?

Allez, Seigneurs, fini de rire ! Remboursez les déshérités !
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Bien sûr, la Femme avait bon dos. Les nôtres surtout, les pauvrettes…

Pour le labeur elles étaient faites, leur vanité n’était qu’un mot.

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Sachez que nous, pauvres mités,
Nous n’adorons pas nos moitiés.
L’offrande réservée aux belles
Encloses dans le Capitole,
Nous aurions appelé folle
Celle qui d’entre nos femelles
Aurait prétendu la toucher.
Là se trouve notre piété !

Pour nous les femmes trop jolies
Qui ressemblent à des idées,
‘Sont pas faites pour travailler,
‘Sont pas bonnes à marier.
Le vieux n’était pas averti,
Qui aimait trop la poésie
Et qui croyait qu’en Cendrillon
Dormait une divinité.

Les pauvres vieilles casseroles,
Qui jamais les prit pour des Dames ?
Là-haut dansant sur les tam-tams
En les autels de l’acropole
Les prêtresses du culte folles,
Fraîches comme des fiancées
Furent toujours les seuls objets
Des épanchements de nos âmes !
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Nos femmes, pauvres ouvrières,
Qui ne sont jamais dépensières,
Ne savent faire que compter.
Elles sont sérieuses, butées,
Leur armée va silencieuse
En maudissant les paresseuses
A pas menus dans la poussière
Dans l’obscurité des cités.

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Mais baste-là ! Laissons-les choir, nos servantes et cuisinières.

Qui s’attarde sur la Mégère, à l’heure d’accueillir la Gloire ?

Enfin nous allions pouvoir mettre un peu d’argent de côté.

Aux ordures, la vieille histoire ! A nous l’heure de Vérité !
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Gloire au Vicieux, gloire à celui par qui nous avions tout appris !

Grâce à lui, enfin, nous tenions la cause première, honnie

La source du mal ennemi, de toutes nos humiliations !

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Le Vieil avare et son cœur sec, ils nous avaient montré la voie.

Nous nourrîmes un trésor avec ce que le sot chaque jour boit

Chaque jour fume, rit, joue, danse : on se priva non seulement

De charité, mais d’agrément. Tout pour réduire la dépense !

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Sept belles au Panthéon, se transformèrent en squelettes :

Paresse, pareille au vieux lion, sur un os nu posait sa tête

Envie, au cœur non assagi, rêvait toujours de sucreries

Orgueil, glacée comme une aïeule, entendait le vent dans les feuilles

Colère, en parfaite mégère, avait fait le vide autour d’elle

Gourmandise, elle, s’était mise à travailler pour sa gamelle

Et puis luxure, créature, acceptait l’or contre nature

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A vrai dire, il en restait une, à qui la diète profitait

Avarice, égale à la lune, un peu plus chaque jour croissait

Le Vieillard qui moquait les fables, imprudent, avait oublié

Qu’il avait pris femme à sa table en vénérant l’Insatiété.

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Toutes souffrent quand on les prive,

Toutes les déesses ont faim

Excepté celle qui cultive,

Comme un jardin, l’art du besoin.

Aussi toute divinité

Connaît un jour la satiété

Excepté la grande Avarice

qui, éternelle prédatrice

Mange le monde et sa beauté.

« LE BEAU THULE CON »

Troisième (et dernière) partie :

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Arpagon érotique

Les lois de la relativité appliquées au commerce.

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Le désir secret du vieillard était qu’on le prît pour Eros
Janus lui enseigna ses arts et c’est nous qu’on l’a eu dans l’os.

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*Insérer ici un portrait de l’inquiétant monstre biface que les antiquités nomment Janus*
_ La porte de Janus à Rome : la seule porte au monde qui est plus ouverte que les autres.

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..Janus, dieu des échanges

On a prétend partout à présent augmenter la richesse du monde en favorisant les échanges. Mais on a oublié de finir cette phrase. Des échanges entre qui et qui ? Et des échanges de quelle nature ?

Un échange – matériel ou intellectuel – n’a jamais lieu qu’entre au moins deux partis, lesquels, s’ils sont bien deux et ne sont pas un seul et même illusionniste se livrant à quelque jonglage interne, sont forcément dans une certaine mesure des bastions qui défendent leurs intérêts-propres contre ceux du voisin. Toute activité commerciale n’est autre que la rencontre et l’affrontement, dans un cadre policé, d’intérêts particuliers divergents. Ceux qui prétendent le contraire sont mal-intentionnés.

De même, il existe deux natures d’échanges foncièrement opposées. L’échange des fruits du cœurs, de la pensée, de l’esprit, qui sont des fruits sans nombre et n’ont pas besoin d’être quantifiés, ne requiert pas l’usage d’espèces sonnantes et trébuchantes. L’échanges de biens et de services requiert en revanche une comptabilité au cordeau, et la création de monnaies d’échange.

Les deux places de marché

Dans la loi du commerce, [au sens restreint : d’argent, comme au sens large : de cœur, du terme commerce], chacun fixe ses prix. Cela se fait inconsciemment ou consciemment, mais cela se fait quand même. C’est-à-dire que chacun en fin de compte est prêt à engager sur le tapis une certaine quantité de ce qui n’appartient qu’à lui de donner. Personne n’a un compte en banque infini, de même que tout le monde est susceptible de rencontrer un jour ses propres limites, dans le don de soi comme dans l’abandon à l’être aimé – quand bien même ces limites seraient la mort.

Dans les deux cas, le plus « ouvert d’esprit», le plus sincèrement « tolérant », le plus généreux en somme, sera généralement celui qui sera le plus dépensier. Il n’est évidemment garanti sous aucun des deux empires que le plus généreux soit celui qui doive être forcément le mieux rétribué en retour. Tout commerçant un tant soit peu avide cherche à rétribuer le moins possible ses employés. Tout être aimé aimant être aimé, souhaite l’être sans pour autant que l’amour reçu ne l’engage à quelque rétribution que ce soit. Souvent, les brutes et les avares font leur beurre sur le dos des doux et des bons, et cela ne vaut pas qu’à la Bourse. Néanmoins, il faut arrêter ici le parallèle oiseux. Si les deux empires, du cœur et de l’argent, jouent sans cesse sur leurs ressemblances, cela vient précisément de ce que celles-ci sont en grande partie illusoires.Les hommes aiment par trop les bons mots pour qu’on prenne ceux-ci pour argent comptant.

Dum spiro spero

Ce qui demeurera toujours un sujet d’alarme pour l’homme de cœur, lorsque celui-ci se trouve assujetti à l’empire du commerce d’argent, tient dans un seul phénomène : en territoire de Ploutos, le désintéressement n’est jamais récompensé. La largesse, la désinvolture vis-à-vis des choses matérielles, qui est l’indicatif des caractères généreux, des âmes bien nées, des doux, des purs et des simples, n’aura jamais d’autre vertu sur la place d’un marché que de servir, et à ses propres dépens encore !, à l’enrichissement des caractères vils, machiavéliques, calculateurs, hautains et austères.

Le dragueur de Soral

Je sais que bien des gens perçoivent la « place du marché de la drague » qu’est le domaine des échanges amoureux, comme une réplique exacte de la Bourse de Tokyo. Mais le regard pour le moins critique que j’ai jeté à l’instant sur le royaume de Ploutos était, disais-je, le regard typique de l’homme de cœur. Est-il permis de penser que dans le cadre des relations humaines, qui sont les relations des cœurs entre eux, est-il permis de penser que dans ce cadre précis, le point de vue des hommes de cœur ne doive pas être totalement méprisé ?

Terrible fatalité mathématique, il faut pourtant qu’il y ait des bonnes poires pour que les plus malins puissent engraisser ! Hélas, la bonté des hommes bons tient lieu, sous cet empire de l’argent qui est la fructification de toutes les bassesses, d’une sorte de réservoir de toutes les richesse (et de toutes les larmes), un réservoir perpétuellement renouvelé, auquel ne viennent jamais s’abreuver sans dégoût que les âmes résignées au mal et les hommes mauvais. Le commerce d’argent est une chose infâme, disait Baudelaire, en ce qu’il ne repose que sur le désir profond de vendre hors de prix ce qui n’a rien coûté et ce qui ne vaut rien. Aucun théoricien libertarien ne peut remettre cette vérité éternelle en cause. La mauvaise réputation des faiseurs d’argent : voilà bien un lieu commun qu’il est nuisible d’attaquer. Il faudrait écrire au fronton des Églises qui se réclament de l’Evangile qui dit qu’on ne peut servir à la fois Dieu et l’argent : Ici nous servons un lieu commun qui est aussi un lieu de vie !

Discriminons !

Nous disions qu’il existe deux sens au mot commerce. Il y a donc d’une part le commerce au sens restreint qui est le commerce d’argent, et d’autre part le commerce au sens large, qui est le commerce entre les hommes. Dans le commerce d’argent, celui qui est le plus généreux est généralement celui qui se fait avoir. C’est pourquoi les hommes qui possèdent, – ceux qui « ont » -, sont fort rarement les gens les plus généreux.

Dans le commerce entre les hommes, en revanche, celui qui est le plus généreux est aussi celui qui se trouve être humainement le plus riche, – car celui qui a reçu le plus d’amour dans l’enfance est aussi celui qui en dispense le plus autour de lui à l’âge adulte : l’amour transpire de lui malgré lui, qu’il le veuille ou non. Voilà une première distinction de poids dans la balance !

Nostalgie de la noblesse

De telle sorte que le marché de l’argent est la grande revanche des pauvres hères, des basses défroques, des gnomes infernaux, sur les nobles cœurs. Alors que les jeux de l’amour et du hasard demeurent quant à eux, éternellement, la chasse gardée des belles âmes, des gens bien-aimés et bien-nés.

Parfois il me semble même que les détenteurs de l’argent ne laissent aux belles personnes, pour se nourrir et se vêtir, que l’amour et l’eau fraîche, afin précisément de se venger de l’injustice que la Providence leur a faite en les laissant naître si vilains et si asséchés.

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_Faites-moi voler cette construction en éclat !
_Hou la voleuse en éclat !

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Equerre et compas chargés. Feu !

Il existe, comme chacun sait, en sciences physique, ce qu’on nomme une loi de la Relativité Restreinte et une loi de la Relativité Générale. Passons sur le sens exact qu’ont ces termes aux yeux des scientifiques. Les scientifiques ne sortiront pas de leur scientificité pour mes beaux yeux, même si je m’amuse à flirter avec leurs marottes. Moi qui ne suis qu’une alchimiste littéraire des choses humaines, et qui ne me passionne que pour la comédie des passions qui agite l’humanité, je me contenterai donc, comme à mon habitude, de ne parler qu’aux poètes.

Il est possible à mon sens d’établir un parallèle parfait, d’une part entre les lois de la Relativité Restreinte et les relations inter-humaines régies par la loi du calcul et de l’intérêt, d’autre part entre la Relativité Générale et les liens qui unissent les gens qui s’aiment.

La Restreinte :

Le commerce d’argent suppose des contraintes de toute part, n’est-ce pas ?  Il est le règne par excellence de la restriction. Ne faut-il pas qu’on se restreigne dans sa volonté de tout partager à tout prix avec son voisin lorsqu’on aborde la place du marché ? Un soupçon de joie-d’offrir mal placée n’est-il pas susceptible de dévaluer la marchandise ? Dans le commerce d’argent il n’y a pas de place pour ce qui ne se traduit pas en bonne monnaie courante. Même les sourires sont comptés. On ne désire pas à la Bourse s’épandre et se diluer dans l’autre. On y désire d’abord être plus malin que le voisin ! Dans le domaine des échanges tarifés, le but n’est jamais que d’échanger à bon prix – mais à bon prix d’abord pour soi – et à juste prix – mais juste en priorité pour soi… Ce qui est bon pour l’autre et n’est bon que pour l’autre n’intéresse personne sous un tel empire ! Et la générosité divine infinie est hors de propos en pareille demeure. Les relations humaines sont au royaume du Grand Serpent, restreintes en toute chose par le principe d’utilité. Voilà pour l’équivalence avec la loi de la Relativité restreinte.

La Générale :

En suivant un même jeu résonances symboliques, je crois qu’on peut parfaitement s’amuser à chercher quel sorte de commerce inter-humain est susceptible d’obéir aux lois de la Relativité Générale. Il s’agirait d’un commerce d’un genre très particulier puisque le but de chacun n’y serait pas le gain. Parfois-mêmes certaines personnes ne se lancerait là-dedans que pour le goût de l’abandon total de l’intérêt personnel, et par volonté de tout donner à l’autre. La dépossession de tout, et même le fait de se faire posséder par l’autre, de tomber en esclavage de cet autre, ne serait pas ressentie sous un tel empire comme une perte : au contraire, on y trouverait son compte. On s’oublierait soi-même et l’on aimerait ça. Ce commerce où la liberté intérieure des individus est reine, où l’infinité des possibles transformations de l’Etre est rendue possible à l’intérieur chaque être, où l’inversion de toutes les valeurs en lesquelles les personnes croient et se reconnaissent elles-mêmes cesse d’être perçue comme toxique et corrosive, et devient acceptable, voire puissamment désirable, ce commerce-là, il existe. Il n’est simplement pas le commerce des choses. Il s’agit exclusivement de celui des amants entre eux, celui des amants qui mélangent leurs âmes. Ce commerce-là n’a jamais lieu qu’entre des gens qui se sont mutuellement choisis, il apparaît dans des circonstances exceptionnelles qu’on ne peut ni mettre en scène ni décréter, il est enfant de Bohème et ne supporte ni de marchander ni d’être marchandé, et c’est pourquoi il peut – exceptionnellement – tutoyer l’infini.

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De la différence entre le slip et la tasse à café.

L’objet du commerce ne peut ni être confondu avec l’amour (l’amour n’est en effet pas un objet, sa nature n’est pas d’être une chose qu’on possède, sa nature est seulement d’être un lien d’attraction entre deux pôles), ni être confondu avec une idéologie (l’idéologie étant l’art de manipuler les idées, quand manipuler le prix des choses n’est pas un art mais une fraude). Cela va de soi car l’objet du commerce, contrairement à l’amour et aux idées, est toujours de nature matérielle.

L’objet du commerce, c’est l’objet que l’on achète ou que l’on vend, c’est le désir de cet objet, c’est le service ou le produit objet du désir. Ce sont aussi les pulsions qui tirent souterrainement les ficelles des besoins et des désirs des consommateurs qui achètent les services et les produits, ainsi que les pulsions diverses et variées qui poussent les entrepreneurs à entreprendre. Toutes ces pulsions qui font l’économie, qui sont l’économie, sont humaines, et s’inscrivent donc (comme le manger, le boire, le dormir et le reste) dans la matérialité de ce qu’est un être humain.

En revanche les échanges, pris en eux-mêmes et pour eux-mêmes, ne sont que des liens d’intérêt. Ils n’ont aucune matérialité intrinsèque, et ne sauraient pour cela constituer une richesse à part entière. La richesse, c’est le bien qu’on possède ou son équivalence en monnaie. Illusionnistes que ceux qui prétendent élaborer un réel où l’on peut sans être fou soutenir le contraire ! Les richesses, les valeurs et les choses possédant une valeur, étant précisément ce avec quoi et ce pour quoi on « commerce », si la richesse devenait le commerce lui-même, alors l’activité commerciale en viendrait paradoxalement à perdre toute valeur. Car nulle valeur ne peut s’indexer sur elle-même, pas même la valeur commerce.

Tout ce qui est répétitif et machinal fait envie ! Mangez-en !

Je n’arrive pas à comprendre les personnels politiques (le nouveau personnel de maison du Capital) qui ressassent cette idée qu’il faudrait intensifier les échanges. Ils le ressassent comme s’il s’agissait d’une solution universelle à tout. Ils ne se soucient ni de la nature de ce qui est échangé, ni de la nature de l’échange (réel, virtuel, frauduleux, criminel, peu importe), ni de l’origine des biens, des services ou même des êtres échangés. Dans l’échange tout est bon. C’est absolument délirant.

Manifestement, on n’a pas pensé du côté de nos élites que la multiplication des échanges était susceptible d’appauvrir d’autant leur qualité et leur intensité. Pourtant, si d’aventure je me mettais à échanger une fois par mois avec mon voisin, il paraîtrait évident que j’aurais plus de choses à lui dire que si je le faisais tous les jours. A moins d’entretenir avec ce voisin une relation fusionnelle passionnée, évidemment. Le cas de l’amour est toujours l’exception qui confirme la règle. Il est évident de même que si mon voisin, (qui n’est qu’un voisin rappelons-le et non pas mon amoureux), se mettait à venir me parler tous les jours sur le pas de ma porte, il est évident alors que je me mettrais, du coup, à ressentir beaucoup plus rarement, dans le cours de mon train train quotidien, une envie pressante d’aller lui parler sur le pas de la sienne.

Il est évident que dans un univers du « même », où tous les gens sont interchangeables, ou les sociétés-mêmes sont interchangeables, où toutes les capitales du monde se ressemblent, où l’on fait la même chose partout tout le temps et où les mêmes lois ont court en toute saison dans tous les pays, il est évident que dans un tel monde, le besoin de voyager, de commercer et de communiquer, diminue. Il est évident que dans un tel monde les flux des commerces humains s’épuisent ! Un tel monde, si dénué d’exotisme, devient trop pauvre en différences pour créer des échanges civilisationnels à haut voltage.

Ne pas se soucier du substrat civilisationnel nourricier sur lequel se développent les besoins et les envies des gens, cela revient à ne pas se soucier de la substance-même de ce qui est échangé lorsque les gens échangent entre eux. On parle couramment dans les milieux financiers, de « flux », et de quantité de « flux », mais on ne veut pas voir quelle est la source nourricière de ces flux. On préfère se faire croire, dans ces milieux, que l’échange en lui-même, activité virtuelle s’il en est, est un démultiplicateur de valeur ajoutée à tout, en gros on préfère se faire croire au sac magique qui crée des biens.

Métaphore de l’anode et de la cathode :

C’est un peu comme si dans une installation électrique, on ne parlait jamais que de l’intensité du flux d’électricité, et jamais du voltage. Pourtant, la qualité d’un échange qui est la quantité d’énergie ou de matière échangée entre deux pôles – électriques ou non -, ne dépend pas que de la quantité d’énergie investie dans le binz’. Elle est toujours également fonction de la différence entre ces deux pôles. L’énergie a ce point commun avec l’argent, qu’il ne suffit pas d’en déverser une certaine quantité dans une machine pour qu’un flux continu se crée dans cette machine. Si la machine est mal bricolée, il peut y avoir une grande déperdition d’énergie. Si la différence entre les pôles est trop peu importante, le flux d’électricité peut devenir infiniment pauvre. Nous n’en avons pas forcément constamment conscience, mais nous vivons dans un monde où a court une très importante déperdition ordinaire de l’énergie morale et psychique que les gens investissent dans leur vie quotidienne, On utilise cent fois au moins la ferveur qui autrefois permettait de bâtir les Cathédrales pour simplement nous lever tous les matins pour nous livrer à des activités vides et sans fondement.

Petite remarque à propos du Cancer :

Nous vivons dans un monde qui, sans qu’on y prenne garde, consomme énormément de sacrifices moraux : chose inédite jusqu’à nos jours, il met tous les êtres humains de la terre à contribution sur ce plan-là. Il demande énormément qu’on s’asseye sur la dignité, qu’on pardonne, qu’on soit humble, qu’on se remette en question, pour une rétribution absolument modique au final. Les gens donnent beaucoup d’eux-mêmes, mais sur le plan de la satisfaction intérieure leur gain est quasiment nul. Nombre sont ceux qui se retrouvent en quelque sorte avec la sensation diffuse d’avoir tout-donné pour rien, voire même de s’être en quelque sorte endettés auprès de leur capital-espoir. Mon point de vue à ce sujet est le suivant : lorsque les gens se comportent dans la vie comme s’ils étaient des rock-star sur scène, lorsqu’ils se donnent l’impression à eux-mêmes de faire chaque jour l’amour au Système, et qu’en dépit de cela leur train de vie reste celui d’un pauvre ou d’un mal-aimé, alors mon point de vue est qu’ils accumulent une force inouïe de tristesse et de rancœur souterraine, que cette tristesse et cette rancœur prennent la forme de tumeurs malignes, et que ces tumeurs les dévorent de l’intérieur en secret.

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LES NEGATIONNISTES DE CE-QUI-EST
Synthèse

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Voilà ce qu’il s’est passé, monsieur l’Agent. Nous étions tranquillement attablés en attendant Godot, quand soudain… un grand boum ! Il a dit que c’était le Krach, qu’il fallait commencer à penser. Il nous a bonimentés, il a fait de grands dessins dans les airs, de grands dessins avec les bras, puis il a fini sa limonade, et il est parti avec la caisse. Sans même dire au-revoir, monsieur l’Agent ! Pas eu le temps de dire ouf’ ! On s’est retrouvé en chaussettes. Comme ça. Nom d’un chien, ça n’est pas des manières !… Qu’est-ce qu’il fallait faire?… Ah si j’avais su, peut-être, je ne dis pas… mais là… non, y’avait pas moyen.
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Dans les deux cas du commerce des particules élémentaires entre elles ou du commerce des êtres humains entre eux, j’ai remarqué qu’il était d’usage par les temps qui courent d’user d’un même genre de sophisme.

« Ô infinitude ondulatoire des ondulations du grand rien qui vibre ! »

Avec la théorie des cordes, on en vient à réduire pour ainsi dire l’existence matérielle des particules à rien. Avec l’espace-temps einsteinien, désormais perçu comme une sorte de tissus multidimensionnel universel replié sur lui-même, tantôt étiré, tantôt froissé, l’espace-temps devient la substance unique de tout. Tous les objets célestes apparaissent alors comme réduits à n’être plus en quelque sorte que des « froissements », des vibrations musicales, du tissus en question.

De même, nous qui vivons dans une société qui prône l’échange à tout-va et se figure l’intensification du mouvement permanent des hommes et des marchandises comme la définition-même de la modernité, de même, nous autres êtres humains sommes vus chaque jour davantage au sein de cette société-là-du-mouvement-roi comme des identiques, des équivalents interchangeables, donc des riens.

L’argent qui relativise tout sauf lui-même

Il y a là comme une simultanéité entre ces conceptions qui me laisse accroire qu’il est possible d’utiliser l’une pour penser l’autre. Car quels que soient les sophismes qu’on emploie pour nous en faire admettre la possibilité, il est inadmissible qu’on en vienne à nier l’existence de ce-qui-est, de ce qui existe, matériellement parlant! En effet, les sciences physique tendent à nous faire croire qu’il n’y a pas de particules en soi, que les particules ne sont qu’un mouvement, une vibration, que tout est mouvement, et que la matière est en somme constituée de mouvement. Cela revient bel et bien à confondre le mouvement de la matière avec la matière elle-même ! A présent si nous voulions remplacer le concept physique du mouvement par celui, économique, du commerce ? Si nous établissions un parallèle mouvement=commerce pour observer les potentielles conséquences des nouvelles découvertes des sciences physiques dans la vision que nous avons des règles à suivre en économie financière et sociale ? Qu’obtiendrait-on ? Les objets traditionnel du commerce que sont les biens et les services seraient dépouillés de toute réalité, et le commerce deviendrait en quelque sorte objet de lui-même. Vu comme ça, cela paraît fou. Mais que font les robots traders, au juste, quand ils capitalisent non plus des biens réels, mais se bornent à parier sur des flux de biens dont la substance désormais abstraite va et vient aléatoirement ?

Si nous appliquions les lois de la Relativité Générale (ces loi qui, traduites en rapports inter-humains, rappelons-le, ne prévalent que dans l’amour-passion) aux lois qui régissent le commerce international, nous obtiendrions bien-sûrement un portrait-craché des théories économiques actuelles qui prônent la dérégulation des capitaux. Et nous aboutirions au marasme financier dans lequel des politiques semblables à celles prônées en Europe ces dernières années font baigner actuellement toutes les économies réelles de la planète.

J’ai envie de dire ceci : l’amour a bon dos.

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Le vieil Arpagon à l’œil glauque voulait qu’on l’appelle mon-Chéri

L’ordre dans lequel nous vivons a une sorte de héros. Le pauvre n’y est pour rien : il n’est qu’un brave honnête homme. Ce gars-là, c’est le gars qui bosse bien, qui aime son travail, qui met du cœur dans ce qu’il fait. On le voit d’ici, ce monsieur, en train de manier la pâte à pizza, en train de classer des papillons ou des feuilles sur une étagère, qui s’exclame : « Moi j’aime le travail bien fait ! ». Nous nous identifions tous à lui, ou du moins nous aimerions tous pouvoir le faire… Pensez-donc : joindre l’utile et l’agréable !… vivre de sa passion !

Eh bien figurez-vous que ce brave type qui n’a rien demandé à personne, et qui n’est sans doute pas assez malin pour se rendre compte de tout ce qui se trame dans son dos, porte à cet endroit précis un sacré fardeau. – Arpagon avec ses griffes, comme un vieux chat mâtin, lui est monté dessus !

Il est évident pour toutes les personnes de bonne foi que le règne du travail n’est pas – et surtout n’est pas destiné à être – le domaine par excellence de l’expansion des amours. Cependant le vieux grigou Capital apprécie par-dessus tout quand on lui dit que l’esclavage dans lequel il tient la quasi-totalité des hommes en échange de leur pain quotidien, est un esclavage doux et excitant.

Soit dit entre nous, Ploutos veut nous apprendre à aimer notre déplaisir. Ploutos est donc un peu sadomaso. Il a ceci de commun avec Janus qu’il aime pouvoir entrer par toutes les portes, si vous voyez ce que je veux dire. Pour le dieu Arpagon, tout est bon dans le cochon : tant que le sacrifice s’effectue à son profit, il accepte aussi bien celui du chrétien que celui du sacrificateur Aztèque. Il ne fait pas de discrimination, voyez-vous, dans l’ordre des pourvoyeurs de sang et de sueur humains.

C’est pour cela que les grands héros de Ploutos sont les happy-few, les prostituées et les artistes ! Le happy-few se passionne à peu de frais. Les prostituées vendent ce qui est inestimable. Les artistes, les rock-star, enfin tous les gens qui ont le « feu sacré », meurent sur scène et font l’amour au public. Ce sont des sacrifiés à plaisir, qui ont en commun de donner à Ploutos davantage que son dû.

Je suis loin d’être une spécialiste en Physique de la matière, du temps et des particules, mais il me semble que si Arpagon possédait un domaine en territoire de Relativité, alors ce domaine ne serait régi que par les lois Restreintes. Il serait soumis à une sorte de malédiction, qui le contraindrait à toujours vouloir accéder à la Relativité Générale et à ne jamais pouvoir l’atteindre.

En d’autre termes, si Ploutos régnait, il régnerait sur un pays où l’on serait condamné à n’y voir et à n’y sentir que la valeur de la matière, de la fruste et abjecte matière. Ce pourquoi la malédiction d’un tel pays serait qu’on y rêverait encore et toujours que de choses pures et angéliques, de Chérubins, d’Eros tendres, qu’on y serait hanté par des visions lénifiante, par des imaginations mièvres et hygiénistes, mais qu’on y serait paradoxalement toujours condamné à être un cochon. Le pays de Ploutos serait peuplé de cochons qui n’auraient jamais que l’Esprit à la bouche et qui ne pourraient malheureusement jamais accéder à l’Esprit. Voilà comment je le vois.

Ci-devant, une dernière question que je me pose (avant de refermer ce chapitre) :

Le Surhomme, avec ses colonnades dépourvues de lierre, sa Rome pas antique pour un sou neuf, sa cohorte d’anges en bonne santé, ses jeunes suédoises en fleur synthétique, le Surhomme du XXe, quel est-il ? N’est-il pas un monstre qui s’ignore, très-précisément calibré pour l’imagination un peu fruste de mon Vieillard métaphysique, le Dieu du Grand Capital ?
Parfois il me semble que les rêves des idéologues à Übermenschen, tant rouges que noirs, qui plongèrent au siècle dernier l’Europe dans un cauchemar d’acier et de sang, sont des rêves low-cost, comme les taxi Uber… des rêves Picsou Magazine, des rêves pour boites de corn flakes. Parfois il me semble que Richard Coeur de Lion ou Jules César (les vrais et non leurs pâles imitations Disney), n’en auraient pas voulu.
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Et il me disait éloquemment : « Est-ce que vous n’avez pas en vous le sentiment de la désespérance en ce monde de maintenant, dont les uns portent un étron dans la main et les autres un cierge ? »

Papa Goncourt

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« LE BEAU THULE CON » (suite)

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Deuxième partie :
– Blague du relativisme général
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Qu’est-ce que « l’homme ordinaire » ? Qu’est-ce que l’homme qui n’est pas nouveau ?

A priori, il me semble qu’on peut dire aussi de l’homme ordinaire qu’il est un « système », un système à la fois physique et moral, qui doit tenir ensemble son unité dans une quête de sens permanente. Or toute quête de sens passe nécessairement par une quête de sensations : pour qu’une chose ou une idée fasse sens pour un homme, il faut qu’il l’aie sentie. Signification et sensation sont deux choses jointes : dans l’esprit on les dissocie, mais pas dans la vie.

Hosanna ! L’homme-système est déjà né !

Pourquoi la nécessité que cette « quête de sens » soit permanente ? et pourquoi ne pourrait-on pas avoir un jour, dans un passé mythique, trouvé pour toujours ce qui est censé donner pour toujours un sens à la vie ? Tout simplement parce que si ce qui qui fait sens est tout ce qui passe par les sens, les sens étant dépendants de l’existence physique, notre capacité à saisir le sens du monde est donc, tout comme notre existence physique, soumise à la temporalité.

L’important c’est la quêêête !

Quoi qu’on en dise,

_tout un chacun étant dépendant de son corps pour se perpétuer dans l’être,
_personne n’étant capable d’  « être » de façon immanente, sans travailler perpétuellement à se perpétuer dans l’être (via notamment des activités frustes du type, manger déféquer dormir),
_tout le monde étant victime du temps, périssable, influençable par les agressions extérieures et sensible aux changements d’humeur de tous les jours, alors…

…alors « le sens de la vie » n’aurait-il pas changé depuis la création du monde, il demeure cependant, pour nous autres qui devons nous accrocher tous les jours pour rester dans la vie, l’objet d’une perpétuelle reconquête.

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Hélas, demeurer toujours un être « doué de sens », pour l’homme, ne va pas de soi. A la base déjà, cela se cultive. Les capacités de compréhension du monde que l’espèce humaine se targue de posséder ne sont pas des capacités natives : il faut d’ors et déjà pour qu’elles se développent qu’elles soient favorisée par un environnement adéquat. Cet environnement s’appelle : la culture.

Parce que la culture c’est pas pour les cons

Pour ce faire, il faut que ce qu’il y a de doux et de bon en l’homme fasse l’objet d’un minimum de préservation. Un homme élevé par des bêtes, comme s’il était une bête, n’ayant pas connu d’autre exemple que celui de la Bête, ne sera jamais autre chose qu’une bête, et subséquemment, ne deviendra jamais un être de culture. En suite, une fois qu’un homme a accédé un temps au stade supérieur d’évolution qu’est l’Esprit Critique, rien n’est plus difficile pour lui que de résister chaque jour à la tentation de faire marche arrière. Surtout par les temps qui courent, vu le peu de cas qui est fait des êtres de culture, vu le degré fou de grégarité simiesque dont est atteinte la grande majorité de nos contemporains, il est parfois difficile de ne pas devenir l’ennemi du corps social lorsqu’on a un peu d’indépendance d’esprit.

Parce qu’être ouvert d’esprit, çay bieng ♪

Ainsi, l’homme qui pense, quand bien même donnerait-il l’impression d’être bardé de certitudes, ne peut, s’il pense, se contenter d’être seulement un bastion fermé. Son bastion mental, aussi longtemps qu’il fonctionne, est comme une cité intérieure : il possède sa place de marché, ses lois, sa Constitution, son trafic.

De telle sorte qu’il faut à l’homme travailler perpétuellement – ne serait-ce que pour que son « petit moulin » ne manque jamais de grain à moudre –, à ne pas encombrer son intériorité d’ordures, ou tout simplement à ce que que les lois par lesquelles il prétend se gouverner lui-même soient respectées chez lui.

>Insérer ici gravure de la « cité intérieure » XVIIIe s.<

Le bastion mental d’un homme, si cet homme ne pense plus, se met tout simplement à se dissoudre : sa bouche se met à parler de la voix du troupeau et de l’époque… l’individu devient impossible à interroger sur ses convictions, qui d’ailleurs n’en sont plus… l’aquabonnisme, le doute, la lâcheté, la complaisance, la fatigue et la vieillesse ont raison de sa lucidité.

Le « bastion » moral d’une personne, si cette personne n’est pas en mesure de se mettre chaque jour à la page, – à la page des défis qui sont proposés chaque jour à l’homme-qui-vit par ce qu’il vit –, n’est plus un bastion moral. Car alors il n’est plus le siège de la pensée d’un individu en train de penser le monde qui l’entoure, il n’est plus que lettre morte.

Parce qu’y-en-a qui sont pas à la page, et ça faut l’savoir. Je vise personne.

Ainsi, c’est sur tous les plans et à tous les niveaux, que l’Homme – nouveau ou ordinaire, peu importe – est nécessairement un « bastion  » qui échange. Nous avons besoin de boire de l’eau et d’expulser de l’eau pour renouveler l’eau qui compose les cellules de notre corps, et c’est selon le même principe que le bastion intellectuel est la condition sine qua non de l’échange intellectuel. C’est bien simple : pour qu’il y ait échange, il faut qu’il ait bastion !

Tu n’es qu’une petite goutte d’eau de mer dans l’océan mais l’océan aussi c’est de l’eau de mer donc n’aies pas honte de ta petitesse car Dieu est grand. Wait… What ?!

Oui je sais, ce que je dis est un peu bateau, mais c’est pour cela qu’il faut le répéter :

L’homme qui ne travaille pas ardemment, chaque jour, à se maintenir en état de marche (par la nourriture, par le sommeil.. etc.) est un homme qui se délite. Un homme qui ne s’occupe jamais de la poussière qui est chez lui se retrouve à habiter un endroit sale. De la même manière, un homme qui ne se soucie plus de savoir si quoi que ce soit au monde a du sens et qui sape tous les objets doués de sens qui passent à sa portée, comme un sale gosse destructeur de jouets, est un homme qui, d’une manière ou d’une autre, se sape lui-même dans les fondements de sa propre vie et alimente une maladie morale qui aura sa peau.

Le fait qu’un homme soit en vie, qu’il se tienne debout, qu’il ne soit pas fou à lier ou dans un état de débilité funeste, est d’ors et déjà la preuve ce que chaque jour que Dieu fait, il lutte, et il échange.

Je suis quand même bien bonne pour les débiles, allez, dites-le.

Car le laisser-aller, pour nous autres pauvres mortels, ne se solde jamais par un statu quo : le laisser-aller pour un être vivant soumis aux lois de la pesanteur, c’est la garantie de commencer par décroître et de finir en charogne.

De sorte que ce n’est pas pour devenir le Surhomme que nous devons « devenir » des êtres de culture. Nous devons demeurer les êtres de culture que nous avons toujours été pour ne pas devenir des bêtes. Et pour ce faire le courage des anciens suffit.

Eh ouais. Po po poooo ! …

Dire à quelqu’un qui reste toujours fidèle à lui-même qu’il a les idées étriquées et qu’il est inamovible, et prétendre que ce faisant il se contente de suivre sa pente autoritaire (là où les autres se remettraient soit-disant constamment en question) et qu’il se laisse aller à la satisfaction de soi (là où on suppose donc que les autres sont occupés à travailler constamment à se corriger eux-mêmes), c’est faire semblant d’ignorer que rester toujours fidèle à soi-même est la chose la plus difficile au monde, dans un monde où notre substance physique et psychique est soumise constamment à de multiples phénomènes d’érosion.

Les psychorigides sont d’accord avec moi.

En effet, comment peut-on dire de quelqu’un qui n’a pas de « quant-à-soi », ou dont l’individualité est réduite à sa plus simple expression, qu’il « travaille sur lui-même » ? Pour travailler sur soi-même encore faut-il avoir quelque chose de tangible, de solide, sur quoi travailler ! En réalité il y a beaucoup gens qui sont des personnalités liquides : ils donnent l’impression qu’ils se remettent en question alors qu’ils se contentent d’anesthésier leur tête pour tendre leur cul. Il ferment les yeux et avalent la purée. Cela ne leur demande nul courage : juste de l’inconscience. Les girouettes ne pensent pas.

Toi par exemple qui n’as pas de quant-à-toi, eh bien sache que ça te manque pour exister.

La capacité à « rester soi-même » en toute circonstance est un signe de force, c’est la signature des tempéraments capables de résister aux pressions extérieures. Ce sont eux qui passionnent et qui attirent ! Quand le fait de se diluer constamment dans le mouvement général (du troupeau, de l’air du temps, de l’opinion générale, de l’opinion particulière de chaque interlocuteur nouveau), est plutôt le signe des tempéraments femelles, des tempéraments qui optent toujours pour la solution de facilité, pour l’acquiescement au plus fort ou la chaleur du troupeau. Ces natures suiveuses ne s’y trompent pas, elles qui sont vouées à subir perpétuellement une irrésistible attraction pour les esprits capables de discrimination et de résistance.

Oui, les psychorigides sont attirants !… enfin je me comprends, bref’.

Songeons un instant à une situation de conflit, qui demanderait par exemple aux citoyens vaincus d’une civilisation noble, de résister à la prédation (matérielle, spirituelle, intellectuelle), d’un ordre nouveau, de nature inférieure, tyrannique, barbare, qui leur commanderait constamment de faire preuve de bassesse. Il est toujours plus facile de ne pas devenir fou, dans une situation comme celle-là, en se fondant dans le moule, en faisant l’éponge… On peut dire que celui qui choisit alors d’adopter la posture du vaincu civilisationnel en se montrant toujours prêt à faire des concessions, on peut certes dire de celui-là qu’il est ouvert d’esprit, mais on ne peut pas dire qu’il est courageux. Il est toujours plus facile évidemment, d’être « ouvert d’esprit », que de choisir la voie de la souffrance et de l’incompréhension générale, en défendant une idée de la dignité désormais démodée.

En vérité je vous le dis, un ordre de nature inférieure menace la supériorité. Sisi.

L’individu qui, dans les cas où il faudrait normalement – certains préféreront dire : idéalement – faire preuve de résistance, se contente de suivre le mouvement général de transformation de sa société, cet individu, qui est un homme-éponge, même s’il est dominant à un moment donné sur la terre, ne peut pas avoir raison dans le ciel des idées. Et aux yeux des siècles qui nous contemplent, il sera toujours dans son tort.

Du haut de tous les siècles le mépris des statues nous contemple.

Dans les situations difficiles, qui engagent sa conscience parce qu’elles lui demandent de faire des choix moraux, l’homme-éponge, au lieu de rester fidèle à des raisons personnelles, à sa conscience, à ce qu’il sait être le minimum exigible d’un homme digne de ce nom, devenu aveugle au sens où le vent tourne, devenu sourd aux avertissements de ses lectures, se range dans la muette hébétude universelle, se range derrière les actions des autres pour justifier les siennes, se range en file indienne du côté des agents inutiles de la fatalité. C’est une voie qui est par trop facile pour être honnête, et c’est ce qu’on appelle précisément la collaboration.

« LE BEAU THULE CON »

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Première partie :
– Blague du Surhomme
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Règle d’or :

On ne relativise pas avec la Générale de la Relativité !
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A rapprocher de la réplique fameuse qu’un jour, selon Crouzat, Botul aurait rétorquée à Gide :
« Le Père, le Fils, le Saint-Esprit, ou alors quoi ? La Bonne ? »

→ La Métaphysique du Mou,
« Ou alors quoi ? », Le dossier, Pièce 5,
Jean-Baptiste Botul.
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Si je devais définir l’être vivant, je dirais qu’il est un bastion en mouvement, qui possède les moyens de son propre mouvement, lesquels moyens sont en quelque sorte inscrits dans la « charte » de son ADN.

Pour une Charte du Bastion de la Cohérence de la Réalité

L’homme est un système immunitaire dont l’intérieur est normalement séparé du dehors par une peau, et qui lorsqu’il ne se sent pas agressé par ses congénères, utilise volontiers cette peau pour avoir des échanges avec eux. Les seuls échanges qui soient réellement désirables pour lui sont les échanges de sensations, c’est-à-dire techniquement parlant des stimuli neuronaux : des échanges en esprit qui se passent dans l’esprit. Car lorsque c’est la matière qui est à l’intérieur d’un homme qui à proprement parler se répand sur le pavé, c’est-à-dire ses tripes et son sang qui s’écoulent, alors on ne considère plus qu’il s’agisse pour lui d’un échange profitable. « Lui », ce sont normalement des tripes recroquevillées en gros bouillons sur elles-mêmes et un sang qui circule en vase clos. Au-delà de ça, il n’y a plus de « Lui », il n’y a plus de « profitable », il n’y a plus de sensations, donc il n’y a plus d’échanges. L’ouverture d’un esprit ne saurait nullement être favorisée par une fracture du crâne et un cœur qui s’épand n’est pas une poitrine qui a reçu un coup de sabre.
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_Qu’est-ce que la vie sinon l’usufruit d’un agrégat de molécules ?

Papa Goncourt

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Il en va de même pour la santé mentale que pour la santé tripale : un homme, tel qu’il se perçoit lui-même, n’est-il pas la somme de ce en quoi il croit, cherchant un moyen de se perpétuer dans l’être en vainquant ce en quoi il ne croit pas ? Un homme qui se refuse à croire en quelque chose, ou plus précisément qui refuse d’entendre qu’il est impossible de vivre normalement sans croire en quelque chose, est un homme qui refuse l’idée d’un système immunitaire moral chez l’homme. Cependant il y en a bien fatalement un, comparable (et sans doute lié) au système immunitaire somatique. Il est de notoriété commune que les maladies de l’esprit, comme la dépression, ont des répercussions sur la réactivité de l’organisme physique aux agressions physiques extérieures. De même, est absolument évident que les individus en bon état de marche possèdent des défenses intellectuelles et des barrières psychologiques destinées à « tenir ensemble » leur esprit. Ce n’est pas parce que nous parvenons parfois à nous dépasser nous-mêmes en transcendant les limitations de nos propres intellects que pour autant ces limitations n’existent pas. La construction de nos limitations intellectuelles est la signature-même, et l’expression ordinaire, de nos personnalités.

La personnalité d’un homme n’est certes pas gravée dans le marbre, elle est évolutive et peut être modifiée par toutes sortes de procédés (notamment par les modificateurs de la conscience que sont les drogues). Mais il demeure envers et contre tout une nécessité psychologique absolue que chacun puisse considérer son esprit comme « un », c’est-à-dire singulier et unique. Un esprit par définition travaille à redéfinir perpétuellement sa singularité envers et contre la multitude. Un esprit en bon état de marche ne cherche pas à être « plusieurs » en lui-même, car être plusieurs dans sa tête est un autre nom pour la folie.

Nota Bene pour plus loin : Vu sous cet angle, il n’y a guère de différence ontologique entre ce qu’exige, en terme de prouesses mentales, du premier quidam venu, la survie intellectuelle ordinaire dans le flux corrosif du monde moderne, et ce que les philosophes XIXe et les idéologues du XXe attendaient en idéal de l’intelligence supposée supérieure de l’ « Homme Nouveau ».
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Le Surhumain en quatre façons, ou tel que traité par les meilleurs auteurs :
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  1. Quand Nietzsche conceptualise l’Homme Nouveau (qui n’est pas autre chose que l’homme moderne), il n’en parle pas seulement comme d’un homme d’action (a.k.a : un être en mouvement qui serait fondu dans le mouvement général).
    [Le mouvement, la vitesse, le temps de l’action des hommes d’action, comme définition du modernisme, c’est la définition fasciste (c’est-là notamment le manifeste du futurisme en peinture). C’est-là aussi la définition qu’en donne le monde actuel. Ne nous étonnons pas dès lors que ce dernier offre le visage concentrationnaire que nous lui connaissons.]
    Quand Nietzsche conçoit l’homme nouveau, il en fait avant toute chose une sorte de christophore ou d’Atlas. En effet, celui-ci ne se contente pas de se mettre en marche : il le fait en portant le monde sur son dos.
    N. nous donne à appréhender, via son archétype du Surhomme, un représentant exemplaire de l’Humanité qui avancerait en emportant avec lui dans l’avenir, le poids des siècles, la mémoire du monde, la mémoire de la civilisation, et la responsabilité de ses ancêtres sur ses épaules. Fort de cela, en se mettant lui-même en mouvement, le nouvel-homme nietzschéen met également son fardeau mondial en mouvement : il est en quelque sorte « enceint » d’un avenir dont ses actions héroïques vont le faire accoucher.
    Ainsi, il faut bien voir que l’homme nouveau nietzschéen n’a rien de commun avec l’homme nihiliste, il est au contraire en quelque sorte le « père de la culture ». C’est l’ancien fils devenu « nouveau-Père » qui, en l’absence du Père ancien mythique, se porte volontaire pour créer de nouveaux mythes. Fort de sa responsabilité filiale, fort d’un devoir de mémoire envers ses aïeux, en l’absence de ces derniers, ce héros décide donc de décider à leur place ce que la Civilisation qu’ils lui ont léguée doit devenir. Il manie la colle et les ciseaux dans les textes sacrés, et il prend éventuellement la responsabilité d’en briser certains repères pour en « repriser » certains trous.
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  2. Pour Jung, l’homme moderne, de la même façon que pour N. , a beau vivre dans un environnement où beaucoup des repères culturels et cultuels de ses ancêtres ont été brisés/déplacés, il n’en demeure pas moins soumis à l’influence en quelque sorte du « fantôme » des mythes anciens, des « vieilles tables », des « vieilles lunes »… Jung appelle ce capital religieux fantôme : l’Inconscient Collectif.
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  3. Pour Pauwels, de la même manière que pour Jung (dont il s’inspire), les mythes anciens n’ont pas disparu, bien au contraire. Selon lui, à la faveur de l’abandon des cultes païens et chrétiens traditionnels, c’est-à-dire lorsque ces cultes ont cessé d’être tenus en bonne et due forme par des prêtres et contenus dans des temples, la substance des mythes anciens s’est répandue partout.Dans l’esprit de Pauwels, qu’on peut considérer comme l’un des « Papes » de l’esprit New-Age des années 70, l’ « énergie » des religions anciennes, en retournant « à la nature », a été libérée partout, a investi toute chose, et, comparable à une âme mondiale, sa substance est devenue potentiellement accessible à tous les hommes d’intuition, à tous les hommes éclairés, – l’accès à la prêtrise dès lors ne nécessitant plus de revêtir un habit sacerdotal, la fleur à la boutonnière devient condition suffisante.
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    _A noter ici que Jésus apparaît être devenu un vrai hippie le jour de sa Parabole du Semeur.
    _Saint Patrick brandissant le trèfle à quatre feuilles semble aussi être un pionnier du FlowerPower.
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    Il y a ainsi aux yeux de Pauwels (et par extension aux yeux de tous ceux qui se réclament du mouvement hippie des années 70) une trame mythique susceptible d’expliciter le monde, de lui restituer son signifiant, qui est disponible partout aux intelligences éveillées, c’est-à-dire aux yeux qui savent voir. Cela fait en quelque sorte un grand quadrillage, une nappe de repères jetée sur toute chose, qui permet à l’intellect instruit de ces vérités cachées depuis la fondation du monde, de décoder le fonctionnement du réel.En effet, le Voyant est celui qui en quelque sorte se « connecte » à ce qui s’apparente en l’espèce à une source de connaissance totale, infinie, et il est dès lors en mesure de raviver aussitôt tous les tabous enfouis sous les apparences. Lesquels tabous sont, comme chacun sait, la profondeur, la densité, la gravité, enfin le sens immanent de la vie (_ou encore son « sel », pour parler en style biblique). C’est-à-dire que le Voyant est en mesure dès lors d’exhumer l’échelle de valeur sur laquelle toute valeur (morale ou matérielle) ici-bas est indexée.Certains s’aviseront peut-être de penser, au regard de tout cela, que les kabbalistes juifs adeptes de la purification par le Erouv font peu ou prou le même métier que les néo-druides Voyants en sandales des Babos, adeptes de la purification par le Tofu… et ils n’auront pas tort. Il suffit d’avoir feuilleté une fois le magazine Planète pour savoir que les hippies se sont toujours intéressés aussi bien aux mystères des runes qu’aux mystères de la kabbale, et cela sans hiérarchie aucune dans l’ordre des savoirs. Mais les chimistes particuliers des rois de France et les Croisés ne le firent-ils pas également en leur temps? Honni soit qui mal y pense… et surtout, surtout, peace&love !
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  4. Jünger, de son côté, qui est également un auteur à agréger naturellement au mouvement New-Age (ne serait-ce que parce qu’il a pris beaucoup de drogues dans sa jeunesse), nous explique, et entend bien nous démontrer tout au long de son œuvre, que lui ne s’est pas contenté de percevoir intellectuellement la « trame » du sens universel dont il a été question au sujet de Pauwels. Lui, qui est une sorte d’athlète du Divin, il l’a trouvée, il l’a montée, il l’a domptée, et a dansé dessus depuis sa puberté jusqu’à ses 90 berges, comme l’étoile du petit matin.
    Ce qu’il y a de plus avancé en terme de rapport au surhumain chez ce dernier auteur, comparativement aux autres précédemment évoqués, c’est qu’il ne se contente pas de dire que la source de la connaissance Totale existe : il nous dit qu’il l’exploite au quotidien pour son écriture, comme on exploiterait tout simplement le filon de l’or philosophal.Dans sa jeunesse, quand il est soldat d’élite pendant la guerre de 14, il progresse à pied, carnet de notes en main, entre les sifflements d’obus et les dépouilles mortelles de ses camarades, sur la trame des vérités cachées depuis la fondation du monde, comme le danseur de corde nietzschéen progresse en esprit par-dessus la béance du vide métaphysique. Les étoiles, alors, comme dans la chanson, ne parlent que de lui, et il ne craint pas la mort.Dans sa vieillesse il ne fait plus qu’exploiter la trouvaille des premiers jours ; il demeure ainsi, pour sa postérité, le gars qui a voyagé de l’autre côté du miroir et qui en est revenu. Il élabore alors, en persévérant dans cette voie royale qu’il a choisi et qui l’a choisie, dont il est le champion tout désigné, une vision du monde très personnelle, une « vue-d’en-haut », un chouia hallucinée, qu’il charge de nourrir, comme un fleuve de sens, la veine de son imaginaire.Son univers symboliste, composé essentiellement de vastes et grandioses paysages mentaux, parcourus par des héros conceptuels qui incarnent des civilisations qui montent et qui chutent, ses actions se situant quelque part dans un passé inventé, dans un temps-des-contes éternel, ressemblent à bien des égards à l’Heroïc Fantasy de Tolkien. Or il faut savoir que ce dernier fut justement son contemporain : ils virent les mêmes carnages, connurent la même terrible Der-des-Der. Peut-être est-ce pour cela qu’on sent la fin des temps plus proche de ces deux auteurs qu’elle ne l’est de la moyenne des hommes.

    Jünger a créé bien des noms pour nommer le fil d’Ariane ténu, départageant la vie et la mort, sur lequel il a dansé pieds nus étant adolescent, cette « trame » des mythes qui servent selon lui de fondations au réel : il évoque notamment, lorsqu’il s’essaie à lire l’avenir, des « plans » et il prend la peine de détailler opiniâtrement la perception qu’il a de ces « plans ». Cependant les mots ne sont que des métaphores, des feux de signalisation qui indiquent le signifiant sans pour autant l’enfermer, et cela Jünger le sait fort bien.

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_Nul ne sait mon nom et nul ne connaît ce refuge.
Ernst Jünger

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Mise en garde expéditive :

Afin de circonstancier un peu tout ce fatras conceptuel, il faudrait toujours se souvenir d’une chose : que les visions Jungiennes, Jüngeriennes, Pauwelsiennes et Nietzschéenne se sont avant tout attachées à représenter au public ce à quoi allait fatalement être amené à vouloir devenir l’homme moderne. Car, qu’est-ce que l’homme moderne, sinon l’homme capable de rester humain tout en relevant les nouveaux challenges intellectuels propres à la vie moderne ? Or, en quoi est-ce autre chose que l’homme moderne, ce qu’il a été convenu un temps de dénommer : « l’Homme Nouveau » ? [Un temps, c’est-à-dire quelques décennies seulement durant, à l’aube de la grande célébration eschatologique façon « Hiroshima mon amour » dont allait faire l’objet l’avènement du troisième millénaire de l’ère chrétienne.]
_ Si l’on perd de vue cela, on coupe le fil de l’Histoire, purement et simplement.

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Le surhomme, cette perle de culture.

Une fois cette première évidence admise, ce qu’on ne souligne pas suffisamment souvent, à mon avis, c’est que le grand point commun des définitions du Surhomme dans le style de ce qui a été développé plus haut, est d’en faire une sorte de grande Bibliothèque d’Alexandrie ambulante. Car, ne se doutant pas du grand mouvement de déculturation général qui allait caractériser le millénarium, les visionnaires que furent Nietzsche ou Pauwels se représentèrent systématiquement l’homme du futur non pas juste comme un docte, non pas juste comme un clerc platement cultivé (à leur image), mais à proprement parler comme un être-de-culture. Comprendre : dont la substance-même est de la Culture en barre, mise-en-forme et mise-en-branle par une âme.

« Mon mari est comme une poule qui aurait couvé des canetons.  Ils vont tous à l’eau ! »

→ La femme d’un professeur, dans le Journal des Goncourt ;
citation approximative.

C’est-à-dire que là où l’homme vulgaire est, selon la Bible, pétri de glaise, l’homme nouveau est, selon les New-Age, à proprement parler pétri de culture. [Attention, révolution ontologique à 360° !] C’est pour cela, en fait, qu’il n’a pas besoin d’éducation ! L’enfant indigo EST le contenant graal-ique et la mise-en-oeuvre humaine de toutes les Connaissances, il n’a pas besoin d’être éduqué.

L’homme ancien, tel qu’il est perçu par les meilleurs auteurs classiques, qu’est-ce, sinon un animal pensant, un singe singeant, à peine dégrossi ? [Voilà ce que se pensent au fond les New-Age. Et ils ont bien raison.]
L’homme ancien, puisqu’il porte avec lui la honte d’avoir été modelé par Dieu à partir de la plus basse matière qui soit – de la boue, pensez-donc ! -, doit sans cesse travailler à surmonter sa propre pesanteur pour s’élever dans les hautes sphères de l’esprit.
L’Homme Nouveau ne connaît pas ce problème.
L’Homme Nouveau EST l’esprit. Il est un pur esprit peut-être dépourvu de mains, diront les sceptique… [De même que l’homme de main est dépourvu de pieds diront les malades de l’Absurde qui ne respectent rien.] …mais quoi qu’il arrive, il est un esprit en marche !
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_Top délire !

On est en effet en droit de penser que le surhomme Nietzschéen, Jüngerien ou Jüngien a été conçu de façon immaculée. C’est un être épargné de toute souillure originelle qui, tel un César ou un Christ, possède un Destin pour toute identité.
Il EST en soi le projet.
Il EST son propre leg à l’Humanité.
Il est l’Homme-Livre.
Et c’est pourquoi il est fait pour l’accomplissement et ne se rend coupable d’aucun péché lorsqu’il s’accomplit, quelle que soit la voie empruntée.
[Alors que l’homme ancien, lorsqu’il ne visait jamais dans la vie que son épanouissement personnel, et prétendait devoir y accéder par n’importe quel moyen, n’était (au mieux) qu’un monsieur-sans-gêne, un marcheur sur les arpions d’autrui : c’était un vulgaire. Et ça ‘faut l’savoir !]

Ainsi, la grande nouveauté du néo-type consiste en ce qu’en tant que fils de l’idée et de l’idéal, modelé à partir d’un matériau de base non plus naturel mais purement culturel, il n’aspire non plus à tant à s’élever qu’à s’Incarner.
[Ce qui fait que toutes les têtes d’ampoule qui sont de purs esprits vaniteux montés sur de tout petits corps de rien, ont bien raison de se fantasmer en surhommes, vu qu’ils en sont d’ors et déjà. Le Surhumain, ne peut-il pas effectivement se résumer ainsi : une sorte de projet grandiose, trop grandiose, dont l’unique défi existentiel consiste à accéder à l’existence?]

>Introduire ici la B.O d’Orange Mécanique : Purcell-Gardiner, The Funeral Of Queen Mary.<

Ce dont témoignent les textes et les biographies des auteurs New-Age, c’est qu’en somme L’Homme Nouveau n’a pas commencé en prenant corps dans le sein d’une femme, mais en prenant la poussière dans les bibliothèques. Ainsi, dans sa vraie genèse, le surhomme a d’abord été façonné en esprit par des affreux-bonhommes – des graines d’alchimistes, des amants impuissants de la Cornue. Or on est en droit de supposer que la nature (et par extension le corps des femmes) avait dans un premier temps désespéré ces vieillards métaphysiques et que c’est la raison pour laquelle se sont lancés dans un second temps dans la grande aventure philosophallique que l’on sait. Le but était évidemment de faire porter à terme – en utilisant ces deux grands vecteurs de bullshit que sont la rééducation des masses et la dictature de la Mode – à de vrais matrices de chair, le germe viral de leurs projets de civilisation.

Du sexe et des rêves – vieille recette

Aussi bien pourrait-on dire que l’Homme Nouveau a été exhumé, tel un monstre de Frankeinstein ou un incube, à partir d’une sélection savante de concepts poussiéreux – autant de morceaux morts – issus des grandes mythologies du monde. Et c’est pourquoi le désir de l’Homme Nouveau, s’il existe, ne saurait être de nature platement sexuelle : il est avant tout destiné à être le désir d’un narcisse, c’est-à-dire un désir platonique de soi-même. Car le désir propre à L’Homme Nouveau a été puisé non pas dans la contemplation des femmes désirables, mais dans les récits d’aventure, les épopées revisitées, les poèmes célèbres, les élégies religieuses, c’est-à-dire dans la célébration d’une virilité fantasmée se portant sur des objets de désir également fantasmés.

Quant à son imaginaire, s’il fallait définir l’imaginaire d’un hypothétique Surhumain, il ne saurait non plus être véritablement personnel, puisqu’il serait le fait d’un être qui serait déjà en lui-même, et à ses propres yeux qui plus est, une sorte de construction chimérique, – une imagination. Un mythe peut-il inventer des mythes ? Là réside une vraie question. Des mythes et des contes populaires ont été appris par cœur par les centaines de générations de nos aînés, mais nos aînés, mais nos formidables et terribles aînés, pour autant, ont-ils vécu eux-mêmes d’une vie mythique ? Aujourd’hui quand nous nous retournons sur ce que fut la vie quotidienne des anciens, sur son caractère violent et tragique, nous serions tentés de le penser. Mais cela n’est pas possible, n’est-ce pas ? Car si les créateurs homériques des récits homériques avaient d’ors et déjà incarné leurs propres imaginations, alors ils auraient déjà été Le Surhomme, et alors Le Surhomme n’aurait plus eu besoin d’être inventé ! Qu’une telle chose soit possible aurait pour conséquence déplorable de laisser penser que l’histoire du XXe est en quelque sorte une non-histoire, enfin une histoire basée sur un malentendu.

Quelqu’un a mal entendu ?

Contrairement à nos rudes et prosaïques aïeux, l’origine du Surhomme tel que théorisé par les théoriciens est tout sauf le cul des vaches ! tout sauf la glèbe ! Son origine, comme on l’a dit plus haut, est au contraire une sorte d’élixir de quintessence de civilisation. L’Humanité Supérieure est la Culture incarnée ! La civilisation pousse-t-elle sur les arbres ? Fait-on de la culture au cul des vaches ? Qui pourrait croire cela ? Moi je ne le crois pas.

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Mao a dit que l’intellectuel devait retourner à la terre,
Taine (ou un autre) a dit que l’Eglise était une plante,
que la foi était une plante,
que Dieu lui-même était une plante,
Botul a dit que le contraire était tout aussi vrai ;
mais que le faux et le vrai n’étaient quand même pas la même chose,
ou alors quoi ?

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L’Homme Nouveau est à la base une pure vision de l’esprit, une spéculation qui cherche désespérément à s’incarner. Il ne descend pas des arbres ! [Il y monte?] Tandis que l’homme… euh. Celui qui n’est qu’humain, que trop humain… celui-là est incarné… et alors ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible de vouloir être incarné quand on est d’ors et déjà incarné ! Vouloir être ce qu’on est déjà, c’est un truc de surhomme, par définition. Or le vulgaire ne peut pas être le surhomme. Sinon les mots n’ont plus de sens. Et le surhomme n’est pas incarné. Car s’il l’était, il ne pourrait plus vouloir l’être… ou du moins il le serait de la façon dont seul sait Etre le surhomme. Il serait incarné, mais en mieux. Il le serait meilleurement. Et cela se verrait, oh oh ! Il n’y aurait pas lieu de confondre ! Car le vulgaire s’incarne vulgairement, c’est dans sa nature. Tant va la cruche à l’eau que la pierre qui roule suit sa pente. Et qui a bu boira et euh… ahem ! Ha ha.

Plates excuses au lecteur : ceci était un bug.

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Pas folle la guêpe

Une femme qui prétendrait qu’elle peut s’auto-configurer pour engendrer une version charnelle – donc la seule version qui vaille – de l’Homme Nouveau, une femme qui réussirait à faire croire à cela, aurait définitivement beaucoup de succès ! Vu que ce dernier pourrait être appelé « l’Homme-désir-des-hommes », la femme qui serait sa mère serait la mère du désir des hommes. En voilà, une place à prendre ! Hé hé !

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Lundi 22 octobre 1866

Tout de suite, aujourd’hui, chez Magny, la conversation s’élève à la pluralité des mondes, aux hypothèses de la population des planètes. Comme un ballon à demi gonflé, elle tâtonne l’infini. De l’infini, on est naturellement amené à Dieu. Les formules pleuvent. Contre nous, plastiques, qui ne le concevons, s’il existe, que comme une personnalité, comme un être figuré, un bon Dieu à la Michel-Ange avec une barbe, Taine et Renan et Berthelot jettent les définition hégéliennes, le montrent dans une diffusion immense et vague dont les mondes ne seraient que des globules, des morpions. Et se lançant dans l’esquisse adorative d’un Tout vivant, Renan arive à comparer Dieu, son Dieu à lui, le plus religieusement et le plus sérieusement du monde, à une huître !… Sur le mot, la table part d’un énorme éclat de rire, auquel Renan lui-même se laisse entraîner.

Jules et Edmond GONCOURT,
JOURNAL, Volume II.
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Oser

 

A Vichy, novembre 2015

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Les collaborateurs sont bien trétous les mêmes.
Ils vont comme la feuille où le vent les promène.
Ni des durs ni des doux : les drames les traversent.
Les abominations à leur yeux se renversent.
Désireraient-ils crier, ils ne font pas de bruit.
Tout juste ont-ils encore assez d’os pour l’ennui.
On les a convaincus que le monde allait bien.
Leurs yeux sont décillés : ils ne distinguent rien.
La vie la mort leur font un infâme potage
dont l’insipidité est tout leur héritage.

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L’hiver avait été si long cette année-là
que le printemps venu tout était jà fauché
Les passereaux, avant de tomber au verglas
tous les grains endormis avaient su dénicher

Du Diable auquel chacun était venu se vendre
nul ne connaissait plus la fin du territoire
Et celui-ci tout seul enfermé dans décembre
interminablement bambochait sa victoire

« Allons, de la musiqu’ ! Cela manque de ris ! »
S’écria-t-il soudain, interpellant ses spectres.
« Vous êtes bien sérieux ! Avec vous je m’ennuie ! »
Le diable grogna-t-il, contemplant la fenêtre.

_Il est vrai ! Qu’une fois, au moins, cela soit dit !
En l’homme est un grand feu qui lorsqu’il a brûlé
Ne laisse-t-aux viveurs qu’un noir habit de suie
Qui ressemble à celui que l’on voit aux curés.

Mais le dévot encor’ tient son amour en cage !
En le serrant, on sauve un cœur de porcelaine.
Quand l’autre a l’assurance, de par leur saccage
Qu’âme, cœur et chagrins ne soient plus un problème.

_ La Tempérance est chère, le dégoût bon marché.
Fragiles sont les saints. Solide est la nausée !
On érige des forts dans un pareil enfer
Qui ne craignent rien, pas même la misère.

_A quoi bon l’épiderme frileux conserver
Quand lorsqu’on a bien joui, une armure est donnée ?

« A quoi bon ? » fait Satan ! « Mais afin de me plaire ! »
« J’aime entendre le chant de ceux dont l’âme est claire
Je n’ai cure des vieux qui ont les dents gâtées
S’il n’y a plus de puceaux, qui va venir danser ? »

_Tu auras, cher Démon, ce qu’il reste sur terre
La chair est faible hélas, seul l’airain t’est resté.