Songerie aphoristique (avec Cioran)

Deux voies s’ouvrent à l’homme et à la femme : la férocité ou l’indifférence. Tout nous indique qu’ils prendront la seconde voie, qu’il n’y aura entre eux ni explication ni rupture, mais qu’ils continueront à s’éloigner l’un de l’autre, que la pédérastie et l’onanisme, proposés par les écoles et les temples, gagneront les foules, qu’un tas de vices abolis seront remis en vigueur, et que des procédés scientifiques suppléeront au rendement du spasme et à la malédiction du couple.

Qu’il y ait ou non une solution aux problèmes, cela ne trouble qu’une minorité; que les sentiments n’aient point d’issue, ne débouchent sur rien, se perdent en eux-mêmes, voilà le drame inconscient !

L’art d’aimer ? C’est savoir joindre à un tempérament de vampire la discrétion d’une anémone [:] l’instant où nous croyons avoir tout compris nous prête l’apparence d’un assassin.

Si le sang n’avait pas ce goût fade, l’ascète se définirait par son refus d’être vampire…

Supporterais-je une seule journée, sans cette charité de ma folie qui me promet le Jugement dernier pour le lendemain?

Si je puis lutter contre un accès de dépression; au nom de quelle vitalité m’acharner contre une obsession qui m’appartient, qui me précède? Que je me porte bien, j’emprunte le chemin qui me plaît; « atteint » ce n’est plus moi qui décide : c’est mon mal. Pour les obsédés point d’option : leur obsession a déjà opté pour eux, avant eux. On se choisit quand on dispose de virtualités indifférentes; mais la netteté d’un mal devance la diversité des routes ouvertes au choix.

Se demander si on est libre ou non, — vétille aux yeux d’un esprit qu’entraînent les calories de ses délires. Pour lui, prôner la liberté, c’est faire montre d’une santé déshonorante.

La liberté? Sophisme des bien portants…

[Làs,] nous sommes tous des farceurs : nous survivons à nos problèmes.

En nous obligeant à sourire tour à tour aux idées de ceux que nous sollicitons, la Misère dégrade notre scepticisme en gagne-pain.

Qui n’a connu l’humiliation ignore ce que c’est qu’arriver au dernier stade de soi-même…

Atténuer nos affres, les convertir en doutes, — stratagème que nous inspire la lâcheté, ce scepticisme à l’usage de tous.

Mes doutes ? Je les ai acquis péniblement [lorsque, liquidés les sujets de révolte, on ne sait plus contre quoi s’insurger, on est pris d’un tel vertige qu’on donnerait sa vie en échange d’un préjugé] ; mes déceptions [en revanche], comme si elles m’attendaient depuis toujours, sont venues d’elles-mêmes, — illuminations primordiales.

[Car voilà,] plus nous fréquentons les hommes, plus nos pensées noircissent. [Chose étrange,] lorsque, pour les éclaircir, nous retournons à notre solitude, nous y trouvons l’ombre qu’elles y ont répandu…


NB : A l’exception des mots de liaison entre crochets, l’intégralité du texte qui précède est issu d‘Emile Cioran
, Syllogismes de l’amertume.


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