Le petit cheval blanc

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La meilleure illustration que je connaisse de l’horreur en puissance contenue dans la façon de penser relativiste que je condamne, est un épisode de la vie de Dostoïevski. Un jour que celui-ci marche dans la campagne, il surprend des hommes en train de battre un cheval. Celui-ci est vieux, mal-nutri, chétif : il ne veut pas (ou plutôt ne peut pas) avancer comme il faudrait. Trop faible, victime de sa douleur, la pauvre bête s’affaisse toujours d’avantage à mesure qu’on la frappe pour la forcer à marcher. Les hommes en viennent, rendus ivres par la colère de n’en pouvoir venir à bout, à l’achever en lui portant des coups fatals… et, comble de la perversité, lui lacèrent les yeux dans le seul but de jouir au maximum de sa souffrance : puisque la souffrance du cheval est tout ce qu’ils tireront jamais plus du cheval à présent, à présent qu’ils en sont arrivés aux extrémités de la violence. Dostoïevski, voyant ça, éprouve une douleur si aigüe que quelque chose comme une barrière dans son cerveau se brise. Il ressent avec une force immense – une intensité trop grande pour lui – combien ce cheval est l’humanité-même, et combien les hommes qui le battent sont l’inhumanité contenue en l’homme… Quelque chose qui ressemble au sens de la vie, au prix de la vie, lui apparait soudain dans toute son atroce splendeur, mais la part humaine en Dostoïevski qui ne veut pas abandonner son empathie pour le cheval, et l’humanité qui est contenue dans la souffrance du cheval, se détourne avec un saint dégoût d’une telle splendeur aussitôt identifiée comme démoniaque, et choisit plutôt de s’abîmer dans la douleur infinie – laissant toute jouissance de ce spectacle aux sadiques. Crise d’épilepsie.

Les questions que j’adresserai à mon lectorat concernant le délicat phénomène relaté ci-dessus sont les suivantes :

– Sous prétexte que l’humanité est comme elle est et qu’on ne la changera pas, doit-on pour autant chercher à soigner le Haut-Mal de Dostoïevski en lui expliquant que lui a un problème, alors que les salopards de merde qu’il a en face de lui sont en pleine possession de leur miteux moyens mentaux donc n’en ont pas ?
– Doit-on chercher des explications sociologiques et familiales au « problème » de Dostoïevski, chercher du côté de son rapport à la mère et à l’autorité patriarcale, le responsabiliser en lui faisant comprendre que lui non plus n’est pas exempt de mauvais côtés et d’égoïsme, comme quand par exemple il laisse trainer ses chaussettes dans le salon et que sa femme doit ramasser ? Doit-on lui faire comprendre que c’est mal de juger les autres, surtout quand soi-même on est un peu quand même un handicapé mental et que pour cause on ferait mieux de prendre des cachets au lieu d’emmerder le monde ?
– Peut-on décemment faire tout cela en bazardant totalement la question morale sans lui provoquer une autre crise d’épilepsie ?
– Peut-on dire que les salopards de merde, les assassins du petit cheval, sont des salopards artistiques, qui se sont rendus très utiles à la société, puisqu’ils ont permis à Dostoïevski de créer une grande œuvre et qu’ainsi tout cela n’a pas été en vain, ce pourquoi tout est bien dans le meilleur des mondes possible ?
– Pourrait-on dire que les moujiks de merde, en torturant le pauvre petit cheval, ont fait de l’art contemporain. Et qu’à côté de la puissance de leur geste, l’œuvre de Dostoïevski, parce qu’elle est trop démonstrative, trop figurative, trop explicative, c’est de la gnognote ?
– Doit-on enfin s’accorder avec les musulmans et les hérétiques gnostiques en tout genre qui pensent, dans la même veine, que les vecteurs du mal sont utiles aux vecteurs du bien, et que ceux qui font le sale boulot en ce monde sont les plus saints des hommes et les vrais serviteurs d’Allah, parce qu’ils se sacrifient pour que les plans du Seigneur s’accomplissent ?
– Faut-il enfin ânonner en boucle, « Le mal c’est le bien, le bien c’est le mal » comme les décérébrés Hare Krishna, sous prétexte que Nietzsche a écrit « Par-delà le bien et le mal » ?

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Toutes des salopes !

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La nation métèque s’emparant d’une petite sauterie dans les beaux quartiers aux cris de : « Toutes des salopes ».

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Une question se pose au sujet des femmes supposées salopes par les hommes : le sont-elles parce qu’il en va de leur plaisir et par extension de leur nature… ou bien sont-elles contraintes à la saloperie par leur désir d’être aimée… d’être aimée par des hommes qui – pensent-elles de leur côté – n’aiment que les salopes ?

En somme, serait-il possible que des femmes se comportent en salopes uniquement afin de plaire et non pas par goût personnel, ou par vice ? Serait-il possible que des saintes – c-à-d des femmes naturellement chastes et pures – en viennent à se contraindre elles-mêmes à adopter le péché à seul fin d’atteindre la perfection – atteindre la perfection étant par excellence le but existentiel ultime des Saintes… – Etant donné que nous vivons dans un monde où la femme parfaite est une femme désirable et désirée, qui sait monnayer ses services ?


Bien des dérèglements des mœurs, bien des dérèglement mentaux, si courants, si généralisés – et dont pourtant tout le monde se plaint… dont on pourrait donc penser que tout le monde souhaite en venir à bout ! – ne serait-ils pas au fond aussi des systèmes d’adaptation sociaux ? Ces dérèglements supposés des moralités et des caractères ne seraient-ils pas développés exprès par les individus pour progresser dans la société, et y faire leur trou ? … En effet, quoi de plus dur, aujourd’hui, pour une femme, que d’évoluer dans la société sans incarner peu ou prou ce qui est vu comme le mal absolu par les conservateurs et les réacs de tout poil ?

De même, comment continuer à évoluer dans un monde de barbares sans se barbariser un tant soit peu soi-même ? Furent des temps plus glorieux pour notre civilisation occidentale, pour notre terreau chrétien, où le monde bourgeois tenait beaucoup à ce que les jeunes filles incarnassent une certaine pureté idéale, où l’Eglise misait beaucoup sur les épouses pour donner l’exemple de la piété, et jouer dans leurs foyers un rôle à la fois de directeur de conscience et de caution morale. C’était de cette façon que la gent féminine trouvait à gagner de l’emprise sur la gent masculine : elle trouvait souvent ici-bas l’exemplarité de sa conduite récompensée par un mariage heureux et une bonne réputation.

La veuve et son curé, de Greuze.

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Qu’en est-il donc de ces bon vieux repères-là aujourd’hui ?… à présent que les femmes modernes des classes moyennes et supérieurs doivent cumuler à la fois les vertus féminines d’antan (être de bonnes mères et de bonnes épouses) et celles qui autrefois étaient réservées aux hommes (esprit d’initiative, combattivité, créativité) ? Et qu’en est-il, également, de la condition féminine dans les classe inférieures, comment survivre quand on est né femme parmi la racaille, les brutaux, les voleurs, les métèques et les gitans ? … Comment, dans un cas comme dans l’autre, la femme pourrait-elle s’adapter à son milieu – un milieu violent, qui ne lui permet pas de conserver son innocence, qui la contraint à fréquenter les choses avilissantes de la vie – sans développer d’une façon ou d’une autre les comportements et la mentalité des gagneuses de jadis  ? – Le mode de vie des femmes moderne, caractérisé par l’indépendance d’esprit et l’indépendance financière, est techniquement beaucoup plus proche de celui des femmes de petites vertu d’autrefois, qu’il ne le sera jamais du mode de vie de toutes les autres catégories socio-professionnelles (si l’on peut dire) des dames du temps jadis.


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La nature trop bonne

J’essayais justement tantôt d’expliquer à une femme arabe (pourtant étudiante en philosophie !) que même si Carla Bruni faisait beaucoup parler d’elle, y compris chez les philosophes, cela n’en faisait pas pour autant une femme philosophique. Elle s’est montrée absolument incapable de le comprendre. Pourtant cela revient exactement au même que de dire que le rat sur lequel a été trouvé la puce qui a permis à Pasteur d’identifier le virus de la rage, était un rat scientifique couvert de puces scientifiques ! Cela équivaut à prêter du talent à un artiste contemporain au seul motif qu’il fait parler de lui dans la capitale… Or, rien de plus facile que de faire crier les gens lorsqu’on insulte ce qui leur est cher, ou qu’on leur fait caca sur les chaussures ! L’insulte et le caca n’ont absolument pas besoin d’être artistiques pour parvenir à ce but ! De même, toutes les bêtes noires contre lesquelles le peuple a envie de dresser des piques, auxquelles le peuple a envie de foutre le feu – même si ces bêtes noires sont des artistes ou des juifs – ne sont pas forcément des bouc-émissaires christique ; il peut arriver que le peuple ait lieu de se venger d’une injustice véritable qu’on lui a faite. Ainsi, un despote déchu n’est pas un despote christique ; un rom expulsé n’est pas un rom christique non plus. Cependant, prétendre à généraliser l’absence de comportement christiques ici-bas conduit également à sombrer dans de grands écueils : ce n’est pas parce que le peuple rejette massivement l’un des siens qui lui semble néfaste à la bonne perpétuation de son vivre-ensemble que le peuple a forcément raison. – Celui qui gène le monde peut très bien être un empêcheur de pécher en rond ! En somme, il faut comprendre que l’antique renommée – qu’on appelle aujourd’hui le buzz – n’est pas un indice fiable qui permette de juger de la valeur des gens. Elle n’est pas fonction non plus du mérite des individus.

Voyez par exemple, le raisonnement de la plupart  des psys… Il se trouve que bien des psys – et elles sont tellement nombreuses, les personnes qui raisonnent comme ces psys ! -, il se trouve que bien des psys continuent de nos jours de décréter certains de leurs patients malades uniquement parce qu’ils ont une vie sociale conflictuelle ou parce qu’ils n’arrivent pas à conserver un emploi. Or, je pose la question, et si certains étaient mal-aimés, mal compris du public, à cause précisément de leurs trop grands mérites ?… Et tristes du fait que personne, – pas même leur psy ! (sans parler de leurs parents, leurs égaux supposés, leurs maîtres) – ne daigne le leur reconnaître ? Ce phénomène humain-là – celui de l’individu victime de ses mérites – est suffisamment fréquemment rapporté dans la Bible, la littérature (d’inspiration chrétienne en particulier) et dans l’Histoire occidentale en général, pour qu’on le puisse supposer possible, non ? Je ne comprends pas en tout cas pourquoi ce cas devrait – au nom du bon-sens, qui plus est ! – être systématiquement écarté par les analystes. Ce n’est pas parce qu’un cas médical est rare qu’il doit devenir un mythe au point d’être rangé parmi les chimères ! De même, qu’en sait-on, s’il est si rare, puisqu’on l’écarte à chaque fois ?

Attention, je ne dis pas que le stéréotype de la « nature trop bonne, victime de sa bonté » est généralisable à tous les fauteurs de troubles et à toutes les mauvaises femmes ! Il existe bien évidemment des gens très immatures, ou bien méchants et pervers, qui sèment sans cesse le vent et méritent de récolter la tempête ! Il existe tant de femmes avec un réel mauvais fond qui méritent, à cause de leur cupidité et de leur talents de manipulatrices, d’être qualifiées de putes !… Rien à voir, certes, avec l’Agneau de Dieu qui plongea le monde dans la zizanie autour de lui malgré lui, par un effet rebond de Son innocence.
Tous les incompris ne sont pas des incompris géniaux. Toutes les femmes battues ne sont pas des saintes. Mais tous les gens qui s’estiment incompris ou victimes d’injustice ne méritent pas non plus qu’on leur latte la gueule à coup de Rangers ! Sinon, à raisonner d’une telle manière, on finira par enfermer tous les être « différents » sur le plan mental, légitimer la lapidation des femmes suspectées d’adultère, ostraciser les originaux, remplacer toute procédure juridique équitable par la loi de la rumeur… Et c’est là tout le fond de mon propos.

Salomé

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Le sujet est un grand classique des collections de « favorite pics » féminines…  Autrefois je me suis moi-même beaucoup identifiée à Salomé. C’est bien tout ce qu’il nous reste, à nous autres les femmes, quand nous avons fait du mal à des hommes de valeur : prétendre qu’il s’agissait d’une vengeance métaphysique ; que nous avons réduit à néant un ennemi héréditaire, comme le loup se doit d’attaquer le chien, et le chien le loup, quand ils se rencontrent, ou quelque chose comme ça…

Dans mon cas c’était pire encore : je n’avais pas réellement « fait du mal » à un saint homme. En tout cas ce n’avait jamais – Grands Dieux, jamais ! – été mon intention à l’origine… Je lui avais juste tendu la main et il me l’avait mordue. Dans son esprit, j’avais grandement péché en prétendant vouloir l’aider : car je n’étais selon lui pas digne de cela. Car dans son esprit j’étais La Pécheresse, et ma main était moralement sale. Je l’ai pris au mot, car mon amour pour lui m’obligeait à le croire sur parole : j’ai admis que de l’avoir forcé à accepter ma main tendue alors que je le voyais tomber, était en soi un grand péché : que c’était-là mon grand péché… Et, effectivement, il est écrit dans la Bible qu’on ne doit pas donner la nourriture des Enfants du Seigneur aux chiens. Certes, pour moi il n’était pas un chien ; en me mordant il a cependant prouvé que si. L’erreur de jugement était donc, effectivement, mienne… Plus encore, avez-vous jamais vu Jésus prendre en otage des éclopés et leur dire : « le christianisme ou la vie », comme un brigand de grand chemin ?

Le vrai problème moral qui s’est posé à moi à cette époque était en réalité le suivant :

On ne doit jamais coincer autrui dans la situation tragique de choisir entre saisir la voie unique de Salut qu’on lui tend et courir à sa perte certaine, quand bien même on serait une belle femme, – promettant tous les plus grands bonheurs, toutes les richesses possibles de la terre -, et que cet autrui passerait son temps à répéter à tue-tête, et à prouver, qu’il n’a aucun avenir, et à expliquer qu’il est perdu.

Car, en premier lieu, du point de vue simplement terrestre, ne sommes-nous pas tous également promis à une mort certaine ?
En second lieu, croyez-vous que les individus qui ont d’eux-mêmes renoncé au monde – ceux que j’appelle aujourd’hui, avec l’expérience, les « Suicidés » – se trouvent par là-même dépossédés de tout droit à la dignité ? Croyez-vous que sous prétexte que quelqu’un a renoncé à s’occuper correctement de lui, les autres peuvent lui imposer de le faire à sa place, et par-là même marcher sur son libre-arbitre, sa liberté de conscience, ses capacités de jugement et tout le reste de ses droits inaliénables ? La vie terrestre est-elle un bien si précieux que si l’on sauve une personne, même contre son gré, on puisse dès lors considérer qu’elle nous appartienne – ainsi qu’un esclave ?

Ces questions-là se posaient à moi à l’époque, et je ne les voyais pas, aveuglée que j’étais par mes « bonnes intentions ».

C’est ainsi que l’enfer est pavé des bonnes intentions.

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Ce mythe du « condamné » que l’on peut acheter comme mercenaire, à qui on peut implanter une puce dans le cerveau, est un grand classique des scénarios de Science Fiction. Personne n’y voit jamais un problème moral, parce que c’est de la S.F, n’est-ce-pas, et que tout le monde aimerait être suicidaire un jour et se réveiller le lendemain en super-héros (parce qu’un organisme international, ou un service d’espionnage, s’est approprié notre véhicule terrestres, par exemple). Hélas, ce n’est pas si simple que cela : respecter la dignité humaine, ce n’est pas acheter l’âme d’une personne afin que celle-ci, dans « le meilleur des mondes possibles » (qui n’est pas le nôtre) se voie accordé la force d’en sauver des centaines… Respecter la dignité humaine, c’est respecter la dignité de chaque personne, prise individuellement. Raisonner en terme de quantité quand on parle de vie, c’est faire comme les sociologues : écarter l’exception et conserver l’ordinaire. Or ce fut toujours l’Exception, de toute éternité, qui changea la face du monde. Et la moutonnade ordinaire, de tous temps, a suivi l’Exception.