La sonate de Belzébuth

Il y a quelques temps, un jeune auteur français qui avait eu des démêlés avec son mécène, et qui était sur le point de s’expatrier aux Etats Unis pour y chercher fortune, était venu à moi pour me proposer de renoncer à tout ce qui faisait alors le sel – âpre sel, il est vrai – de ma vie, et partir avec lui loin des tracas de notre consanguin, parisien, petit monde… Je faillis un instant me laisser tenter, mais au cours de l’une de nos conversations il échappa un jour un propos oiseux… – propos qui tout d’abord me stupéfia comme une vérité brûlante déjà bien-connue, auquel je ne pus trouver à brûle-pourpoint de réponse convenable, mais contre l’apparente évidence duquel mon âme entière, dans le silence des choses définitives, se raidit… comme irrémédiablement frappée de dégoût et d’effroi.

«  Vous ne pratiquez quasiment que la forme pamphlétaire, car vous aimez par dessus-tout tout contrôler… mais la particularité de la vraie création, de la création romanesque s’entend, de la création artistique… la particularité de l’œuvre d’art vraie, c’est d’échapper à son auteur… de dépasser ce que l’auteur était venu dire en cette œuvre, de lui et du monde, au moment de la créer. La particularité du roman de génie est – comme l’enfant à naître – de vivre d’une vie propre, en-dehors de celui qui l’a façonnée, et bien sûr de ses basses, humaines, trop humaines, préoccupations politiques… »

Ainsi, c’était-là tout ce pourquoi, en définitive, nous avions choisi la carrière de l’écriture ? Non pour signer de notre nom, dans la pierre des temps, le récit unique de notre combat humain contre les forces dissolvantes… non pour laisser une cicatrice sur la face du temporel honni… rendre témoignage sur le visage du mal, des griffes animales que ses assauts répétés nous forcent, chaque jour que Dieu fait, à laisser croître sur nos blanches mains… Non. Selon les meilleurs auteurs – auxquels mon interlocuteur se contentait en l’occurrence de servir d’interprète – semblait-t-il, étions-nous simplement venus à la plume comme nous étions venus au monde : afin que nous dévorent nos propre œuvres aussi sûrement sinon plus, que ne l’eussent fait des œuvres produites par nos ennemis. Il apparaissait d’un coup, clairement, que celui qui voulait laisser une trace de son génie, devait disparaître en tant que volonté de puissance et esprit critique, c’est-à-dire corps et âme, pour son érection intemporelle à elle…

Ici quelques citations en vrac, recueillies dans l’air du temps :

« Par l’art seulement nous pouvons sortir de nous-mêmes. »
_Marcel Proust

« En art, toute valeur qui se prouve est vulgaire. »
_Jean Cocteau (Le rappel à l’ordre)

« La critique, art aisé, se doit d’être constructive. »
_Boris Vian (Chroniques du menteur)

« L’art véritable est sans intention. »
_Paul Ohl

« Le génie en art consiste à se laisser aller… »
_Jean-Marie Poupart

« Une oeuvre d’art n’est jamais immorale. L’obscénité commence où l’art fini.»
_Raymond Poincaré

« Si l’on considère l’art comme une concurrence, on en vient à l’usure des idées, au triomphe des bonimenteurs. Ici, il n’y a que des espèces, non de la rivalité. Plus nous concédons à autrui une avance temporelle, et plus nous serons assurés de le rattraper. »
_ Ernst Jünger, La cabane dans la vigne, (Journal IV, années d’occupation), Kirchhorst, 23 mai 1945.

Pour accéder à la gloire, au succès, nous étions apparemment forcés – paradoxe étrange – d’apprendre à nous élever au-dessus de toutes les causes –  ces vanités ! – qui nous avaient, de notre vivant, fait pleurer de rage, de peur, de joie ou de désir… Il semblait que c’était-là, en quelque sorte, le seul moyen d’insuffler la vie à une vision-nôtre jusque-là demeurée dans les limbes, immatérielle : la rendre englobante, totale, prédatrice – inhumaine en un mot ! Il fallait – et c’était là, figurez-vous, du point de vue de nombre de nos maîtres, le fardeau inhérent à notre métier d’auteurs ! – nous faire pousser les ailes d’un mépris si grand, qu’il puisse nous permettre de nous survoler nous-mêmes.

Ah ! Quelle ironie, n’est-ce pas ? Ainsi, la seule littérature qui vaille, le critique moderne accompli la distinguait désormais à ce que son existence-même invalidait les pulsions qui l’avaient motivée ! – et plus moyen désormais de contester la chose, – plus moyen en fait, lorsqu’il s’agissait d’Art, de contester quoi que ce soit –  à moins bien entendu de passer pour un apologue de la rature, c’est-à-dire un raté auto satisfait.

Hélas, qu’une telle recette-de-cuisine binaire, bassement manichéenne, soit la seule qui vaille pour supposément accéder au génie, si cela en réjouit encore certains sur le plan intellectuel, cela ne saurait me réjouir moi : je trouve cette option juste calibrée pour plaire aux cyniques – et crucifier les idéaliste. Car, qui sont ceux qui peuvent le plus aisément renoncer aux raisons qui les ont conduits à prendre la parole, sinon ceux qui n’ont jamais rien eu de particulier à dire ? – sinon ceux qui n’ont jamais rien eu de beau à transmettre aux générations futures en leur nom propre, ou eu le sentiment d’avoir quelque information précieuse à léguer… sinon ceux qui n’ont jamais reçu du Ciel le sentiment d’une tâche à accomplir par le biais des écritures, dont personne d’autre qu’eux n’eût pu se charger ?

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Le ministre de l’Educ’ Nat’ a dit…

 »La Franc-maçonnerie, religion de la République » (V. Peillon)

Mais la République, sa vocation, en tant qu’elle est fondée sur le vote du peuple, (et le recours éventuel au référendum, et la liberté d’expression), n’est-elle pas d’être à tout le monde, justement ? La France historique a déjà une religion, ou plutôt une culture religieuse, dirons-nous, et il s’agit bien-évidemment de la religion chrétienne… Car la laïcité n’est nullement une négation de la religion, elle ne doit pas viser à sa persécution ; de la même manière que l’honnête homme ne peut et ne doit cesser de commercer avec son inconscient, elle équivaut à seulement à un refoulement, ou plutôt à un confinement, de ce-dit « inconscient » collectif national qu’est le langage symbolique religieux dans les garde-fous protégés de la sphère privée et des lieux de célébration rituels. La France (la République Française, donc) appartient aussi (et même dirais-je surtout) aux chrétiens natifs… aux chrétiens charnels. Pour faire une jolie image, je dirais que l’âme française est chrétienne à l’état de nudité, et que ce n’est que par décence, car la chrétienté nue est un état impossible (un état de lumière), qu’on l’habille d’un corset démocratique : afin – au moins – de sauver ses mœurs… « Larvatus pro-deo » : pour vivre saintement, vivons cachés.

Dans cette mesure il ne serait pas loyal de la part de la France qu’elle trahisse ses chrétiens, même sous prétexte de laïcité, en leur préférant le clergé d’une secte secrète. [Au demeurant, il n’y a pas de « secte laïque » qui tienne : l’emploi d’une telle acception, en lui-même, est déjà frauduleux, car il sous-entend d’ors et déjà un oxymore néfaste : une hypocrisie sûre de ses droits.] D’autant plus si ladite secte se pique de gnosticisme bon-marché et favorise des systèmes d’entente opaques entre politiques, entrepreneurs et acteurs de la scène publique relevant trop souvent du délit d’initié… Un tel système est blâmable, est tout sauf chrétien, car il équivaut au clientélisme à la romaine. Et ce n’est certainement pas parce que « le monde est monde » et que l’entente des puissants contre la plèbe est une plaie civilisationnelle éternelle, qu’il faut pour autant cesser de la combattre. Dire qu’un tel combat est vain revient au même que de dire qu’il ne sert à rien de faire le ménage chez soi au motif que la poussière persiste continuellement à tomber. Au contraire, les seuls maux valant la peine d’être combattus, sont ceux qui, inhérents à l’humaine condition, ne craignent point de disparaître. Simple question d’hygiène de l’âme, de bon sens, et d’humanité.

Pour résumer, la démocratie n’est pas un autre totalitarisme, un /autre/ glaive nécessitant d’être assisté d’un /autre/ goupillon. La démocratie, c’est la quête permanente, car jamais satisfaite, de l’impartialité : la quête du jugement impartial, c’est-à-dire de l’égalité des chances ou de la Justice aveugle ! Elle n’est pas un pouvoir destiné à créer de nouvelles injustices, elle est un pouvoir en quête perpétuelle de contre-pouvoirs, cherchant toujours à se raisonner lui-même, à se tempérer.