Eisangélie a écrit :

Lundi 22 août 2011

Les infirmes

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Surpris par l’orage, François se réfugia dans un lavomatic éclairé, comme il se doit, par deux tubes de néon dont l’un, sans doute en fin de vie, grésillait de façon suspecte.

Là, une jeune fille qu’une mélancolie miséreuse rendait étrangement séduisante, contemplait le tournoiement d’une machine en se lissant les cheveux, qu’elle avait fort longs et fort noirs, d’une main las et mécanique.

Il s’assit non loin d’elle, un peu gêné de n’avoir pas quelque linge à fourguer dans une des laveuses, histoire de ne pas passer pour un clochard ou un satyre.

Il commençait à se plonger consciencieusement dans la contemplation de ses baskets quand la jeune fille tourna la tête pour lui dire:

« Un vrai temps de chien, n’est-ce pas? »

A l’extérieur, des bourrasques de vent écrasaient d’épais paquets de pluie sur les murs et le sol détrempé.

« Ca c’est sûr… » bafouilla François en cherchant à toute force à éviter le regard de la jeune fille qui se mit à sourire doucement en ajoutant:

« Je suis désolée, mais je n’ai parlé à personne de toute la journée… »

Cette phrase glaça le sang de François qui réfréna l’envie de se précipiter sous le déluge pour déguerpir à toutes jambes. Comme toujours, les mots lui manquèrent. Il aurait voulu lui dire de revenir demain, qu’il aurait alors quelque chose de fin, d’intéressant, peut-être même de drôle, à lui répondre, mais il se contenta de hocher la tête en accentuant l’observation du bout de ses chaussures. Il en aurait pleuré.

Il n’était finalement que ce qu’il était, un connard quelconque qui attend la fin d’une averse pour rejoindre une énième soirée de soulerie crapuleuse peuplée de gens rigolards et bruyants qui mettent depuis bien longtemps leur linge au pressing ou chez bonne maman. Incapable d’un mot réconfortant, humain ou même de simple civilité. Autiste et, par là, presque insultant.

La jeune fille martyrisait maintenant nerveusement ses longs doigts osseux aux ongles rongées. Jolie malgré la pauvreté de sa vêture, sans maquillage ni apprêt, un beau livre enfouie dans la poche extérieure de sa veste fatiguée, elle correspondait pourtant largement au fantasme qu’il s’était construit durant tant de nuits d’ivresse. Il aurait pu voir dans cette scène un signe et une possibilité, mais ne ressentait que gêne et torture.

Déjà, la jeune fille avait repris son observation attentive et scrupuleuse du lave-linge, rangeant François au rayon des innombrables ombres croisées, incapables d’interrompre, ne serait-ce que furtivement, sa solitude et sa tristesse. Rien n’est plus égoïste et impuissant qu’une autre solitude et une autre tristesse. Ils le savaient tous deux, chacun recherchant une force qu’il n’avait pas.

La saloperie de pluie ne semblait pourtant pas vouloir s’arrêter…. Heureusement, la machine cessa avant elle et la jeune fille ramassa rapidement son linge avant de disparaître dans un anodin claquement de porte.

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Par amoyquechault.over-blog.com

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4 réflexions sur “Eisangélie a écrit :

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