« Oui maîtres ! » (01)

.

.

Mais nous avons à confesser nos fautes. Les meilleurs d’entre nous ont péché par dilettantisme. J’ai été, nous avons été des intellectuels fins connaisseurs en politique, comme nous le sommes en peinture, en poésie, en cinéma. La politique, apprise par trop d’entre nous à l’école maurrassienne, a été le déversoir de nos dons littéraires, philosophiques, qui eussent trouvé ailleurs un plus durable emploi. Il est très beau de fignoler la société future. Mais lorsqu’on en voit si bien le plan, pourquoi tant tarder à en dresser les murs ? La spéculation politique est superflue, dans des années où le monde se reconstruit à toute vitesse. On a tout annoncé, tout dessiné, mais pendant ce temps, ce sont d’autres hommes que nous qui refont l’histoire, ils la feront moins bien peut-être parce qu’ils ne nous valent pas, mais elle est, et c’est cela qui compte. La politique n’est pas un idéal de la pensée. C’est avant tout la nécessité de nettoyer et de remettre de l’ordre chez soi. Cet art est assez sommaire. Celui qui cherche la perfection n’a qu’à lui tourner le dos, à s’enfermer dans sa chambre et à écrire des poèmes.

Lucien Rebatet, Les Décombres.
.

.


.
.

« (…) Or, celui qui, véritablement, ne veut rien d’autre que sa destinée, n’a plus de semblables ; il reste seul, comme Jésus à Gethsémani, entouré seulement des espaces glacés de l’univers. Il y a eu des martyrs qui se sont fait crucifier volontiers, mais ils n’étaient pas des héros. Ils n’étaient pas délivrés. Ils voulaient quelque chose de cher et d’intime. Ils avaient un modèle ; ils avaient un idéal. Mais celui qui ne veut que sa destinée n’a plus ni modèle, ni idéal, ni rien de cher et de consolant autour de lui. Et ce serait ce chemin-là qu’il faudrait prendre. Des hommes comme vous et moi sont bien solitaires, mais ils possèdent le compensation secrète d’être autres, de se rebeller, de vouloir l’impossible. A cela aussi il faut renoncer quand on veut parcourir son chemin jusqu’au bout. Il faut arriver à ne vouloir être ni un révolutionnaire, ni un exemple, ni un martyr. C’est inconcevable.
Oui, c’était inconcevable, mais on pouvait en rêver, on pouvait le pressentir. Parfois, dans mes heures de solitude, j’en avais l’avant-goût. Alors je regardais en moi et je voyais l’image de ma destinée. Je contemplais ses yeux fixes. Qu’ils fussent pleins de sagesse ou de folie, qu’ils exprimassent l’amour ou la perversité la plus profonde, peu importait. Il ne fallait rien choisir, rien vouloir. Il ne fallait vouloir que soi, que sa propre destinée. C’est en cela que Pistorius m’avait servi de guide sur une partie de mon chemin.
Ces jours-là, j’errais comme un aveugle. La tempête grondait en moi. Chacun de mes pas était danger. Devant moi, je ne voyais que l’obscurité de l’abîme où se perdaient tous les chemins. Et, en moi, je voyais l’image du guide qui ressemblait à Demian et dans les yeux duquel était inscrite ma destinée.
J’écrivis sur un morceau de papier : « Un guide vient de m’abandonner. Je suis dans les ténèbres complètes. Seul, je ne puis faire un pas. Viens à mon secours ! »
j’avais l’intention d’envoyer ces lignes à Demian, mais j’y renonçai. Chaque fois que je voulais le faire, cela m’apparaissait puéril et dénué de sens. Mais je savais la petite prière par coeur et souvent, je la prononçait mentalement. Elle m’accompagnait constamment. Je commençai à pressentir ce qu’est la prière.(…) »

Hermann Hesse, Demian.

.

.

« L’homme que vous voudriez tuer n’est pas monsieur Untel ; il n’est qu’un déguisement. Quant nous haïssons un homme, nous haïssons dans son image quelque chose qui réside en nous. Ce que nous ne portons pas en nous, ne peut nous toucher. » [Demian.]

« Debout à un coin de rue, près de deux cabarets, j’écoutais s’épancher dans la nuit la gaieté mécanique des jeunes gens. Partout, l’on se réunissait, l’on se groupait, l’on fuyait sa destinée, l’on se réfugiait dans la chaude atmosphère du troupeau. » [Demian.]

« Les hommes se réfugient les uns auprès des autres parce qu’ils ont peur les uns des autres. » [Demian.]

.

.

.

« Même le suicide, pauvre Loup des steppes, ne te
servirait à rien; tu devras malgré tout suivre le chemin
le plus long, plus pénible et plus difficile du devenir humain;
tu devras souvent encore multiplier ta dualité, compliquer
ta complexité. Au lieu de réduire ton espace, de simplifier
ton âme, tu deviendras de plus en plus le monde, tu devras
finalement faire entrer l’univers entier dans ta poitrine
douloureusement élargie, pour parvenir peut-être un jour
au repos, à la fin. »

[…]

« C’est parmi les hommes de
cette espèce qu’est née l’idée horrible et dangereuse
que la vie humaine tout entière n’est peut-être qu’une
méchante erreur, qu’une fausse-couche violente et
malheureuse de la Mère des générations, qu’une
tentative sauvage et lugubrement avortée de la Nature.
Mais c’est aussi parmi eux qu’est née cette autre idée,
que l’homme n’est peut-être pas uniquement une bête
à moitié raisonnable, mais un enfant des dieux destiné
à l’immortalité. »

[Hermann Hesse, Le Loup des steppes, 1927]

.

.

«Vous devez apprendre à vivre, voilà ce qu’on veut. Vous devez concevoir l’humour de la vie.» [Le Loup des steppes.]

«Tout humour un peu élevé commence par cesser de prendre au sérieux sa propre personne.» [Le Loup des steppes.]

«Obéir, c’est comme boire et manger : rien ne vaut ça quand on en manque depuis longtemps.» [Le Loup des steppes.]

.
.
.

« La sagesse qu’un sage cherche à communiquer a toujours un air de folie. »

« Il est bon d’avoir appris à ses dépens ce qu’on a besoin de savoir. »

« Le travail le plus dur, ce n’est encore rien auprès de la mort. »

« Chacun de nous n’est rien de plus qu’un humain, rien de plus qu’un essai, une étape. »

« Sur les chemins sans risques, on n’envoie que les faibles. »

« Non, être aimé ne donne pas le bonheur ! Mais aimer, ça c’est le bonheur ! »

« Il n’y a pas d’autre dieu que celui qui est en vous. »

[Lectures – Recueil de citations choisies de Hermann Hesse, éditions Corti.]

..

.
.

Un pays tout entier qui ne croit plus à rien, quel spectacle exaltant et dégradant ! Les entendre, du dernier des citoyens au plus lucide, dire avec le détachement de l’évidence : « La France n’existe plus », « Nous sommes finis », « Nous n’avons plus d’avenir », « Nous sommes un pays en décadence », quelle leçon revigorante, quand vous n’êtes plus amateur de leurres ! Je me suis souvent vautré avec volupté dans l’essence d’amertume de la France, je me suis délecté de son manque d’espoir, j’ai laissé rouler mes frissons désabusés sur ses versants. Si elle a été, des siècles durant, le coeur spirituel de l’Europe, l’acceptation naturelle du renvoi à la périphérie l’enjolive maintenant d’une vague séduction négative. Pour qui recherche les déclivités, elle est l’espace consolateur, la source trouble où s’abreuve la fièvre inextinguible. Avec quelle impatience ai-je attendu ce dénouement, si fécond pour l’inspiration mélancolique ! L’alexandrinisme est la débauche érudite comme système, la respiration théorique au crépuscule, un gémissement de concepts -et le moment unique où l’âme peut accorder ses ombres au déroulement objectif de la culture.

Cioran
.

.

.

« Au lecteur »

.

La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
Et nous alimentons nos aimables remords,
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.

Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.

Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
Et le riche métal de notre volonté
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.

C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.

Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange
Le sein martyrisé d’une antique catin,
Nous volons au passage un plaisir clandestin
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.

Serré, fourmillant, comme un million d’helminthes,
Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.

Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,
N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
Le canevas banal de nos piteux destins,
C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.

Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
Dans la ménagerie infâme de nos vices,

Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;

C’est l’Ennui ! — l’œil chargé d’un pleur involontaire,
Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
— Hypocrite lecteur, — mon semblable, — mon frère !

.

Charles Baudelaire

.

.

.

.

…Et vivre en compagnie de ce vice ironique et joyeux, la courtoisie. Et rester maître de ses quatre vertus, le courage, la lucidité, l’intuition, la solitude. Car chez nous la solitude est une vertu ; c’est un penchant sublime à la propreté, tant nous pressentons que le commerce des hommes, – la « société » – est inévitablement malpropre. Où que ce soit, un jour ou l’autre, d’une manière ou d’une autre, toute communauté rend « commun ».

F. Nietzsche

Publicités

2 réflexions sur “« Oui maîtres ! » (01)

  1. ______________________La Beauté______________________

    À Armance.

    Eh quoi ! vous vous plaignez, vous aussi, de la vie !
    Vous avez des douleurs, des ennuis, des dégoûts !
    Un dard sans force aux yeux, sur la lèvre une lie,
    Et du mépris au cœur ! ― Hélas ! c’est comme nous !
    Lie aux lèvres ? ― poison, reste brûlant du verre ;
    Dard aux yeux ? ― rapporté mi-brisé des combats ;
    Et dans le cœur mépris ? ― Éternel Sagittaire
    Dont le carquois ne tarit pas !

    Vous avez tout cela, ― comme nous, ô Madame !
    En vain Dieu répandit ses sourires sur vous !
    La Beauté n’est donc pas tout non plus pour la femme
    Comme en la maudissant nous disions à genoux,

    Et comme tant de fois, dans vos soirs de conquête,
    Vous l’ont dit vos amants, en des transports perdus,
    Et que, pâle d’ennui, vous détourniez la tête,
    Ô Dieu ! n’y pensant déjà plus…

    Ah ! non, tu n’es pas tout, Beauté, ― même pour celle
    Qui se mirait avec le plus d’orgueil en toi,
    Et qui, ne cachant pas sa fierté d’être belle,
    Plongeait les plus grands cœurs dans l’amour et l’effroi !
    Ah ! non, tu n’es pas tout… C’est affreux ; mais pardonne !
    Si l’homme eût pu choisir, il n’eût rien pris après ;
    Car il a cru longtemps, au bonheur que tu donne,
    Beauté ! que tu lui suffirais !

    Mais l’homme s’est trompé, je t’en atteste, Armance !
    Qui t’enivrais de toi comme eût fait un amant,
    Puisant à pleines mains dans ta propre existence,
    Comme un homme qui boit l’eau d’un fleuve en plongeant.
    Pour me convaincre, hélas ! montre-toi tout entière ;
    Dis-moi ce que tu sais… l’amère vérité.
    Ce n’est pas un manteau qui cache ta misère,
    C’est la splendeur de la Beauté !

    Dis-moi ce que tu sais… De ta pâleur livide,
    Que des tempes jamais tes mains n’arracheront
    Et qui semble couler d’une coupe homicide
    Que le Destin railleur renversa sur ton front ;
    De ton sourcil froncé, de l’effort de ton rire,
    De ta voix qui nous ment, de ton œil qui se tait,
    De tout ce qui nous trompe, hélas ! et qu’on admire,
    Ah ! fais-moi jaillir ton secret.

    Dis tout ce que tu sais… Rêves, douleur et honte,
    Désirs inassouvis par des baisers cuisants,
    Nuits, combats, voluptés, souillures qu’on affronte
    Dans l’infâme fureur des échevèlements !
    Couche qui n’est pas vide et qu’on fuit, ― fatale heure
    De la coupable nuit dont même on ne veut plus,
    Et qu’on s’en va finir au balcon, où l’on pleure,
    Et qui transit les coudes nus !

    Ah ! plutôt, ne dis rien ! car je sais tout, Madame !
    Je sais que le Bonheur habite de beaux bras ;
    Mais il ne passe pas toujours des bras dans l’âme…
    On donne le bonheur, on ne le reçoit pas !

    La coupe où nous buvons n’éprouve pas l’ivresse
    Qu’elle verse à nos cœurs, brûlante volupté !
    Vous avez la Beauté, ― mais un peu de tendresse,
    Mais le bonheur senti de la moindre caresse,
    Vaut encor mieux que la Beauté.

    Jules Barbey d’Aurevilly

Les commentaires sont fermés.