Raiponce @ Baudrillard

Friedrich Nietzsche :

Voici, je vais vous montrer le Dernier Homme : « Qu’est-ce qu’aimer ? Qu’est-ce que créer ? Qu’est-ce que désirer ? Qu’est-ce qu’une étoile ? » Ainsi parlera le dernier Homme, en clignant de l’œil. La terre alors sera devenue exiguë, on y verra sautiller le Dernier Homme qui rapetisse toute chose. Son engeance est aussi indestructible que celle du puceron : le Dernier Homme est celui qui vivra le plus longtemps. « Nous avons inventé le bonheur », diront les Derniers Hommes, en clignant de l’oeil. […] La maladie, la méfiance leur paraîtront autant de péchés ; on n’a qu’à prendre garde où l’on marche ! Insensé qui trébuche encore sur les pierres ou sur les hommes ! […] On ne deviendra plus ni riche ni pauvre ; c’est trop pénible. Qui donc voudra encore gouverner ? Qui donc voudra obéir ? L’un et l’autre seront trop pénibles. Pas de berger et un seul troupeau ! Tous voudront la même chose, tous seront égaux : quiconque sera d’un sentiment différent entrera volontairement à l’asile des fous.

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J. Baudrillard :

 » […] L’extrême de la simulation, le stade ultime de la simulation, ce serait cette intégralité du réel, qui n’est plus du tout le réel traditionnel – celui qu’on connait – avec un principe de réalité, un principe de rationalité qui permet à une histoire de se développer, à des conflits, à des contradictions de se faire jour. La réalité intégrale serait ce stade où l’on assiste à une espèce de collusion des extrêmes qui expurge toute négativité, tout travail du négatif, et qui donnerait lieu à une entreprise vertigineuse consistant à faire passer le monde du côté de l’opérationnel total. Lui donner définitivement non plus une forme, mais une formule. La réalité intégrale est celle du numérique, des réseaux, mais surtout d’un achèvement. Un monde qui irait techniquement au bout de ses possibilités. Le réel trouverait ici son aboutissement. Ce qui est le destin le plus funeste qu’on puisse concevoir. La question est de savoir – non pas quand est-ce qu’on passe dans la réalité intégrale – mais l’idée qu’il y a un moment donné une rupture, une fracture, qu’on passe d’une ère relativement classique de la réalité objective à quelque chose d’autre. Il n’y a plus de transcendance, on ne peut plus rêver de transcender cette réalité, de la dépasser ou de l’idéaliser. Elle est là, immédiatement réalisée, définitivement réalisée. Il n’y a plus à se poser de question. Cela passe par une réalisation de tous les désirs, ce qui est une forme réalisation des rêves de 68 assez catastrophique.

Il n’y a plus de limite à ce qui était le principe de réalité. C’est le principe qui a disparu. La réalité est orpheline de son principe, elle est libre de proliférer indéfiniment sans plus jamais se donner raison d’être. Il n’y a plus de finalité, elle est là, elle est immanente. Qu’est-ce qui fait courir l’espèce humaine dans ce sens là ? Peut-être un désir de disparaitre ; cette réalisation absolue, illimitée, est une fin immanente des choses. Pas la sanction d’une finalité, une fin. Ce n’est même pas une apocalypse, l’apocalypse est encore une espèce de désir romantique. Là non, il y aurait un accomplissement, « an achievement » : on est passé à l’acte. C’est une espèce de gigantesque passage à l’acte d’où viendraient les désirs de substituer une espèce, une histoire, à une espèce de modèle à l’identique expurgé de toute négativité, de tout conflit.

Mais cela ne relève plus de la volonté de personne. On ne peut plus identifier cet espèce de processus comme relevant de la volonté de puissance d’une puissance mondiale, avec un maitre, un despote, une classe : non, il ne s’agit plus d’une domination au sens propre. C’est une hégémonie totale, pas totale au sens d’un état totalitaire, mais au sens d’une intégralité qui ne connait plus de pôle adverse, qui ne connait plus d’adversité. Ici, toutes les volontés s’abolissent. L’individu est alors un sous-produit de cette extension illimitée. Il n’est plus cet individu classique façonné par l’histoire, qui était en contradiction avec la société : il est suscité comme produit fini, secrétant autour de lui une niche, une alvéole, une bulle comme dirait Sloterdjik, pouvant se multiplier à l’infini.

[…] Comment se fait-il qu’on ait dans cette opération là mis fin à toute relation duelle ? Y compris la relation duelle au sein même de l’individu dans l’aliénation, ou dans ce qui faisait partie de la réalité traditionnelle, contradictoire ? Dans la réalité intégrale, l’homme n’est même plus aliéné, il n’est même plus dans une sorte de clivage avec lui-même. Ce n’est plus un sujet. C’est un individu, un électron libre complètement atomisé. L’addition de tout ça ne peut plus donner une volonté collective.

[…] Un syndrome de confusionnel où les pôles se confondent, où les différences s’abolissent, à cette grande confusion, à ce grand mixage, à cette grande multiculturalité, qui est en réalité une promiscuité. Si les valeurs ont été sacrifiées, si elles ont été dissoutes dans cette réalité intégrale ou l’on considère qu’elles s’équivalent toutes, et donc qu’elles s’annulent, où et comment va-t-on ressusciter un système de valeur qui était celui de la réalité, d’un principe de réalité et de représentation ? Je crois qu’il faut aller au terme de ce mouvement, il faut le pousser, ce serait nietzschéen, ce qui va s’effondrer il faut le pousser ; aller voir au-delà de la fin, au-delà de la valeur, puisque le système nous y a mis.

[…] Nous rêvons d’une immortalité technologique ; or, ce que les terroristes islamistes mettent en cause, c’est leur propre mort. Eux ont encore la possibilité de la mettre en jeu alors que nous, nous ne le pouvons plus. […] Parce que nous sommes déjà au-delà de notre propre fin. Nous sommes dans une culture qui a mis fin à ses propres valeurs, qui s’est dépouillé de ses propres valeurs, y compris de très bonnes valeurs traditionnelles d’honneur, de fierté, de pudeur, de défi, de tout ce qu’on voudra. Le voile, il y a longtemps que nous ne nous le sommes arraché nous-mêmes. Nous nous sommes dépouillés, nous sommes à l’état obscène de prostitution totale d’une culture qui se prostitue, qui a détruit ses propres valeurs. Et c’est ici le véritable défi : au nom même de cette disqualification des valeurs, de ce degré zéro de la culture et des valeurs, l’occident défie le reste du monde de devenir comme lui. De perdre lui aussi – de se dévoiler au sens le plus large du terme – de perdre toutes les singularités, tous les espaces symboliques qui sont les siens. Et de rentrer dans ce jeu d’une réalité intégrale. « 

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Voilà qui est exprimé d’une façon particulièrement virtuose ! Je suis estomaquée.

Mais il y a encore des possibilités de lutte… Et elles se trouvent dans le fait que l’homme, même occidental, possède des limites intérieures. Même si la société qu’il sécrète – ce cancrelat, comme un mucus – donne l’impression qu’il n’en a pas, eh bien ce n’est qu’une illusion. Parce que l’homme occidental est vaniteux, il veut faire croire parfaits et totalisants les systèmes qu’il fabrique, et il veut se croire lui-même à la hauteur de la perfection totalisante de ses propres systèmes. Mais l’homme (surtout occidental) n’est jamais à la hauteur de ses propres idéaux ! Car ses tares trouvent toujours des brèches où se nicher. Et ses imperfections, plus il les nie, plus elles le rattrapent.

Dans un monde où dominent intellectuellement le New-Age et l’übris hippie en tant que doxa, ce New-Age et cet übris hippie cessent d’être développés volontairement, c’est-à-dire de manière intelligente, par les individus intégrés dans le système en place. Vu que cette idéologie, qui est paradoxalement une idéologie de la liberté, demande à être strictement suivie (et non plus contestée), elle se retrouve ironiquement suivie par les seuls suiveurs – c’est-à-dire les mentalités serviles… tout le contraire du surhomme nietzchéen ! Ces derniers, par définition, ne se mêlent pas de s’approprier, de vivre activement, de participer en tant qu’ hommes nouveaux, au mode de pensée en vogue qui prône l’avènement d’un homme nouveau, parce que pour cela il leur faudrait un minimum d’esprit critique – chose qui leur reste à jamais inaccessible s’ils acceptent que des vérités leur soient imposées d’en haut. Pour faire son trou dans cette utopie libertaire mécanisée(la contradiction interne saute aux yeux), c’est-à-dire privée de son sens originel, auquel on veut que l’homme participe, mais où en réalité l’humain n’a pas sa place, l’individu social est obligé de se comporter, de plus en plus, de manière typiquement bourgeoise (autrement dit : pharisaïque, hypocrite). Paradoxalement, encore une fois. Et cela il le fait instinctivement, pour sa survie.

L’homme accompli, celui qui serait à même de composer avec ses semblables une armée de clones à l’intelligence artificielle, formant ce système total que nous décrit si brillamment Baudrillard, il n’existe donc pas. Ou alors très-exceptionnellement – lorsqu’il est véritablement devenu le surhomme Nietzchéen, a.k.a celui qui dit « oui » au système en toute connaissance de cause et en conscience. Cependant il est à jamais impossible – pour des raisons pourtant évidentes, mais qui échappent bêtement à tous les esprits totalitaires – de faire de l’exception (de celle-ci comme des autres) une règle ! … même si faire de l’exception une règle est ce à quoi aspire le plus profondément l’homme occidental de culture chrétienne, lui qui voudrait idéalement que tout-un-chacun se comporte comme Jésus.

C’est sur ce point précisément que Nietzsche se trompait lorsqu’il prophétisait la venue de l’ « Ère de l’homme nouveau ». L’homme qu’il appelait nouveau, en réalité, a toujours existé, mais comme une minorité pensante, celle qui pense contre la masse bêlante des suiveurs. L’intelligence ne s’est jamais développée, de toute éternité, que par réaction. Ce qui à jamais empêche de penser que les hommes nouveaux puissent un jour faire masse à leur tour, et imposer un consensus, et ne plus rencontrer de troupeau bêlant auquel s’opposer.

L’homme est un mouton, de toute éternité, car il a besoin de l’être pour survivre. Et c’est pour cela que le Christ est éternellement seul face à l’adversité.

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Merci à Prolo de la Lite qui a joué le rôle de sourcier dans cette affaire…

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4 réflexions sur “Raiponce @ Baudrillard

  1. Il est fascinant de constater à quel point les médias sont le bras armé du système total que vous évoquez. Tous les jours, nos médias pratiquent le meurtre doux. L’église est contre la mariage homosexuel? Il suffit d’en parler 2 minutes « sans polémique », en interrogeant 2 ou 3 personnes dans la rue, qui trouveront ce débat dépassé, et conclure que même au sein de l’église catholique, tous ne sont pas d’accord. Il y a une insurrection à Amiens? Il suffit de nier les évidences et de tout ramener à un problème de communication entre policiers et jeunes. Pas en en débattant, non. Simplement en interrogeant les jeunes eux-mêmes, qui savent si bien expliquer leurs aigreurs.

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