De l’imbécilité d’espérer… – avec : Octave Mirbeau.

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A l’approche des élections, je me vois forcée que constater que nombre de nos amis littéreux de drouâte, et parmi ceux-là même les plus toqués, ordinairement, de politique, appellent dédaigneusement à l’abstention. – Un peu comme si la politique ne les intéressait rien tant que lorsqu’elle n’a plus aucun lien tangible avec les affaires de la cité ! – un peu comme s’ils avaient besoin de se retrancher dans des métaphores littéraires ou médiévale pour éprouver un semblant d’amour pour l’humanité et la Création…

Comment doit-on appeler cette perversion-là ?

Ils me font penser à ces chanteuses de cour d’antan, qui se produisaient sous les ors, déguisées en bergères, prétendaient danser la danse de la folie, et hurler sans pudeur la douleur de l’amour, mais qui le temps venu de connaître l’humilité d’amour pour de vrai, d’embrasser l’imperfection irréductible de l’Etre avec une passion parfaite… ou simplement de tendre une main secourable à quelque bergère véritable… se détournaient du sens réel des choses comme d’une piètre copie de l’art, avec dégoût.

A ce titre, j’ai envie de vous faire partager un morceau de texte de Mirbeau, qui a pour particularité de circuler en ce moment sur de nombreux sites, en particulier royalistes. C’est un texte qui – pour faire court – incite les gens à lire Schopenhauer plutôt que d’aller voter. Sur Facebook, on accompagne volontiers sa publication d’un « Vive Jacques Cheminade » rigolard.

« Comment peut-il arriver qu’il se rencontre quelque part, même dans le fond des landes perdues de la Bretagne, même dans les inaccessibles cavernes des Cévennes et des Pyrénées, un bonhomme assez stupide, assez déraisonnable, assez aveugle à ce qui se voit, assez sourd à ce qui se dit, pour voter bleu, blanc ou rouge, sans que rien l’y oblige, sans qu’on le paye ou sans qu’on le soûle ? »

– Demande, incrédule, Octave Mirbeau. Et il surenchérit :

« À quel sentiment baroque, à quelle mystérieuse suggestion peut bien obéir ce bipède pensant, doué d’une volonté, à ce qu’on prétend, et qui s’en va, fier de son droit, assuré qu’il accomplit un devoir, déposer dans une boîte électorale quelconque un quelconque bulletin, peu importe le nom qu’il ait écrit dessus ?… Qu’est-ce qu’il doit bien se dire, en dedans de soi, qui justifie ou seulement qui explique cet acte extravagant ? Qu’est-ce qu’il espère ? »

En tant que le monde est rempli de gens très intelligents comme Mirbeau, qui considèrent les amateurs de politique (dont je fais partie) comme des imbéciles. J’ai une réponse à lui fournir qui est justement une réponse d’imbécile :

Le sentiment /baroque/ qu’éprouve l’homme de devoir qui accomplit son devoir ? – le sentiment du devoir accompli. Ce qui justifie à ses yeux son acte /extravagant/ ? – des préoccupations morales. Ce qu’il espère ? – La possibilité d’un mieux : le beau, le bon, le bien.

Le devoir, la morale, le beau, le bon, le bien… ce sont des pulsions qui existent en l’homme droit. Au même titre que les pulsions sexuelles. En l’homme deux pôles se combattent. L’homme n’est certainement pas que bonté, mais il n’est pas que vice non plus.

« Ô bon électeur, inexprimable imbécile, pauvre hère, si, au lieu de te laisser prendre aux rengaines absurdes que te débitent chaque matin, pour un sou, les journaux grands ou petits, bleus ou noirs, blancs ou rouges, et qui sont payés pour avoir ta peau ; si, au lieu de croire aux chimériques flatteries dont on caresse ta vanité, dont on entoure ta lamentable souveraineté en guenilles, si, au lieu de t’arrêter, éternel badaud, devant les lourdes duperies des programmes ; si tu lisais parfois, au coin du feu, Schopenhauer et Max Nordau, deux philosophes qui en savent long sur tes maîtres et sur toi, peut-être apprendrais-tu des choses étonnantes et utiles. »

Il faut bien que la pulsion de « bien faire » trouve un moyen de se /réaliser/ en ce monde. Certaines personnes ne peuvent se contenter d’être des lecteurs – et reléguer tout idéalisme, toute sublime quête, dans ces cimetières de papier que sont les bibliothèques. Non pas parce qu’ils sont trop bêtes pour cela, mais parce ce que leur besoin d’action concrète est trop puissant pour que la position passive du lettré les contente. Il n’est pas bon de prêter toutes les vertus du monde à la connaissance livresque, tout simplement car celui qui sait le plus est trop souvent celui qui agit le moins. Celui qui en « sait long » est un vieillard métaphysique : il vole au-dessus des préoccupations ordinaires et des besoins physiques des simples hommes comme les âmes des morts végètent dans les nuées. La cité ? Le vieillard métaphysique s’en fout ! Les cités terrestres ne sont pas assez belles pour lui… Elles peuvent bien s’écrouler devant ses yeux ! Mais quid des humbles, jetés dans le mouvement du monde, qui sont contraints d’y survivre, d’y croitre et d’y multiplier ? Quid de ceux qui ont des enfants, une femme, qui aiment certains de leurs prochains… et se soucient de leur bien-être présent et futur, parce que ceux-ci ne sont pas assurés ? Quid de ceux qui, pour assurer la pérennité de la société imparfaite dans laquelle ils vivent, parce qu’ils croient en elle, par fidélité, par patriotisme, bien qu’ils n’y gagnent en retour que des clopinettes, travaillent comme des bœuf au point de n’avoir même plus assez de temps à eux pour penser ? Pour eux le temps existe : chaque fin du mois le leur rappelle… Ne les méprisez pas : ce sont eux les bâtisseurs de toute civilisation. Or, sans civilisation, pas de bibliothèques… pas d’écoles, pas d’enseignants, pas de Clercs… pas de lettrés.

Je pense qu’il y a deux sortes d’hommes : ceux qui espèrent encore agir ici-bas, et ceux qui (supposément) « savent » l’immuabilité du monde. Je pense aussi qu’il y a entre eux la même différence cruciale de valeur qu’il y a entre Jésus et ses prêtres. Car là où les uns recherchent et trouvent la paix de l’âme dans la mémoire des écrits saints de leurs Pères spirituels (ce sont les hommes de lettres – ou les hommes de la Lettre), les autres ne peuvent tout simplement pas connaître la paix de l’âme, et plus encore, ils ne la désirent pas.

Ces « autres » préfèrent à la paix des idées pures, la souffrance de la compassion pour les simples hommes – ils préfèrent au souvenir des textes de loi, le souvenir de ceux qui sont obligés de combattre pour leur survie ou la protection de ceux qu’ils aiment, et qui /à cause/ d’un tel sens du devoir, subissent chaque jour que Dieu fait, par nécessité, de plein fouet, en leur chair, le caractère ontologiquement tragique de la vie humaine… Ces « autres » préfèrent être confrontés encore et encore au fossé tragique qui sépare toujours « ce qui devrait être » de « ce qui est », plutôt que de tenter maladroitement, égoïstement, à leur propre échelle, de le résoudre.

Car l’homme de (la) Lettre qui lit les tragédies antiques, les lit paradoxalement pour en conjurer le sens ! De même que c’est en croyant « posséder » les écrits saints/les écrits de ses Pères spirituels, que l’Esprit de ceux-ci lui échappe : car ce faisant il les virtualise, il les dépouille de toute efficacité sur le monde, donc de tout caractère vivant. En revanche l’homme qui embrasse de bon cœur la misère de la Condition humaine – que ce soit par nécessité ou simplement pour la comprendre – par-là même – qu’il le veuille ou non – il réifie l’Esprit des textes saints (l’esprit des tragédies primordiales), et restitue in vivo leur légitimité aux lois morales qui en sont issues. Car c’est pour lui – pour le protéger des mille et un écueils dans lesquels vont le jeter sa faim de pain et de sens – que de telles lois ont été écrites.

Le premier devoir de l’homme de (la) Lettre est de reconnaître l’homme de l’Esprit, pour le protéger de lui-même et du caractère explosif de sa découverte, lorsque celui-ci vient à lui. Or le plus souvent, parce que le lettré est trop attaché à sa misérable paix des hautes-sphère, parce qu’il a peur d’entendre son cœur battre, il y faillit lamentablement.

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5 réflexions sur “De l’imbécilité d’espérer… – avec : Octave Mirbeau.

  1. Philippe, j’ai rarement vu une candidate qui tordait sa bouche avec autant de haine, un effet glaçant comme on dit, la tête de gorgone du stalinisme

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