« Blandine » demande son avis au bon professeur NICOMAQUE

Cher Professeur,

Bonjour.

En premier lieu pardonnez que je me présente – bien que la chose ne soit pas vraiment d’usage sur le net -, cela fait dans un pur esprit de courtoisie, dirons-nous, « bourgeoise ». Je suis une blogueuse qui évolue – depuis assez longtemps, à présent – dans un certain cercle « réac-internautique » dont je gage que vous connaissez presque tout à l’heure qu’il est – au moins par ouï-dire… Je m’avance peut-être sur ce point, mais sachez au moins que mon fiancé est aujourd’hui – bien malgré lui – hélas au détriment de ses préventions naturelles à l’égard des femmes bavardes ^^ – dans ce cas particulier-là, et que j’imagine que vous êtes tout légitimé à compatir avec lui. :)

Voilà, je viens d’écrire un petit quelque chose – une dissertation, en somme – aux accents anti-libéraux que, avertie par votre renommée, m’est venu subitement le désir (la vanité?) de vous soumettre. Or donc, dans un état d’esprit que vous êtes tout autorisé, naturellement, à juger « intéressé » – mais alors uniquement au sens plein du terme! :) -, je me suis mise à la recherche de celui de vos articles dont le propos m’offrait la meilleure occasion de rebondir sur le sujet qui me tenait à cœur… J’ai parcouru (pour l’essentiel encore en diagonale, je le confesse) une bonne partie de votre blog ; cependant n’ai pas vraiment trouvé mon bonheur. Cela vaut mieux : car c’est tout à votre honneur, – et partant, au mien aussi. Cela veut dire qu’il m’est difficile de trouver chez vous, qui êtes bardé d’un attirail critique (et d’un bagage culturel) nettement plus conséquent que la plupart des blogueurs libéraux auxquels j’ai affaire d’habitude, un seul propos qui ne puisse pas, dans une certaine mesure, être jugé « de pur bon-sens ». Car vous êtes un philosophe, et je ne me ferai jamais – du moins, je l’espère et y travaille – l’ennemie de la philosophie.

J’ai finalement choisi un patronage religieux, celui de ce père Sirico, pour mon intervention chez vous. Je crois en Dieu ; à vrai dire le catholicisme est profondément enraciné en moi. C’est pourquoi il me semble que je peux Lui offrir sans crainte y compris mes erreurs, si jamais j’en commettais.

Voici, au-dessous, la petite « dissertation » que j’aimerais beaucoup, même si vous n’êtes pas mon professeur et que j’ai tôt abandonné les bancs de l’université, que vous me corrigiez. Je dois avoir l’âge de certains de vos élèves ; il ne faut pas craindre de m’apprendre des choses : je ne demande pas mieux.

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« Les pauvres et les opprimés le sont pour une excellente raison, ma chère. S’il méritaient mieux, ils l’obtiendraient.» (MacAllister)

QUESTION A MILLIE BALLES :

En quoi cette formule d’un auteur partisan du libéralisme économique, sur les pauvres et les opprimés, est-elle contraire au respect de leur libre-arbitre?

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La formule de MacAllister dit exactement cela : « les pauvres et les opprimés ne méritent pas mieux que ce qu’ils ont ». La raison pour laquelle cette formule est fautive est simple : bien des pauvres et des opprimés désirent mieux que ce qu’ils ont, et se donnent tous les moyens de réussir, ce en quoi ils le méritent. Pourtant  certains d’entre eux échouent ! Pourquoi me demanderez-vous ?  C’est là qu’une terrible révélation s’impose – attention mélancolie ! : tout simplement parce que la vie est injuste !

D’autre part, certaines personnes préfèrent la pauvreté et l’oppression à certains renoncements/compromissions qu’implique la vie sociale. Parce que ces êtres sont généralement des déclassés ayant reçu une éducation bourgeoise, parce que leur retrait de la course à la puissance et à l’argent ne signifie pas qu’ils aient renoncé à toute haute aspiration autre (bien au contraire), on pourrait être tenté, parce qu’ils ont donc pleinement choisi d’occuper les bas-étages de la pyramide sociale (ou exclusivement l’étage supérieur de celle de Maslow, mais c’est un autre débat), de leur appliquer la formule de MacAllister : « Ne vous en prenez qu’à vous-même si le moindre représentant en bluejeans dégriffés vous regarde avec hauteur : vous avez choisi de vivre comme des mendiants, vous ne méritez pas mieux ». Mais il est nécessaire alors de rappeler que ce choix de rester pauvre et méprisé de tous (surtout de tous les imbéciles ^^) se fait alors dans un état d’esprit de type « monacal ». C’est pour ne point renoncer à certaines vertus, pour ne point corrompre leur âme, que certaines personnes se retirent, et parfois se contentent de métiers humbles mais peu gourmands en temps et en énergie, qui leur permettent de se livrer à la réflexion et à l’écriture. Dirait-on à un moine « vous ne méritez pas ‘mieux’ que ce que vous avez » ? Non, car la formule est péjorative. Cela voudrait dire tacitement que le moine « peut mieux faire », alors qu’il se trouve déjà sur la voie de la perfection. La formule lui fait offense : elle nie tacitement, narquoisement, que son mérite est fonction de son renoncement, et non pas fonction de toutes les virées nocturnes, appartements en ville et voitures de luxe qu’il ne s’est jamais donné les moyens de s’offrir. De même, quand Jésus a choisi d’emprunter son chemin de croix, aurait-ce été le fait d’un juste, que de lui lancer à la volée : « De toute façon, vous ne méritez pas mieux ! ». Certainement pas car alors il aurait été judicieux de lui répondre : « C’est justement parce qu’il mérite mieux qu’il le fait ».

Lorsque  [tel libéral primaire] me demande, étonné,  en quoi la proposition de Mac Allister (à savoir : « les pauvres et les opprimés ne méritent pas mieux que ce qu’ils ont »), nierait le libre-arbitre de ceux qu’elle concerne, je peux lui faire deux réponses :

1) D’une part parce que la liberté d’un homme n’est pas fonction de la réussite de ses entreprises, au contraire même il arrive plus souvent que les hommes (c’est quelque chose que « l’anarchiste-doux » Brassens raconte fort bien) sacrifient honneurs et richesses à leur liberté.

2) D’autre part parce que cette formule pernicieuse équivaut, façon sophiste, à hurler à la face du miséreux : « Marche ou crève » – ce qui sous prétexte de lui donner la liberté, lui retire en fait beaucoup de marge de manoeuvre –  ou plus littéralement encore : « Arbeit Macht Frei», qui pour n’être pas à proprement parler une contre-vérité, n’est pas LA vérité révélée non plus. C’est ce qu’un philosophe pourrait appeler avec humour « la vérité quand elle n’est plus qu’un instant du faux ».

Mac Allister, en effet, rien qu’en quelques mots, pose déjà tacitement, comme indiscutable, un système de valeur qui est celui de tout libéral-protestant naïf qui se respecte : il élit le travail comme valeur suprême uniquement parce que dans son esprit tout travail bien fait se doit systématiquement de récolter salaire. Or, comme dit précédemment, il n’est pas encore né le monde où chacun sera rétribué à la juste mesure de ses mérites (comment d’ailleurs un chrétien, à qui a été enseigné que le péché/l’imperfection/la déception était la condition de toute vie humaine terrestre, peut-il jamais oublier cela ?). Et, de même, il est profondément fautif pour ce chrétien, voire même à l’occasion criminel, d’avoir choisi son occupation principale d’homme adulte (alors que – flûte ! – on n’a qu’une vie) non par goût ou pour se rendre utile, mais uniquement pour l’argent que ce travail lui rapporte, ainsi que de vouloir ériger la réussite ici-bas – c’est-à-dire en quelque sorte les honneurs de ce monde – en l’équivalent d’une réussite dans l’au-delà, c’est-à-dire en élection divine. C’est en effet-là une façon de vouloir que le paradis soit, en quelque sorte, déjà descendu sur terre ! Ce qui, en l’espèce, est chose encore plus grave que le traditionnel « hubris » des ennemis du libéralisme que les libéraux aiment à résumer à la prétention de chercher (seulement) à le faire advenir, ce paradis, sur la terre – lequel « hubris » implique au moins qu’on se souvienne encore que le royaume du Maître de ce Monde est imparfait. En somme, si la formule Allisterienne est choquante, c’est tout simplement parce que hurler : « Marche ou crève » à la face du miséreux équivaut encore une fois à crucifier ce dernier au lieu de lui accorder la miséricorde -,  en quoi cette formule est, de même, équivalente – en bêtise crasse – à la dangereuse manie qu’ont les communistes d’idéaliser le pauvre et l’opprimé. Car on sait bien chez nous, depuis l’an 0 de notre ère, que faire porter sa croix à un homme ou lui tresser une couronne d’épine revient encore et toujours au même : encore et toujours à le surestimer.

Bien qu’espérant ne pas vous avoir pas trop ennuyé, monsieur le Professeur,  j’ai conscience de ce que la lecture de cette modique bafouille vous coûtera  davantage, ne serait-ce qu’en précieux temps, qu’elle ne vous apporte – étant donné qu’il va de soi que vous vous soyez déjà fait,  à l’époque de la genèse de vos idées actuelles, toutes les réflexions qui aujourd’hui m’animent avec cette si dommageable naïveté , mais aussi cette force d’enthousiasme entière, qui ensemble caractérisent la jeunesse… Pour cela déjà, grand merci. Et grâce soit rendue, si jamais vous me répondez, au bon professeur de tous les bons professeurs d’université, le péripatéticien Socrate, sans lequel notre Cité internautique ne serait rien.

Avec mes respectueuses salutations,

Millie.

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