Le chauvinisme et la piété.

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Je viens de me faire une remarque amusante : curieusement, ce qui sépare le plus souvent mes opinions de celles de mes petits camarades de jeu « réacs », c’est mon chauvinisme. J’aime ma patrie et mon pays natal. Je défends la France, même sous les traits de Marianne. Je ne renie rien en elle, ni son passé lointain, ni son passé proche. J’aime aussi son peuple, je crois qu’il a une âme – une âme que cependant je n’apprécie guère qu’on s’amuse à vouloir cerner en quelques bons-mots cuisants. Quasiment aucun d’eux ne peut en dire autant !

Il y a pourtant une logique imparable derrière cet étrange phénomène : si vous êtes à l’intérieur du mouvement nationaliste, cela vous rend, à force de temps, immanquablement critique à l’égard du nationalisme. Malgré les apparences, moi qui reste légèrement un pas de côté, c’est par-là même que je conserve mon enthousiasme.

J’ai remarqué le même genre de phénomène à l’œuvre en matière de piété et de religion… Comme si une pratique de la religion trop /religieuse/, – trop près des textes, des rites, des autres fidèles, des questionnements théologiques – éloignait peu ou prou le chrétien natif de toute piété passionnelle, spontanée. Julien Gracq, dans son /Château d’Argol/, a écrit un passage très éclairant – et qui me parle beaucoup – à ce sujet :

Albert portait une riche curiosité aux mythes qui ont bercé l’humanité dans sa longue histoire, il en recherchait avec passion la signification intime ; aussi un matin fut-il surpris de voir que Hegel, malgré son aversion déclarée pour les /exemples/, s’était attaché à donner une explication du mythe de la Chute de l’homme : « Si nous examinons de plus près l’histoire de la Chute, disait-il, nous trouvons, comme je l’ai dit déjà, qu’elle met en lumière le retentissement universel de la connaissance sur la vie spirituelle. Dans sa forme naturelle et instinctive, la vie spirituelle porte la robe de l’innocence et de la confiante simplicité, mais l’essence même de l’esprit implique l’absorption de cette condition immédiate en quelque chose de plus élevé. Le spirituel est distingué du naturel, et plus spécialement de la vie animale, en ce qu’il s’élève à la connaissance de lui-même et d’un être à lui propre. Cette division doit à son tour s’évanouir et être absorbée, et l’esprit peut s’ouvrir à nouveau une route victorieuse vers la paix. La concorde alors est spirituelle, c’est-à-dire que le principe du rétablissement est trouvé dans la pensée et dans la pensée seule. /La mains qui inflige la blessure est aussi cette qui guérit./ »
Une joyeuse certitude semblait s’envoler de ces pages. Certes, la seule connaissance, et non un amour humiliant et naturel qu’Albert avait toujours su tuer par le défi, pouvait à jamais le mettre en repos avec lui-même : il en doit être ainsi, s’il ne se trompe lui-même : « Vous serez comme des Dieux, connaissant le bien et le mal », c’était là la cause de la chute, mais c’en était aussi la seule possible rédemption. Et il lisait encore : « L’esprit n’est pas pur instinct, au contraire il implique essentiellement la tendance au raisonnement et à la méditation. L’innocence enfantine sans doute a beaucoup de douceur et de charme, mais seulement parce qu’elle nous rappelle ce que l’esprit doit arriver à conquérir pour lui-même. » Cette magnifique dialectique paraissait une réponse d’en haut aux inquiétudes d’Albert. Ainsi la connaissance seule délivrait ; l’essentielle, la vivante connaissance : Albert jeta par la pensée un regard sur sa vie recluse et studieuse et s’en justifia avec orgueil. Mais ces lieux nouveaux et sauvages où il a transporté sa vie ont-ils déjà attaqué les fibres /romantiques/ de son cœur avec tant de force qu’il ait déjà besoin de s’en justifier ?

[Le lecteur se doute qu’en réalité Albert et sa soif de connaissances ne sont pas prêts de trouver la paix. En réalité ce roman, qui possède une certaine dimension initiatique, est en certain points métaphoriquement comparable au drame de Faust et Méphistophélès : il s’agit d’une plongée aux enfers. Deux amis (peut-être trois) sont à la recherche d’une sorte de Graal existentiel… du réel merveilleux… ils se penchent dangereusement par-dessus la face abyssale du Sublime, et y tombent.]
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Aussi longtemps que j’ai cru en Dieu dans la solitude et le secret, envers et contre tous, au nez et à la barbe des athées de mon entourage et des rustres que je rencontrais, aussi longtemps que mon Dieu est resté mon inexprimable secret, ma source de paix magique dans un monde qui ne pouvait pas me comprendre, alors la foi que j’avais – une foi douce et naïve – ne m’a jamais abandonnée… Je ne la discutais pas, mais au contraire je m’appuyais sur elle pour penser… Elle était l’a-priori cartésien nécessaire sur lequel je pouvais potentiellement tout bâtir… Ma vie était triste, alors, mais elle était aussi baignée d’une merveilleuse lumière, qui était la lumière de l’espoir.

Un jour cependant, lassée de ma solitude – cette solitude en l’unique compagnie divine -, j’ai résolu de tourner le dos à ceux qui jusque là n’avaient pas voulu admettre ma façon d’être au monde, et de rechercher ceux qui parmi mes contemporains se réclamaient supposément de la même piété que moi… Contre toute attente, alors que je m’étais crue si longtemps esseulée, j’ai fini par trouver mon bonheur. Les vrais chrétiens, en mon pays, étaient encore assez nombreux et groupés pour qu’on puisse intégrer leurs rangs.

Oui, un jour j’ai fini par connaître la joie de partager avec autrui la grande passion ingénue que j’avais nourrie si longtemps à titre de goût personnel – et que j’avais pratiquée dans l’enfance de mon art, avant tout parce qu’elle m’apportait du réconfort : la passion de la théologie chrétienne, de la /disputatio/. Jusqu’alors, assez curieusement, je m’étais plu à chercher ma liberté à l’intérieur du dogme, et non en-dehors. Comme si tenter de connaître les lois anciennes, de les suivre au présent, et d’en réifier le sens perdu, avait constitué pour moi une démarche expérimentale amusante… Je suivais, figurez-vous, dans cette méthode d’accession au savoir, l’esprit le plus révolutionnaire possible – et à mes yeux sa corrosivité potentielle explosait en puissante tous les vains déconstructivismes pessimistes à la mode… Les réactions violentes que suscita à répétition chez mes contemporains occidentaux, ma volonté d’apprendre à servir les lois – morales ou esthétiques, en tout cas d’origine chrétienne – que ceux-ci prétendait encore reconnaître – dans les cas choisis où j’en trouvais qui admettaient encore reconnaître quelque loi esthétique ou morale que ce soit -, dans un premiers temps, m’avaient confortées dans mon sentiment de conquête. L’individu qui ici-bas prenait le parti de vivre conformément à une certaine grille d’explication du monde génératrice de sens et de valeurs, plutôt que de changer opportunément le sens de sa vie en fonction des circonstances, gagnait en enthousiasme existentiel ce qu’il perdait en viabilité… Je participai alors, dans ma chair offerte en exemple de ma théorie, l’espace de quelques instants bénis, aux saintes retrouvailles /symboliques/ de la morale et de la beauté ! Il me paraissait avoir fait en la matière une découverte majeure… pour ainsi dire j’avais satisfait mon ambition de réenchanter le monde, puisque j’avais trouvé-là le moyen de dépasser le terne esprit moderne – et de le dépasser en modernité.

Mais un jour, disais-je, cependant, lassée de ma solitude, j’ai fini par rencontrer les miens. Ils étaient finalement nombreux ceux qui acceptaient – comme moi – de fonder toutes leurs certitudes – confortablement assis – sur un simple parti-pris religieux aux contours poétiques. – A défaut d’espérer encore découvrir l’impossible (à savoir la vérité absolue sur l’origine du monde et le sens de la vie), ils s’en satisfaisaient. Ils appelaient ainsi avec satisfaction, comme je l’avais fait auparavant, du nom de « Vérité » et de « Révélation » ce qui n’était qu’une hypothèse… Or leur fréquentation, à son tour, me lassa. Et, plus encore, ils me lassèrent de leur philosophie simplette. Ce fut leur dogmatisme non plus vraiment combattant, non plus vraiment joueur, ni porteur d’un défi à la face de la Création entière – comme ç’avait été le cas originellement en ce qui me concerne – mais désormais sûr de lui-même, dénué d’auto-dérision et auto-alimenté, qui me fit sentir à nouveau, férocement, la nécessité ontologique du retour au pesant questionnement des profondeurs : « Qu’est-ce qui /est/ vrai, vraiment ? Qu’est-ce qui ne l’est pas ? » – Devant ces interrogations suprêmes, le curé se débine et le moine se tait. Ils n’ont rien à répondre /pour de vrai/ ; seule leur foi bavarde encore, mais celle-ci ne convainc personne, elle persuade seulement les déjà-convaincus… et l’homme qui demande des preuves peut aller se faire voir, et celui qui doute reste sur sa faim. Confrontés à celui qui pose des questions dont il ne connaît pas la réponse, ceux qui ont réponse-à-tout ne peuvent qu’appeler à leur secours ces brigands sans foi ni loi que sont le Sophisme et la pirouette. Et c’est ainsi qu’à leur tour ils perdent la face, en faillissant à un devoir sacré.

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3 réflexions sur “Le chauvinisme et la piété.

  1. Souvent je me suis posée là, mais aussi souvent je me suis imaginé des conversation sans fin que tu appelles disputatio; celles où avant de relayer ce qui pourrais être, l’existence de matière , en discutions on reprend finalement ce qui fut figé comme une référence dans le temps un jalon dans lequel par hérédité on a posé là sa conscience.

    Alors oui la création le darwinisme pourtant j’ai besoin que soit respecté la création pourtant je crois dans le darwinisme pourtant croitre et se multiplier ne me semble pas être à jour quand à une recommandation d’un avis extérieur non identifiable raisonné et dont le génie la durée de vie/présence nous amènerais à considérer son existence comme irrationnelle et pourtant rassurante ce qui devrais donc justifier de son bon usage dans des termes suscrit de discutions possibles permanentes.

    Car dans un groupe de croyant par la discussion seraient établies des convention qui permettent de s’assoir avec un bon dossier.

    Rassurante existence que celle d’un guide de survie après la mort non franchement si la religion doit apporter à l’homme quelque chose ce ne devrais par ailleurs ne pas être une bonne raison de mourir , mais plutôt une bonne raison de murir.

    S’affranchir de la relative et confortable idée d’une vie après la mort, pour occuper son temps à créer ce qui vivra de nous.

  2. Il y a du chaos dans votre tête, Lucie… ne pourriez-vous pas commencer par essayer d’apprendre à vous exprimer clairement et simplement ?

    Je ne comprends rien à votre gloubiboulga.

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