Arpagon erotique, fable.

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Du temps que nous étions païens, nous vénérions sept idoles

Coiffées de rose et de jasmin, elles régnaient sur l’acropole

Elles faisaient venir la pluie, nous leur sacrifiions des fruits

Elles commandaient le soleil, nous les abreuvions de miel

Pour leur déclarer notre flamme, leur donnions des noms de femmes
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Celle qu’on appelait Paresse, assoupie, rêvait dans ses tresses

Envie, au cœur toujours ravi, de nos vœux était la maîtresse

D’Orgueil, racée comme un glaïeul, nous admirions la pose altière

Colère, la dame en grand deuil, avait un œil plein de lumière

L’y avait aussi Gourmandise, enfant à bouche de cerise,

Et puis Luxure, créature, en son grand trône de nature,

Enfin venait la plus cruelle d’entre toutes ces demoiselles,

Avarice adorée du vice qui voulait rester pucelle.
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Nous étions simples et heureux, au temps béni de pareils Dieux !

Nous ne pouvions nous douter de leur irrationalité !

Il a fallu que vienne un vieux, pour que tout nous soit expliqué.
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Il était pieux et austère, entièrement vêtu de gris

Il annonçait l’âge du fer, des grandes villes, des soucis.

De faux-airs de clercs de notaire, une voix profonde et amère,

Des yeux d’acier, un cœur de pierre : nous avions été séduits.

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Il nous cria : « Regardez-la !
La femme : infâme créature…

Son ventre est plein de pourriture…
_ Quant à l’esprit ? Elle n’en a pas !

_ Vos Dieux en sont le modèle,
Cependant qui a foi en elle?

_ Elle est paresseuse, infidèle.
Cependant que vous travaillez
Pour la nourrir et l’habiller,
elle vous fuit à tire-d’aile.

_ A ses désirs insatiables,
Offrez, nigauds, sacrifiez !
Corps et âme tous entiers ;
_ Celui qu’elle aime c’est le Diable.

_Et encore je n’ai pas dit
Ce qu’en elle il y a de pis !
Sachez qu’on n’en saurait tirer
Jamais le plus petit remord :
Quand vous lui dites qu’elle a tord,
Elle se sent, au fond, flattée.

_La traîtresse est si habituée
A trahir que la trahison
Est chez elle objet de fierté.
Elle a l’orgueil d’un tel blason !

_Or n’y a point de guérison
Pour les esprits qui sont butés.
Si d’aventure vous vouliez
En appeler à sa raison
Vous auriez à essuyer
La tornade de sa colère
Dont le déversement amer
Vous laisserait tout hébété

_Je vois comme un grand châtiment
Que nous soyions dépendants
D’elle pour nous perpétuer.
Car elle n’est douée qu’à manger,
Qu’à dépenser pour sa parure,
Qu’à se vautrer dans la luxure,
Avec ses appétits grossiers.
Et nous autres ses serviteurs
Sur la terre aucun vrai bonheur
Ne semble nous être accordé
Avant que nous ayons comblé
De notre argent, de notre sueur,
Le puits sans fond de ses péchés,
à cette idole, notre sœur. »

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Nous autres les hommes de rien, les travailleurs, les têtes vides,

Nous avons écouté l’Avide, et nous l’avons trouvé très bien.
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Cela faisait longtemps déjà que nous trouvions fort ingrat

De devoir toujours obéir à nos idoles, ces vampires

En pension à perpétuité. Avec les rois, en permanence,

Ces déesses faisaient bombance, et nous n’étions pas invités ?

Allez, Seigneurs, fini de rire ! Remboursez les déshérités !
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Bien sûr, la Femme avait bon dos. Les nôtres surtout, les pauvrettes…

Pour le labeur elles étaient faites, leur vanité n’était qu’un mot.

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Sachez que nous, pauvres mités,
Nous n’adorons pas nos moitiés.
L’offrande réservée aux belles
Encloses dans le Capitole,
Nous aurions appelé folle
Celle qui d’entre nos femelles
Aurait prétendu la toucher.
Là se trouve notre piété !

Pour nous les femmes trop jolies
Qui ressemblent à des idées,
‘Sont pas faites pour travailler,
‘Sont pas bonnes à marier.
Le vieux n’était pas averti,
Qui aimait trop la poésie
Et qui croyait qu’en Cendrillon
Dormait une divinité.

Les pauvres vieilles casseroles,
Qui jamais les prit pour des Dames ?
Là-haut dansant sur les tam-tams
En les autels de l’acropole
Les prêtresses du culte folles,
Fraîches comme des fiancées
Furent toujours les seuls objets
Des épanchements de nos âmes !
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Nos femmes, pauvres ouvrières,
Qui ne sont jamais dépensières,
Ne savent faire que compter.
Elles sont sérieuses, butées,
Leur armée va silencieuse
En maudissant les paresseuses
A pas menus dans la poussière
Dans l’obscurité des cités.

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Mais baste-là ! Laissons-les choir, nos servantes et cuisinières.

Qui s’attarde sur la Mégère, à l’heure d’accueillir la Gloire ?

Enfin nous allions pouvoir mettre un peu d’argent de côté.

Aux ordures, la vieille histoire ! A nous l’heure de Vérité !
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Gloire au Vicieux, gloire à celui par qui nous avions tout appris !

Grâce à lui, enfin, nous tenions la cause première, honnie

La source du mal ennemi, de toutes nos humiliations !

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Le Vieil avare et son cœur sec, ils nous avaient montré la voie.

Nous nourrîmes un trésor avec ce que le sot chaque jour boit

Chaque jour fume, rit, joue, danse : on se priva non seulement

De charité, mais d’agrément. Tout pour réduire la dépense !

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Sept belles au Panthéon, se transformèrent en squelettes :

Paresse, pareille au vieux lion, sur un os nu posait sa tête

Envie, au cœur non assagi, rêvait toujours de sucreries

Orgueil, glacée comme une aïeule, entendait le vent dans les feuilles

Colère, en parfaite mégère, avait fait le vide autour d’elle

Gourmandise, elle, s’était mise à travailler pour sa gamelle

Et puis luxure, créature, acceptait l’or contre nature

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A vrai dire, il en restait une, à qui la diète profitait

Avarice, égale à la lune, un peu plus chaque jour croissait

Le Vieillard qui moquait les fables, imprudent, avait oublié

Qu’il avait pris femme à sa table en vénérant l’Insatiété.

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Toutes souffrent quand on les prive,

Toutes les déesses ont faim

Excepté celle qui cultive,

Comme un jardin, l’art du besoin.

Aussi toute divinité

Connaît un jour la satiété

Excepté la grande Avarice

qui, éternelle prédatrice

Mange le monde et sa beauté.

« LE BEAU THULE CON »

Troisième (et dernière) partie :

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Arpagon érotique

Les lois de la relativité appliquées au commerce.

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Le désir secret du vieillard était qu’on le prît pour Eros
Janus lui enseigna ses arts et c’est nous qu’on l’a eu dans l’os.

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*Insérer ici un portrait de l’inquiétant monstre biface que les antiquités nomment Janus*
_ La porte de Janus à Rome : la seule porte au monde qui est plus ouverte que les autres.

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..Janus, dieu des échanges

On a prétend partout à présent augmenter la richesse du monde en favorisant les échanges. Mais on a oublié de finir cette phrase. Des échanges entre qui et qui ? Et des échanges de quelle nature ?

Un échange – matériel ou intellectuel – n’a jamais lieu qu’entre au moins deux partis, lesquels, s’ils sont bien deux et ne sont pas un seul et même illusionniste se livrant à quelque jonglage interne, sont forcément dans une certaine mesure des bastions qui défendent leurs intérêts-propres contre ceux du voisin. Toute activité commerciale n’est autre que la rencontre et l’affrontement, dans un cadre policé, d’intérêts particuliers divergents. Ceux qui prétendent le contraire sont mal-intentionnés.

De même, il existe deux natures d’échanges foncièrement opposées. L’échange des fruits du cœurs, de la pensée, de l’esprit, qui sont des fruits sans nombre et n’ont pas besoin d’être quantifiés, ne requiert pas l’usage d’espèces sonnantes et trébuchantes. L’échanges de biens et de services requiert en revanche une comptabilité au cordeau, et la création de monnaies d’échange.

Les deux places de marché

Dans la loi du commerce, [au sens restreint : d’argent, comme au sens large : de cœur, du terme commerce], chacun fixe ses prix. Cela se fait inconsciemment ou consciemment, mais cela se fait quand même. C’est-à-dire que chacun en fin de compte est prêt à engager sur le tapis une certaine quantité de ce qui n’appartient qu’à lui de donner. Personne n’a un compte en banque infini, de même que tout le monde est susceptible de rencontrer un jour ses propres limites, dans le don de soi comme dans l’abandon à l’être aimé – quand bien même ces limites seraient la mort.

Dans les deux cas, le plus « ouvert d’esprit», le plus sincèrement « tolérant », le plus généreux en somme, sera généralement celui qui sera le plus dépensier. Il n’est évidemment garanti sous aucun des deux empires que le plus généreux soit celui qui doive être forcément le mieux rétribué en retour. Tout commerçant un tant soit peu avide cherche à rétribuer le moins possible ses employés. Tout être aimé aimant être aimé, souhaite l’être sans pour autant que l’amour reçu ne l’engage à quelque rétribution que ce soit. Souvent, les brutes et les avares font leur beurre sur le dos des doux et des bons, et cela ne vaut pas qu’à la Bourse. Néanmoins, il faut arrêter ici le parallèle oiseux. Si les deux empires, du cœur et de l’argent, jouent sans cesse sur leurs ressemblances, cela vient précisément de ce que celles-ci sont en grande partie illusoires.Les hommes aiment par trop les bons mots pour qu’on prenne ceux-ci pour argent comptant.

Dum spiro spero

Ce qui demeurera toujours un sujet d’alarme pour l’homme de cœur, lorsque celui-ci se trouve assujetti à l’empire du commerce d’argent, tient dans un seul phénomène : en territoire de Ploutos, le désintéressement n’est jamais récompensé. La largesse, la désinvolture vis-à-vis des choses matérielles, qui est l’indicatif des caractères généreux, des âmes bien nées, des doux, des purs et des simples, n’aura jamais d’autre vertu sur la place d’un marché que de servir, et à ses propres dépens encore !, à l’enrichissement des caractères vils, machiavéliques, calculateurs, hautains et austères.

Le dragueur de Soral

Je sais que bien des gens perçoivent la « place du marché de la drague » qu’est le domaine des échanges amoureux, comme une réplique exacte de la Bourse de Tokyo. Mais le regard pour le moins critique que j’ai jeté à l’instant sur le royaume de Ploutos était, disais-je, le regard typique de l’homme de cœur. Est-il permis de penser que dans le cadre des relations humaines, qui sont les relations des cœurs entre eux, est-il permis de penser que dans ce cadre précis, le point de vue des hommes de cœur ne doive pas être totalement méprisé ?

Terrible fatalité mathématique, il faut pourtant qu’il y ait des bonnes poires pour que les plus malins puissent engraisser ! Hélas, la bonté des hommes bons tient lieu, sous cet empire de l’argent qui est la fructification de toutes les bassesses, d’une sorte de réservoir de toutes les richesse (et de toutes les larmes), un réservoir perpétuellement renouvelé, auquel ne viennent jamais s’abreuver sans dégoût que les âmes résignées au mal et les hommes mauvais. Le commerce d’argent est une chose infâme, disait Baudelaire, en ce qu’il ne repose que sur le désir profond de vendre hors de prix ce qui n’a rien coûté et ce qui ne vaut rien. Aucun théoricien libertarien ne peut remettre cette vérité éternelle en cause. La mauvaise réputation des faiseurs d’argent : voilà bien un lieu commun qu’il est nuisible d’attaquer. Il faudrait écrire au fronton des Églises qui se réclament de l’Evangile qui dit qu’on ne peut servir à la fois Dieu et l’argent : Ici nous servons un lieu commun qui est aussi un lieu de vie !

Discriminons !

Nous disions qu’il existe deux sens au mot commerce. Il y a donc d’une part le commerce au sens restreint qui est le commerce d’argent, et d’autre part le commerce au sens large, qui est le commerce entre les hommes. Dans le commerce d’argent, celui qui est le plus généreux est généralement celui qui se fait avoir. C’est pourquoi les hommes qui possèdent, – ceux qui « ont » -, sont fort rarement les gens les plus généreux.

Dans le commerce entre les hommes, en revanche, celui qui est le plus généreux est aussi celui qui se trouve être humainement le plus riche, – car celui qui a reçu le plus d’amour dans l’enfance est aussi celui qui en dispense le plus autour de lui à l’âge adulte : l’amour transpire de lui malgré lui, qu’il le veuille ou non. Voilà une première distinction de poids dans la balance !

Nostalgie de la noblesse

De telle sorte que le marché de l’argent est la grande revanche des pauvres hères, des basses défroques, des gnomes infernaux, sur les nobles cœurs. Alors que les jeux de l’amour et du hasard demeurent quant à eux, éternellement, la chasse gardée des belles âmes, des gens bien-aimés et bien-nés.

Parfois il me semble même que les détenteurs de l’argent ne laissent aux belles personnes, pour se nourrir et se vêtir, que l’amour et l’eau fraîche, afin précisément de se venger de l’injustice que la Providence leur a faite en les laissant naître si vilains et si asséchés.

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***

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_Faites-moi voler cette construction en éclat !
_Hou la voleuse en éclat !

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Equerre et compas chargés. Feu !

Il existe, comme chacun sait, en sciences physique, ce qu’on nomme une loi de la Relativité Restreinte et une loi de la Relativité Générale. Passons sur le sens exact qu’ont ces termes aux yeux des scientifiques. Les scientifiques ne sortiront pas de leur scientificité pour mes beaux yeux, même si je m’amuse à flirter avec leurs marottes. Moi qui ne suis qu’une alchimiste littéraire des choses humaines, et qui ne me passionne que pour la comédie des passions qui agite l’humanité, je me contenterai donc, comme à mon habitude, de ne parler qu’aux poètes.

Il est possible à mon sens d’établir un parallèle parfait, d’une part entre les lois de la Relativité Restreinte et les relations inter-humaines régies par la loi du calcul et de l’intérêt, d’autre part entre la Relativité Générale et les liens qui unissent les gens qui s’aiment.

La Restreinte :

Le commerce d’argent suppose des contraintes de toute part, n’est-ce pas ?  Il est le règne par excellence de la restriction. Ne faut-il pas qu’on se restreigne dans sa volonté de tout partager à tout prix avec son voisin lorsqu’on aborde la place du marché ? Un soupçon de joie-d’offrir mal placée n’est-il pas susceptible de dévaluer la marchandise ? Dans le commerce d’argent il n’y a pas de place pour ce qui ne se traduit pas en bonne monnaie courante. Même les sourires sont comptés. On ne désire pas à la Bourse s’épandre et se diluer dans l’autre. On y désire d’abord être plus malin que le voisin ! Dans le domaine des échanges tarifés, le but n’est jamais que d’échanger à bon prix – mais à bon prix d’abord pour soi – et à juste prix – mais juste en priorité pour soi… Ce qui est bon pour l’autre et n’est bon que pour l’autre n’intéresse personne sous un tel empire ! Et la générosité divine infinie est hors de propos en pareille demeure. Les relations humaines sont au royaume du Grand Serpent, restreintes en toute chose par le principe d’utilité. Voilà pour l’équivalence avec la loi de la Relativité restreinte.

La Générale :

En suivant un même jeu résonances symboliques, je crois qu’on peut parfaitement s’amuser à chercher quel sorte de commerce inter-humain est susceptible d’obéir aux lois de la Relativité Générale. Il s’agirait d’un commerce d’un genre très particulier puisque le but de chacun n’y serait pas le gain. Parfois-mêmes certaines personnes ne se lancerait là-dedans que pour le goût de l’abandon total de l’intérêt personnel, et par volonté de tout donner à l’autre. La dépossession de tout, et même le fait de se faire posséder par l’autre, de tomber en esclavage de cet autre, ne serait pas ressentie sous un tel empire comme une perte : au contraire, on y trouverait son compte. On s’oublierait soi-même et l’on aimerait ça. Ce commerce où la liberté intérieure des individus est reine, où l’infinité des possibles transformations de l’Etre est rendue possible à l’intérieur chaque être, où l’inversion de toutes les valeurs en lesquelles les personnes croient et se reconnaissent elles-mêmes cesse d’être perçue comme toxique et corrosive, et devient acceptable, voire puissamment désirable, ce commerce-là, il existe. Il n’est simplement pas le commerce des choses. Il s’agit exclusivement de celui des amants entre eux, celui des amants qui mélangent leurs âmes. Ce commerce-là n’a jamais lieu qu’entre des gens qui se sont mutuellement choisis, il apparaît dans des circonstances exceptionnelles qu’on ne peut ni mettre en scène ni décréter, il est enfant de Bohème et ne supporte ni de marchander ni d’être marchandé, et c’est pourquoi il peut – exceptionnellement – tutoyer l’infini.

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De la différence entre le slip et la tasse à café.

L’objet du commerce ne peut ni être confondu avec l’amour (l’amour n’est en effet pas un objet, sa nature n’est pas d’être une chose qu’on possède, sa nature est seulement d’être un lien d’attraction entre deux pôles), ni être confondu avec une idéologie (l’idéologie étant l’art de manipuler les idées, quand manipuler le prix des choses n’est pas un art mais une fraude). Cela va de soi car l’objet du commerce, contrairement à l’amour et aux idées, est toujours de nature matérielle.

L’objet du commerce, c’est l’objet que l’on achète ou que l’on vend, c’est le désir de cet objet, c’est le service ou le produit objet du désir. Ce sont aussi les pulsions qui tirent souterrainement les ficelles des besoins et des désirs des consommateurs qui achètent les services et les produits, ainsi que les pulsions diverses et variées qui poussent les entrepreneurs à entreprendre. Toutes ces pulsions qui font l’économie, qui sont l’économie, sont humaines, et s’inscrivent donc (comme le manger, le boire, le dormir et le reste) dans la matérialité de ce qu’est un être humain.

En revanche les échanges, pris en eux-mêmes et pour eux-mêmes, ne sont que des liens d’intérêt. Ils n’ont aucune matérialité intrinsèque, et ne sauraient pour cela constituer une richesse à part entière. La richesse, c’est le bien qu’on possède ou son équivalence en monnaie. Illusionnistes que ceux qui prétendent élaborer un réel où l’on peut sans être fou soutenir le contraire ! Les richesses, les valeurs et les choses possédant une valeur, étant précisément ce avec quoi et ce pour quoi on « commerce », si la richesse devenait le commerce lui-même, alors l’activité commerciale en viendrait paradoxalement à perdre toute valeur. Car nulle valeur ne peut s’indexer sur elle-même, pas même la valeur commerce.

Tout ce qui est répétitif et machinal fait envie ! Mangez-en !

Je n’arrive pas à comprendre les personnels politiques (le nouveau personnel de maison du Capital) qui ressassent cette idée qu’il faudrait intensifier les échanges. Ils le ressassent comme s’il s’agissait d’une solution universelle à tout. Ils ne se soucient ni de la nature de ce qui est échangé, ni de la nature de l’échange (réel, virtuel, frauduleux, criminel, peu importe), ni de l’origine des biens, des services ou même des êtres échangés. Dans l’échange tout est bon. C’est absolument délirant.

Manifestement, on n’a pas pensé du côté de nos élites que la multiplication des échanges était susceptible d’appauvrir d’autant leur qualité et leur intensité. Pourtant, si d’aventure je me mettais à échanger une fois par mois avec mon voisin, il paraîtrait évident que j’aurais plus de choses à lui dire que si je le faisais tous les jours. A moins d’entretenir avec ce voisin une relation fusionnelle passionnée, évidemment. Le cas de l’amour est toujours l’exception qui confirme la règle. Il est évident de même que si mon voisin, (qui n’est qu’un voisin rappelons-le et non pas mon amoureux), se mettait à venir me parler tous les jours sur le pas de ma porte, il est évident alors que je me mettrais, du coup, à ressentir beaucoup plus rarement, dans le cours de mon train train quotidien, une envie pressante d’aller lui parler sur le pas de la sienne.

Il est évident que dans un univers du « même », où tous les gens sont interchangeables, ou les sociétés-mêmes sont interchangeables, où toutes les capitales du monde se ressemblent, où l’on fait la même chose partout tout le temps et où les mêmes lois ont court en toute saison dans tous les pays, il est évident que dans un tel monde, le besoin de voyager, de commercer et de communiquer, diminue. Il est évident que dans un tel monde les flux des commerces humains s’épuisent ! Un tel monde, si dénué d’exotisme, devient trop pauvre en différences pour créer des échanges civilisationnels à haut voltage.

Ne pas se soucier du substrat civilisationnel nourricier sur lequel se développent les besoins et les envies des gens, cela revient à ne pas se soucier de la substance-même de ce qui est échangé lorsque les gens échangent entre eux. On parle couramment dans les milieux financiers, de « flux », et de quantité de « flux », mais on ne veut pas voir quelle est la source nourricière de ces flux. On préfère se faire croire, dans ces milieux, que l’échange en lui-même, activité virtuelle s’il en est, est un démultiplicateur de valeur ajoutée à tout, en gros on préfère se faire croire au sac magique qui crée des biens.

Métaphore de l’anode et de la cathode :

C’est un peu comme si dans une installation électrique, on ne parlait jamais que de l’intensité du flux d’électricité, et jamais du voltage. Pourtant, la qualité d’un échange qui est la quantité d’énergie ou de matière échangée entre deux pôles – électriques ou non -, ne dépend pas que de la quantité d’énergie investie dans le binz’. Elle est toujours également fonction de la différence entre ces deux pôles. L’énergie a ce point commun avec l’argent, qu’il ne suffit pas d’en déverser une certaine quantité dans une machine pour qu’un flux continu se crée dans cette machine. Si la machine est mal bricolée, il peut y avoir une grande déperdition d’énergie. Si la différence entre les pôles est trop peu importante, le flux d’électricité peut devenir infiniment pauvre. Nous n’en avons pas forcément constamment conscience, mais nous vivons dans un monde où a court une très importante déperdition ordinaire de l’énergie morale et psychique que les gens investissent dans leur vie quotidienne, On utilise cent fois au moins la ferveur qui autrefois permettait de bâtir les Cathédrales pour simplement nous lever tous les matins pour nous livrer à des activités vides et sans fondement.

Petite remarque à propos du Cancer :

Nous vivons dans un monde qui, sans qu’on y prenne garde, consomme énormément de sacrifices moraux : chose inédite jusqu’à nos jours, il met tous les êtres humains de la terre à contribution sur ce plan-là. Il demande énormément qu’on s’asseye sur la dignité, qu’on pardonne, qu’on soit humble, qu’on se remette en question, pour une rétribution absolument modique au final. Les gens donnent beaucoup d’eux-mêmes, mais sur le plan de la satisfaction intérieure leur gain est quasiment nul. Nombre sont ceux qui se retrouvent en quelque sorte avec la sensation diffuse d’avoir tout-donné pour rien, voire même de s’être en quelque sorte endettés auprès de leur capital-espoir. Mon point de vue à ce sujet est le suivant : lorsque les gens se comportent dans la vie comme s’ils étaient des rock-star sur scène, lorsqu’ils se donnent l’impression à eux-mêmes de faire chaque jour l’amour au Système, et qu’en dépit de cela leur train de vie reste celui d’un pauvre ou d’un mal-aimé, alors mon point de vue est qu’ils accumulent une force inouïe de tristesse et de rancœur souterraine, que cette tristesse et cette rancœur prennent la forme de tumeurs malignes, et que ces tumeurs les dévorent de l’intérieur en secret.

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LES NEGATIONNISTES DE CE-QUI-EST
Synthèse

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Voilà ce qu’il s’est passé, monsieur l’Agent. Nous étions tranquillement attablés en attendant Godot, quand soudain… un grand boum ! Il a dit que c’était le Krach, qu’il fallait commencer à penser. Il nous a bonimentés, il a fait de grands dessins dans les airs, de grands dessins avec les bras, puis il a fini sa limonade, et il est parti avec la caisse. Sans même dire au-revoir, monsieur l’Agent ! Pas eu le temps de dire ouf’ ! On s’est retrouvé en chaussettes. Comme ça. Nom d’un chien, ça n’est pas des manières !… Qu’est-ce qu’il fallait faire?… Ah si j’avais su, peut-être, je ne dis pas… mais là… non, y’avait pas moyen.
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Dans les deux cas du commerce des particules élémentaires entre elles ou du commerce des êtres humains entre eux, j’ai remarqué qu’il était d’usage par les temps qui courent d’user d’un même genre de sophisme.

« Ô infinitude ondulatoire des ondulations du grand rien qui vibre ! »

Avec la théorie des cordes, on en vient à réduire pour ainsi dire l’existence matérielle des particules à rien. Avec l’espace-temps einsteinien, désormais perçu comme une sorte de tissus multidimensionnel universel replié sur lui-même, tantôt étiré, tantôt froissé, l’espace-temps devient la substance unique de tout. Tous les objets célestes apparaissent alors comme réduits à n’être plus en quelque sorte que des « froissements », des vibrations musicales, du tissus en question.

De même, nous qui vivons dans une société qui prône l’échange à tout-va et se figure l’intensification du mouvement permanent des hommes et des marchandises comme la définition-même de la modernité, de même, nous autres êtres humains sommes vus chaque jour davantage au sein de cette société-là-du-mouvement-roi comme des identiques, des équivalents interchangeables, donc des riens.

L’argent qui relativise tout sauf lui-même

Il y a là comme une simultanéité entre ces conceptions qui me laisse accroire qu’il est possible d’utiliser l’une pour penser l’autre. Car quels que soient les sophismes qu’on emploie pour nous en faire admettre la possibilité, il est inadmissible qu’on en vienne à nier l’existence de ce-qui-est, de ce qui existe, matériellement parlant! En effet, les sciences physique tendent à nous faire croire qu’il n’y a pas de particules en soi, que les particules ne sont qu’un mouvement, une vibration, que tout est mouvement, et que la matière est en somme constituée de mouvement. Cela revient bel et bien à confondre le mouvement de la matière avec la matière elle-même ! A présent si nous voulions remplacer le concept physique du mouvement par celui, économique, du commerce ? Si nous établissions un parallèle mouvement=commerce pour observer les potentielles conséquences des nouvelles découvertes des sciences physiques dans la vision que nous avons des règles à suivre en économie financière et sociale ? Qu’obtiendrait-on ? Les objets traditionnel du commerce que sont les biens et les services seraient dépouillés de toute réalité, et le commerce deviendrait en quelque sorte objet de lui-même. Vu comme ça, cela paraît fou. Mais que font les robots traders, au juste, quand ils capitalisent non plus des biens réels, mais se bornent à parier sur des flux de biens dont la substance désormais abstraite va et vient aléatoirement ?

Si nous appliquions les lois de la Relativité Générale (ces loi qui, traduites en rapports inter-humains, rappelons-le, ne prévalent que dans l’amour-passion) aux lois qui régissent le commerce international, nous obtiendrions bien-sûrement un portrait-craché des théories économiques actuelles qui prônent la dérégulation des capitaux. Et nous aboutirions au marasme financier dans lequel des politiques semblables à celles prônées en Europe ces dernières années font baigner actuellement toutes les économies réelles de la planète.

J’ai envie de dire ceci : l’amour a bon dos.

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Le vieil Arpagon à l’œil glauque voulait qu’on l’appelle mon-Chéri

L’ordre dans lequel nous vivons a une sorte de héros. Le pauvre n’y est pour rien : il n’est qu’un brave honnête homme. Ce gars-là, c’est le gars qui bosse bien, qui aime son travail, qui met du cœur dans ce qu’il fait. On le voit d’ici, ce monsieur, en train de manier la pâte à pizza, en train de classer des papillons ou des feuilles sur une étagère, qui s’exclame : « Moi j’aime le travail bien fait ! ». Nous nous identifions tous à lui, ou du moins nous aimerions tous pouvoir le faire… Pensez-donc : joindre l’utile et l’agréable !… vivre de sa passion !

Eh bien figurez-vous que ce brave type qui n’a rien demandé à personne, et qui n’est sans doute pas assez malin pour se rendre compte de tout ce qui se trame dans son dos, porte à cet endroit précis un sacré fardeau. – Arpagon avec ses griffes, comme un vieux chat mâtin, lui est monté dessus !

Il est évident pour toutes les personnes de bonne foi que le règne du travail n’est pas – et surtout n’est pas destiné à être – le domaine par excellence de l’expansion des amours. Cependant le vieux grigou Capital apprécie par-dessus tout quand on lui dit que l’esclavage dans lequel il tient la quasi-totalité des hommes en échange de leur pain quotidien, est un esclavage doux et excitant.

Soit dit entre nous, Ploutos veut nous apprendre à aimer notre déplaisir. Ploutos est donc un peu sadomaso. Il a ceci de commun avec Janus qu’il aime pouvoir entrer par toutes les portes, si vous voyez ce que je veux dire. Pour le dieu Arpagon, tout est bon dans le cochon : tant que le sacrifice s’effectue à son profit, il accepte aussi bien celui du chrétien que celui du sacrificateur Aztèque. Il ne fait pas de discrimination, voyez-vous, dans l’ordre des pourvoyeurs de sang et de sueur humains.

C’est pour cela que les grands héros de Ploutos sont les happy-few, les prostituées et les artistes ! Le happy-few se passionne à peu de frais. Les prostituées vendent ce qui est inestimable. Les artistes, les rock-star, enfin tous les gens qui ont le « feu sacré », meurent sur scène et font l’amour au public. Ce sont des sacrifiés à plaisir, qui ont en commun de donner à Ploutos davantage que son dû.

Je suis loin d’être une spécialiste en Physique de la matière, du temps et des particules, mais il me semble que si Arpagon possédait un domaine en territoire de Relativité, alors ce domaine ne serait régi que par les lois Restreintes. Il serait soumis à une sorte de malédiction, qui le contraindrait à toujours vouloir accéder à la Relativité Générale et à ne jamais pouvoir l’atteindre.

En d’autre termes, si Ploutos régnait, il régnerait sur un pays où l’on serait condamné à n’y voir et à n’y sentir que la valeur de la matière, de la fruste et abjecte matière. Ce pourquoi la malédiction d’un tel pays serait qu’on y rêverait encore et toujours que de choses pures et angéliques, de Chérubins, d’Eros tendres, qu’on y serait hanté par des visions lénifiante, par des imaginations mièvres et hygiénistes, mais qu’on y serait paradoxalement toujours condamné à être un cochon. Le pays de Ploutos serait peuplé de cochons qui n’auraient jamais que l’Esprit à la bouche et qui ne pourraient malheureusement jamais accéder à l’Esprit. Voilà comment je le vois.

Ci-devant, une dernière question que je me pose (avant de refermer ce chapitre) :

Le Surhomme, avec ses colonnades dépourvues de lierre, sa Rome pas antique pour un sou neuf, sa cohorte d’anges en bonne santé, ses jeunes suédoises en fleur synthétique, le Surhomme du XXe, quel est-il ? N’est-il pas un monstre qui s’ignore, très-précisément calibré pour l’imagination un peu fruste de mon Vieillard métaphysique, le Dieu du Grand Capital ?
Parfois il me semble que les rêves des idéologues à Übermenschen, tant rouges que noirs, qui plongèrent au siècle dernier l’Europe dans un cauchemar d’acier et de sang, sont des rêves low-cost, comme les taxi Uber… des rêves Picsou Magazine, des rêves pour boites de corn flakes. Parfois il me semble que Richard Coeur de Lion ou Jules César (les vrais et non leurs pâles imitations Disney), n’en auraient pas voulu.
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Et il me disait éloquemment : « Est-ce que vous n’avez pas en vous le sentiment de la désespérance en ce monde de maintenant, dont les uns portent un étron dans la main et les autres un cierge ? »

Papa Goncourt

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« LE BEAU THULE CON » (suite)

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Deuxième partie :
– Blague du relativisme général
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Qu’est-ce que « l’homme ordinaire » ? Qu’est-ce que l’homme qui n’est pas nouveau ?

A priori, il me semble qu’on peut dire aussi de l’homme ordinaire qu’il est un « système », un système à la fois physique et moral, qui doit tenir ensemble son unité dans une quête de sens permanente. Or toute quête de sens passe nécessairement par une quête de sensations : pour qu’une chose ou une idée fasse sens pour un homme, il faut qu’il l’aie sentie. Signification et sensation sont deux choses jointes : dans l’esprit on les dissocie, mais pas dans la vie.

Hosanna ! L’homme-système est déjà né !

Pourquoi la nécessité que cette « quête de sens » soit permanente ? et pourquoi ne pourrait-on pas avoir un jour, dans un passé mythique, trouvé pour toujours ce qui est censé donner pour toujours un sens à la vie ? Tout simplement parce que si ce qui qui fait sens est tout ce qui passe par les sens, les sens étant dépendants de l’existence physique, notre capacité à saisir le sens du monde est donc, tout comme notre existence physique, soumise à la temporalité.

L’important c’est la quêêête !

Quoi qu’on en dise,

_tout un chacun étant dépendant de son corps pour se perpétuer dans l’être,
_personne n’étant capable d’  « être » de façon immanente, sans travailler perpétuellement à se perpétuer dans l’être (via notamment des activités frustes du type, manger déféquer dormir),
_tout le monde étant victime du temps, périssable, influençable par les agressions extérieures et sensible aux changements d’humeur de tous les jours, alors…

…alors « le sens de la vie » n’aurait-il pas changé depuis la création du monde, il demeure cependant, pour nous autres qui devons nous accrocher tous les jours pour rester dans la vie, l’objet d’une perpétuelle reconquête.

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Hélas, demeurer toujours un être « doué de sens », pour l’homme, ne va pas de soi. A la base déjà, cela se cultive. Les capacités de compréhension du monde que l’espèce humaine se targue de posséder ne sont pas des capacités natives : il faut d’ors et déjà pour qu’elles se développent qu’elles soient favorisée par un environnement adéquat. Cet environnement s’appelle : la culture.

Parce que la culture c’est pas pour les cons

Pour ce faire, il faut que ce qu’il y a de doux et de bon en l’homme fasse l’objet d’un minimum de préservation. Un homme élevé par des bêtes, comme s’il était une bête, n’ayant pas connu d’autre exemple que celui de la Bête, ne sera jamais autre chose qu’une bête, et subséquemment, ne deviendra jamais un être de culture. En suite, une fois qu’un homme a accédé un temps au stade supérieur d’évolution qu’est l’Esprit Critique, rien n’est plus difficile pour lui que de résister chaque jour à la tentation de faire marche arrière. Surtout par les temps qui courent, vu le peu de cas qui est fait des êtres de culture, vu le degré fou de grégarité simiesque dont est atteinte la grande majorité de nos contemporains, il est parfois difficile de ne pas devenir l’ennemi du corps social lorsqu’on a un peu d’indépendance d’esprit.

Parce qu’être ouvert d’esprit, çay bieng ♪

Ainsi, l’homme qui pense, quand bien même donnerait-il l’impression d’être bardé de certitudes, ne peut, s’il pense, se contenter d’être seulement un bastion fermé. Son bastion mental, aussi longtemps qu’il fonctionne, est comme une cité intérieure : il possède sa place de marché, ses lois, sa Constitution, son trafic.

De telle sorte qu’il faut à l’homme travailler perpétuellement – ne serait-ce que pour que son « petit moulin » ne manque jamais de grain à moudre –, à ne pas encombrer son intériorité d’ordures, ou tout simplement à ce que que les lois par lesquelles il prétend se gouverner lui-même soient respectées chez lui.

>Insérer ici gravure de la « cité intérieure » XVIIIe s.<

Le bastion mental d’un homme, si cet homme ne pense plus, se met tout simplement à se dissoudre : sa bouche se met à parler de la voix du troupeau et de l’époque… l’individu devient impossible à interroger sur ses convictions, qui d’ailleurs n’en sont plus… l’aquabonnisme, le doute, la lâcheté, la complaisance, la fatigue et la vieillesse ont raison de sa lucidité.

Le « bastion » moral d’une personne, si cette personne n’est pas en mesure de se mettre chaque jour à la page, – à la page des défis qui sont proposés chaque jour à l’homme-qui-vit par ce qu’il vit –, n’est plus un bastion moral. Car alors il n’est plus le siège de la pensée d’un individu en train de penser le monde qui l’entoure, il n’est plus que lettre morte.

Parce qu’y-en-a qui sont pas à la page, et ça faut l’savoir. Je vise personne.

Ainsi, c’est sur tous les plans et à tous les niveaux, que l’Homme – nouveau ou ordinaire, peu importe – est nécessairement un « bastion  » qui échange. Nous avons besoin de boire de l’eau et d’expulser de l’eau pour renouveler l’eau qui compose les cellules de notre corps, et c’est selon le même principe que le bastion intellectuel est la condition sine qua non de l’échange intellectuel. C’est bien simple : pour qu’il y ait échange, il faut qu’il ait bastion !

Tu n’es qu’une petite goutte d’eau de mer dans l’océan mais l’océan aussi c’est de l’eau de mer donc n’aies pas honte de ta petitesse car Dieu est grand. Wait… What ?!

Oui je sais, ce que je dis est un peu bateau, mais c’est pour cela qu’il faut le répéter :

L’homme qui ne travaille pas ardemment, chaque jour, à se maintenir en état de marche (par la nourriture, par le sommeil.. etc.) est un homme qui se délite. Un homme qui ne s’occupe jamais de la poussière qui est chez lui se retrouve à habiter un endroit sale. De la même manière, un homme qui ne se soucie plus de savoir si quoi que ce soit au monde a du sens et qui sape tous les objets doués de sens qui passent à sa portée, comme un sale gosse destructeur de jouets, est un homme qui, d’une manière ou d’une autre, se sape lui-même dans les fondements de sa propre vie et alimente une maladie morale qui aura sa peau.

Le fait qu’un homme soit en vie, qu’il se tienne debout, qu’il ne soit pas fou à lier ou dans un état de débilité funeste, est d’ors et déjà la preuve ce que chaque jour que Dieu fait, il lutte, et il échange.

Je suis quand même bien bonne pour les débiles, allez, dites-le.

Car le laisser-aller, pour nous autres pauvres mortels, ne se solde jamais par un statu quo : le laisser-aller pour un être vivant soumis aux lois de la pesanteur, c’est la garantie de commencer par décroître et de finir en charogne.

De sorte que ce n’est pas pour devenir le Surhomme que nous devons « devenir » des êtres de culture. Nous devons demeurer les êtres de culture que nous avons toujours été pour ne pas devenir des bêtes. Et pour ce faire le courage des anciens suffit.

Eh ouais. Po po poooo ! …

Dire à quelqu’un qui reste toujours fidèle à lui-même qu’il a les idées étriquées et qu’il est inamovible, et prétendre que ce faisant il se contente de suivre sa pente autoritaire (là où les autres se remettraient soit-disant constamment en question) et qu’il se laisse aller à la satisfaction de soi (là où on suppose donc que les autres sont occupés à travailler constamment à se corriger eux-mêmes), c’est faire semblant d’ignorer que rester toujours fidèle à soi-même est la chose la plus difficile au monde, dans un monde où notre substance physique et psychique est soumise constamment à de multiples phénomènes d’érosion.

Les psychorigides sont d’accord avec moi.

En effet, comment peut-on dire de quelqu’un qui n’a pas de « quant-à-soi », ou dont l’individualité est réduite à sa plus simple expression, qu’il « travaille sur lui-même » ? Pour travailler sur soi-même encore faut-il avoir quelque chose de tangible, de solide, sur quoi travailler ! En réalité il y a beaucoup gens qui sont des personnalités liquides : ils donnent l’impression qu’ils se remettent en question alors qu’ils se contentent d’anesthésier leur tête pour tendre leur cul. Il ferment les yeux et avalent la purée. Cela ne leur demande nul courage : juste de l’inconscience. Les girouettes ne pensent pas.

Toi par exemple qui n’as pas de quant-à-toi, eh bien sache que ça te manque pour exister.

La capacité à « rester soi-même » en toute circonstance est un signe de force, c’est la signature des tempéraments capables de résister aux pressions extérieures. Ce sont eux qui passionnent et qui attirent ! Quand le fait de se diluer constamment dans le mouvement général (du troupeau, de l’air du temps, de l’opinion générale, de l’opinion particulière de chaque interlocuteur nouveau), est plutôt le signe des tempéraments femelles, des tempéraments qui optent toujours pour la solution de facilité, pour l’acquiescement au plus fort ou la chaleur du troupeau. Ces natures suiveuses ne s’y trompent pas, elles qui sont vouées à subir perpétuellement une irrésistible attraction pour les esprits capables de discrimination et de résistance.

Oui, les psychorigides sont attirants !… enfin je me comprends, bref’.

Songeons un instant à une situation de conflit, qui demanderait par exemple aux citoyens vaincus d’une civilisation noble, de résister à la prédation (matérielle, spirituelle, intellectuelle), d’un ordre nouveau, de nature inférieure, tyrannique, barbare, qui leur commanderait constamment de faire preuve de bassesse. Il est toujours plus facile de ne pas devenir fou, dans une situation comme celle-là, en se fondant dans le moule, en faisant l’éponge… On peut dire que celui qui choisit alors d’adopter la posture du vaincu civilisationnel en se montrant toujours prêt à faire des concessions, on peut certes dire de celui-là qu’il est ouvert d’esprit, mais on ne peut pas dire qu’il est courageux. Il est toujours plus facile évidemment, d’être « ouvert d’esprit », que de choisir la voie de la souffrance et de l’incompréhension générale, en défendant une idée de la dignité désormais démodée.

En vérité je vous le dis, un ordre de nature inférieure menace la supériorité. Sisi.

L’individu qui, dans les cas où il faudrait normalement – certains préféreront dire : idéalement – faire preuve de résistance, se contente de suivre le mouvement général de transformation de sa société, cet individu, qui est un homme-éponge, même s’il est dominant à un moment donné sur la terre, ne peut pas avoir raison dans le ciel des idées. Et aux yeux des siècles qui nous contemplent, il sera toujours dans son tort.

Du haut de tous les siècles le mépris des statues nous contemple.

Dans les situations difficiles, qui engagent sa conscience parce qu’elles lui demandent de faire des choix moraux, l’homme-éponge, au lieu de rester fidèle à des raisons personnelles, à sa conscience, à ce qu’il sait être le minimum exigible d’un homme digne de ce nom, devenu aveugle au sens où le vent tourne, devenu sourd aux avertissements de ses lectures, se range dans la muette hébétude universelle, se range derrière les actions des autres pour justifier les siennes, se range en file indienne du côté des agents inutiles de la fatalité. C’est une voie qui est par trop facile pour être honnête, et c’est ce qu’on appelle précisément la collaboration.

« LE BEAU THULE CON »

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Première partie :
– Blague du Surhomme
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Règle d’or :

On ne relativise pas avec la Générale de la Relativité !
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A rapprocher de la réplique fameuse qu’un jour, selon Crouzat, Botul aurait rétorquée à Gide :
« Le Père, le Fils, le Saint-Esprit, ou alors quoi ? La Bonne ? »

→ La Métaphysique du Mou,
« Ou alors quoi ? », Le dossier, Pièce 5,
Jean-Baptiste Botul.
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Si je devais définir l’être vivant, je dirais qu’il est un bastion en mouvement, qui possède les moyens de son propre mouvement, lesquels moyens sont en quelque sorte inscrits dans la « charte » de son ADN.

Pour une Charte du Bastion de la Cohérence de la Réalité

L’homme est un système immunitaire dont l’intérieur est normalement séparé du dehors par une peau, et qui lorsqu’il ne se sent pas agressé par ses congénères, utilise volontiers cette peau pour avoir des échanges avec eux. Les seuls échanges qui soient réellement désirables pour lui sont les échanges de sensations, c’est-à-dire techniquement parlant des stimuli neuronaux : des échanges en esprit qui se passent dans l’esprit. Car lorsque c’est la matière qui est à l’intérieur d’un homme qui à proprement parler se répand sur le pavé, c’est-à-dire ses tripes et son sang qui s’écoulent, alors on ne considère plus qu’il s’agisse pour lui d’un échange profitable. « Lui », ce sont normalement des tripes recroquevillées en gros bouillons sur elles-mêmes et un sang qui circule en vase clos. Au-delà de ça, il n’y a plus de « Lui », il n’y a plus de « profitable », il n’y a plus de sensations, donc il n’y a plus d’échanges. L’ouverture d’un esprit ne saurait nullement être favorisée par une fracture du crâne et un cœur qui s’épand n’est pas une poitrine qui a reçu un coup de sabre.
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_Qu’est-ce que la vie sinon l’usufruit d’un agrégat de molécules ?

Papa Goncourt

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Il en va de même pour la santé mentale que pour la santé tripale : un homme, tel qu’il se perçoit lui-même, n’est-il pas la somme de ce en quoi il croit, cherchant un moyen de se perpétuer dans l’être en vainquant ce en quoi il ne croit pas ? Un homme qui se refuse à croire en quelque chose, ou plus précisément qui refuse d’entendre qu’il est impossible de vivre normalement sans croire en quelque chose, est un homme qui refuse l’idée d’un système immunitaire moral chez l’homme. Cependant il y en a bien fatalement un, comparable (et sans doute lié) au système immunitaire somatique. Il est de notoriété commune que les maladies de l’esprit, comme la dépression, ont des répercussions sur la réactivité de l’organisme physique aux agressions physiques extérieures. De même, est absolument évident que les individus en bon état de marche possèdent des défenses intellectuelles et des barrières psychologiques destinées à « tenir ensemble » leur esprit. Ce n’est pas parce que nous parvenons parfois à nous dépasser nous-mêmes en transcendant les limitations de nos propres intellects que pour autant ces limitations n’existent pas. La construction de nos limitations intellectuelles est la signature-même, et l’expression ordinaire, de nos personnalités.

La personnalité d’un homme n’est certes pas gravée dans le marbre, elle est évolutive et peut être modifiée par toutes sortes de procédés (notamment par les modificateurs de la conscience que sont les drogues). Mais il demeure envers et contre tout une nécessité psychologique absolue que chacun puisse considérer son esprit comme « un », c’est-à-dire singulier et unique. Un esprit par définition travaille à redéfinir perpétuellement sa singularité envers et contre la multitude. Un esprit en bon état de marche ne cherche pas à être « plusieurs » en lui-même, car être plusieurs dans sa tête est un autre nom pour la folie.

Nota Bene pour plus loin : Vu sous cet angle, il n’y a guère de différence ontologique entre ce qu’exige, en terme de prouesses mentales, du premier quidam venu, la survie intellectuelle ordinaire dans le flux corrosif du monde moderne, et ce que les philosophes XIXe et les idéologues du XXe attendaient en idéal de l’intelligence supposée supérieure de l’ « Homme Nouveau ».
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Le Surhumain en quatre façons, ou tel que traité par les meilleurs auteurs :
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  1. Quand Nietzsche conceptualise l’Homme Nouveau (qui n’est pas autre chose que l’homme moderne), il n’en parle pas seulement comme d’un homme d’action (a.k.a : un être en mouvement qui serait fondu dans le mouvement général).
    [Le mouvement, la vitesse, le temps de l’action des hommes d’action, comme définition du modernisme, c’est la définition fasciste (c’est-là notamment le manifeste du futurisme en peinture). C’est-là aussi la définition qu’en donne le monde actuel. Ne nous étonnons pas dès lors que ce dernier offre le visage concentrationnaire que nous lui connaissons.]
    Quand Nietzsche conçoit l’homme nouveau, il en fait avant toute chose une sorte de christophore ou d’Atlas. En effet, celui-ci ne se contente pas de se mettre en marche : il le fait en portant le monde sur son dos.
    N. nous donne à appréhender, via son archétype du Surhomme, un représentant exemplaire de l’Humanité qui avancerait en emportant avec lui dans l’avenir, le poids des siècles, la mémoire du monde, la mémoire de la civilisation, et la responsabilité de ses ancêtres sur ses épaules. Fort de cela, en se mettant lui-même en mouvement, le nouvel-homme nietzschéen met également son fardeau mondial en mouvement : il est en quelque sorte « enceint » d’un avenir dont ses actions héroïques vont le faire accoucher.
    Ainsi, il faut bien voir que l’homme nouveau nietzschéen n’a rien de commun avec l’homme nihiliste, il est au contraire en quelque sorte le « père de la culture ». C’est l’ancien fils devenu « nouveau-Père » qui, en l’absence du Père ancien mythique, se porte volontaire pour créer de nouveaux mythes. Fort de sa responsabilité filiale, fort d’un devoir de mémoire envers ses aïeux, en l’absence de ces derniers, ce héros décide donc de décider à leur place ce que la Civilisation qu’ils lui ont léguée doit devenir. Il manie la colle et les ciseaux dans les textes sacrés, et il prend éventuellement la responsabilité d’en briser certains repères pour en « repriser » certains trous.
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  2. Pour Jung, l’homme moderne, de la même façon que pour N. , a beau vivre dans un environnement où beaucoup des repères culturels et cultuels de ses ancêtres ont été brisés/déplacés, il n’en demeure pas moins soumis à l’influence en quelque sorte du « fantôme » des mythes anciens, des « vieilles tables », des « vieilles lunes »… Jung appelle ce capital religieux fantôme : l’Inconscient Collectif.
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  3. Pour Pauwels, de la même manière que pour Jung (dont il s’inspire), les mythes anciens n’ont pas disparu, bien au contraire. Selon lui, à la faveur de l’abandon des cultes païens et chrétiens traditionnels, c’est-à-dire lorsque ces cultes ont cessé d’être tenus en bonne et due forme par des prêtres et contenus dans des temples, la substance des mythes anciens s’est répandue partout.Dans l’esprit de Pauwels, qu’on peut considérer comme l’un des « Papes » de l’esprit New-Age des années 70, l’ « énergie » des religions anciennes, en retournant « à la nature », a été libérée partout, a investi toute chose, et, comparable à une âme mondiale, sa substance est devenue potentiellement accessible à tous les hommes d’intuition, à tous les hommes éclairés, – l’accès à la prêtrise dès lors ne nécessitant plus de revêtir un habit sacerdotal, la fleur à la boutonnière devient condition suffisante.
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    _A noter ici que Jésus apparaît être devenu un vrai hippie le jour de sa Parabole du Semeur.
    _Saint Patrick brandissant le trèfle à quatre feuilles semble aussi être un pionnier du FlowerPower.
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    Il y a ainsi aux yeux de Pauwels (et par extension aux yeux de tous ceux qui se réclament du mouvement hippie des années 70) une trame mythique susceptible d’expliciter le monde, de lui restituer son signifiant, qui est disponible partout aux intelligences éveillées, c’est-à-dire aux yeux qui savent voir. Cela fait en quelque sorte un grand quadrillage, une nappe de repères jetée sur toute chose, qui permet à l’intellect instruit de ces vérités cachées depuis la fondation du monde, de décoder le fonctionnement du réel.En effet, le Voyant est celui qui en quelque sorte se « connecte » à ce qui s’apparente en l’espèce à une source de connaissance totale, infinie, et il est dès lors en mesure de raviver aussitôt tous les tabous enfouis sous les apparences. Lesquels tabous sont, comme chacun sait, la profondeur, la densité, la gravité, enfin le sens immanent de la vie (_ou encore son « sel », pour parler en style biblique). C’est-à-dire que le Voyant est en mesure dès lors d’exhumer l’échelle de valeur sur laquelle toute valeur (morale ou matérielle) ici-bas est indexée.Certains s’aviseront peut-être de penser, au regard de tout cela, que les kabbalistes juifs adeptes de la purification par le Erouv font peu ou prou le même métier que les néo-druides Voyants en sandales des Babos, adeptes de la purification par le Tofu… et ils n’auront pas tort. Il suffit d’avoir feuilleté une fois le magazine Planète pour savoir que les hippies se sont toujours intéressés aussi bien aux mystères des runes qu’aux mystères de la kabbale, et cela sans hiérarchie aucune dans l’ordre des savoirs. Mais les chimistes particuliers des rois de France et les Croisés ne le firent-ils pas également en leur temps? Honni soit qui mal y pense… et surtout, surtout, peace&love !
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  4. Jünger, de son côté, qui est également un auteur à agréger naturellement au mouvement New-Age (ne serait-ce que parce qu’il a pris beaucoup de drogues dans sa jeunesse), nous explique, et entend bien nous démontrer tout au long de son œuvre, que lui ne s’est pas contenté de percevoir intellectuellement la « trame » du sens universel dont il a été question au sujet de Pauwels. Lui, qui est une sorte d’athlète du Divin, il l’a trouvée, il l’a montée, il l’a domptée, et a dansé dessus depuis sa puberté jusqu’à ses 90 berges, comme l’étoile du petit matin.
    Ce qu’il y a de plus avancé en terme de rapport au surhumain chez ce dernier auteur, comparativement aux autres précédemment évoqués, c’est qu’il ne se contente pas de dire que la source de la connaissance Totale existe : il nous dit qu’il l’exploite au quotidien pour son écriture, comme on exploiterait tout simplement le filon de l’or philosophal.Dans sa jeunesse, quand il est soldat d’élite pendant la guerre de 14, il progresse à pied, carnet de notes en main, entre les sifflements d’obus et les dépouilles mortelles de ses camarades, sur la trame des vérités cachées depuis la fondation du monde, comme le danseur de corde nietzschéen progresse en esprit par-dessus la béance du vide métaphysique. Les étoiles, alors, comme dans la chanson, ne parlent que de lui, et il ne craint pas la mort.Dans sa vieillesse il ne fait plus qu’exploiter la trouvaille des premiers jours ; il demeure ainsi, pour sa postérité, le gars qui a voyagé de l’autre côté du miroir et qui en est revenu. Il élabore alors, en persévérant dans cette voie royale qu’il a choisi et qui l’a choisie, dont il est le champion tout désigné, une vision du monde très personnelle, une « vue-d’en-haut », un chouia hallucinée, qu’il charge de nourrir, comme un fleuve de sens, la veine de son imaginaire.Son univers symboliste, composé essentiellement de vastes et grandioses paysages mentaux, parcourus par des héros conceptuels qui incarnent des civilisations qui montent et qui chutent, ses actions se situant quelque part dans un passé inventé, dans un temps-des-contes éternel, ressemblent à bien des égards à l’Heroïc Fantasy de Tolkien. Or il faut savoir que ce dernier fut justement son contemporain : ils virent les mêmes carnages, connurent la même terrible Der-des-Der. Peut-être est-ce pour cela qu’on sent la fin des temps plus proche de ces deux auteurs qu’elle ne l’est de la moyenne des hommes.

    Jünger a créé bien des noms pour nommer le fil d’Ariane ténu, départageant la vie et la mort, sur lequel il a dansé pieds nus étant adolescent, cette « trame » des mythes qui servent selon lui de fondations au réel : il évoque notamment, lorsqu’il s’essaie à lire l’avenir, des « plans » et il prend la peine de détailler opiniâtrement la perception qu’il a de ces « plans ». Cependant les mots ne sont que des métaphores, des feux de signalisation qui indiquent le signifiant sans pour autant l’enfermer, et cela Jünger le sait fort bien.

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_Nul ne sait mon nom et nul ne connaît ce refuge.
Ernst Jünger

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Mise en garde expéditive :

Afin de circonstancier un peu tout ce fatras conceptuel, il faudrait toujours se souvenir d’une chose : que les visions Jungiennes, Jüngeriennes, Pauwelsiennes et Nietzschéenne se sont avant tout attachées à représenter au public ce à quoi allait fatalement être amené à vouloir devenir l’homme moderne. Car, qu’est-ce que l’homme moderne, sinon l’homme capable de rester humain tout en relevant les nouveaux challenges intellectuels propres à la vie moderne ? Or, en quoi est-ce autre chose que l’homme moderne, ce qu’il a été convenu un temps de dénommer : « l’Homme Nouveau » ? [Un temps, c’est-à-dire quelques décennies seulement durant, à l’aube de la grande célébration eschatologique façon « Hiroshima mon amour » dont allait faire l’objet l’avènement du troisième millénaire de l’ère chrétienne.]
_ Si l’on perd de vue cela, on coupe le fil de l’Histoire, purement et simplement.

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Le surhomme, cette perle de culture.

Une fois cette première évidence admise, ce qu’on ne souligne pas suffisamment souvent, à mon avis, c’est que le grand point commun des définitions du Surhomme dans le style de ce qui a été développé plus haut, est d’en faire une sorte de grande Bibliothèque d’Alexandrie ambulante. Car, ne se doutant pas du grand mouvement de déculturation général qui allait caractériser le millénarium, les visionnaires que furent Nietzsche ou Pauwels se représentèrent systématiquement l’homme du futur non pas juste comme un docte, non pas juste comme un clerc platement cultivé (à leur image), mais à proprement parler comme un être-de-culture. Comprendre : dont la substance-même est de la Culture en barre, mise-en-forme et mise-en-branle par une âme.

« Mon mari est comme une poule qui aurait couvé des canetons.  Ils vont tous à l’eau ! »

→ La femme d’un professeur, dans le Journal des Goncourt ;
citation approximative.

C’est-à-dire que là où l’homme vulgaire est, selon la Bible, pétri de glaise, l’homme nouveau est, selon les New-Age, à proprement parler pétri de culture. [Attention, révolution ontologique à 360° !] C’est pour cela, en fait, qu’il n’a pas besoin d’éducation ! L’enfant indigo EST le contenant graal-ique et la mise-en-oeuvre humaine de toutes les Connaissances, il n’a pas besoin d’être éduqué.

L’homme ancien, tel qu’il est perçu par les meilleurs auteurs classiques, qu’est-ce, sinon un animal pensant, un singe singeant, à peine dégrossi ? [Voilà ce que se pensent au fond les New-Age. Et ils ont bien raison.]
L’homme ancien, puisqu’il porte avec lui la honte d’avoir été modelé par Dieu à partir de la plus basse matière qui soit – de la boue, pensez-donc ! -, doit sans cesse travailler à surmonter sa propre pesanteur pour s’élever dans les hautes sphères de l’esprit.
L’Homme Nouveau ne connaît pas ce problème.
L’Homme Nouveau EST l’esprit. Il est un pur esprit peut-être dépourvu de mains, diront les sceptique… [De même que l’homme de main est dépourvu de pieds diront les malades de l’Absurde qui ne respectent rien.] …mais quoi qu’il arrive, il est un esprit en marche !
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_Top délire !

On est en effet en droit de penser que le surhomme Nietzschéen, Jüngerien ou Jüngien a été conçu de façon immaculée. C’est un être épargné de toute souillure originelle qui, tel un César ou un Christ, possède un Destin pour toute identité.
Il EST en soi le projet.
Il EST son propre leg à l’Humanité.
Il est l’Homme-Livre.
Et c’est pourquoi il est fait pour l’accomplissement et ne se rend coupable d’aucun péché lorsqu’il s’accomplit, quelle que soit la voie empruntée.
[Alors que l’homme ancien, lorsqu’il ne visait jamais dans la vie que son épanouissement personnel, et prétendait devoir y accéder par n’importe quel moyen, n’était (au mieux) qu’un monsieur-sans-gêne, un marcheur sur les arpions d’autrui : c’était un vulgaire. Et ça ‘faut l’savoir !]

Ainsi, la grande nouveauté du néo-type consiste en ce qu’en tant que fils de l’idée et de l’idéal, modelé à partir d’un matériau de base non plus naturel mais purement culturel, il n’aspire non plus à tant à s’élever qu’à s’Incarner.
[Ce qui fait que toutes les têtes d’ampoule qui sont de purs esprits vaniteux montés sur de tout petits corps de rien, ont bien raison de se fantasmer en surhommes, vu qu’ils en sont d’ors et déjà. Le Surhumain, ne peut-il pas effectivement se résumer ainsi : une sorte de projet grandiose, trop grandiose, dont l’unique défi existentiel consiste à accéder à l’existence?]

>Introduire ici la B.O d’Orange Mécanique : Purcell-Gardiner, The Funeral Of Queen Mary.<

Ce dont témoignent les textes et les biographies des auteurs New-Age, c’est qu’en somme L’Homme Nouveau n’a pas commencé en prenant corps dans le sein d’une femme, mais en prenant la poussière dans les bibliothèques. Ainsi, dans sa vraie genèse, le surhomme a d’abord été façonné en esprit par des affreux-bonhommes – des graines d’alchimistes, des amants impuissants de la Cornue. Or on est en droit de supposer que la nature (et par extension le corps des femmes) avait dans un premier temps désespéré ces vieillards métaphysiques et que c’est la raison pour laquelle se sont lancés dans un second temps dans la grande aventure philosophallique que l’on sait. Le but était évidemment de faire porter à terme – en utilisant ces deux grands vecteurs de bullshit que sont la rééducation des masses et la dictature de la Mode – à de vrais matrices de chair, le germe viral de leurs projets de civilisation.

Du sexe et des rêves – vieille recette

Aussi bien pourrait-on dire que l’Homme Nouveau a été exhumé, tel un monstre de Frankeinstein ou un incube, à partir d’une sélection savante de concepts poussiéreux – autant de morceaux morts – issus des grandes mythologies du monde. Et c’est pourquoi le désir de l’Homme Nouveau, s’il existe, ne saurait être de nature platement sexuelle : il est avant tout destiné à être le désir d’un narcisse, c’est-à-dire un désir platonique de soi-même. Car le désir propre à L’Homme Nouveau a été puisé non pas dans la contemplation des femmes désirables, mais dans les récits d’aventure, les épopées revisitées, les poèmes célèbres, les élégies religieuses, c’est-à-dire dans la célébration d’une virilité fantasmée se portant sur des objets de désir également fantasmés.

Quant à son imaginaire, s’il fallait définir l’imaginaire d’un hypothétique Surhumain, il ne saurait non plus être véritablement personnel, puisqu’il serait le fait d’un être qui serait déjà en lui-même, et à ses propres yeux qui plus est, une sorte de construction chimérique, – une imagination. Un mythe peut-il inventer des mythes ? Là réside une vraie question. Des mythes et des contes populaires ont été appris par cœur par les centaines de générations de nos aînés, mais nos aînés, mais nos formidables et terribles aînés, pour autant, ont-ils vécu eux-mêmes d’une vie mythique ? Aujourd’hui quand nous nous retournons sur ce que fut la vie quotidienne des anciens, sur son caractère violent et tragique, nous serions tentés de le penser. Mais cela n’est pas possible, n’est-ce pas ? Car si les créateurs homériques des récits homériques avaient d’ors et déjà incarné leurs propres imaginations, alors ils auraient déjà été Le Surhomme, et alors Le Surhomme n’aurait plus eu besoin d’être inventé ! Qu’une telle chose soit possible aurait pour conséquence déplorable de laisser penser que l’histoire du XXe est en quelque sorte une non-histoire, enfin une histoire basée sur un malentendu.

Quelqu’un a mal entendu ?

Contrairement à nos rudes et prosaïques aïeux, l’origine du Surhomme tel que théorisé par les théoriciens est tout sauf le cul des vaches ! tout sauf la glèbe ! Son origine, comme on l’a dit plus haut, est au contraire une sorte d’élixir de quintessence de civilisation. L’Humanité Supérieure est la Culture incarnée ! La civilisation pousse-t-elle sur les arbres ? Fait-on de la culture au cul des vaches ? Qui pourrait croire cela ? Moi je ne le crois pas.

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Mao a dit que l’intellectuel devait retourner à la terre,
Taine (ou un autre) a dit que l’Eglise était une plante,
que la foi était une plante,
que Dieu lui-même était une plante,
Botul a dit que le contraire était tout aussi vrai ;
mais que le faux et le vrai n’étaient quand même pas la même chose,
ou alors quoi ?

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L’Homme Nouveau est à la base une pure vision de l’esprit, une spéculation qui cherche désespérément à s’incarner. Il ne descend pas des arbres ! [Il y monte?] Tandis que l’homme… euh. Celui qui n’est qu’humain, que trop humain… celui-là est incarné… et alors ce n’est pas possible ! Ce n’est pas possible de vouloir être incarné quand on est d’ors et déjà incarné ! Vouloir être ce qu’on est déjà, c’est un truc de surhomme, par définition. Or le vulgaire ne peut pas être le surhomme. Sinon les mots n’ont plus de sens. Et le surhomme n’est pas incarné. Car s’il l’était, il ne pourrait plus vouloir l’être… ou du moins il le serait de la façon dont seul sait Etre le surhomme. Il serait incarné, mais en mieux. Il le serait meilleurement. Et cela se verrait, oh oh ! Il n’y aurait pas lieu de confondre ! Car le vulgaire s’incarne vulgairement, c’est dans sa nature. Tant va la cruche à l’eau que la pierre qui roule suit sa pente. Et qui a bu boira et euh… ahem ! Ha ha.

Plates excuses au lecteur : ceci était un bug.

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Pas folle la guêpe

Une femme qui prétendrait qu’elle peut s’auto-configurer pour engendrer une version charnelle – donc la seule version qui vaille – de l’Homme Nouveau, une femme qui réussirait à faire croire à cela, aurait définitivement beaucoup de succès ! Vu que ce dernier pourrait être appelé « l’Homme-désir-des-hommes », la femme qui serait sa mère serait la mère du désir des hommes. En voilà, une place à prendre ! Hé hé !

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Lundi 22 octobre 1866

Tout de suite, aujourd’hui, chez Magny, la conversation s’élève à la pluralité des mondes, aux hypothèses de la population des planètes. Comme un ballon à demi gonflé, elle tâtonne l’infini. De l’infini, on est naturellement amené à Dieu. Les formules pleuvent. Contre nous, plastiques, qui ne le concevons, s’il existe, que comme une personnalité, comme un être figuré, un bon Dieu à la Michel-Ange avec une barbe, Taine et Renan et Berthelot jettent les définition hégéliennes, le montrent dans une diffusion immense et vague dont les mondes ne seraient que des globules, des morpions. Et se lançant dans l’esquisse adorative d’un Tout vivant, Renan arive à comparer Dieu, son Dieu à lui, le plus religieusement et le plus sérieusement du monde, à une huître !… Sur le mot, la table part d’un énorme éclat de rire, auquel Renan lui-même se laisse entraîner.

Jules et Edmond GONCOURT,
JOURNAL, Volume II.
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Oser

 

A Vichy, novembre 2015

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Les collaborateurs sont bien trétous les mêmes.
Ils vont comme la feuille où le vent les promène.
Ni des durs ni des doux : les drames les traversent.
Les abominations à leur yeux se renversent.
Désireraient-ils crier, ils ne font pas de bruit.
Tout juste ont-ils encore assez d’os pour l’ennui.
On les a convaincus que le monde allait bien.
Leurs yeux sont décillés : ils ne distinguent rien.
La vie la mort leur font un infâme potage
dont l’insipidité est tout leur héritage.

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L’hiver avait été si long cette année-là
que le printemps venu tout était jà fauché
Les passereaux, avant de tomber au verglas
tous les grains endormis avaient su dénicher

Du Diable auquel chacun était venu se vendre
nul ne connaissait plus la fin du territoire
Et celui-ci tout seul enfermé dans décembre
interminablement bambochait sa victoire

« Allons, de la musiqu’ ! Cela manque de ris ! »
S’écria-t-il soudain, interpellant ses spectres.
« Vous êtes bien sérieux ! Avec vous je m’ennuie ! »
Le diable grogna-t-il, contemplant la fenêtre.

_Il est vrai ! Qu’une fois, au moins, cela soit dit !
En l’homme est un grand feu qui lorsqu’il a brûlé
Ne laisse-t-aux viveurs qu’un noir habit de suie
Qui ressemble à celui que l’on voit aux curés.

Mais le dévot encor’ tient son amour en cage !
En le serrant, on sauve un cœur de porcelaine.
Quand l’autre a l’assurance, de par leur saccage
Qu’âme, cœur et chagrins ne soient plus un problème.

_ La Tempérance est chère, le dégoût bon marché.
Fragiles sont les saints. Solide est la nausée !
On érige des forts dans un pareil enfer
Qui ne craignent rien, pas même la misère.

_A quoi bon l’épiderme frileux conserver
Quand lorsqu’on a bien joui, une armure est donnée ?

« A quoi bon ? » fait Satan ! « Mais afin de me plaire ! »
« J’aime entendre le chant de ceux dont l’âme est claire
Je n’ai cure des vieux qui ont les dents gâtées
S’il n’y a plus de puceaux, qui va venir danser ? »

_Tu auras, cher Démon, ce qu’il reste sur terre
La chair est faible hélas, seul l’airain t’est resté.

Contes cruels (et indépassés)

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Calmann Lévy, 1893 (pp. 34-51).

DEUX AUGURES

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Surtout, pas de génie !
(Devise moderne.)
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Jeunes gens de France, âmes de penseurs et d’écrivains, maîtres d’un Art futur, jeunes créateurs qui venez, l’éclair au front, confiants en votre foi nouvelle, déterminés à prendre, s’il le faut, cette devise, par exemple, que je vous offre : « Endurer, pour durer ! » vous qui, perdus encore, sous votre lampe d’étude, en quelque froide chambre de la capitale, vous êtes dit, tout bas : « Ô presse puissante, à moi tes milliers de feuilles, où j’écrirai des pensées d’une beauté nouvelle ! » vous avez le légitime espoir qu’il vous sera permis d’y parler selon ce que vous avez mission de dire, et non d’y ressasser ce que la cohue en démence veut qu’on lui dise, — vous pensez, humbles et pauvres, que vos pages de lumière, jetées à l’Humanité, payeront, au moins, le prix de votre pain quotidien et l’huile de vos veilles ?

Lire la suite

Humour noir

Auguste de Villiers de L’Isle-Adam

P.-V. Stock, éditeur, 1908 (3e éd.) (pp. 1-11).
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Le tueur de cygnes

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« Les cygnes comprennent les signes. »
Victor Hugo. Les Misérables [1].
À Monsieur Jean MARRAS.
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À force de compulser des tomes d’Histoire naturelle, notre illustre ami, le docteur Tribulat Bonhomet avait fini par apprendre que « le cygne chante bien avant de mourir ». — En effet (nous avouait-il récemment encore), cette musique seule, depuis qu’il l’avait entendue, l’aidait à supporter les déceptions de la vie et toute autre ne lui semblait plus que du charivari, du « Wagner ».

— Comment s’était-il procuré cette joie d’amateur ? — Voici :

Aux environs de la très ancienne ville fortifiée qu’il habite, le pratique vieillard ayant, un beau jour, découvert dans un parc séculaire à l’abandon, sous des ombrages de grands arbres, un vieil étang sacré — sur le sombre miroir duquel glissaient douze ou quinze des calmes oiseaux, — en avait étudié soigneusement les abords, médité les distances, remarquant surtout le cygne noir, leur veilleur, qui dormait, perdu en un rayon de soleil.

Celui-là, toutes les nuits, se tenait les yeux grands ouverts, une pierre polie en son long bec rose, et, la moindre alerte lui décelant un danger pour ceux qu’il gardait, il eût, d’un mouvement de son col, jeté brusquement dans l’onde, au milieu du blanc cercle de ses endormis, la pierre d’éveil : — et la troupe à ce signal, guidée encore par lui, se fût envolée à travers l’obscurité sous les allées profondes, vers quelques lointains gazons ou telle fontaine reflétant de grises statues, ou tel autre asile bien connu de leur mémoire. — Et Bonhomet les avait considérés longtemps, en silence, — leur souriant, même. N’était-ce pas de leur dernier chant dont, en parfait dilettante, il rêvait de se repaître bientôt les oreilles ?

Parfois donc, — sur le minuit sonnant de quelque automnale nuit sans lune, — Bonhomet, travaillé par une insomnie, se levait tout à coup, et, pour le concert qu’il avait besoin de réentendre, s’habillait spécialement. L’osseux et gigantal docteur, ayant enfoui ses jambes en de démesurées bottes de caoutchouc ferré, que continuait, sans suture, une ample redingote imperméable, dûment fourrée aussi, se glissait les mains en une paire de gantelets d’acier armorié, provenue de quelque armure du Moyen âge, (gantelets dont il s’était rendu l’heureux acquéreur au prix de trente-huit beaux sols, — une folie ! — chez un marchand de passé). Cela fait, il ceignait son vaste chapeau moderne, soufflait la lampe, descendait, et, la clef de sa demeure une fois en poche, s’acheminait, à la bourgeoise, vers la lisière du parc abandonné.

Bientôt, voici qu’il s’aventurait, par les sentiers sombres, vers la retraite de ses chanteurs préférés — vers l’étang dont l’eau peu profonde, et bien sondée en tous endroits, ne lui dépassait pas la ceinture. Et, sous les voûtes de feuillée qui en avoisinaient les atterrages, il assourdissait son pas, au tâter des branches mortes.

Arrivé tout au bord de l’étang, c’était lentement, bien lentement — et sans nul bruit ! — qu’il y risquait une botte, puis l’autre, — et qu’il s’avançait, à travers les eaux, avec des précautions inouïes, tellement inouïes qu’à peine osait-il respirer. Tel un mélomane à l’imminence de la cavatine attendue. En sorte que, pour accomplir les vingt pas qui le séparaient de ses chers virtuoses, il mettait généralement de deux heures à deux heures et demie, tant il redoutait d’alarmer la subtile vigilance du veilleur noir.

Le souffle des cieux sans étoiles agitait plaintivement les hauts branchages dans les ténèbres autour de l’étang : — mais Bonhomet, sans se laisser distraire par le mystérieux murmure, avançait toujours insensiblement, et si bien que, vers les trois heures du matin, il se trouvait, invisible, à un demi-pas du cygne noir, sans que celui-ci eût ressenti le moindre indice de cette présence.

Alors, le bon docteur, en souriant dans l’ombre, grattait doucement, bien doucement, effleurait à peine, du bout de son index moyen âge, la surface abolie de l’eau, devant le veilleur !… Et il grattait avec une douceur telle que celui-ci, bien qu’étonné, ne pouvait juger cette vague alarme comme d’une importance digne que la pierre fût jetée. Il écoutait. À la longue, son instinct, se pénétrant obscurément de l’idée du danger, son cœur, oh ! son pauvre cœur ingénu se mettait à battre affreusement : — ce qui remplissait de jubilation Bonhomet.

Et voici que les beaux cygnes, l’un après l’autre, troublés, par ce bruit, au profond de leurs sommeils, se détiraient onduleusement la tête de dessous leurs pâles ailes d’argent, — et, sous le poids de l’ombre de Bonhomet, entraient peu à peu dans une angoisse, ayant on ne sait quelle confuse conscience du mortel péril qui les menaçait. Mais, en leur délicatesse infinie, ils souffraient en silence, comme le veilleur, — ne pouvant s’enfuir, puisque la pierre n’était pas jetée ! Et tous les cœurs de ces blancs exilés se mettaient à battre des coups de sourde agonie, — intelligibles et distincts pour l’oreille ravie de l’excellent docteur qui, — sachant bien, lui, ce que leur causait, moralement, sa seule proximité, — se délectait, en des prurits incomparables, de la terrifique sensation que son immobilité leur faisait subir.

— Qu’il est doux d’encourager les artistes ! se disait-il tout bas.

Trois quarts d’heure, environ, durait cette extase, qu’il n’eût pas troquée contre un royaume. Soudain, le rayon de l’Étoile-du-matin, glissant à travers les branches, illuminait, à l’improviste, Bonhomet, les eaux noires et les cygnes aux yeux pleins de rêves ! le veilleur, affolé d’épouvante à cette vue, jetait la pierre… — Trop tard !… Bonhomet, avec un grand cri horrible, où semblait se démasquer son sirupeux sourire, se précipitait, griffes levées, bras étendus, à travers les rangs des oiseaux sacrés ! — Et rapides étaient les étreintes des doigts de fer de ce preux moderne : et les purs cols de neige de deux ou trois chanteurs étaient traversés ou brisés avant l’envolée radieuse des autres oiseaux-poètes.

Alors, l’âme des cygnes expirants s’exhalait, oublieuse du bon docteur, en un chant d’immortel espoir, de délivrance et d’amour, vers des Cieux inconnus.

Le rationnel docteur souriait de cette sentimentalité, dont il ne daignait savourer, en connaisseur sérieux, qu’une chose, — le timbre. — Il ne prisait, musicalement, que la douceur singulière du timbre de ces symboliques voix, qui vocalisaient la Mort comme une mélodie.

Bonhomet, les yeux fermés, en aspirait, en son cœur, les vibrations harmonieuses : puis, chancelant, comme en un spasme, il s’en allait échouer à la rive, s’y allongeait sur l’herbe, s’y couchait sur le dos, en ses vêtements bien chauds et imperméables.

Et là, ce Mécène de notre ère, perdu en une torpeur voluptueuse, ressavourait, au tréfond de lui-même, le souvenir du chant délicieux — bien qu’entaché d’une sublimité selon lui démodée — de ses chers artistes.

Et, résorbant sa comateuse extase, il en ruminait ainsi, à la bourgeoise, l’exquise impression jusqu’au lever du soleil.

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  1. Inutile (pensons-nous) d’ajouter qu’en cette authentique citation, ce n’est pas l’Auteur de La Bouche d’ombre qui parle, — mais simplement l’un de ses personnages. Il serait peu juste, en effet, d’attribuer à un Auteur même les prud’homies monstruosités blasphématoires ou vils jeux de mots — que, pour des raisons spéciales et peut-être hautes — il se résout, tristement, à prêter à certains Ilotes de son imagination.

René Noël Théophile Girard

A propos de la folie de Nietzsche

(source : Wikipedia)

Pour Girard, Nietzsche compte parmi ceux qui ont le mieux compris ce qui se joue dans la révélation chrétienne et son pouvoir de subversion de l’ordre sacrificiel que Nietzsche rêve de voir renaître au prix d’une extrême tension. Il voit dans la violence de ce refus une source de la folie dans laquelle il sombrera.

« Entre Dionysos et Jésus, il n’y a « pas de différence quant au martyr », autrement dit les récits de la Passion racontent le même type de drame que les mythes, c’est le « sens » qui est différent. Tandis que Dionysos approuve le lynchage de la victime unique, Jésus et les Évangiles le désapprouvent. Les mythes reposent sur une persécution unanime. Le judaïsme et le christianisme détruisent cette unanimité pour défendre les victimes injustement condamnées, pour condamner les bourreaux injustement légitimés. Cette constatation simple mais fondamentale, si incroyable que cela paraisse, personne ne l’avait faite avant Nietzsche, pas un chrétien ne l’avait faite ! Sur ce point précis, par conséquent, il faut rendre à Nietzsche l’hommage qu’il mérite. Au-delà de ce point hélas, il ne fait que délirer. (…) »

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Dans mes archives, Cioran avait apporté à Girard une raiponce marrante sur ce point (souvenons-nous) :

—> https://raiponces.wordpress.com/2011/09/09/cioran-le-suicidetm/

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Citations d’anthologie (+raiponces en italique)

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Les parents s’étonnent d’avoir produit des monstres ; ils voient dans leurs enfants l’antithèse de ce qu’ils sont eux-mêmes. Ils ne perçoivent pas le lien entre l’arbre et le fruit.

  • Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), René Girard, éd. Hachette, coll. Pluriel, 2003 (ISBN 2-01-279133-6), p. 285

L’enfant c’est l’inconscient des parents qui prend chair.

Nous sommes hypnotisés par des dieux dérisoires et notre souffrance redouble de les savoir dérisoires.

  • Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), René Girard, éd. Hachette, coll. Pluriel, 2003 (ISBN 2-01-279133-6), p. 298

Le Roi Soleil n’a pas besoin d’être intelligent lui-même pour engendrer l’intelligence. Nous nous heurtons à la bêtise de notre infini désir avec toute l’ampleur de tout notre plus profond sérieux.

Ce regard si redouté, ce regard qui est la mort de l’orgueil est un regard sauveur.

  • Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), René Girard, éd. Hachette, coll. Pluriel, 2003 (ISBN 2-01-279133-6), p. 330

Il m’ont lancé à la gueule tout le plus inconcevable, tout le pire, tout ce qui pouvait me faire le plus mal, et comme je ne partais pas, comme ils ont vu que les coups portaient, ils ont recommencé tant et plus. Je ne savais pas pourquoi ils faisaient ça. Et je ne savais pas pourquoi je restais.

Une victoire sur l’amour-propre nous permet de descendre profondément dans le Moi et nous livre, d’un même mouvement, la connaissance de l’Autre. À une certaine profondeur le secret de l’Autre ne diffère pas de notre propre secret.

  • Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), René Girard, éd. Hachette, coll. Pluriel, 2003 (ISBN 2-01-279133-6), p. 334

A un certain niveau nous sommes tous égaux, et c’est à ce niveau-là précisément que se tiennent les tragédies. ^^

L’amour, comme la violence, abolit les différences.

  • Des choses cachées depuis la fondation du monde, René Girard, éd. Grasset, 1978, p. 363

Tout comme la foudre, l’amour est un feu du ciel provoqué par l’attirance de deux potentiels contraire et qui ne conduit jamais qu’à leur destruction. Il faut la différence de potentiels et la destruction des potentiels. Toujours. Vérité éternelle et électrique (Electre signifiant également en grec : éternité).

Il n’est pas de culture à l’intérieur de laquelle chacun ne se sente « différent » des autres et ne pense les « différences » comme légitimes et nécessaires.

La consanguinité est propice à la guerre comme à l’amour, dans la mesure où au sein d’elle les rivalités et donc les différences de potentiel se créent paradoxalement plus facilement, et avec des intensités plus fortes. Comme s’il fallait toujours peu ou prou deux personnes-sœurs pour faire deux ennemis mortels ou deux vrais amoureux.

Pour qu’un groupe humain perçoive sa propre violence collective comme sacrée, il faut qu’il l’exerce unanimement contre une victime dont l’innocence n’apparaît plus, du fait même de cette unanimité.

  • La Route antique des hommes pervers, René Girard, éd. Grasset, 1985 (ISBN 2-246-35111-1), p. 46

Ce n’est pas une raison pour envahir la Palestine !  ^^

La tendance à effacer le sacré, à l’éliminer entièrement, prépare le retour subreptice du sacré, sous une forme non pas transcendante mais immanente, sous la forme de la violence et du savoir de la violence.

  • La Violence et le Sacré (1990), René Girard, éd. Hachette, coll. Pluriel, 2004 (ISBN 2-01-278897-1), p. 480

Ce /savoir de la violence/ dont parle R.G. – hélas pour les instances qui prétendent détenir le savoir-sacré dans la société en question -, ce savoir s’élabore toujours fatalement après que la violence ait été exercée, et contre les personnes qui l’ont exercée. Après un épisode de violence, le sacré de ladite société subit donc fatalement une inversion des pôles. C’est la rançon de la gloire voulue par la loi du monde tel qu’il est créé.

L’imitation ne se contente pas de rapprocher les gens ; elle les sépare, et le paradoxe est qu’elle peut faire ceci et cela simultanément.

  • Shakespeare. Les feux de l’envie, René Girard, éd. Grasset, 1990 (ISBN 2-246-24991-0), p. 9

Les gens qui se ressemblent on tout à faire ensemble : la guerre comme l’amour. Les autres ne peuvent jamais s’observer les uns les autres qu’à travers la grille d’une cage ou la vitre d’un musée. Il y a de la lâcheté à prétendre que la terre est trop petite pour le besoin des hommes de faire l’amour et la guerre. Au contraire, on ne fait jamais mieux ces choses que dans un vase clos.

Dans les mythes et les légendes d’où sont tirées la plupart des tragédies, la fraternité est presque toujours associée à la réciprocité de la vengeance. Un examen attentif révèle que le héros tragique par excellence n’est pas l’individu solitaire, l’Œdipe de Freud et de la Poétique d’Aristote, mais le couple des frères ennemis, Étéocle et Polynice, Hamlet et Claudius.

  • Shakespeare. Les feux de l’envie, René Girard, éd. Grasset, 1990 (ISBN 2-246-24991-0), p. 334

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Le nouveau réactionnaire, ce n’est pas moi. Moi je sais jouir parce que tout dans ma vie de matrone me rappelle que mon désir de puissance et de jouissance est destructeur, tabou, antique, est interdit.

Le nouveau réactionnaire, le nouveau grisâtre, quoi qu’il arrive, ce n’est pas moi.

Moi, parce que je manipule le feu du foyer, qui est le seul feu avec lequel on ne peut pas jouer sans sortir de l’espace du divertissement, moi je suis rouge. Que je le veuille ou non et quoi que je fasse pour me terrer dans mon rôle ou pour m’en échapper.

A chaque pas en avant pour la mère que je suis, volontairement ou non, c’est une entaille non dans le médium de l’artisan, mais dans la chair de ma chair.

Je modèle non la glaise mais la vie ; que je le veuille ou non, parce que le lien du sang n’est pas une chose qu’on peut renier, parce qu’il continue à vivre malgré soi et en dehors de soi même lorsqu’on le renie… Et parce que je ne suis pas un homme soit-disant « libre » mais une mère qui sait pertinemment qu’elle ne l’est pas, d’ors et déjà, consciemment ou non, nietzschéennement ou non, je crée.

Parce que j’enseigne la vie et j’enseigne à la vie, même lorsque je n’écris pas, je fais des choix, je crée des impossibles, donc je crée.

En derniers recours, lorsque le monde n’aurait plus aucun sens pour personne, parce que les cris de mon enfant continueront de m’atteindre, je serai encore la dernière s’il faut à le porter.

Quand on ne comprend plus la souffrance, quand on n’entend plus les cris des enfants, quand on perd de vue leur attente interloquée au jardin d’enfant, à la cour d’école… cet air de dire : et maintenant ? que faisons-nous ici ?… – Quand on noie le souvenir des yeux des seuls interlocuteurs valables, – à savoir : les yeux qui sont là pour comprendre – dans la cacophonie du monde, c’est là que le réel perd de sa substance.

Les enfants nous regardent et nous disent : « Alors, à quel jeu joue-t-on ? »

Celui qui n’a pas le courage de dire : « Nous jouons à souffrir », celui-là promet à son enfant le meilleur et ne lui laisse que le pire.

La substance du monde c’est la souffrance et son prix. Lorsqu’on ne sent plus cela on ne sent plus rien.

Trop de douleur pousse les gens à refuser de payer, pas assez les laisse accroire que tout est gratuit.

Mais chaque jour a sa nuit. Ces décrets nous précèdent.

Les grisâtres d’aujourd’hui n’ont plus de bon-sens, parce qu’ils ont voulu jouir de tout. Mais on ne peut jouir de tout sans souffrir de tout. En fait ils ne jouissent de rien, faute de connaître les prix en vigueur dans le monde tel qu’il leur a été légué.

On aurait dû leur apprendre que les seules personnes qui savent jouer et rire sont les personnes sérieuses. Mais on ne le leur a rien appris du tout, et on ne leur a pas appris à être sérieux. Parce qu’ « on » était lâche, on leur a juste donné envie de joies qu’on leur a présentées comme étant gratuites alors qu’elles étaient tout simplement hors-de-prix.

Il faut beaucoup de chaos pour donner une étoile, beaucoup s’être ennuyé pour commencer à distinguer ses propres priorités, avoir filé des quintaux de laine pour commencer à ressembler à une princesse, et avoir refusé beaucoup d’amour pour s’accrocher un semblant de particule à la poitrine.

Il faut même être tombé au fond de soi-même au moins une fois pour s’être un jour incarné.

Tomber amoureux n’est qu’un divertissement. Mais un divertissement à la portée seulement de ceux qui sont d’ors et déjà incarnés – à la portée de ceux, donc, qui possèdent en eux une gravité intérieure où tout tombe, et qui ne craignent pas d’imposer à autrui le respect religieux de cette gravité.

L’essentiel se trouve donc encore au-delà des petits cœurs et des fleurs bleues. L’essentiel se trouve dans l’imprenabilité du BASTION moral de celui qui prétend éventuellement se payer une petite excursion en territoire d’altérité.

Le nouveau grisâtre, quoi qu’il arrive, ce n’est pas moi. Le nouveau grisâtre c’est celui qui a perdu le sens de la vie parce que, faute de couver en son sein une force d’en-vie à la mesure de ce qu’il visait, et plein de vanité à force de ne pas sentir les valeurs sur lesquelles il était assis, il est devenu stérile.

Le nouveau grisâtre, le nouveau bourgeois, c’est lui :

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Une seule réponse à lui faire :

*BASTION !*

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