J’entends des voix

La plus grande douleur, c’est de ne pas le connaître, dis-je. Il y a cette voix dans ma tête – eh bien ? – je l’écoute, oui. Ce qu’elle me dit n’est pas toujours inintéressant. Cependant, c’est une voix d’homme – je ne suis pas un homme, non ? – et j’aime cette voix. Il m’a toujours semblé voyez-vous que j’aurais dû avoir un frère – un grand frère – ma maman a avorté paraît-il, une fois, avant que de m’avoir, et c’était d’un garçon. Non, la chose ne m’a jamais traumatisé. – Pensez-vous, c’est d’un banal ! Cela dit j’aurais aimé un grand-frère qui m’aide à apprendre la vie plus vite. J’ai mis trop longtemps à comprendre. La violence nécessaire. Ma maman, elle ne voulait pas me dire… Les mamans c’est comme ça. Quand à mon père, eh bien c’est tout simple, il faisait de l’obstruction ! De l’obstruction à l’instruction nécessaire. Oui il me semble, en conscience, qu’il mentait ! Car il était au-courant, voyez-vous, lui, de ce qui allait arriver. Mais c’était une sorte de partisan de l’innocence… Il le savait bien, que le ciel allait me tomber sur la tête. Eh, comment en aurait-il pu en être autrement ? – Comment, que dites-vous ? Ce n’est pas parce que les choses sont évidentes que les hommes le voient ? – Comment, vous n’avez rien dit ? – Mais c’est encore « lui » alors ! – lui, ma voix – qui me parle ? – Il est de bon conseil, n’est-ce pas ? Quoi qu’il en soit, disais-je, que mon père ait su ou non pour l’impasse, il fallait faire comme si de rien n’était. [Il faut toujours faire comme si de rien n’était, en société, n’avez-vous jamais remarqué ? Idem lorsqu’on est méchant ou gentil avec vous. Lorsqu’ils sont méchants, les gens se disent : elle pardonne, ou bien elle a la peau dure – selon ce qu’ils préfèrent. S’ils sont gentils, ils se demandent : mais pourquoi ne le voit-elle pas, l’ingrate ? Et alors ils redoublent de gentillesse afin de mieux se signaler. Tout bénef’ ! – Il faudrait toujours faire comme une pierre. On donne tout aux pierres – mais de leur côté les pierres connaissent un dénuement total : leur cœur dompté ne leur promet que du regret et des rêves inaboutis et leur esprit tout-vaillant s’ennuie profondément de lui-même.] – Pourquoi, disais-je, qu’il fallait faire comme si de rien n’était avec mon père, demandez-vous ? Mais pour la sauvegarde de l’utopie, bien sûr ! Ainsi je me faisais passer pour un enfant heureux et nous repoussions encore un peu plus loin le fatal déchantement : c’est qu’il croyait sincèrement que j’allais lui apporter un miracle, voyez-vous. C’était flatteur : il me croyait capable d’accomplir ce que dont lui avait été incapable – enfin il m’en croyait capable parce qu’il avait besoin de croire avant tout. Je le sais bien. J’aurais été trisomique qu’il aurait sûrement projeté les mêmes délires impossibles sur ma tête. Cela étant, j’ai vite eu l’intuition de ce que le paradoxe d’être née en pleine austérité pour donner naissance au soleil allait plutôt en réalité en ma faveur : on n’accomplit jamais rien de grand dans la facilité. Mai 68 n’avait rien de grand parce qu’il était facile. Aussi ce que j’ai accompli était bel et bien le vœu de mon père : mais du fait qu’il s’agissait du vœu d’un candide envoyé dans la lune, et que je suis une terrienne qui l’a reçu, il fallait bien hélas, et fort tragiquement, qu’il ne puisse pas le reconnaître. Je suis l’enfant d’un souhait qui se cache à lui-même, et qui ne me reconnaît pas car je n’ai pas la transparente immatérialité du souhait.

Ce qu’il pensait, je vais vous le dire – bien qu’il s’agisse d’un tabou, et que le dire soit interdit – il pensait que grâce à moi l’épreuve du feu qu’il n’avait pas osé passer lui-même serait surmontée. Comment je sais cela, s’il ne l’a jamais dit ? Mais parce qu’en tant qu’enfant du tabou, et tabou moi-même, j’ai toujours eu accès aux non-dits comme à des ordres venus d’en haut ! – Ma voix intérieure est d’accord. Oui, elle confirme. Et sachez que j’en suis fort aise ! Comprenez bien qu’à côté de la force d’une voix intérieure, vos maigres raisons raisonnantes ne sont rien. – Savez-vous au moins ce que c’est que l’épreuve du feu ? Je vais vous le dire, bien que ce soit dans tous les livres : il faut être pur comme le cristal, ou bien vous devenez charbon. Le monde entier est devenu charbon. Ou bien il est encore à brûler. Moi je savais que j’avais le potentiel pour passer au travers. C’est une chose intéressante en soi – au point que la plupart des gens comme moi – comme mon père – préfèrent toujours se tenir en amont du défi, ne jamais y aller, afin d’être sûrs de préserver leur capital. On n’est bien sûr jamais à l’abri d’un souci. Tout se joue comme le disaient les égyptiens : à la pesée des âmes. Il faut bel et bien l’avoir légère comme la plume, légère plus qu’une plume. Ou bien c’est le charbon. Oui, je sais tout cela. Mais comment le prouver – que je sais tout cela – sinon en allant surmonter nue une somme de souffrance si grande qu’à côté d’elle toute la douceur de vivre que j’avais pu auparavant connaître, paraîtrait au final minuscule, dérisoire, insuffisante ? Comment le prouver sans que soit balayée la joie qui jusque-là en moi, continuellement transmise, demeurait, rayonnante… – sans que soit balayée d’un revers de gifle jupitérien celle qui par comparaison finirait par me paraître anecdotique : ma personne, mon enfance ? – Et comment après coup, sous quel masque, pourrais-je me présenter à mes innocents et lâches géniteurs, eux qui ne comprendraient jamais que toutes leurs plus fidèles attentions du monde seraient toujours inaptes à compenser le martyr auquel ils m’avaient destinée ? C’est une chose que de brûler Zahia. C’en est une autre que de brûler la fille du chêne…

Oui je brûle, mais disons modérément. De temps en temps je coupe une bûche que je jette dans la cheminée. Ensuite j’attends que ça repousse. Pas folle la guêpe.

Bien sûr, ils ont continué à professer les mêmes sempiternelles salades. Bien sûr ils se sont radicalisé dans l’absurde. Oh les autruche ! – Ma mère est un cas à part. Ma mère n’a semble-t-il jamais vraiment goûté au bonheur, alors quand elle disait que j’allais être heureuse, elle ne pouvait pas vraiment savoir de quoi elle parlait. Cela l’innocente un peu… quelque part ! Moi par contre j’y ai goûté, vous comprenez. Evidemment que j’ai été puissante et libre ! Sinon comment aurais-je su, pour la capacité de mon ventre à encaisser ? J’y ai goûté si jeune, avec ça… Comment vouliez-vous m’en faire passer le goût ? J’ai vraiment cru qu’il ne faudrait jamais vivre que pour ces instants bénis. J’ai vraiment cru que là se trouverait le fin mot de l’honneur. « Je mettrai mon honneur de ne jamais déchoir de ma sur-réalité. » « Je mettrai mon honneur à rencontrer le réel, à connaître le réel – bibliquement s’il vous plaît -, et à le combattre, toujours… pour qu’elle advienne ! » « Et à ma surréalité, je lui donnerai pour nom le Christ ! ». Quand je leur ai parlé du surréalisme, ils ont dit bravo, quand je leur ai parlé du surhomme, ils ont haussé les sourcils, quand je leur ai parlé de l’honneur, ils m’ont dit que ce terme n’existait plus, et quand je leur ai parlé du Christ – parce que Lui m’avait fatalement tapé dans l’œil – ils m’ont reniée.

Oui, je reviens à mes voix si vous le voulez. Ce que vous ne voyez pas c’est que j’y étais encore. Je vous ai dit tout-à-l’heure que j’écoutais des voix, parce que je sens bien que cela vous amuse. Cela capte votre attention. J’aime vous amuser. C’est un pouvoir que vous me laissez-là, une emprise… Pourtant je ne le fais pas de gaieté de cœur. Je le fais contrainte et forcée par votre voyeurisme. Car il est bien-évident que vous ne comprenez que ce genre de gadgets ! En réalité c’est un homme, un vrai, qui me parle. Et comme je vous le disais tout-à-l’heure – mais comme je les nommais hallucinations vous ne vouliez pas me croire – ces voix ne sont pas de mon fait, ne proviennent pas de mon intérieur. Je ne suis pas cet homme à la voix douce qui me parle. Et quand bien même ce qu’il me dit, j’aurais pu l’inventer.

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6 réflexions sur “J’entends des voix

  1. Ca laisse un peu sans voix. Ni intérieure ni extérieure. On a envie de faire feu, de tout bois. Et du charbon aussi pour passer l’épreuve et s’occuper du tirage.

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