La parole d’un met(tr)a-prophète se cachait dans un livre de poche anodin

J’ai mis la main sur un vieux livre de poche, dans la collection J’ai lu – l’Essentiel, un recueil d’extraits de l’Histoire de France de Michelet. C’est un bouquin vulgaire créé pour les écoliers flemmards, mais il est plein de belles histoires, et c’est pourquoi je l’aime bien. :) C’est un certain Claude Mettra – un vulgarisateur de talent, donc, je suppose – à qui a été confiée la présentation de l’ouvrage. Il a écrit de petites intros (que je trouve) marrantes avant chaque extrait de Michelet. J’ai lu dans Wikipedia qu’il faisait aujourd’hui l’animateur radio sur France Culture, et je suppose que ce métier-là lui convient bien.


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Vouée aux explorations fragmentaires, provisoirement égarée dans les proliférations mentales d’une quête qui ignore autant son objet que les limites de son pouvoir, notre époque vit dans la nostalgie d’une épopée qui signifierait à la fois retour à l’ordre primordial et chemin du néant. La Nouvelle Odyssée hante toutes les aventures spirituelles du siècle écoulé, comme Marthe Robert l’a récemment montré dans l’Ancien et le Nouveau. A cette obsession qui nous condamne à vivre dans un univers du regret, l’histoire telle que la conçut Michelet peut-elle apporter les éléments d’une réponse ? Notre propos n’a été que d’établir le dialogue entre ce visionnaire enseveli dans un cimetière scolaire traîtreusement romantique et nos contemporains.

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C. M.

Editions J’ai Lu — 1963

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Introduction

« Je suis à moi seul une nature, un monde dans lequel le monde et la nature ne peuvent intervenir d’une manière dominante »


Pour tous ceux qui naquirent au terme ultime du XVIIIe siècle ou à l’aurore du XIXe, il est une question qui ne se posa point, celle-là même que l’intelligentsia de tous les peuples se pose périodiquement : être de son siècle ou n’en pas être, appartenir à ce que nous appelons aujourd’hui l’art engagé ou voguer dans les abîmes de l’écriture intemporelle. La question s’est posée pour Baudelaire, pour Flaubert, pour toute cette génération qui vint à la vie intellectuelle et sensible autour des années 1840 et qui paya chèrement, par la souffrance, la solitude et l’angoisse, le choix qu’elle fit de vivre contre son temps et de prolonger sur le plan de l’expérience intérieure une volonté qui ne trouvait point à s’exercer dans le siècle. Pour Michelet comme pour Hugo, pour Lamartine comme pour Stendhal, le poids de leur temps est dès leur naissance trop lourd pour qu’ils puissent y échapper jamais. Ils ne connaîtront pas cette disponibilité désespérante qui cerne les artistes dans les moments creux de l’histoire. Quels que fussent les dégoûts, les retraits, les amertumes que leur infligea la vie, ils participent au départ d’un mouvement que ceux qui viennent, trop libres dans un monde mal défini, s’efforcent vainement de retrouver.

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C. M.

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La communauté chrétienne

Héloïse et Abélard (Intro)

L’Histoire n’est que la confrontation éternelle de deux principes : la Grâce et la Justice dont l’alternance, l’opposition et la juxtaposition constituent le champ clos de l’activité mentale de l’humanité. Le conflit qui entre dans la première moitié du XIIe siècle oppose Abélard à Saint Bernard en est l’exacte traduction médiévale. Le monde de la Grâce c’est le don gratuit de Dieu, le sort de l’homme abandonné non à la conscience mais à la foi. L’homme y est abandonné à la volonté arbitraire de la divinité.

« Saint Paul avait établi que l’homme ne eut rien par ses œuvres de justice, qu’il ne peut rien que par la foi. Saint Augustin démontre son impuissance en la foi même. Dieu seul la donne ; il la donne gratuitement, sans rien exiger ni foi ni justice. Ce don gratuit, cette Grâce, est la seule cause du salut… L’arbitraire ne va pas plus loin, le système est consommé. Dieu aime, quelle autre explication, il aime qui lui plait, le dernier de tous, le pécheur, le moins méritant. L’amour est sa raison à lui-même, il n’exige aucun mérite.« (Jules Michelet)

Le monde de la Justice est celui de la responsabilité, de la liberté et du choix, l’avènement de la loi, la résurrection du droit. La Grâce et la Justice s’incarnent historiquement dans le Christianisme et la Révolution. Mais Christianisme et Révolution ne sont pas des valeurs temporelles. Ce sont deux principes entre lesquels l’histoire à toutes les époques et en tous les temps se partage. C’est à Saint Bernard que le Christianisme doit son inclinaison définitive vers le monde de la Grâce. « Visionnaire du siècle », tel qu’il se définissait lui-même, il impose à la religion cette démarche mystique qui, en germe, contient déjà toutes les ressources de l’obscurantisme renaissant : l’ascétisme sadique des ordres religieux, l’inquisition, les délires du monologue intérieur, le goût de la mort et du sang que la religion espagnole portera à son paroxysme. Saint Bernard introduit une telle séparation entre la vie pratique et la vie extatique, seule participation vraie à la vie divine, qu’il recouvre à jamais du manteau de l’indifférence les excès du fanatisme religieux. Saint Dominique et le massacre des Albigeois sont déjà inscrits dans le ciel où il cherche le visage du Sauveur. Ce n’est pas sans justification que François Cali, dans La plus grande aventure du monde : Cîteaux, découvre une parenté profonde entre la recherche de Saint Bernard et la quête mystique du Graal, inspirée par les vieilles légendes celtiques. Il y a là l’indication de la perspective extra-humaine dans laquelle se place résolument la pensée mystique à l’aurore de la Chrétienté.

En face de lui, Abélard représente le monde de la liberté et de la communication, un monde où l’homme représente une voie possible et indéfiniment transformable. Contre Abélard, Bernard de Clairvaux écrivait : « en France, sévit un certain Abélard, espèce de moine sans règle, de prélat sans sollicitude, d’abbé sans discipline qui va jusqu’à discuter avec des enfants et des femmes. Il pénètre dans l’ombre divine, et non pas même seul comme fit Moïse, mais suivi d’une foule »…

Il faudra attendre cinq siècles et les murmures de la Réforme pour retrouver les ferments de ce rationalisme primordial.

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C. M.

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