Le libéralisme en question – Jeu du Sophiste_ ep. 02

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Par « caractère spontané de l’ordre social », j’entends la capacité d’une collectivité à former des règles implicites autour d’une règle primordiale, qui est le principe de responsabilité dans une société libre, ou sa négation dans une société encline au socialisme. Posez comme principe que l’Etat peut intervenir pour contenter les frustrés : la majorité élabore (spontanément) autour de ce principe un ensemble de codes, de règles et de contraintes implicites permettant au modèle de durer. C’est en ce sens que je dis que l’ordre spontané, en tant que processus, peut servir l’intérêt d’un principe qui le nie : en effet, dans une telle société, les individus veillent sans le savoir au respect de règles du jeu en vérité fort peu libérales. [Le déchet de l’humanité, sale, drogué et ignorant crache sur l’ordre mais tient à faire respecter sa religion socialiste, exactement comme l’individu libéral défend, à son niveau, par son propre exemple, une conception libérale de la vie en société.] Je vous renvoie à « Droit, législation et liberté », de Hayek. (M.Z, d’après Hayek)

Quel est-il donc le mode de vie libéral (sic.) ? Et le mode de vie socialiste du déchet de l’humanité ? (re-sic.) … Je comprends que l’on reproche au socialisme de contraindre ses adhérents à adopter un carcan mental (car cela est véridique : les socialistes à l’ancienne s’en vantaient même – les trotskistes s’en font encore une gloire aujourd’hui) ; je comprends moins l’expression mode de vie libéral, étant donné que le libéralisme est censé promouvoir la possible cohabitation de tous les modes de vie possibles et la liberté totale de pratiquer le culte/les opinions politiques que l’on veut (socialisme y compris).

Il me semble à moi que la décision des modalités d’application du principe de responsabilité, compris comme une vertu cardinale susceptible de permettre la liberté, est vouée, encore et toujours, à appartenir en dernier recours aux plus malins – car les voies du Principe de Responsabilité sont impénétrable. En effet il a été beaucoup question de liberté, ici… or je dis oui à la liberté – sans ménagement – , mais je continue encore et toujours à me demander de laquelle au juste – liberté – nous parlons. Car dès lors que nous est interdit d’être fainéants, collectivistes, et de se conduire en vaut-riens, voire que la perfection du régime libéral parvient à prévenir purement et simplement tout comportement allant dans ce sens, demeurons-nous véritablement libres d’être courageux, vertueux et probes ? Ou sommes-nous-y – au final le plus vulgairement du monde – contraints ?

Dans un tel monde apparemment parfait, où donc sont passée la vertu, et le courage véritables, – eux qui consistent normalement à nous voir échoir la responsabilité totale de nos actes [a.k.a la possibilité d’agir mal, comme celle d’agir bien]. Maxime Zjelinski dira sûrement : « Le voilà justement le principe de responsabilité dont je parle, qui est nécessaire à l’exercice de nos libertés ! » Et je lui répondrai : votre système est comme l’Ouroboros, le serpent-des-mondes qui se mord la queue. Il prend l’apparence de la raison mais il est absurde. Vous posez le principe de responsabilité comme fondement de la liberté individuelle, et par ailleurs vous admettez qu’afin d’être tenus pour responsables de nos actes, il faut auparavant que nous en soyions parfaitement libres ! Vous ne proposez-là aucune solution, car l’éternelle question demeure : « L’œuf ou la poule ? » – « Soyez libre, nous enjoignez-vous pour toute réponse ; et le meilleur des mondes est possible » ; mais dans quelle société l’homme fut-il et sera-t-il jamais totalement libre de ses actes, dans la mesure où la vie en société en elle-même suppose que la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres, c’est-à-dire que chacun fasse un certain nombre concessions ?

Avez-vous seulement pensé à la possibilité que des hommes désirent éventuellement se déclarer libres de ne pas être tenus pour responsables (de leur liberté) ? Ou se déclarent responsables le cas échéant du fait ne pas vouloir être libres (d’être responsables) ? Le « Oui ! » nietzschéen est notamment un concept philosophique qui pose la liberté suprême  non pas comme la liberté de faire ou de penser ce que nous voulons – car cette liberté-là est illusoire et puérile – mais de vouloir être, avec joie, ce que nous sommes déjà, c’est-à-dire une nécessaire somme d’aliénations, et de vouloir penser jusqu’au bout ce que nous pensons déjà – afin de développer les tenants et aboutissants nos certitudes existantes, avec humilité et honnêteté, jusqu’à leur terme nécessaire.

Le problème d’un espace habité où chacun serait absolument libre de ses actes, c’est qu’il serait un enfer (tout le monde pourrait faire comme Gengis Khan : violer les filles en jupes qui font du shopping, voler les chevaux garés devant le saloon, et tirer sur les flics). En revanche, une société où les gens ne seraient pas libres de faire tout le mal qu’ils veulent (comme c’est toujours forcément le cas lorsque ces gens vivent en société), mais où on prétendrait – sur le papier – qu’ils fussent cependant totalement libres, serait une société fondée sur une faute ontologique : car elle serait fondée sur un fieffé mensonge. On accorderait aux gens de dire et de penser ce qu’ils veulent tant que leurs dires et leurs pensée ne changeraient rien à cet ordre des choses – supposément spontané – qui vous est cher. C’est-à-dire qu’on pourrait éternellement y discuter de l’esprit des lois sans pouvoir pour autant en changer les lois… Ce serait donc une société où la parole n’aurait en définitive aucune valeur, puisqu’elle n’aurait pas d’incidence possible sur le monde tangible : la parole, l’écrit, la pensée, la philosophie même, seraient ridiculisées, puisqu’inféodées à une conception figée du réel inatteignable par l’esprit, comme si elles appartenaient seulement au virtuel – sans espoir de transcendance aucune. Une tel conception est anti-pascalienne, l’homme n’y est plus défini comme un roseau pensant et Démocrite n’y est plus autorisé à professer son : « Tout est dicible. » ; puisque le réel est devenu l’indicible. Alors qu’en vérité c’est en parlant, dit-on, que Dieu créa le monde…

M.Z. nous dit : « Une collectivité [doit] former des règles implicites autour d’une règle primordiale, qui est le principe de responsabilité dans une société libre, ou sa négation dans une société encline au socialisme » et encore « L’ordre spontané, en tant que processus, peut servir l’intérêt d’un principe qui le nie [comme par exemple lorsque] l’Etat peut intervenir pour contenter les frustrés : la majorité élabore (spontanément) autour de ce principe un ensemble de codes, de règles et de contraintes implicites permettant au modèle de durer. »

… Tout cela, de prime abord, semble bel et bon : on songe immédiatement à l’Angleterre, à sa culture du mérite, à ses classes populaires laborieuses que l’on n’éduque pas, à son absence de législation concernant l’assistance-à-personne-en-danger et à son Upper-Class d’élite.. etc. On se dit qu’il suffit – en gros – de traiter les gosses de riche à la dure et de laisser les autres trainer dans la rue afin de ne pas leur donner de faux espoirs. On fait comprendre, en somme, aux pauvres gens qu’un certain nombre de choses leur demeureront éternellement inaccessibles, et puis, automatiquement, on voit aussitôt les génies à la Charlie Chaplin – en veux-tu-en-voilà – sortir du lot (et des poubelles) ! La mécanique semble, du point de vue de l’architecte, pour ainsi dire bien huilée… Mais, si vous le voulez bien, regardons-y de plus près…

Reprenons cet exemple de Charlie Chaplin, génie sorti des poubelles… Du point de vue de Maxime Zjelinski, c’est la misère qui l’a formé, – c’est donc à la misère – à la misère en tant qu’école – qu’il doit tout. Conclusion, la misère est bonne : elle est comme la nature, elle permet une sélection naturelle. A présent, interrogeons Charlie Chaplin à travers son œuvre… que nous dit-il ? Que la misère est belle ? Qu’il la souhaite à tous les enfants ? Qu’il est pour la sélection naturelle ? Je ne crois pas que cela soit si simple… Cependant son personnage de vagabond fait passer un message, à propos de cette misère, qui n’est pas dénué de paradoxe. Ce que nous dit le Charlot d’Une Vie de Chien ou de The Kid, ce que nous dit le petit barbier juif du Dictateur, pourrait se formuler ainsi : « Même dans la misère, les enfants, vous devez rester dignes ! ». Il existe une aristocratie du malheur, aux yeux de Chaplin – clown aux semelles de vent – , qui n’existe manifestement pas aux yeux du libéral Maxime Zjelinski. En effet, là où Charlot dit aux pauvres gens : « L’essentiel ne se trouve pas dans les poches, il se trouve dans le cœur », le libéral Zjelinski pense : « De toute façon la misère est un opprobre, qu’on laisse les pauvres à leurs poubelles et à leurs jeux de mains – jeux de vilains –, qu’on ne leur donne pas de livres, ils les saliraient : la misère rend bête et méchant. »

Qui, en effet, aura le dernier mot à ce sujet ? Est-ce celui qui prétend, à l’indienne, faire assumer aux plus humbles des hommes qui foulent la glèbe (à la façon dont là-bas on damne à vie la caste des Intouchables), la responsabilité de leur misère ? Les nazis n’y sont pas allés par quatre chemins (c’est le cas de le dire), eux qui souhaitaient justement pouvoir librement – c’est-à-dire en l’occurrence idéo-logiquement – faire assumer à certaines catégories de la population occidentale une responsabilité morale (en l’occurrence la responsabilité d’une immoralité supposée) en relation avec leur milieu d’extraction. Ils sont allés le chercher en Inde, le symbole bouddhiste qui figurait (entre autre) le cycle des réincarnations, et permettait (entre autre) de lier le mérite (ou le démérite) d’un homme à sa naissance. En clair ils ont rapporté d’Orient le « hochet philosophique » qui permettrait aux individus composant la hiérarchie nazie de se décharger de leur responsabilité morale individuelle dans cette affaire, en attribuant in fine le commandement suprême de leur armée à une vision spirituelle abstraite qui les dépassait tous.

En cela, pourra-t-on me répliquer, on ne peut pas dire qu’une telle mascarade fut véritablement menée à la gloire de la liberté individuelle et du principe de responsabilité… ce qui nous laisse accroire, à présent que nous sommes supposément arrivés à l’âge de l’individu-roi, que l’humanité a définitivement laissé derrière elle la possibilité du retour à un tel mode-de-pensée – fondamentalement superficiel et grégaire. Or, que fait le prétendu défenseur de la liberté individuelle libéral quand il juge un pauvre Job à l’aune de ses succès ou de ses échecs (et non pas, comme dans l’histoire biblique, à l’aune de sa bonne-volonté et de son acharnement à ne pas désavouer Dieu), sinon nier qu’on puisse être tout-en-bas de l’échelle sociale sans pour autant être une merde ou avoir démérité ? Pour fonctionner, le principe de responsabilité érigé en vertu cardinale par Maxime Zjelinski, semble avoir besoin d’une société composée d’hommes extraordinaires, qui ne cèderaient jamais ni au jeu des apparences – autrement dit doués d’une clairvoyance cristalline qui les rendrait capables de juger en toute circonstance qui est responsable, de quoi, et dans quelle mesure, ainsi que de se juger eux-mêmes impartialement –, ni donc à la vanité et à la grégarité, qui ont tous les deux un pouvoir aveuglant – ou du moins il faudrait qu’aucun de ces vices-là n’ait jamais le dernier mot chez eux. Connaissez-vous ces hommes ? Connaissez-vous cette société ?

Cependant, me dira le lecteur de Nietzsche et l’amateur de Bouddhisteries, l’homme formidable (ou le surhomme), est justement celui qui, au début de son parcours initiatique, comme l’a fait Charlie Chaplin en son temps, doit en quelque sorte assumer la responsabilité de sa propre misère, puisqu’il doit, afin de parvenir à se connaître parfaitement lui-même (selon l’injonction socratique), accepter le jugement que son milieu d’origine/sa naissance/son enfance sont susceptible de faire porter sur lui… – Ce regard sévère que le troupeau jette sur sa nuque doit donc devenir son fardeau sacré : il doit le porter avec grâce. Il doit arriver à louer ses propres handicaps sociaux et dire « Oui ! » à ses propres pesanteurs ataviques – nous parlons-là du « Oui ! » Nietzschéen –, afin de transmuter le plomb de telles aliénation (qui sont des aliénations à nos ancêtres et à nos milieux d’origine, donc des aliénations à la terre et aux morts) en or métaphysique, c’est-à-dire en force créatrice et en génie. Selon une telle vision Nietzschéenne, l’homme-aux-semelles-de-vent, donc, potentiellement, se nourrit de la misère de nature terrienne, – telle une plante alternativement déracinée et ré-enracinée.

– Tout cela est bel et bon, répondrai-je au lecteur de Nietzsche et à l’amateur de Bouddhisteries. Làs ! Qui oserait demander à tout-un-chacun de devenir le Surhomme – alors que N. n’y parvint dit-on lui-même jamais –, sinon le Diable ? J’aime cette phrase de Churchill, pleine de sagesse :

« Le Diable cherche à nous faire croire que nous pouvons être éprouvés au-delà de nos forces. Ce n’est pas vrai. »

Demander à l’intégralité du petit peuple des enfants des rues d’Angleterre ou d’ailleurs, de devenir Charlie Chaplin sinon rien, revient à éprouver tous ces enfants au-delà de leurs forces. De même Charlie Chaplin serait-il devenu le réalisateur loué, célèbre… et riche, que l’on sait, dans un monde où la valeur suprême aurait été l’argent ? Non, certainement, puisqu’ailleurs qu’en pays chrétien son personnage de pauvre hère au grand cœur, partageant sa croûte avec le premier chien galeux venu, ou capable d’en remontrer au Dictateur le plus puissant du monde, aurait sans doute eu beaucoup moins de succès, n’aurait fait pleurer dans aucune chaumière… Plus encore, dire que si la bonne Marianne qui siège à nos mairies avait adopté « le Kid », lui avait appris à lire, à compter, et lui avait permis ce faisant de décrocher plus tard un humble emploi, comme par exemple celui de guichetier dans une quelconque administration, alors il n’aurait pas eu à mendier dans la rue et ne serait jamais devenu « Charlot » – ce clown génial que nous aimons tant – cela revient à dire que Jésus a eu tort de nourrir son auditoire quand il avait faim – car une telle chose n’était peut-être pas dans les plans du seigneur – tort encore de guérir les lépreux – car ils n’étaient peut-être pas lépreux pour rien – tort de ressusciter quelques morts sur son passage, tort de prendre en pitié notre bas-monde, tort de venir pleurer sur son injustice avec nous… ad lib. Cela revient à considérer toute pitié pour autrui comme pour soi-même comme superfétatoire, c’est-à-dire à commettre le péché d’hubris pour soi-même et à se décharger sur un systématisme idéologique, de la fameuse responsabilité que tous autant que nous sommes, nous avons, en tant que chrétiens, envers autrui – aussi.

Demandez-vous pourquoi les enfants de nos rues comme ceux des rues d’Angleterre d’aujourd’hui, sont tous des racailles ; pourquoi aucun ne développe jamais de génie ? … La raison toute simple n’en est-elle pas tout simplement que la mentalité racailleuse est précisément une mentalité libérale ? Ce que la racaille place le plus haut, ce sont les biens matériels et les signes extérieurs de richesses. – Ce qui ne laisse aux pauvres que la pauvreté-même pour toute identité – d’où leur mentalité servile… Parce qu’au lieu de chercher à s’élever malgré la misère en visant l’Homme Universel cartésien, au lieu d’acquérir un peu de détachement philosophique vis-à-vis de leurs frustes soucis quotidiens, d’oublier l’estomac qui gargouille, d’accrocher l’aristocratie du malheur à leur boutonnière et de tailler la route, ils pensent qu’ils s’achèteront une noblesse (et donc qu’ils s’achèteront une âme) en s’achetant tout ce que vendent les grands magasins.

Celui qui prétend laisser Dieu seul Juge de si son prochain doit être sauvé ou non, c’est le mauvais médecin –  celui qui ne respecte pas son serment d’Hippocrate – , c’est le bon musulman –  celui qui est dépourvu d’esprit critique – , c’est enfin le Pharisien qui laisserait la chèvre tombée par mégarde dans un puits le jour du Sabbat, s’y noyer pour ne pas interférer dans les plans supposés de son Dieu.

Moralité : chez les gens comme Maxime Zjelinski, le Jour de Sabbat ; c’est le jour de Dieu. Chez les latins, et tous les héritiers de l’antiquité romaine, samedi, c’est le jour de Saturne : un dieu païen très archaïque et père des autres dieux, qui avait pour habitude de dévorer ses propres enfants.

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