L’autre soir j’ai mangé une pizza

Mais que faisais-je là, assise au bar ? J’attends ma pizza. Voilà ce que je suis venue chercher.  Le temps qu’elle cuise, qu’on me la serve, et je disparais. J’ai calé la poussette en-vis-à-vis. Ma petite poule d’or bien en face. Je la fais se tenir au plus près de moi, que nous ne nous quittions pas des yeux, que rien ne puisse troubler la saine communion qui nous unit et nous protège… car nous sommes fortes et sereines dans notre bulle. Qu’y puis-je si je gène moins, assise au bar, que debout dans l’entrée, ou entre les tables, au milieu des gens qui mangent ? Je croise doucement les jambes.  Afin de me tenir en biais. Ainsi, pensais-je, je prends déjà moins de place. Oui il fait sombre, bien sûr le soir est tombé. Les mains qui pianotent sur le bar : ça c’est à cause de la musique, je crois que c’est du jazz ; je fais de la figuration. Il faut bien que je m’intègre dans le tableau. Ou que le tableau s’intègre en moi, c’est selon. Ce que je veux, c’est me fondre. Il semble, à étudier la gestuelle familière, les regards pacifiés, du jeune bonhomme en chemise blanche qui vient d’entrer et se positionne à moins d’1m 20 à ma gauche, que j’y parvienne assez parfaitement. Seul le patron m’observe déjà d’un œil complice. J’appelle ma fillette du regard, je lui souris pour qu’elle me sourie. Il se permet de me dévisager longuement : j’en fais autant parce que j’ai perdu l’habitude de ne pas voir – et même de faire semblant de ne pas voir. Et puis il y a la curiosité. Il me demande mon nom. Un quart de seconde je songe à lui dire n’importe quoi, et puis je me ravise. Après tout nous sommes dans la réalité. Je sens qu’il sent que l’information est obligée de remonter des profondeurs, à travers mille stratifications de silence, pour parvenir à son entendement. Il note mon nom sur un calepin, répète mon prénom d’une voix musicale et sourit. Comme s’il en avait besoin pour me remettre tout à l’heure ma pizza sur le comptoir : je suis sa seule cliente « à emporter » ! Tout cela est déjà parfaitement absurde bien sûr. Le patron et moi échangeons quelques propos banaux… je tiens la barre bravement. Mais un ange passe, qui me fait finalement perdre contenance. Je tire la langue à mon enfant, dont le visage s’illumine. Le patron n’en perd pas une miette. Il dit quelque chose d’étrange que je ne comprends pas. Adorable poupée potelée qui se tient parfaitement sage dans sa poussette – comme à son habitude. En public elle ne crie jamais : elle observe. Son regard est pénétrant comme vingt-six amours de lames en acier bleu trempé. Je regarde le jeune bonhomme chevelu, bien mis, au visage régulier qui tient ma gauche. Absolument tranquille à mes côtés, semble-t-il. Serait-ce le fait que je sois maman ? Le type lève les yeux plusieurs fois, nos regards se croisent il me semble, sans éprouver la moindre gène, et du coup je n’en ressens pas non plus. Et voilà comment à cause du four à bois il commence déjà à faire chaud.

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4 réflexions sur “L’autre soir j’ai mangé une pizza

  1. « Et voilà comment à cause du four à bois il commence déjà à faire chaud. »

    L’érotisme qui transpire de ce texte n’est pas sans me rappeler les films pour adultes que programmait autrefois M6 le dimanche soir.

    Donc on résume : Millie a eu un coup de chaud à cause d’un bougn…d’un type chevelu en chemise blanche et d’un pizzaïolo qui déguisait son désir sexuel violent en regards bienveillants pour la maman et son enfant.

    Ça me dégoûte et m’excite à la fois.

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