Les trois catégories d’intelligence

A-Claude Courouve est un érudit qui tient un blog très documenté, dédié essentiellement à la philosophie et au droit. J’ai trouvé chez lui ce petit topo à propos de l’intelligence, – du moins l’intelligence telle que définie par les philosophes, et telle que voulue pour philosopher. Il m’a fait réagir, ce pourquoi je prends la liberté de le relayer ici. Peut-être en intéressera-t-il certains.

___

III – SUR l’INTELLIGENCE ET LES POLEMIQUES

« Le meilleur des hommes est celui qui pense par lui-même à ce qui, plus tard et jusqu’au terme, sera le mieux », écrivait, peu après Homère, l’autre grand poète grec de l’époque, Hésiode (vers -700) dans ses Travaux (ligne 293).

«S’entretenir avec un homme qu’on tient pour un homme, c’est s’informer de ses opinions et lui découvrir en détail les siennes propres.» (Épictète, Entretiens, III, ix, 12). Car penser par soi-même, ce n’est pas penser dans sa tout d’ivoire.

Ce type I d’Hésiode correspond à « celui qui est davantage pourvu de Logos que les autres » selon Héraclite d’Éphèse, au « naturel philosophe » selon Platon (République, VI), à ceux qui « savent chercher » selon Archytas de Tarente ; également à la « tête bien faite » que Montaigne souhaitait, non chez l’élève car on ne le choisissait déjà pas à l’époque, mais seulement chez un précepteur ou conducteur. Il correspond, enfin, à l’être intelligent selon notre façon de parler presque contemporaine (avant le politiquement correct issu de mai 1968)..

Le type II est « celui qui se rend aux bons avis » (Travaux, ligne 295),

Quant au type III, celui « qui ne sait ni voir par lui-même ni accueillir les conseils » (Travaux, lignes 296-297), il correspond précisément au sot avec lequel « il est impossible de traiter de bonne foi », aux esprits ineptes et mal nés, à l’esprit mal rangé et à la bêtise selon Montaigne (Essais, III, viii, pages 925, 926 et 929 de l’édition Villey/PUF), à l’esprit faux ou boiteux selon Pascal (Pensées, Br. 1, Br 80), à l’esprit faux selon Voltaire (Dictionnaire philosophique, édition de 1765, « Esprit faux ») ou encore à la bêtise, « quelque chose d’inébranlable » selon Gustave Flaubert (lettre à l’oncle François Parain, 6 octobre 1850). Démocrite écrivait : « Vouloir raisonner quelqu’un qui se figure être intelligent, c’est perdre son temps. » (Stobée, Florilège, III, x, 42, cité dans Les Présocratiques, collection Bibliothèque de la Pléiade, fragment B LII).

La division de l’humanité en trois types intellectuels se retrouve dans ces citations encore non authentifiées ni datées : 

Jules Romains : « Les esprits d’élite discutent des idées, les esprits moyens discutent des événements, les esprits médiocres discutent des personnes. »

Eleanor Roosevelt : « Small minds discuss people. Average minds discuss events. Great minds discuss ideas. »

Le concept d’intelligence est défini depuis l’époque moderne comme « connaissance distincte de l’objet de la délibération » par Leibniz, comme « compréhension nette et facile » par Littré, comme « aptitude à comprendre, pénétration d’esprit », par Pierre Larousse dans son Grand Dictionnaire Universel ; par Bergson comme «faculté d’arranger « raisonnablement » les concepts et de manier convenablement les mots» (La Pensée et le mouvant, 1934) ; selon Merleau-Ponty, il s’agirait d’une « réorganisation active du champ perceptif » (1). «L’intelligence explique, l’esprit raconte seulement» remarquait André Gide.

Quelques psychologues ont contesté la pertinence du concept : Howard Gardner, et en France Michel Deleau, entre autres ; des sociologues aussi, tel Pierre Bourdieu (1930-2002) – pour qui l’intelligence n’était que « ce que mesure le système scolaire » (2) – et ses disciples, dans des controverses inspirées par des a priori idéologiques et politiques et qui ne sont pas sans rapport avec les conflits et disputes qui se produisent entre type I et type III. Il est dommage que l’analyse fort originale de Nicolò Franco sur la haine qui résulte de ces conflits (3) n’ait pas été poursuivie par Montaigne plus longuement, à propos du concept d’ineptie, dans son chapitre « L’art de conférer » (Essais, III, viii, pages 900-907) ; Pascal et La Bruyère ne font qu’effleurer la question. Arthur Schopenhauer a bien fait état du phénomène, mais sans distinguer suffisamment l’un de l’autre les deuxième et troisième types hésiodiens.

1. On sait que l’intelligence a été l’objet de nombreuses tentatives de mesures par Francis Galton (1822/1911), James McKeen Cattell, Alfred Binet, Lewis M. Terman, David Wechsler, Raimond B. Cattell et René Zazzo (entre autres).

2. Pierre Bourdieu, « Le racisme de l’intelligence », Questions de sociologie, Minuit, 1980. Bourdieu parodiait ici Binet qui disait : « l’intelligence, c’est ce que mesure mon test».

3. Nicolò Franco, Dix plaisants dialogues, III, 1579 (Dialoghi piacevolissimo, 1540) : « Il n’y a chose en l’homme plus vitupérable que la fausse persuasion imprimée en l’entendement pour la dernière [la plus sûre] : car de là procèdent deux très grandes haines. La première vient de celui qui écoute, pour ce que l’écoutant, il est contraint de haïr soudainement celui qui a une telle persuasion. L’autre vient de celui qui se persuade telle chose, et est plus grande que la première, en tant qu’il se fait accroire être louable ce qu’il imagine, de manière qu’à l’instant il porte une haine mortelle à celui qui se détracte de telle imagination.» (traduction Gabriel Chappuys)

——————————————————————————————————————————————————

Première réaction à ce texte, de la part d’un anonyme :

Je suis sans aucun doute du type III, avec cependant quelques rares moments de type II et, à titre tout à fait exceptionnel et involontaire, un éclair de type I. Pour ce dernier le responsable est sans aucun doute ma profonde inculture, ainsi que les hasards de l’existence qui m’ont invité à être autodidacte. J’exprime certainement là une sottise… Pour être facteur de progrès ou d’invention l’amateur (au sens de « celui qui aime ») se doit certainement d’être éclairé. Pas facile !
Merci Claude pour ce texte qui, une fois de plus, porte à réfléchir sur ce que nous sommes.
Ma réaction personnelle à la réaction précédente, ainsi qu’à l’article de M. Courouve :

Je déteste les types du type III, et plus encore ceux qui osent s’en vanter – car par un tel aveu désinhibé ne sous-entendent-ils pas qu’il y aurait comme une sorte de vertu cachée sous la disgrâce de leurs front obtus et de leurs têtes mal faites, en os massif ? Cette vertu, eux l’appellent humilité. Or elle leur permet paradoxalement d’inverser l’ordre normal des valeurs humaines qui voudrait que les sages et les philosophes – c’est-à-dire les méritants – qui les ont précédés ici-bas leurs soient ontologiquement supérieurs, et sans discussion possible. Une telle humilité postiche (en vérité rien d’autre que l’arrogance des cancres fustigeant leurs maîtres sous couvert de passion démocratique), je la déteste parce qu’elle est comparable à la soumission aveugle des Pharisiens des Evangiles à la ‘Loi’, qui prétendaient demeurer perpétuellement dans le vrai sans jamais pour autant se donner la peine de réactualiser leur morale, c’est-à-dire sans jamais la ‘réinventer’ à l’aune des évènements extérieurs nouveaux, ni remettre en cause leurs propres modalités d’actions, héritées, traditionnelles.

Je sais aussi qu’il est dangereux de me vanter de ne pas appartenir à ces derniers, car en bons pharisiens ils appelleront cela péché d’orgueil. Or munis de leur belle ‘pseudo-humilité’ grégaire si confortable, si déresponsabilisée, ces gueux-là sont précisément ceux qui font masse pour lapider les supposés orgueilleux quand ils en trouvent. Les ‘orgueilleux’, c’est-à-dire les inquiets, les gens qui doutent et autres amateurs d’effort intellectuel – insupportables dans la mesure où leur promptitude à s’excepter de la règle de bêtise commune, porte en elle-même son jugement sur ceux qui la suivent.

Publicités