A propos de la mentalité servile (part. 01) – promenade en terre de latinité

Comment expliquer la mentalité servile à une génération qui ne connait pas de valeurs supérieures aux valeurs bourgeoises ?


 

Tout à commencé en Italie, à Rome, quand les seuls esclaves – étrangers à la communauté latine, n’ayant donc aucun intérêt ethnique à sa survie – étaient livrés au *tripalium* : torture effroyable. Quand aux Patriciens, il leur fallait trouver nécessairement une autre raison d’être, car le travail en tant que tel leur était formellement interdit. Le Patricien, membre de la grande famille sociale romaine, en œuvrant à sa bonne marche et à sa gloire, demeurait, sur le plan symbolique, au service des siens, c’est-à-dire de lui-même ; et eut reçu comme une injure de sortir vis-à-vis d’elle de la stricte économie du don – réciproque en l’occurrence : Rome fut plutôt morte de les avoir pourri-gâtés que par manque de gratitude envers les siens.

Cette économie du don se trouva réglée, dès les origines, par un certain nombre de valeurs, distinctives de la noblesse : la piété filiale, première de toutes, fut considérée jusqu’à la fin comme la vertu suprême. C’était cette piété filiale étendue au « Genre Romain » (avant le « genre humain » du christianisme), qui obligeait, sans échappatoire possible, les citoyens, sexes et niveaux de richesse confondus, à se considérer avant tout, et même au sein du mariage, comme des parents, des sœurs et des frères. …[Ce qui eut pour dommage collatéral de banaliser l’inceste (le vrai, le consanguin) parmi les couches supérieures de la société.]

L’Italie actuelle garde encore la trace de cette insouciance primordiale – dérivée de celle des Dieux Antiques – qui était accordée au tissu de belles-gents constituant la quintessence de l’humanité romaine. Moi-même, ayant passé le plus gros de mes vacances scolaires en Italie, j’ai connu dans mon enfance l’amitié si particulière des Italiens. Les garçons se tenaient par le bras, les filles accordaient facilement leur confiance ; on me déposait *un bacio* unique sur la joue pour me saluer… Encore aujourd’hui on appelle cela : La Dolce Vita.

 

Eté 1999, Italie

 

« Parce que chez ces gens-là, chez ces gens-là, monsieur, on ne parle pas. Non, on ne parle pas : on compte.« 

– ou la définition de la vilénie selon Brel.

La mentalité servile, c’est celle de ceux chez qui tout échange avec autrui est un commerce, au sens marchand du terme.

La noblesse, elle, consiste, à pouvoir s’accorder le luxe de la gratuité – en tout.

La possibilité d’agir et de penser *gratuitement*, en toute indépendance d’esprit, tel fit le Créateur au premier jour pour nous tirer du Chaos, suivant une impulsion ex-nihilo qui n’a point d’origines – c-à-d aucune cause, ni psychologique, ni sociologique -, est non seulement possible, mais nécessaire, à la fondation de toute morale, de toute justice, de tout amour-propre, et de tout amour du prochain.

Et voilà que des idéologies qui ne disent pas leur nom amènent souterrainement l’intégralité de la population terrestre à penser aujourd’hui une telle liberté impossible! Cette liberté dont je parle, celle de se payer le « luxe de la gratuité », dans les actes comme dans l’être, est pourtant celle qui donne tout son sens au terme d’ « individu ». Car si nous sommes entièrement conditionnés par notre milieu et notre chimie interne, alors nous ne sommes rien d’autres que des ordinateurs occupés – et à quoi bon ? – à se rentrer toute la sainte journée, des informations les uns dans les autres. Auquel cas, puisque d’après nos meilleurs auteurs de S.F, il n’est pas un crime de débrancher un androïde qui déconne, il n’apparaît plus non plus comme un crime de débrancher un matériel humain surnuméraire, une fois devenu inutile. Cette sourde négation de la morale, – qui de toute évidence autorise (car dédramatise) le meurtre -, à laquelle l’Occident est actuellement à l’œuvre, est naturellement à l’origine-même de l’auto-destruction de sa singularité.

 

 

Pour en revenir au sujet du clochard de Carla Bruni, qui m’avait amené à aborder précédemment la même thématique ; ce qui dans son comportement indique que sa clochardisation ne lui a pas accordé tant de liberté qu’il le prétend vis-à-vis du mode de vie bourgeois, c’est précisément sa réponse très matérialiste faite à la noble dame : »Elle m’a offert un baladeur mais n’a pas pensé que je ne pourrais pas le recharger dans la rue. »

Et, en effet, Carla Bruni n’avait pas pensé à ça, et pour cause… Voilà ce que je suppose que de son côté à elle, elle s’était dit :

« Cet homme, malgré sa déchéance, aime encore tant la musique ! Arrivé à un tel point de dénuement, voilà qui assez incroyable en soi, et pour tout dire inespéré. Il ne faudrait pas qu’il meure avant d’avoir écouté les chansons de sa jeunesse au moins une fois… »

Lui, en revanche, s’est projeté plus avant dans l’avenir, il a ressenti la douleur qu’il y aurait à ne pouvoir ré-écouter le contenu du baladeur à l’envie ; il a ressenti la douleur qu’il y aurait à se dire : maintenant je peux mourir en paix. Carla Bruni avait donc surestimé son Diogène de service en le croyant sur parole lorsqu’il s’était répandu en vantardises :

« J’ai choisi mon sort, j’ai choisi ma liberté ; dans le caniveau, j’échappe aux humiliations, je suis dans la Vie« .

Car dans le caniveau le pauvre homme demeurait tant et tant aliéné au strict nécessaire qu’il ne pouvait – lui non plus – se payer le luxe d’apprécier la valeur du don en lui-même, pour lui-même. A l’image du bourgeois qui revend aux puces un chandail hideux que lui a tricoté sa grand-mère, il a vu le baladeur, il a vu l’objet-en-tant-qu’objet, mais a dédaigné la valeur-ajoutée du cadeau – il a dédaigné ce supplément d’âme qui était précisément à son image : comme le vaut-rien, le geste désintéressé d’une femme, son empathie, n’avaient pas de prix.

Tous les clochards ne sont pas Diogène. Dans son caniveau, l’homme n’était pas devenu plus noble, il n’était pas non plus devenu un Homme, car il demeurait – comme les autres – aliéné à sa survie.

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Ceci était un hommage aux racines latines de notre culture. La suite (part. 02)y sont questionnées nos racines sémitiques – est  disponible : ICI

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Une réflexion sur “A propos de la mentalité servile (part. 01) – promenade en terre de latinité

  1. Rien à faire , les méditerranéens m’on toujours dégoûtés . En particulier les Italiens . Ce besoin de tactile permanent , ce manque de distance entre les gens , cette amitié accordée trop facilement … L’odeur passe encore , mais le bruit …
    Votre opposition Noblesse/Bourgeoisie tombe juste mais comporte quelques tares .
    La générosité va de pair avec le gaspillage , l’un suppose forçément l’autre . Et pour cause , la Noblesse , classe guerrière . Quel gaspillage plus criant ? La bourgeoisie , classe de paix , ceux qui se mettent à compter . Chez les uns , l’ennemi est extérieur , donc exorcisé , donc le corps est sain . Chez l’autre , pas d’ennemis , mais des concurrents .
    Des valeurs supposent d’abord des hommes qui les portent . Elles ne sont jamais intemporelles .
    La noblesse nécessite un sacrifice de soi , un gaspillage , donc . La machine est le royaume , ses habitants en sont les rouages . Les gens ne vivent pas pour eux , mais pour une machine . De même que le Noble ne gaspille pas ses biens propres , mais le surplus de la machine . On se reconnait comme l’héritier d’une lignée , comme membre d’une caste , serf d’un royaume , Prince . On se définit par son utilité , pas en tant qu’ homme .
    L’essor de l’individu va de pair avec un éclatement des castes . On se reconnait d’abord en tant qu’homme , même si son utilité vis-à-vis d’une societé est secondaire , elle passe au premier plan . Il n’y a plus que du commerce , des interactions considerés comme justes .
    La mentalité de bienfaiteur de la communauté suppose que d’autres aient une mentalité de mendiant . De même qu’un médecin nécessite des malades .
    L’âme de l’homme et les fruits de son labeur appartiennent tout entier à sa communauté , que l’on soit Prince ou Serf , dans un monde « noble » .
    Le commerce entre les hommes , ce que vous appellez la mentalité bourgeoise , suppose la propriété de son âme . Le monde est éclaté , les atomes sont libres . On ne touche plus à l’âme humaine , elle n’appartient plus à la communauté . Tout ce qui peut exister aux yeux de monde , c’est le commerce , donc ce qui nous est exterieur .
    On sépare l’âme et le corps , les limites ne sont plus entre les hommes , mais dans l’homme .
    Le besoin de limiter les interactions et les rapports entre les hommes au stricte commerçe sont le fruit d’un désir d’indépendance , de souveraineté individuelle .
    Le besoin de donner sa vie à la communauté , que l’on soit serf ou Prince , sont le fruit d’un désir de soumission .
    Encore un nouveau champs de bataille pour la guerre qui se joue depuis l’aube de la civilisation , celle de la communauté contre l’individu .
    Le Noble se doit de conserver une certaine naiveté , un amour inconditionnel pour ses serfs . Mais comment les aimer et les respecter quand on les connaît , ces cul-terreux ? Deux solutions : 1-Ne pas les fréquenter . 2-Prêter de la valeur à un homme sous prétexte qu’il souffre .

    Les deux ont souvent été mises en application en même temps . La bourgeoisie façon XIXème est un condensé de ce que le noble et le bourgeois ont de pire . Un paternalisme et une pitié combinés à une absence quasi-totale de tout esprit de sacrifice .
    Le misanthrope est-il donc noble ou bourgeois ?
    La fréquentation des autres hommes est toujours un supplice nécessaire , on fait avec , mais elle ne peut constituer un idéal . Autant qu’elle soit purement matérielle et non spirituelle .
    Le sacrifice n’est-il pas plus beau et « noble » quand il est individuel et non motivé par sa communauté ? Le plus bel idéal Chevaleresque n’est-il pas Lancelot , chevalier errant , plutôt qu’un vulgaire Prince qui maintient l’ordre social ?
    Encore un foi , l’individu contre la communauté . Quel saloperie , « les autres » .
    Bon , moi , je retourne avec mes chats .

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