Les péripathéticiens

Mon problème est que beaucoup (beaucoup trop?) de monde s’accorde à apprécier un certain nombre d’auteurs que j’aime. Et pour autant, combien y’en a-t-il, parmi ces fiers amateurs, que je ne pourrais pas, dans leur vie de tous les jours, dans leurs propos, même écrits sur le net à la vue de tout de monde, prendre en flagrant délit de trahison au moins trois fois par jour, de ce en quoi ils disent croire et des haut idéaux qu’ils disent servir et louer ?

C’est alors qu’on s’aperçoit que ce n’est pas parce qu’une autorité intellectuelle supposément reconnue de tous a pu, par le passé, graver un certain nombre de réflexions très justes dans la pierre de la postérité, qu’il est pour autant superflu, lorsque l’occasion se présente, de remettre sa pensée en marche…

C’est la grande différence entre le minéral et le vivant : il est relativement aisé de trouver un diamant parfait, presque autant que de dénicher, dans les entrailles poussiéreuses d’une vénérable bibliothèque, un essai de philosophie-politique « parfait » (comprendre, « sans peur » sur le fond, et « sans reproches » sur la forme). Mais les hommes ? Il est déjà si difficile (en tant qu’hommes) de nous accorder sur ce que serait pour un homme d’atteindre « la perfection »! Aurions-nous même, s’Il existait, les yeux pour le voir ?

Face à une bibliothèque, je me dis : « Toutes les vérités ne sont-elles pas mille fois dites ? La Solution à tout n’est-elle pas ici mise entre nos mains, et nos problèmes humains ne découlent-ils pas de ce que nous ne parvenons pas à tout lire et tout assimiler ? …Le monde, au fond, ne serait-il pas parfait sans nos lacune intellectuelles ? »

Quand face au monde (à la Création), je me dis : « Quel chaos, quel mystère ! Où est le Nord ? Qui a raison, qui a tord ? Qui est bon, qui est mauvais ? Quand on a raison, est-on bon ? Et ceux qui sont bons en ayant tord ? Et ceux qui sont mauvais en ayant raison ? Doit-on espérer des gens mauvais qu’ils aient tort ? Et ces questions on-t-elle un sens ? Peut-on sacrifier la vie aux idées ? Ou les idées sont-elles un luxe superflu, qui n’est pas nécessaire pour vivre ? Mais vivre dans un monde dénué de sens, est-ce désirable ? Que doit-on penser des gens à qui cela semble intolérable, voire impossible ? A écouter ces gens, le Sens prime à la vie. Tout est-il donc Ecrit ? Ou bien c’est à travers les action, dans le mouvement de la vie, que le sens des écrits se révèle ? Et si je trouvais la Vérité, jusqu’où pourrais-je l’imposer à mes contemporains sans les contraindre et leur manquer de respect et d’amour ? Ou bien cette Vérité, si elle existait, s’imposerait-elle d’elle-même ? Mais alors pourquoi les vérités qui sont dans les livres ne s’imposent-elles pas d’elles-mêmes à l’esprit des gens, mais sont encore et toujours à ré-exposer ? « 

C’est bien de retour face à la Création que toutes les questions Essentielles réintègrent leur sens et se posent… et c’est pourtant là que les « Grands Auteurs » et toutes les Vérités des livres sont en exil ou bien ne se trouvent ordinairement pas.

Toutes ces grandes valeurs (Liberté! Justice! Honneur! Foi! Courage! Sainteté!) dont nous allons chercher la gracieuse présence dans les livres, elles n’ont pourtant, la plupart du temps, de définition que relative et dynamique : c’est l’épreuve du feu seule qui peut nous en révéler la force et l’identité. Le visage sous lequel nous les adorons dans les livres, est rarement celui que ces Divinités nous présentent au quotidien pour nous éprouver, ce pourquoi nous nous croyons à tort abandonnés d’elles, alors que nous n’avons simplement pas les yeux pour voir. Nous n’avons seulement que les oreilles en entonnoir pour recevoir la Parole, et la bouche en égout pour la recracher.

Ainsi quand Jésus vint parler de leur Dieu aux Pharisiens, ils ne le reconnurent pas : car ils répugnaient trop à se voir dans la peau de ceux qui chaque jour où ils s’étaient cru à l’abri de Son jugement en demeurant dans Son culte, en vérité L’avaient offensé. Socrate, Père de la philosophie que l’on voudrait si souvent détrôner, n’a pas voulu expliquer autre chose en n’écrivant pas. Et pourtant son Eglise continue à mépriser l’humilité de la parole et à imprimer des livres à reliure d’or, en arguant que le silence des bibliothèques est d’or, quand la parole du prophète est d’argent [ce qui est un contresens].

***

Vous me dites que du dialogue entre Marc Alpozzo et moi, vous ne retirez rien. Je dis : soit.
Vous me dites que vous préférez lire la philosophie dans les livres, vous me dites qu’ici n’est pas le lieu – que je ne suis pas un philosophe suffisamment reconnu pour que vous perdiez votre temps à lire sous ma plume ce qu’ailleurs et en d’autres temps d’autres auteurs (Anna Arendt par exemple) ont pu dire mieux et plus longuement.

Je n’ai rien à vous répondre. A part que moi, je ne lis pas la philosophie dans les textes. Je me contente de la pratiquer, sous la forme d’un combat et d’une interrogation.

Je suppose que vous êtes bien au-dessus de ce qui m’interroge moi (et qui intéresse Marc Alpozzo). Mais peut-être un jour viendrai-je chez vous poser les bonnes questions : celles que vous jugerez « importantes »… et alors peut-être comprendrez-vous la raison pour laquelle j’attache tant d’importance à l’agôn ?

Que dire ? Vous tapez réellement là où ça fait mal… Puisque j’aime le matériau « vivant », quel prix en effet accorder à ce que je consigne sur CAER de mes joutes sur FB, puisque sur CAER par définition, ce matériau devient « mort » ?

Après, question contenu, au moins en ce qui me concerne, ce que je dis est sensiblement du niveau de ce que dit Zemmour, ni plus ni moins… Mais moi j’aime beaucoup Zemmour ! Je ne vois rien de méprisable à cela ! Aimez-vous ce que dit Zemmour ? Que pensez-vous de lui ?

Car à ce propos justement, je vous dirai que la question de la valeur-ajoutée de la présence de Zemmour dans un débat télévisuel, est sensiblement du même ordre, à mon sens, que celle de la valeur-ajoutée sur un blog (par rapport à l’article péremptoire lambda), d’un dialogue rapporté entre le blogueur et ses opposants.

Nous avions autrefois d’une part le petit microcosme parisien qui se passait les plats, et de l’autre les érudits qui crachaient dedans, se considérant, avec plaisir, exclus de ces salons-là à cause de leur supériorité intellectuelle manifeste. Tant que les journaleux et les parigots gauchos s’endormaient sur leurs lauriers, ils n’avaient pas tort. Mais voilà que Z comme Zemmour est arrivé, et a confronté les propos des uns avec ceux des autres. Le dialogue a été rétabli entre des milieux qui étaient forts heureux auparavant de se mutuellement exclure, et cela n’a vraiment plu à aucun d’entre ces membres-là des « deux étendards » de l’Elite. Cela n’a plu qu’au téléspectateur français lambda exclu depuis toujours du débat, qui se trouva soudain rétabli dans sa fonction primitive de Roi de la République, en maître des jeux du cirque. Enfin les « Elites » se battaient (et s’auto-neutralisaient entre elles) pour ses beaux yeux : pour le conquérir. Au responsable de son rétablissement sans ses privilèges, échut donc la préférence tout-naturelle du peuple : Zemmour et tous les autres « dissidents » du système médiatique français firent recette.

Ma propre pratique de l’agôn vise ce même but. Que penser de la parole d’un propriétaire de blog s’il en est le seul auteur ? Ne s’y positionne-t-il pas, dans la mesure où les blogs politiques ont un peu vocation à faire le procès du monde tel qu’il va, à la fois en tant que juge et parti ? Un auteur qui partagerait au contraire, et de bonne grâce, le maigre espace où il tient la vedette, avec des représentant de son « opposition », ne serait-il pas, de fait, un auteur bien plus courageux ? Or il est plus important qu’on croit d’être à même de donner la preuve de son courage, lorsqu’on écrit (surtout de la politique), car alors lorsqu’on utilise le mot « courage », le public se souvient d’office que l’auteur sait ce que c’est.

Il en va de même avec l’emploi des mots « justice », « liberté de ton », « esprit critique », « originalité » et autre… Si l’auteur se conçoit comme un enseignant, il doit se souvenir qu’on enseigne mieux en donnant l’exemple quand faisant des sermons. Plus encore, un auteur de mauvais poil, en apparence peu généreux et très-impitoyable, s’il peut régulièrement donner la preuve à ses lecteurs qu’en ce monde sa parole est plus souvent dans le box des accusés que dans celui du procureur, alors même si, dans l’intimité de sa minuscule antre webienne, il se conduit – pour se défouler – en accusateur impitoyable et en tyran, ses lecteurs attentifs ne l’oublieront pas.

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