Mieux vaut tard que jamais

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Dans la série

DEVOIR DE MEMOIRE †

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Raiponce vous propose aujourd’hui une sorte de voyage initiatique… Il est question de remonter un fleuve tumultueux à sa source, de percer la structure opaque, luxuriante, d’un Yggdrasil totalisant, pour atteindre jusqu’à la nudité de ses racines… Car aujourd’hui nous nageons dans une mer – une canopée – de signes (qui en réalité sont des symboles) que, faute d’en connaître suffisamment la provenance et la forme originelle, nous encourrons le risque de ne plus identifier comme tels, et qui à cause de cela menacent de nous engloutir, corps et âme… de littéralement nous noyer.

Le mot « symbole » est issu du grec ancien sumbolon (σύμβολον), qui dérive du verbe sumbalein (symballein) (de syn-, avec, et -ballein, jeter] signifiant « mettre ensemble », « joindre », « comparer », « échanger », « se rencontrer », « expliquer ».

En Grèce, un symbole était au sens propre et originel un tesson de poterie cassé en deux morceaux et partagé entre deux contractants. Pour liquider le contrat, il fallait faire la preuve de sa qualité de contractant (ou d’ayant droit) en rapprochant les deux morceaux qui devaient s’emboîter parfaitement. Le sumbolon était constitué des deux morceaux d’un objet brisé, de sorte que leur réunion, par un assemblage parfait, constituait une preuve de leur origine commune et donc un signe de reconnaissance très sûr. Le symbole est aussi un mot de passe.

SOURCE : Wikipedia

C’est via le témoignage de Jünger que nous accèderons aujourd’hui à certains secrets très-nécessaires… nous retournerons avec lui au cœur des HeuresLesPlusSombresDeNotreHistoire ™, inspecter à quel point, à mesure que nous tâchons de l’oublier, ce monstre de hapax historique laisse progresser toujours plus profondément ses ramifications infinies dans notre monde actuel. Au point même de paraître aux yeux les plus aguerris, en constituer toute la substance. Pareil à un phénomène naturel, semblable en cela aux plantes, cet étrange phénomène tentaculaire se développe en suivant un schéma mathématiques et esthétique bien-connu, des règles de symétrie évidentes : celles des fractales. Jünger qui fut un herboriste distingué, semble le mieux placé du monde pour nous parler de cela…

Cependant, on n’invoque pas la présence d’Ernst Jünger comme on invite à un colloque un vulgaire collectionneur pour qu’il déballe ses trophées. Jünger est de la race rare des oiseleurs, pas de celle des disséqueurs et autres rapporteurs de gibier mort. Aussi méfiez-vous grandement de la beauté de sa vision ; elle recèle des charmes. Ne croyez surtout pas que pour avoir dûment analysé, intellectualisé, le Sturm und Drang, cet étrange enchanteur l’ait pour autant naturalisé.

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Les passages qui vont suivre sont issus du tomeIV du Journal de Ernst Jünger intitulé La Cabane dans la vigne, qui couvre la période 1945-1948, c’est-à-dire les annéesd’occupation américaine en Allemagne. Elle y sont racontées telles que vécues par l’auteur – c’est-à-dire essentiellement chez lui à Kirchhorst, dans sa maison de campagne. Je les ai sélectionnés et recopiés moi-même, cher lecteur, avec mes mains blanches, pour votre édification. Ma traduction est signée Henri Plard.


La Raiponce, une fleur bleue.

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Je dédie ce texte à celui qui saura le lire.

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Kirchhorst, 2 mai 1945.

[…]

Le labeur, le souci de petites choses ne crée pas seulement un contrepoids à l’illusoire, mais aide aussi à préserver la dignité, ou à la rétablir lorsqu’on lui a fait atteinte. Plus la panique croît, et plus on se réjouit d’apercevoir l’homme qui ne fait pas de l’épouvante plus de cas qu’elle ne mérite, et lui refuse ses courbettes – à une époque d’athéisme, cela ne devient pas plus facile, mais plus dur.

Dans mon enfance, j’avais à peine appris à lire, une histoire de la guerre des Boxers me fit grande impression. Si je m’en souviens bien, c’était un officier de l’Etat-major de Waldersee qui racontait une exécution d’otages chinois en train de lire un livre. Ce spectacle l’émut, et il demanda au responsable de l’exécution la vie sauve pour cet homme ; il l’obtint. Il fit part au lecteur de cette mesure de grâce. Le Chinois le remercia courtoisement, mit son livre dans sa poche et quitta le lieu des supplices, qui poursuivirent leur cours. Je me demandai, plus tard : que pouvait-il bien lire ? Il faudrait connaître ce texte. Aujourd’hui, je pourrais concevoir qu’il ait lu un chapitre du Kin-Ping-Meh, ou un manuel de culture des lis. Celui qui sait se reconnaît non à la matière, mais au fait de son savoir. C’est là ce qu’il faut mettre à l’épreuve : il existe des prières creuses, comme il existe un sourire qui convainc.

Les paysans ont repris le chemin de leurs champs, bien qu’ils aient des bandes de fêtards installées chez eux. La récolte est incertaine. Mais le paysan qui laboure en suivant ses chevaux, tandis que les armées passent sur les routes, offre une image imposante de cette continuité, de cette permanence de l’effort humain, si souvent déçue, et qui pourtant est plus importante, plus riche de consolations, plus profondément enracinée que son progrès, qui, bien plutôt, s’en éloigne. Le laboureur revient toujours; je l’ai vu à l’œuvre durant notre offensive en France, et l’on dit qu’il traçait ses sillons à Waterloo, entre les armées qui se déployaient l’une contre l’autre.

Kirchhorst, 14 avril 1945

La menace, après cette première vague des troupes d’assaut, vient maintenant des prisonniers russes et polonais qu’on voit animer les routes, par petits groupes. Ils pénètrent dans les fermes pour piller, en quête, surtout, de bétail à abattre, de boissons fortes et de bicyclettes. Tout au contraire, les Français restent sur leur réserve, en tant qu’élite des prisonniers, et même interviennent. Les Américains prennent le parti de la population, et c’est pourquoi les paysans attendent avec impatience la mise en place de groupes de police locale.

[…]

En de tels jours, on apprend beaucoup de choses et en apprendrait bien plus encore si l’on pouvait faire abstraction de sa souffrance. Ce qui, à vrai dire, profiterait à l’acuité, mais non à la profondeur de l’examen, car la douleur y ajoute des expériences insoupçonnées.

[…]

Les lis constituent une famille de rois, une race princière. D’où peut bien venir la grande consolation, le don que nous trouvons dans les fleurs ? J’y ai songé. Tout d’abord, elle est certainement tellurique et érotique, puisque les fleurs sont les organes nuptiaux, les pousses amoureuses de la Terre maternelle. Les noces des fleurs sont parfaites, et même la suprême splendeur des accouplements animaux ne l’égale pas. Il semble que des lois cosmiques se dévoilent dans leur pureté native, voire paradisiaque. Peut-être le rapport du soleil aux planètes est-il de même nature. Qui connaît les vertus qu’ils échangent entre eux ?

Et puis, la contemplation des calices contient aussi une volupté de l’esprit. Leur silence est si profond, si convaincant, si symbolique ! Dans chaque jardin paysan, à chaque lisière de champ, on voit briller des mosaïques et des bandes d’écritures figurée. Où frôle-t-on aussi clairement la possibilité, l’existence de mondes supérieurs au nôtre ? C’est un nectar divin, le vin de l’éternelle jeunesse, qui resplendit dans ces calices.

Kirchhorst, 17 avril 1945

[…]

Il doit exister, parmi les Juives, une flor extra fina, faite pour affoler les potentats, les maîtres du monde.
Telles sont Esther, Judith, Salomé, Bérénice et d’autres encore. Ces belles, qui unissent d’une manière inouïe le charme physique au charme spirituel, sont certainement intervenues aussi dans nos querelles d’aujourd’hui, quoique de manière plus secrète. Ce que l’or est parmi les métaux, elles doivent l’être dans l’empire des sens. Les ciseaux de Dalila, sous leur forme la plus subtile. Avant d’être présentée à Assuérus, Esther fut préparée une année entière _ enduite six mois de baume et de myrrhe, et six mois d’épices. C’est un savoir dont les raffinements se sont perdus.

Kirchhorst, 20 avril 1945

Poursuivi la lecture de Job. Nulle philosophie n’embrasse un plus vaste horizon ; de tous les chercheurs d’or, la souffrance est celui qui va le plus profond.
Entre-temps, j’ai lu les mémoires de la comtesse danoise Léonore-Christine Ulfleldt, parus après sa mort sous le titre de Jammers-Minde, « Souvenirs de mes misères ». De longues et rigoureuses captivités, comme la sienne à la Tour Bleue, dénotent l’action d’un influx horoscopique, une contrainte maléfique. Elle peut agir directement, sous la forme d’un astre malin, ou bien s’incarner dans l’action détournée de caractères. Ceux-ci ne sont que secondaires, car la prison est ouverte tant pour les coupables que pour les innocents ; et des vertus, non moins que des vices, peuvent vous jeter au cachot.

Les chaînes conviennent surtout aux instincts animaux qu’on ne peut maîtriser. Evidence, lorsqu’on songe à la criminalité. Mais c’est tout aussi vrai – à preuve Casanova, Sade, Schubart, Trenck – du monde de l’érotisme. Il est lié à une bougeotte dont ces chaînes sont le pendant, fait que Weininger, je crois bien, a été le premier à relever. Don Juan est forcé, comme s’il avait le diable à ses trousses, de courir de scène en scène ; Kant n’est autant dire jamais sorti de Königsberg. Les moins menacées, ce sont les natures équilibrées ; et pour elles, le cachot, lui aussi, est plus supportable.

Maxime : ce qui nous manque de chaînes intérieures nous est imposé du dehors. C’est pourquoi, en nous, la part du titanisme est particulièrement exposée : Prométhée est le plus grand des captifs. C’est l’une des raisons pour lesquelles, de nos jours, les prisons se multiplient. Elles sont comprises dans l’arsenal du collectif technique, comme les couvents dans celui du monde gothique. D’où encore la folie, camisole de force de l’esprit titanique.

Au-dehors, le cortège des Polonais et des Russes libérés continue à défiler, accompagné de pillages. Hier, nous avions chez nous trois Français, gens aimables ; d’une manière générale, nous tentons d’aider chacun de nos visiteurs, soit en le nourrissant, soit en le logeant. Ce n’est pas seulement un impératif d’humanité, mais en même temps le meilleur verrou qu’on puisse opposer aux pillards.

En une telle situation, le privilège du travail des origines s’impose, une fois de plus – le paysan peut poursuivre son labeur, l’auteur également, mais non pas celui qui dépend de la bureaucratie, de la centrale électrique ou d’autre distributeurs.

Quant à l’auteur, ce qui importe, ce n’est pas qu’il saisisse la situation, mais qu’en même temps il s’en rende maître, la prenne dans un miroir où les images d’horreur, elles aussi, ont leur place.

Kirchhorst, 11 avril 1945

[…]

Au village, on entend caqueter les poules auxquelles on tord le cou. Une section de blindés prend un tournant et écrase le champ fraîchement ensemencé de notre voisin, où verdoyait le printemps. En un clin d’œil, le voilà passé au rouleau et changé en une aire noire. Sur la route, en chaîne sans fin, roulent des camions conduits par des chauffeurs nègres. J’observe cette colonne qui déferle vers l’Est, d’un coin du cimetière. Auprès de moi, le fils d’une réfugiée, âgé de neuf ans. Il me regarde, avec dans les yeux une gravité précoce, et dit : « Ceux-là, ils me font peur. »

Et montre de la main les chauffeurs, qui glissent devant nous comme des mannequins noirs.

Kirchhorst, 24 avril 1945

L’anarchie et avec elle les pillages continuent. Nos visiteurs sont de nature très diverse. Il y en a qui demandent poliment un œuf ; d’autres surviennent la nuit, en armes, et emportent l’argent et les bijoux. D’autres encore tirent de l’écurie les chevaux des paysans et égorgent leur bétail. Sans parler de petites pertes, comme le fait que tous les soirs, il manque quelques poulets au poulailler. La maîtresse de maison fait front aux circonstances, et ne perd pas son sens de l’humour lorsqu’elle aperçoit à la porte un Nègre accompagné de trois Russes. C’est ce qui importe. On doit créer les situations, non les admettre.

[…]

A propos de la vue synthétique. Nous goûtons ensemble simultanément, dans ses figures, ce qui nous apparaît en logique sous forme de succession, d’enchaînement. Cela m’est venu à l’esprit aujourd’hui, au jardin, comme j’y contemplais une oreille-d’ours d’un brun profond et velouté au calice jaune.

[…]

Kirchhorst, 28 mai 1945

Le propriétaire du grand domaine que j’aperçois de mon bureau a été assassiné cette nuit par des travailleurs polonais, parce qu’il leur refusait de l’essence. On dit aussi qu’il a été torturé. Suivit un orgie dont le bruit me parvient encore.

A B. on aurait attaché le maire à une auto pour le traîner jusqu’à sa mort. On en emmena d’autres à cheval sur le radiateur. Chez l’aubergiste, un Nègre fit irruption, en état d’ivresse, et exigea un lit avec une femme dedans. Comme on ne pouvait le satisfaire, il poursuivit sa route jusque chez les Haustein, dont il enfonça la porte. On l’apaisa finalement au moyen d’une grande poêle d’œufs sur le plat qu’on de hâta de faire frire à son intention.

Dans les fermes dont les hommes ont disparu ou sont prisonniers, des Russes se sont installés par bandes entières : ils y abattent chaque jour une pièce de bétail et festoient comme les prétendants de Pénélope. On les voit se prélasser au soleil, le long des barrières, avec d’énormes pommettes et une peau que leurs bombances font fleurir comme du velours pur.

[…]

Kirchhorst, 1er mai 1945

Le lilas et le muguet sont en fleurs. Ils ornent, avec le cœur-de-jeannette, le portrait de mon fils ; il aurait eu dix-neuf ans aujourd’hui.

Au Psaume CXIX, image de la vie du Juste, j’ai lu ce beau verset : « Je suis étranger sur la terre, ne me cache pas tes commandements… Enseigne-moi tes statuts, et je vivrai. »

A cet égard, la mort est le plus riche des enseignements qui puissent nous être donnés, et nous cessons alors d’être des étrangers. Nous entrons dans notre héritage.

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Le soir, appris par la radio la mort d’Hitler, entourée d’obscurités, comme tant de choses autour de lui. J’eus l’impression que cet homme, de même que Mussolini, n’était plus depuis longtemps qu’une marionnette mue par d’autres mains, d’autres pouvoirs. La bombe de Stauffenberg ne lui a pas, sans doute, pris la vie, mais l’a dépouillé de son auréole ; on l’entendait à sa voix. Qu’une telle tentative aurait lieu, et serait exécutée par un homme de famille ancienne, je l’avais pressenti dès le début – et aussi qu’il ne pouvait agir que par son échec. J’en ai donné une image détaillé dès 1939, en dessinant la figure du prince de Sunmyre.

[…]

Il nous faut refaire, en l’inversant, le chemin tracé par Auguste Comte : de la science, en passant par la métaphysique, jusqu’à la religion. Il est vrai qu’en suivant la pente, il était moins pénible. Et à quoi reconnaître qu’on se rapproche du but ? A tous les signes – et spirituellement, au fait que les points de vue gagnent en généralité, et non se spécialisent, comme auparavant.

Kirchhorst, 4 mai 1945.

[…]

En classant des lettres et des notes anciennes, je suis tombé sur une citation que j’ai extraite, voici quelques dix ans, du traité de Cassien sur l’organisation des couvents :

« Car personne ne peut légitimement combattre avant d’avoir triomphé de sa propre chair. »

Kirchhorst, 6 mai 1945.

Les routes continuent à grouiller de détenus échappés aux camps de concentration. Celui qui s’imaginait voir des hordes de pillards se répandre à travers le pays a été, pour autant que je puisse en juger d’ici, faux prophète. Ces gens m’ont plutôt l’air serein, comme des ressuscités. Ce matin, sont arrivés à la ferme six Juifs libérés, de Bergen-Belsen. Le plus jeune avait onze ans. Stupéfait, avide comme un enfant qui n’a jamais rien vu de tel, il s’est plongé dans les livres d’images. Notre chatte, elle aussi, a provoqué chez lui une extrême surprise, comme s’il voyait s’approcher de lui une irrésistible vision de rêve.

[…]

Toutefois, même de nos jours, l’énorme accumulation de la douleur ne peut prendre sens que s’il s’est trouvé des hommes pour sortir de la sphère du nombre et pénétrer dans celle de la signification. Cela seul sublime la catastrophe et l’élève au-dessus du tournoiement vide, du tourbillon où se perdent sans cesse de nouvelles troupes de vengeurs.

Kirchhorst, 8 mai 1945.

[…]

Quand le coucou a chanté dans le bois du marais, oiseau des spectres, aux premières lueurs du jour, railleusement, les morts sont survenus et se sont montrés. Je suis retourné dans leurs maisons, j’ai monté une fois encore l’escalier, rue de Heilbronn, j’ai entendu d’en haut la musique et le bruit.

Ce que la physionomie du Docteur avait d’ascétique, de concentré, n’était pas un faux-semblant ; la volonté peut obtenir bien des succès lorsqu’elle se fixe sur un seul point. Il est certain que sa jambe atrophiée y a joué un rôle. De telles gens ont l’habitude de ne pas gaspiller leur temps ; ils travaillent, tandis que les autres dansent ou s’assemblent autour de la bouteille. Puis ils apparaissent, de manière surprenante, et peuvent alors rattraper leur retard dans les plaisirs.
Dans des moments où il n’était pas bandé par cette volonté, il avait un charme indéniable, qui doit avoir surtout agi sur les femmes. Les caricaturistes l’on comparé à une souris – il y avait, bien plutôt, quelque chose de félin en lui. Féline, aussi, son allocution après le massacre de juin 1934 : il fallait de temps à autre laisser les souris sortir de leurs trous et jouer, et ensuite sauter dessus, mais pas avant. Ses réflexions nécrologiques sur les fusillés avaient quelque chose de voluptueusement ronronnant : « Ils voulaient avoir une révolution. Eh bien ils l’ont eue. »

Quelques-uns de ces traits ont-ils passés dans le personnage du Mauritanien Braquemart, tel que je l’ai dessiné par la suite ? Peut-être, mais celui-ci allait au-delà des partis. J’ai plus tiré, à cet égard, d’un aspirant von L., que je connaissais depuis la guerre et qui avait, plus tard, servi dans la police. Il y eut des ennuis et passa chez les Russes, qui ont dû, comme ils ont fait de Gilbert, le nommer général, ou le liquider, peut-être l’un et autre. En partant, il déclara qu’il était devenu indifférent d’exercer son métier chez tel ou tel de ces messieurs : ils étaient infâmes, tous tant qu’ils étaient. Mais il fallait « rester homme du monde ». C’était sans doute aussi l’avis de Stavroguine avant qu’il ne se pendît. Chez ce L., j’ai pour la première fois rencontré ce mélange de mépris des hommes, d’athéisme et de grande intelligence technique, qualités qui sont faites pour s’accorder. Heydrich, lui aussi, révélait de ce type.

D’ailleurs, il me revient à l’esprit que ce L. ressemblait au Docteur. Quoi qu’il en soit , le futur ministre, à ce que j’en appris sous le manteau, se sentit visé. S’y ajoutèrent des rumeurs, comme celle-ci : l’équarrisserie de Köppelsbleek cacherait le nom de « Goebbels-Bleek », « la blanchisserie de Goebbels ». Or ce n’avait pas du tout été mon intention, car Köppelsbleek est l’un des toponymes de Goslar et désigne l’endroit où le bourreau faisait blanchir les têtes, donc l’équarrisserie. Il était lié à la topographie de la Marina : à la « Fillerhorn », la « Corne aux tanneurs », l’endroit où l’on vous écorche vif. Cet exemple montre comment, à de telles époques, l’imagination du lecteur collabore par ses exégèses avec l’écrivain – bien plus vigoureusement que ne le souhaite l’auteur. Le « Grand Forestier » était, disait-on, tantôt Hitler, tantôt Göring, tantôt Staline. Je m’y était attendu, mais sans le souhaiter. L’identité des types est soumise à d’autres lois que celles des individus dans le roman social. En tout cas, il n’existe pas d’état de choses tel que l’emploi d’armes spirituelles y soit impossible. L’effet se renforce à la mesure du risque, et celui-ci commence quand la liberté de la presse est abolie.

[…]

Kirchhorst, 10 mai 1945.

Les esprits qui jugent la situation m’ont de tout temps plus attirés que ceux qui la créent, ou se l’imaginent. Vus de cette position, les acteurs même apparaissent comme des échantillons à l’appui du jugement, des fossiles types, des plantes caractéristiques qui permettent de connaître une couche géologique, un climat, un sous-sol.

[…]

Quant à Marcu, je le considère comme l’un des meilleurs juges d’une situation que j’aie rencontrés. Il avait passé à travers les deux grands armées qui se disputent les lauriers de la démocratie. Cela me convenait, en un temps où j’étais absorbé par la conception générale du « Travailleur » – la question de savoir si les modifications qui s’ébauchent partout sur notre planète peuvent être ramenées à une formule unique.

[…]

En ce temps-là, rue de Heilbronn, le maître de maison ne s’était pas encore dépouillé de ses amis juifs. L’heure des reniements brutaux était encore à venir. Mais ses amis et connaissances avaient coutume de se réunir dans diverses pièces ; l’appartement était assez vaste. Quand le Docteur rencontrait Valeriu Marcu dans le couloir, sa mauvaise humeur crevait les yeux. Avec cela, les deux hommes se ressemblaient physiquement de façon frappante : deux petites figures brunes, maigres, aux visages en éveil, marqués par les travaux de l’esprit. On s’aperçoit assez souvent que les persécuteurs et les persécutés sont semblables. La similitude, à vrai dire, se limitait à l’aspect physionomique, car quant à la saisie de la situation, Marcu était, comparé au Docteur, un colosse. Le mouvement qui mène de l’extrême gauche à l’extrême droite entraine plus de sens du réel, plus de connaissance des principes fondamentaux de la politique que la voie inverse, dans laquelle on a plus de mal à se dépêtrer des grandes phrases.

[…]

Cette allure sceptique dans la réflexion, y compris la réflexion sur lui-même, était typique de sa personne. Elle semblait parfois frôler le cynisme, mais était au fond le style d’un esprit qui sait s’abstraire de sa situation. Un jour qu’un ami l’assommait en lui décrivant les qualités de son père, il l’interrompit : « Mais dis-le tout de suite : quoi, c’était un vieux youpin ! »

[…]

Marcu travaillait d’habitude jusqu’aux heures du matin. Il se plaignait parfois de ce que son cerveau « continuait à tourner » ensuite deux ou trois heures, « gratuitement, comme un compteur qu’on n’arrive pas à arrêter ». Dans ses travaux et ses jugements historiques, on sentait, d’une manière générale, comme le mécanisme d’un appareil de mesure ou d’un compteur qui enregistre les courants les plus subtils. Une personne, un événement, une institution sont branchés sur le cadran, et des déviations de l’aiguille, légères et précises, décèlent la mesure de la force qui est contenue en eux.

[…]

Il passa encore quelque temps à Berlin, alors que la ville était déjà devenue fort périlleuse pour lui. Je le revis peu avant son départ. Il proféra encore un jugement sur Hitler, qu’il qualifia de « Napoléon du suffrage universel ». « Il vient d’atteindre ce que Bismark a toujours recherché, ne fût-ce que cinq minutes durant : pouvoir dire, une seule fois, comment les choses doivent être. » Il prévoyait les énormes décharges d’une puissance parvenue à l’extrême de la concentration.

Le jugement objectif porté sur un persécuteur par le persécuté, dans une situation telle qu’il pouvait vous coûter la tête de manquer un train, m’impressionna vivement. C’est l’un des points extrêmes que puisse atteindre la passion de l’historien-né.

Les esprits qui voient sont presque toujours différents de ceux qui veulent. Mais c’est un présage funeste que l’abîme qui bâille entre les uns et les autres.

Kirchhorst, 11 mai 1945

[…]

« A-t-on le droit s’assassiner les gens en pleine rue, sir ? »

Il me jeta un coup d’œil méfiant. Puis son regard tomba sur le groupe, et il descendit de voiture pour marcher droit vers lui.

[…]

Un groupe de Polonais avait requis, sous la menace, du bétail à abattre. Quant à l’officier, j’avais eu de la chance, car il s’agissait du commandant de place américain de Burgdorf. Il rétablit l’ordre avec une fermeté sèche. Le rapport qui s’établissait entre lui, la foule et les Polonais me fit songer à celui du berger, des moutons et de loups agressifs. Les polonais étaient si excités qu’à peine furent-ils tenus en bride par la vue de l’arme. Le soldat suivait de son canon leurs mouvements comme s’il balançait un goupillon. C’était surtout le meneur, un petit bonhomme en uniforme brun, qui était tout gonflé de l’agitation aveugle qu’inspire le goût du sang, et qui sautait de droite à gauche en sifflant comme une martre.

[…]

Malgré l’heure matinale, il était déjà à moitié ivre – de cette gnôle qu’on commence à distiller partout, un alcool de betteraves, particulièrement brutal.

[…]

La scène suffit à m’offrir une image des rapports qui gagnent du terrain, là où nul tierce pouvoir ne peut intervenir, donc sur ces immenses surfaces de la planète dont la population tombe sans défense entre les mains d’ennemis féroces. Il y règne une affreuse nuit.

Kirchhorst, 12 mai 1945

[…] survinrent les premiers visiteurs de pays lointains : deux journalistes américains, dans une petite voiture. Il semble qu’ils appartiennent à un groupe chargé d’une sorte de sondage des mentalités, au sein de notre champ de ruines.

[…]

Ils se rattachèrent à des amis parisiens dont les livres couvraient ma table. Ce qu’on pense, écrit et peint dans cette ville fournit toujours un sujet commun de conversation, comme les Académies d’Athènes et d’Alexandrie jusqu’au temps de Scylla, et bien au-delà.

Ils avaient été, hier encore, dans un camp de concentration proche de Weimar, avaient aussi inspecté d’autres de ces grandes équarrisseries. L’impression générale qu’ils avaient ressentie à cet aspect, c’était, selon eux, celle d’un abattement morne, – sentiment qui me gagna. Leur caractère rationnel, leur modernisme avancé, la technique brutale, jettent sur de tels évènements une lumière particulièrement crue, par le caractère conscient, médité, scientifique des procédés. L’intention se confirme jusque dans le moindre de leurs traits ; c’est elle qui constitue l’essence du meurtre. A côté d’un four destiné à l’incinération des cadavres, ils avaient lu cet écriteau : « Lavez vos mains ! Dans cette pièce la propreté est obligatoire. »

Une jeune femme libérée d’un camp de l’Est leur avait raconté que, dans les heures du soir, un four crématoire gigantesque y avait craché du feu, comme un volcan aux éruptions périodiques, et avait couvert la campagne de fumée. Image caïnite.

J’avais bien pensé que toutes ces choses finiraient par apparaître au grand jour, dans toute leur hideur. Celle-ci surpasse de loin celle d’ères précédentes, par le côté élaboré et désinfecté propre au monde de la technique. A cet égard comme à d’autres, nous avons fait des progrès. Quand on examine au musée Carnavalet les témoignages de la Révolution française, la guillotine fabriquée avec des os humains, par exemple, on y a encore, malgré tout, la chair de poule, comme dans un cabinet des horreurs. Aujourd’hui, nous avons les dossiers qui traitent des assassinats comme d’affaires administrative, les cartothèques, les photographies, les flashes. Le mal, lui aussi, est rongé par l’usure, devenu réduit et mécanique, l’homme, non pas plus mauvais, mais plus vulgaire. Les agents du mal ont perdu leur visage, tombent bien au-dessous du niveau physionomique d’un Danton, d’un Robespierre, ou même d’un Marat. On voit là des têtes de fonctionnaires comme celle de Himmler, intelligentes, nerveuses, bouffies, remplaçables à volonté, agitées d’une maussaderie méfiante, portiers en livrée qui ne connaissent ni leurs patrons, ni la maison qui les emploie.

De telles images suscitent le besoin de jugements catégoriques. Mais peut-on les fonder sur la notion de progrès ? A en croire mes deux visiteurs, les Allemands sont, quant à leur culture, au bout du rouleau, arriérés dans tous les domaines de la science ; leur médecine, elle aussi, serait dépassée.

Ils m’ont cité à ce propos un nouveau médicament-miracle, tiré de la moisissure des champignons. Pour un homme de plus en plus porté à considérer la médecine moderne, elle aussi, comme agent de malheur, cela n’a rien de convaincant. De tels faits se produisent tous les deux ans et provoquent, dans le meilleur des cas, une accélération des échanges, mais plus probablement une détérioration, et à coup sûr une dégénérescence de la race. Mais à quoi bon engager la discussion sur ce point ? Quant à la moisissure, on sait depuis toujours que des forces énormes sont contenues dans le pain. Nous vivons dans une ère d’intoxication par le pain : tout le contraire de la transsubstantiation.

Ce qui me frappa chez mes deux visiteurs, ce fut l’assurance de leur jugement, leur imprégnation totale par le common sense, phénomène nouveau pour qui ne s’est entretenu, jusqu’ici, ou peu s’en faut, qu’avec de jeunes Allemands et de jeunes Français. Les problèmes se simplifient. A leur question concernant la manière dont leurs troupes se comportent envers nous, je pus répondre que nous avons eu des expériences favorables, surtout quant au bon ordre de l’armée.

[…]

Ils s’informèrent ensuite des progrès de mes travaux et citèrent des articles de Marcu, de Montgelas et de Paetel , parus aux Etats-Unis pendant la guerre, et dont j’avais vaguement entendu parler à Paris, avec des sentiments mitigés. Je mentionnai mes expériences de l’anarchie, depuis le temps où j’écrivais dans les tranchées mes premiers journaux : elle atténue, en même temps que la sécurité, la pesanteur énorme dont l’Etat nous écrase comme une montagne.

« Mais à ce que je vois, il ne s’agit ici que d’une anarchie fort modérée », me répliqua l’un d’eux, en montrant de la main mes livres et mes lettres.

Pour réponse, je pus lui faire voir par la fenêtre la tourelle du domaine dont le propriétaire a été égorgé, l’une de ces dernières nuits, de manière bestiale, et par une bande qui y festoie encore. Je m’aperçus alors que mes visiteurs n’étaient guère sensibles à cette nouvelle, que même ils la chassaient de leur esprit, comme une incongruité.

Je note tout cela sans esprit de critique particulière, comme un trait humain. L’homme de verra jamais que le malheur qui répond à son attente. Rien de plus difficile pour lui que de percevoir un malheureux, qui, tout simplement, souffre – les bons croyants passent toujours, indifférents, devant lui, comme dans la parabole du bon Samaritain. C’est ainsi que dans la plupart des cas, le secours arrive trop tard. Car aujourd’hui, on n’assassine pas moins que dans toutes les années d’après 1917, mais on en tue d’autres. On force sans cesse de nouvelles Bastilles ; mais leurs alentours rougissent de sang frais.

La grandeur de saint Martin ne consiste pas à venir en aide, mais à le faire tout de suite, et à secourir le premier venu. Telle est la vertu qui confine au miracle.

Ils prirent congé de nous en nous offrant finalement une partie de leurs provisions. Leur visite m’a permis de pressentir jusqu’à quel point nous sommes battus, réduits à néant.

Kirchhorst, 13 mai 1945.

Commencé à lire Esaïe, qui, dès le premier chapitre, décrit une situation semblable à la nôtre : la cabane dans la vigne :

« Votre pays est dévasté, vos villes sont consumées par le feu, des étrangers dévorent vos campagnes sous vos yeux, ils ravagent et détruisent comme des barbares. »

« Et la fille de Sion est restée comme une cabane dans une vigne, comme une hutte dans un champ de concombres, comme une ville épargnée. »

Kirchhorst, 16 mai 1945

Quand je mentionne dans mes notes les Russes, les Américains, les Polonais, les Allemands, les Français, c’est avec un sens analogue à l’énumération des pièces dans une partie d’échecs. Chacune d’elles peut être blanche, ou bien noire. Chacune peut gâcher la partie, chacune en emporter la décision, ou se sacrifier pour le roi. Meurtre, viol, pillage, larcin, générosité, grandeur, assistance en extrême danger – tout cela n’est pas rigidement réparti entre les nations. Elles contiennent en elles, l’une comme l’autre, toutes les possibilités dont chatoie le caractère de l’homme.

Cependant, nous ne pouvons nous dépouiller de notre appartenance à notre peuple. Il est dans la nature des choses que le malheur de notre famille, les souffrances de notre frère nous poignent plus cruellement – et aussi que nous soyons plus étroitement associés à sa faute. Elle est nôtre. Il nous faut verser caution pour elle, la payer.

L’Etat universel, lui aussi, sera formé de peuples. Il régira l’humanité selon l’idée de l’humain et les droits fondamentaux de l’homme, tandis que les peuples, se dégageant de la peau qu’est l’Etat national, n’en apparaîtront que plus énergétiquement dans leur stature propre, la culture du pays natal.

Au sein de la débâcle, on est ému par l’aspect d’hommes en quête de leur juge. Bien qu’ils tombent, ce faisant, dans de nouvelles fosses qu’on creuse à tous les carrefours, ils atteignent ainsi aux rangs supérieurs de l’être et déclenchent d’énormes poids.

Celui qui cherche le tribunal ne le trouvera que dans son cœur : c’est là qu’est infligée la sanction, là qu’est la scène, plus vaste et plus terrible que le cosmos, sur laquelle sont braqués les télescopes. Tous les infinis du temps et de l’espace ne sont que miroirs de l’abîme et du triomphe intérieurs : cela se révèle de manière apocalyptique. Tout forum terrestre est, au prix de celui-ci, un lieu de ténèbres.

Kirchhorst, 23 mai 1945

Relu Le Salut par le Juifs de Léon Bloy. Qu’aurait dit Hamann de cet auteur ? Son traité pénètre dans les chambres secrètes de grands mystères et mène jusqu’aux sources d’un pouvoir sacerdotal, d’un côté, et d’autre part magique, en confrontant les Juifs et l’or. Bloy fait, dans ces domaines, l’effet d’un technicien de l’électricité dans une centrale, dont les tableaux de commande contienne et dissimulent des forces terribles. On a l’impression qu’on pourrait, en un instant, le voir s’embraser. On est menacé ici par les bûchers humains et les foudres divines.

J’ai aussi jeté de nouveau un coup d’œil dans ses journaux intimes. Cette lecture ressemble, malgré nos positions différentes, à une ascension à travers une gorge montagneuse dans laquelle le vêtement et la peau sont mis en lambeaux par des épines. La crête atteinte, cette peine est récompensée par quelques phrases, quelques fleurs qui appartiennent à une flore morte ailleurs, mais d’une valeur inestimable pour la vie des cimes. Vers cette époque, environ 1900, le panorama de l’autre côté y est saisi plus nettement que dans les observatoires. Il faut alors se résigner à l’insuffisance de l’individu, à la noirceur de son karma.

Il en va autrement de Hamann ; là, ce qui vous tourmente, c’est son obscurité biscornue. Souvent, il ne se comprenait plus lui-même lorsqu’il relisait ses textes. Mais ensuite, des diamants étincellent, des solitaires se mettent à scintiller sur un fond bleu, la substance de son don d’auteur. C’est alors seulement que commence le vrai réconfort du lecteur ; il pressent que dans l’art, depuis ses origines, un seul sujet est traité, et qu’il est des phrases plus lourdes de sens que des bibliothèques entières.

Un être humain peut nous ressembler autant qu’un jumeau, et être néanmoins plus loin de nous qu’un ennemi qui nous montre une bribe de substance pas plus grosse que la tête d’une épingle. L’inimitié terrestre devient alors illusion. Le messager qui nous transmet l’arrêt de mort peut en même temps nous laisser entrevoir que nous sommes sauvés. Il a plus d’importance pour nous que le frère qui nous berce d’une sécurité trompeuse.

Bloy n’est nullement révolutionnaire. C’est bien plutôt un conservateur désespéré, privé d’un sol nourricier. Il a aussi discerné les insuffisances de l’Eglise. D’où sa démesure. L’une de ses thèses fondamentales : « Dieu se retire », définit plus précisément la situation que la maxime hautaine de Nietzsche : « Dieu est mort. » Bloy ajoute : « Il est certain qui si Dieu retirait tout d’un coup sa bénédiction, la simple pierre, le granit aussi bien que le caillou, se désintègrerait et s’envolerait en poussière – que deviendrait alors la société moderne ? »

La radio diffuse la nouvelle qu’Himmler a été arrêté sous un déguisement. Ce fut peut-être la première fois où il ne fut pas déguisé – le Reichsführer de la S.S en chemineau, en mendiant borgne. Sic transit gloria. Au moment de son arrestation, il a brisé entre ses dents un petit tube rempli de cyanure qu’il portait dans sa bouche. De tels bonbons sont compris dans l’attirail, dans le nécessaire des purs potentats que n’effleure plus aucun scrupule : je l’avais, dès l’abord, perçu.
Ce qui m’a toujours, chez cet homme, donné une impression d’étrangeté, c’était qu’il puait le bourgeois. On s’imaginerait volontiers qu’un homme qui organise la mort de milliers d’autres devrait se distinguer visiblement de tous et être nimbé d’une lumière terrible, d’une splendeur luciférienne. Au lieu de cela, ces visages que l’on rencontre dans la première métropole venue lorsqu’on cherche une chambre meublée et qu’un inspecteur mis à la retraite anticipée vous ouvre la porte.

D’autre part, on voit se manifester dans son cas le degré auquel le mal a imprégné nos institutions : le progrès de l’abstraction. Derrière le plus quelconque des guichets, notre bourreau peut apparaître. Aujourd’hui, il nous remet une lettre recommandée ; demain, notre arrêt de mort. Aujourd’hui, il perfore notre billet et demain, notre nuque. Il accomplit l’un et l’autre geste avec un égal pédantisme, et la même conscience professionnelle. Ne pas le voir, dans les halls de gare et derrière le keep smiling des vendeuses, c’est errer dans notre monde avec des yeux aveugles à ses couleurs. Il n’a pas seulement ses zones et ses périodes terrifiantes, il est, dans son essence, terrible.
Il faudrait aussi réfléchir à ceci : les idées boursoufflées, la hideur quotidienne de telles figures dénotent leur rôle subalterne dans le royaume du Mal. L’idée que des millions d’êtres quittent ce monde pour la seule raison qu’un M. Himmler actionne le levier de la machine à détruire est l’une de nos illusions d’optique. Quand la neige est tombée durant tout un long hiver, la patte d’un lièvre suffit à faire débouler l’avalanche.
Nous ne connaissons pas l’autre côté. Au moment où la victime passe par le portail de gloire, elle oublie son bourreau ; celui-ci demeure en arrière, comme l’un des fantômes du monde de la terreur, un portier affublé de la livrée du temps.

Kirchhorst, 26 mai 1945

Cet après-midi, j’ai acheté de semences à Burgdorf. Les routes sont peu sûres. Je me suis rendu de nouveau au cimetière, près de l’hospice, où les roses et les iris resplendissaient paisiblement sur les tombes. En de tels endroits, j’aime songer à mon éducation. On aurait voulu y changer bien des choses, mais il faut se dire : si nos parents et nos maîtres nous ont instruits au mieux de leurs lumières, ils ont accompli leur devoir. Quand ce sont, par exemple, des athées, mieux vaut qu’ils donnent à leurs enfants une éducation d’athées. Car ils leur transmettent, malgré tout, plus encore que des formes vides. A cet égard, nos pères étaient plus fermes dans leurs décisions que leurs grands-parents. Nous n’étions plus obligés de nous ennuyer le dimanche.

Que d’innombrables fois mon père a cherché à m’instruire de la structure et du comportement des plantes, et toujours avec cette ardeur propre à sa génération ! Au fond, c’était la construction des organismes dont les raffinements formaient l’une des sources de leurs extases. Le noyau du darwinisme, c’est la théorie de la construction. Il lui manque la vue de ce qu’il y a, dans les plantes, de tout à fait étranger à l’économie, d’irrationnel, le gaspillage princier, le débordement de superflu qui traduit des intensions bien plus importantes que celles du simples prolongement de la vie et de la concurrence. Déjà, le nombre immense des espèces est en lui-même étrange au fond, il faudrait que peu de modèles, d’une valeur éprouvée et sans complexité, l’emportent et se répartissent à travers l’espace. Ensuite la beauté, le gaspillage inouï de matière périssable. Tout cela parle aussi clairement qu’un livre ouvert ; mais la discussion demeure stérile lorsqu’elle s’engage avec des intelligences auxquelles la faculté de s’élever au-dessus de l’élément du temps n’est pas donnée. Les millions d’années auxquelles se réfèrent les théories de l’évolution ont pour pendant les millions d’années-lumière de l’astronomie qui leur est liée. La substance d’un minuscule calice de fleur, d’une étamine frémissante, contient un sens plus haut que toutes ces distances et tous ces processus qui enferment le cœur dans la solitude.

Si l’on considère l’art comme concurrence, on en vient à l’usure rapide des idées, au triomphe des bonimenteurs. Ici, il n’y a que des espèces, non de la rivalité. Plus nous concédons à autrui une avance temporelle, et plus nous serons assurés de le rattraper.

Kirchhorst, 28 ai 1945

Les premières cerises ont fait leur apparition sur la table. Cette maturité étonnamment précoce pour notre climat s’explique par le fait quelles ont poussé sur la dernière branche verte d’un arbre mort : rejetons de la décadence.

[…]

Kirchhorst, 30 mai 1945

Rêvé d’une visite à Catalfamo. J’avais auprès de moi « l’ami plus âgé, dans le rôle du supérieur », et ce type revêtait, comme un caméléon, les individualités de nombreuses personnes de connaissance que j’ai rencontrées dans ma vie, à l’occasion de rapports semblables, et envers qui j’ai une dette de gratitude.

Puis j’ai vu mon père en blouse blanche de laboratoire. J’entrais dans la maison et nous nous saluions avec beaucoup d’émotion et de cordialité. La scène se répéta, comme si elle était importante et devait s’empreindre en moi.

Il me semble souvent que les morts mûrissent et s’adoucissent ; ils croissent en nous, en y poussant des racines posthumes – c’est nous qui sommes le véritable champ des morts, la vraie terreur des morts. Ils veulent être ensevelis dans nos cœurs. Ils nous en sont reconnaissants, et ce commerce donne à des familles et des peuples entiers la force de poursuivre leur marche à travers temps.

[…]

Kirchhorst, 6 juin 1945

[…]

J’ai commencé La Cousine Bette de Balzac, mais ai trouvé le temps trop précieux pour me perdre dans les intrigues de la société louis-philipparde, dont tous les desseins tournent autour de l’argent et des rentes. En compensation, j’y trouve un nouveau charme dans le fait que les rues et les places de Paris ont pris pour moi un sens personnel et qu’en le lisant, je tombe sans cesse sur des noms qui m’émeuvent. Je songe aussi en de tels moments aux ponts comme à des anneaux qui marient la capitale au fleuve. Ce sont des bijoux dont les pierres brillent des splendeurs du destin, et que leur reflet dans l’eau doue de la magie illusoire du cercle. Que de peintres ont essayé de la rendre ! C’est une grande bénédiction que de les savoir intacts.

Kirchhorst, 8 juin 1945

Terminé ma lecture de Jérémie. […]

Nebusaradan, le général de Nabuchodonosr, représente le type du soldat chargé des gros ouvrages, et qui incarne avec une parfaite pureté le mécanisme de la violence. Les brefs passages où il est mentionné dans l’Ecriture sainte font résonner à travers les millénaires l’écho de la terreur qu’il inspirait. Notre temps, lui aussi, a de nouveau produit de telles figures. De même que les érotomanes, ces hommes de la terreur ne connaissent qu’une seule réaction. Aussi sont-ils possédés d’une raideur d’automate qui se manifeste dans leur physionomie. Ce sont les plus bas parmi les chauffeurs de l’Esprit du monde, attelés à des plans dont ils n’ont pas plus idée que l’huissier de la dette dont il est tenu, par son officie, d’assurer le recouvrement. Un fois dépouillés de leur mission, les voilà aussitôt dressés dans la hideur de leur nudité. On dirait qu’ils ont vécu à crédit et ont été depuis longtemps cadavres, tant la mort est rapide et avide à les ramasser.

[…]

Kirchhorst, 10 juin 1945

[…]

Positions spirituelles et empiriques. Notes à propos du « Travailleur ». L’action spirituelle, le plan, selon ses catégories nobles ou basses, s’exécute conformément au plan cosmique, qui comprend en lui et la mort et la souffrance. Aussi fait-il abstraction de la douleur. Le Grand Plan est situé plus haut que les rouages, est « semblable aux dieux ». Dans la position empirique, au contraire, la destinée individuelle est vécue, souffert ; la douleur est une réalité humaine. Ce qui amène à des collisions tragiques chez l’individu, être, à la fois, qui forge des plans et subit la souffrance.

Une décision politique, stratégique, menace bien des milliers d’hommes, quelle qu’en soit la structure, donc aussi lorsqu’elle consiste à refuser l’action. Le commandant chargé de tenir une forteresse se soumet à la loi du plan, en sa position spirituelle. Mais la forteresse est en même temps la position empirique où lui-même et les siens souffrent et périssent. Nous en avons tous fait l’expérience.

Jusqu’à présent, ces choses sont simples, bien qu’on puisse les contester. Mais cependant, ce que l’individu a du mal à assumer, c’est qu’il se trouve lui-même dans le rôle du commandant, au lieu spirituel. Il collabore au plan, au schéma idéal, soit en agissant, soit en refusant d’agir, et est toujours responsable. Il n’est rien qu’il ne puisse approuver, ni rien non plus qu’il ne puisse rejeter. L’individu est en mesure de changer le monde, par l’action ou la passivité, et à chaque instant. Il peut trancher en faveur de son triomphe, ou de son déclin. Il peut pénétrer dans l’absolu. Il est souverain et, dès qu’il s’élève à la conscience de cette dignité, il dispose d’un pouvoir infini. Le monde devient sa matière et son songe. Il n’est toujours que son reflet. C’est ce qu’enseigne le mythe, ce qu’apprennent l’histoire, et l’histoire du salut, et la philosophie. Pour un chrétien, par exemple, qui se sait commandant de sa place forte, de sa « forteresse », le Christ n’est pas seulement le modèle, mais une partie essentielle et active de sa personne, une puissance déléguée, capable de bouleverser le monde. Elle renverse des Empires.

Quand le plan semble tout envahir, quand il semble passer à l’absolu, on peut émettre diverses hypothèses. Cela pourrait résulter de ce que les individus abandonnent de plus en plus grandes réserves de substance, de souveraineté, de destin propre, soit qu’ils approuvent le plan, soit que la responsabilité soit devenue trop lourde pour leurs épaules. Il n’est pas de contrainte sans acquiescement. On pourrait aussi supposer que de notre point de vue empirique, sur la surface de notre planète, le plan cosmique vient d’entrer dans une crise, une phase nouvelle qui se reflète dans les plans humains et qui exige des paiements anticipés. « L’homme » est contraint de pénétrer dans un stade qui exige de lui, d’une part, un surplus d’activité, de « travail », et de l’autre plus de souffrance. Il accepte et l’un et l’autre, aussi bien avec plaisir que dans la douleur.

L’extrême jubilation qui accompagne les plans et qui s’enfle jusqu’au délire, lorsqu’ils deviennent catastrophiques, n’est pas sans rappeler une traversée du désert accompagnée de mirages. Des prophètes surgissent pour annoncer la Terre promise. Les enfants connaîtront le bonheur. Mais que signifie la manière dont les plans humains, considérés sub specie aeternitatis, s’envolent en fumée, et d’autant plus sûrement qu’ils sont tramés plus intelligemment ? Derrière la foule des plans et des utopies, un autre plan doit être caché, immuable, que nous tentons de reproduire dans l’imperfection. L’échec est compris dans le plan. Il faut donc que s’y mêle toujours un autre principe, soustrait à notre vue, substance prophétique, transcendante. Les plans s’agitent dans les parvis. Ce sont des copies périssables de la Ville éternelle, édifiées par l’architecture humaine. Ils sont bien peu de chose ; mais leur signification est grande. Dans la ville gothique, les maisons sont minuscules, comme des nids d’hirondelles collés aux flancs de la cathédrale. Dans les métropoles, les églises disparaissent à l’ombre des immeubles des banques. Quand le plan se contente du cadre du parvis, il contient plus de sagesse, ainsi lorsqu’il se consacre à l’édification de temples et de monuments funéraires, à la construction d’antichambres de la vie supérieure et du tribunal des morts. C’est là qu’il agit, même dans le temps, avec plus de permanence. Il se peut que les pyramides demeurent dressées, comme des signes, quand notre position empirique sera devenue ferraille, aura été évacuée, abandonnée. Elles copiaient plus intuitivement le plan cosmique.

Tout cela mène à l’avenir du Travailleur. Ses plans comme tous les autres ne peuvent qu’être liés à l’époque ; pour lui aussi, l’échec est compris dans le plan. Certes, les catastrophes ne peuvent entraver sa marche. Bien plutôt le favorisent-elles et lui donnent de l’avance, pour la simple raison qu’elles rompent les chaînes de l’économie, tandis que la Figure progresse, invulnérable, à travers le monde du feu, douée d’un pouvoir spirituel qui s’accroît sans cesse. On peut donc prévoir encore de grandes réalisations. Le progrès empirique est garanti, tant par l’intensité du vouloir et par sa violence aveugle que par la réserve de forces encore intactes, voire même encore vierges.
Le seul sujet d’inquiétude, c’est la modification du point de vue spirituel celle qui s’annonce dans le dégoût, d’abord subtil, qu’inspire aux élites le spectacle, dans le début, de cette lassitude, plus dangereuse que la catastrophe. Il faut alors que se manifestent des images nouvelles, de nouveaux prophètes.
De telles mutations peuvent se produire sans qu’on les remarque, ou presque. Elles ont un effet plutôt chimique que physique, et en tout cas démythifiant ; les utopies sont partiellement réalisées, partiellement même dépassées et perdent, de ce seul fait, leur pouvoir de fascination. Le monde du travail apparaît dans une perspective différente, devient subalterne.

Le Travailleur est mis au second rang, réduit à son schéma matérialiste, au rôle de frère convers, tandis que de nouveaux esprits sont absorbés par des idées nouvelles. La perfection, dépouillant les techniques de leur caractère de facteur révolutionnaire, y contribue. La faim, sous sa forme brutale, est apaisée. La grande ruche voit naître des cellules où l’on exige une autre nourriture, et, avec les descendants, de nouveaux parasites en forcent l’entrée.

Le scepticisme change de rôle et de tâche. Il alimente les processus dialectiques dans leur phase héroïque ; il les entrave, lorsque celle-ci s’est achevée : devenu, taedium vitae, dans les ères de paix et de prospérité. Il commence par s’en prendre aux modifications du plan général et s’installe à demeure sur son tapis, dans les limites des lieux communs à la mode. Des ennemis mortels ne soupçonnent point combien leurs langages, leurs arsenaux de symboles sont devenus semblables. Ils se ressemblent comme l’objet et son reflet, ou comme des arcs qui s’épaulent l’un l’autre. Les allures inexorables s’accentuent en même temps que la subtilité des différends, comme dans les grands conciles où l’on débattait de la divinité ou de la déiformité du Christ.

.. etc.

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