Raisonances solitaires, avec Cioran

Une seule chose importe : apprendre à être perdant. *

Même dans le monde dé-spiritualisé, matérialiste, dans lequel nous vivons, il faut savoir parfois renoncer à jouir, il faut savoir accepter une certaine dose de frustration. Car la frustration est consubstantielle du jouir. L’absence du manque, c’est l’absence du désir. Même la société de consommation fonctionne mieux jalonnée de tabous, car les tabous ont cette propriété perverse d’être excitants. J’ai choisi la voie de la difficulté, c’est vrai. J’ai choisi de vivre de peu, tant que ce peu serait tout ce que je pourrais m’offrir par le seul travail de ma dignité. Mais c’est déjà beaucoup, quand on pense à tous ceux à qui il n’est même pas permis de rêver de rester en vie à ce prix-là.

Je ne suis heureux que lorsque j’envisage le renoncement et m’y prépare. Le reste est aigreur et agitation. Renoncer n’est pas facile. Cependant rien que d’y tendre apporte un apaisement. Y tendre ? Y songer seulement suffit à vous donner l’illusion d’être un autre, et cette illusion est une victoire, la plus flatteuse, la plus fallacieuse aussi. *

Il y a des individus plus ou moins attachés à leurs illusions. Sans doute une certaine habitude acquise dès l’enfance de beaucoup de frustration, et plus encore de frustration volontaire, aide-t-elle par la suite, dans l’âge adulte, à parvenir, lorsque nécessaire, à accepter de laisser de côté ce à quoi on tient le plus. Il est évident qu’étant donné que ce sont nos illusions, nos obsessions, qui nous tiennent le corps aliéné à l’âme dans la glu de ce que les psy appellent notre personnalité, il est évident que celui qui parviendrait coup sur coup et sur commande à se débarrasser de toutes ses propres illusions, aliénations, et autres singularités définissantes, – colères, jalousies, ressentiments, désirs, faims et fins diverses – toutes ayant en commun d’être entachées par ce que les théologiens appellent le péché originel –  il est évident que celui qui parviendrait par un surcroit de maîtrise de lui-même, à renoncer à tout cela à volonté, se retrouverait aux yeux du commun comme étant un individu dépourvu de personnalité fixe – pour ne pas dire qu’il serait atteint de ce que les psy considèrent comme une maladie, et appellent épisode de dépersonnalisation. Descartes, ses biographes le relatent, a vécu une expérience de ce type. Et plus encore il a pensé cette expérience – après coup. Mais quoi de plus logique, quand on y songe, de la part d’un philosophe parfaitement consciencieux et d’un esprit parfaitement rationnel ? Comment ne se fût-il pas, en tant qu’il était Descartes, retrouvé désireux de rendre paroxistiquement cohérents le plan de son être-au-monde et celui de ses idées, et de surmonter par la volonté ses passions diverses ? – Je ne vois pas comment, d’ailleurs, un philosophe pourrait parvenir à devenir lui-même la marionnette de sa propre volonté, comme l’a préconisé Nietzsche, ou faire de lui-même son premier objet d’expérimentation, de recherche, de connaissance et d’analyse, comme l’a prôné Socrate, c’est-à-dire mener à terme l’entreprise philosophique par excellence qu’on pourrait résumer à un désir de cohérence intellectuelle interne absolue, sans remettre en cause ce tabou de l’inconscient freudien – ce domaine du pulsionnel et langage secret de l’esprit qu’on suppose irrémédiablement inaccessible à l’intellect… Car celui qui prétend s’être purgé de toutes ses pulsions irrationnelles, en tout état de cause, ne devrait plus dès lors être un secret pour lui-même ; il devrait notamment être exactement la même personne à l’état conscient, par exemple assis devant sa table de travail, et au plus profond du sommeil… et de même, s’il rêvait encore, ses rêves devraient normalement être la continuité logique de ses réflexions éveillées.

« Nous voulons devenir des rêveurs éveillés et conscients », est l’exergue que Strauss a choisi pour illustrer son poème symphonique intitulé Ainsi Parlait Zarathoustra (bien sûr inspiré de l’œuvre de Nietzsche).

Je suis d’ors et déjà intimement persuadée, car je suis restée idéaliste, donc je crois encore en la volonté humaine et en l’esprit philosophique, que cet état limite-là, que les psy ne considèrent rien moins que comme une incursion périlleuse dans l’abominable univers de la psychose, je suis persuadée que Descartes, Pascal et Socrate ne peuvent pas ne pas l’avoir désiré, expérimenté, et compris.

« Pas un instant où je ne sois extérieur à l’univers ! »

…A peine m’étais apitoyé sur moi-même, sur ma condition de pauvre type, que je m’aperçus que les termes par lesquels je qualifiais mon malheur étaient ceux-là mêmes qui définissent la première particularité de l’ « être suprême ».*

C’est par cette voie-là, celle de la logique dialectique, que je suis personnellement – un peu, toute proportion gardée, à la façon de Descartes – que je suis venue à l’amour et à la pratique assidue des grandes questions théologiques… Je fus une adolescente en quête de sens, prête à tout sacrifier pour croquer un morceau d’absolu. J’ai d’abord été athée, par éducation mais aussi par défi : l’on est tellement plus brave de se conduire bien quand on n’a que son cœur et sa conscience pour nous indiquer de le faire, et non pas derrière la tête, comme un coup de burin, je ne sais quelle promesse de réprimande, quel sermon inintelligible venu du fond vaseux des âges, par la voix acide et chevrotante d’une chaisière ou d’un curé… J’ai d’abord été athée par principe, c’est-à-dire que je m’affirmais, enfant, comme telle, par un effet supplémentaire de ma pudeur, et de mon sens du devoir – en réalité je respectais-là la plus élémentaire des piété filiale envers mes gauchistes de parents… alors qu’en fait je n’ai sans doute jamais cru en Dieu d’avantage qu’à cette époque, où j’étais forcée de prétendre le contraire !

Aussi, quand j’en vois aujourd’hui – des bigots, évidemment – qui s’étonnent de la nature mon rapport intime avec ces questions, et même qui le condamnent, je me sens obligée de leur expliquer mes origines intellectuelles et politiques. Mais peuvent-ils les comprendre, eux qui leur sont si parfaitement étrangers ?
« Quoi ? – disent-ils – Comment peut-elle à la fois croire en Dieu, et se prendre pour Dieu ? » – Il faut choisir entre les deux positions, pensent-ils… – à moins d’être convaincu d’une forme d’übris la plus monstrueuse qui soit, de se prendre pour Dieu-le-père, de désirer s’engendrer soi-même – comble de l’inceste –  ou bien à moins d’être double, c’est-à-dire schizophrène !
– Car voilà en quels termes, au final, les gens qui condamnent mon désir de me rendre semblable-à-Dieu, condamnent en l’espèce ce qui n’est rien d’autre à l’origine qu’un désir très-innocent de bien-faire : « Tu ne peux à la fois avoir pour ambition d’être à la hauteur de tes propre idéaux et être une bonne chrétienne, car le bon chrétien est celui qui, admettant toujours son infériorité par-rapport au Christ, n’agit jamais comme lui ! »
… Paradoxe amusant, ou du moins qui pourrait l’être, s’il n’apparaissait pas indécent, par ailleurs, de le détacher de ses conséquences évidemment déplorables sur le plan moral.

Les Freudiens tournent la phrase autrement mais ne disent pas autre chose que les bigots précédemment cités : « Tu ne peux à la fois désirer et être l’objet de ton propre désir, cela serait narcissique, et même tuerait ton désir dans l’œuf, ou bien cela ferait de toi un pervers – ce pourquoi nous ne te permettrons jamais pas de continuer de t’enferrer dans une pareille prétention et de prétendre malgré tout réfuter notre accusation de perversion et de narcissisme ! »

Quoi ? Comment peut-elle à la fois croire en Dieu, et se prendre pour Dieu ?


Mais, leur répondrai-je, je me prends pour Dieu ni plus ni moins que tous les humanistes, et par extension que tous les modernes ! Parce que Dieu, pour une mentalité moderne – c’est-à-dire pour l’intelligence occidentale parvenue à son paroxysme civilisationnel de désinhibition – pour celui qui, ayant renoncé à colporter servilement un fond-commun cosmologique diffus, s’attache penser en conscience – et s’il désire encore avoir des préjugés, se mêle de les connaître –, pour cet homme-là dont la lourde intelligence héritière supporte bon-pied-bon-œil le poids surhumain de 4000 ans d’Occident pleins, XXe siècle compris… – pour cet homme-là – homme millésimé – Dieu c’est l’Homme ! …  – du moins c’est l’idée que l’Homme se fait de lui-même, ou a minima celle qu’il devrait s’en faire… Dieu c’est – dit le moderne – ce que l’Homme devrait être si l’Homme existait… et la vertu d’humanité est la vertu qu’il faudrait qu’un homme possède pour que ses plus hautes aspirations aient un sens, et que son désespoir de lui-même ne soit pas une fatalité !

De même, leur répondrai-je encore, je crois en le Dieu des Evangiles parce qu’à force de chercher à devenir cet « Homme » digne de son nom, cet honnête-homme auxquels aspirent, comme un réceptacle idéal, toutes les philosophies, j’en suis venue, par voie de conséquence à faire l’expérience dans ma chair de la véracité des Evangiles ! … à force de vouloir que ma capacité de com-préhension du monde – le monde, cette altérité absolue – me rende totale, je suis devenue à la fois forte et faible… d’autant plus forte en amour du vivant (de cette Création que j’embrassais d’un regard extérieur englobant), qu’en parallèle je suis devenue faible en viabilité… – Mon idéalisme m’ayant fait découvrir des monstres en moi, puis amenée à les combattre, les mêmes monstres qui s’épanouissaient jusque-là en paix en autrui se sont instinctivement retournés contre ma personne… La part en mes contemporains qui était la plus bestiale, donc la plus diabolique, s’est prise à m’identifier – puisque j’étais devenue sur le plan existentiel la résultante achevée d’un précoce travail de domestication culturelle – comme une erreur vivante, un être-au-monde ennemi, la manifestation incarnée d’une accusation divine à leur endroit…  – Comment dès lors, ployant sous beaucoup d’infortune, ne serais-je pas parfois tombée à genoux ? Comment, lorsque j’étais forcée de vérifier chaque jour, non sans émerveillement, que mon infortune procédait quasi toujours de l’exercice de ma vertu (de ma bonne-volonté), comment ne me serais-je pas réfugiée dans les églises pour prendre à témoin le Christ de cette étrange découverte ? N’était-il pas Celui dont seul, en toute circonstance, je pus croire, s’il existait, qu’il fut en mesure de me comprendre ?

Les Evangiles ne racontent rien d’autre que la mise au monde du premier homme qui fut capable d’accomplir la parole des prophètes au lieu de se contenter de parler leur langage… Le Dieu des chrétiens, venu incarner la Parole, c’est-à-dire incarner sa propre parole, est venu également expliquer au monde qu’en-dehors dudit exercice d’incarnation il n’y avait point de Salut.
Si le récit biographique de celui qui fut à la hauteur de ce que les juifs attendaient d’un homme, fut par-là même en mesure de leur montrer qu’eux ne l’étaient pas, et que son principal protagoniste se retrouva pour cette raison considéré par eux comme un ennemi public,
Si ce récit est aujourd’hui devenu le texte fondateur de notre civilisation occidentale chrétienne,
Alors dans quelle mesure ceux qui se disent chrétiens et occidentaux mais me condamnent pour vouloir imiter le christ, ne se conduisent-ils pas plutôt comme des juifs, ne se méprennent-ils pas sur le véritable sens de leur religion et ne renient-ils pas ce qui fait la prééminence particulière de leur civilisation sur les autres ?

* Toutes les citations (en gras) suivies d’un astérisque sont de Cioran, et issues de L’inconvénient d’être né.

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Une réflexion sur “Raisonances solitaires, avec Cioran

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