Salomé

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Le sujet est un grand classique des collections de « favorite pics » féminines…  Autrefois je me suis moi-même beaucoup identifiée à Salomé. C’est bien tout ce qu’il nous reste, à nous autres les femmes, quand nous avons fait du mal à des hommes de valeur : prétendre qu’il s’agissait d’une vengeance métaphysique ; que nous avons réduit à néant un ennemi héréditaire, comme le loup se doit d’attaquer le chien, et le chien le loup, quand ils se rencontrent, ou quelque chose comme ça…

Dans mon cas c’était pire encore : je n’avais pas réellement « fait du mal » à un saint homme. En tout cas ce n’avait jamais – Grands Dieux, jamais ! – été mon intention à l’origine… Je lui avais juste tendu la main et il me l’avait mordue. Dans son esprit, j’avais grandement péché en prétendant vouloir l’aider : car je n’étais selon lui pas digne de cela. Car dans son esprit j’étais La Pécheresse, et ma main était moralement sale. Je l’ai pris au mot, car mon amour pour lui m’obligeait à le croire sur parole : j’ai admis que de l’avoir forcé à accepter ma main tendue alors que je le voyais tomber, était en soi un grand péché : que c’était-là mon grand péché… Et, effectivement, il est écrit dans la Bible qu’on ne doit pas donner la nourriture des Enfants du Seigneur aux chiens. Certes, pour moi il n’était pas un chien ; en me mordant il a cependant prouvé que si. L’erreur de jugement était donc, effectivement, mienne… Plus encore, avez-vous jamais vu Jésus prendre en otage des éclopés et leur dire : « le christianisme ou la vie », comme un brigand de grand chemin ?

Le vrai problème moral qui s’est posé à moi à cette époque était en réalité le suivant :

On ne doit jamais coincer autrui dans la situation tragique de choisir entre saisir la voie unique de Salut qu’on lui tend et courir à sa perte certaine, quand bien même on serait une belle femme, – promettant tous les plus grands bonheurs, toutes les richesses possibles de la terre -, et que cet autrui passerait son temps à répéter à tue-tête, et à prouver, qu’il n’a aucun avenir, et à expliquer qu’il est perdu.

Car, en premier lieu, du point de vue simplement terrestre, ne sommes-nous pas tous également promis à une mort certaine ?
En second lieu, croyez-vous que les individus qui ont d’eux-mêmes renoncé au monde – ceux que j’appelle aujourd’hui, avec l’expérience, les « Suicidés » – se trouvent par là-même dépossédés de tout droit à la dignité ? Croyez-vous que sous prétexte que quelqu’un a renoncé à s’occuper correctement de lui, les autres peuvent lui imposer de le faire à sa place, et par-là même marcher sur son libre-arbitre, sa liberté de conscience, ses capacités de jugement et tout le reste de ses droits inaliénables ? La vie terrestre est-elle un bien si précieux que si l’on sauve une personne, même contre son gré, on puisse dès lors considérer qu’elle nous appartienne – ainsi qu’un esclave ?

Ces questions-là se posaient à moi à l’époque, et je ne les voyais pas, aveuglée que j’étais par mes « bonnes intentions ».

C’est ainsi que l’enfer est pavé des bonnes intentions.

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Ce mythe du « condamné » que l’on peut acheter comme mercenaire, à qui on peut implanter une puce dans le cerveau, est un grand classique des scénarios de Science Fiction. Personne n’y voit jamais un problème moral, parce que c’est de la S.F, n’est-ce-pas, et que tout le monde aimerait être suicidaire un jour et se réveiller le lendemain en super-héros (parce qu’un organisme international, ou un service d’espionnage, s’est approprié notre véhicule terrestres, par exemple). Hélas, ce n’est pas si simple que cela : respecter la dignité humaine, ce n’est pas acheter l’âme d’une personne afin que celle-ci, dans « le meilleur des mondes possibles » (qui n’est pas le nôtre) se voie accordé la force d’en sauver des centaines… Respecter la dignité humaine, c’est respecter la dignité de chaque personne, prise individuellement. Raisonner en terme de quantité quand on parle de vie, c’est faire comme les sociologues : écarter l’exception et conserver l’ordinaire. Or ce fut toujours l’Exception, de toute éternité, qui changea la face du monde. Et la moutonnade ordinaire, de tous temps, a suivi l’Exception.

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4 réflexions sur “Salomé

  1. Euh, Sébastien, si vous voulez connaître le fin mot de cette histoire, il vous suffit de lire les deux passages du NT où il en est question. Comme justement ces deux passages sont extrêmement courts, ils laissent possibles toutes les suppositions (toutes les imaginations) du monde… Moi, le « document » que je préfère à ce sujet (en l’occurrence non pas un document scientifique, mais strictement romanesque), est la nouvelle de Flaubert intitulée : « Hérodiade » (in – « Trois contes »). C’est lui qui m’a donné la vision que j’en ai. :)

    L’historicité du personnage de Jésus lui-même est absolument impossible à prouver, sachez-le. Alors, pensez celle de l’histoire de Salomé causant la décapitation de St Jean-Baptiste ! Lol ! – Son prénom à elle n’est même pas écrit une seule fois dans la Bible ; on ne le connait que par Flavius Josèphe (historien romain).

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Salom%C3%A9_%28fille_d%27H%C3%A9rodiade%29

  2. La seule lecture des évangiles est un peu frustrante parce que Salomé n’est jamais nommée, elle est désignée en tant que fille d’Hérodiade. Ce qui donne envie d’en savoir plus sur elle. Mais vous avez raison, cette rareté des sources a permis à l’imagination des écrivains de se déployer en toute liberté, jusqu’à fabriquer un personnage de légende. Dans le genre, Flaubert c’est très bien.

    Autrement, l’historicité de Jésus est parfaitement prouvée, il y a les évangiles, quelques passages de Flavius Josèphe où il est qualifié d’homme exceptionnel, des allusions dans des auteurs latins (Suétone, Tacite) et des sources religieuses juives (la Mishna). Et ces textes sont proches de l’événement qu’ils racontent. Aucun personnage de l’antiquité ne bénéficie d’une telle variété de sources. Pourquoi douter de son existence ? Personne ne doute de l’existence de César ou d’Alexandre.

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