Avant-goût

Au moins quatre heures déjà que la voiture roulait. Sylvie s’était affalée sur moi dans son sommeil. Tout son poids écrasait mon côté, sa tête sur mon épaule, de la bave dans mon cou, ma joue accolée à la vitre, les yeux dans le vague des panneaux lumineux qui fuyaient… Le parfum de Sylvie, une vanilline trop sucrée, quelque chose de bien lourd qui rappelait la frangipane ou la pâte d’amande, se mêlait à celui du plastique chaud des housses des sièges, des appuie-têtes. Je signalai au conducteur une envie de vomir qui montait. Nous étions coincés avec celui-là et sa musique électro pour toute la nuit encore, au moins. A midi le lendemain nous avions rendez-vous dans les environs de Rimini, pour prendre l’apéro avec son sacré beau-frère, une flèche rugbymane particulièrement tactile, qui lorsqu’il ne parlait pas d’argent se répandait en propos scabreux. J’avais malgré tout hâte d’y être… Ah le chant des cigales, ah les romarins en fleur, et la douce et molle frangine aux yeux clairs… les cernes bleues dans son teint pâle, ses lourds bras blancs croisés sur son tablier fleuri. Notre conducteur, le beau Julien, me rétorqua bravement que si je voulais vomir, je pouvais toujours utiliser un paquet de chips qui trainait. Il était sincèrement pressé de la retrouver ! Pour plaisanter, régulièrement, il s’écriait : « Putain des fois je regrette de l’avoir mariée, ma frangine ! » – « Tiens, mon petit Alexis, toi tu aurais pu faire un bon parti. Si seulement tu avais été moins pauvre, je te l’aurais donnée, et nous n’aurions pas besoin de faire 400 bornes pour aller la voir aujourd’hui. » Là-dessus les deux compères échangeaient un long rire gras.

Sur la vitre où mon front était appuyé, des gouttes de pluie en abondance, piégées par la vitesse, s’étiraient continuellement vers l’arrière-train du véhicule en longues ramifications fébriles. Le contact du verre /sécurit/ avec ma peau produisait un halo de buée. Une semaine entière que nous étions en vacances, et il n’avait pas cessé de pleuvoir… L’heure était déjà avancée mais le ciel était encore tout à son chagrin et ne semblait pas en avoir fini de l’être.

***

J’ai aperçu le vieux sage emporté par le vent, qui traversait le parvis de N-D. Les nuages sombres au ciel se chevauchaient avec humeur. On eût dit un papillon de nuit, enveloppé serré dans son grand imperméable gris pâle. Son pas était tout-à-fait vif, énergique, décidé. Il avait semblait-il recouvré l’énergie du jeune homme ; il allait la tête en avant protégé par un chapeau mou, on ne voyait pas son visage…

***

Ne crains rien, tout est bien. Ne bouge plus, cela ne fera pas mal. Attends, les voisins ferment les volets, voilà tout est calme à nouveau, nous pouvons y aller. Serre les dents, ne pense plus à rien, c’est cela… il va faire très sombre. Je tire le rideau, tiens-toi droite, relâche la mâchoire, détends tes épaules. Cela ne serre pas trop ? Respire doucement. Quelle est cette odeur ? Attends je reviens. Je vais vérifier que les plaques sont éteintes… Reprend le compte à rebours en m’attendant. Je mets un peu de musique ? Non, il est trop tard. Cela n’est plus la peine. Ca y est, tu dors déjà ? Non, ne réponds pas. Ne te donne pas cette peine, garde les yeux fermés.

***

Ce qui me plaisait le plus chez elle ? Sans doute son petit air obstiné. Ce menton pointu, ce nez retroussé, la bouche tellement lasse, ce grand front sévère, que trahissait subitement une vive lueur moqueuse dans un grand œil rempli de clarté, tout disait chez elle : « J’attends quelque chose, quelque chose qui ne viendra pas. » – « Oh rassurez-vous j’en ai pris mon parti. Vous n’êtes pas à la hauteur, ce n’est pas si grave… » – « J’en ai l’habitude mais faites attention tout de même ; je pourrais me fâcher. » Tout ce qu’elle faisait, elle semblait le faire à contre-coeur, et cependant tout ce qu’elle faisait, elle le faisait bien. Demandais-je une cigarette ? Elle paraissait n’avoir rien entendu, et cependant il arrivait très souvent qu’elle fût la plus rapide à dégainer son paquet. Il y avait de la diablerie dans la précision de ses gestes. De l’art. Mais sans ostentation. Deux doigts seulement de sa belle main soignée faisaient alternativement sauter le capuchon, glisser une cigarette en ma direction et me désignaient avec un rien d’autorité agacée le briquet imbriqué entre elles si je ne le trouvais pas. Il lui arrivait même parfois, obligeamment, de l’actionner, après que j’aie eu porté la cigarette à ma bouche – quand elle était de bonne humeur. Tout ce petit jeu, généralement, avait lieu sans qu’elle donnât l’air d’y penser, tout en sirotant à petites gorgées résignées un gin ou un whisky, bien qu’elle n’appréciât ni l’un ni l’autre. De son propre aveu, elle préférait boire des alcools qu’elle n’aimait pas : c’était sa manière à elle de se modérer, disait-elle. On devinait très bien aussi à sa façon de crapoter qu’elle ne fumait que pour nous, quand elle était avec nous, par souci d’intégration sociale, et non pour son plaisir : elle toussait encore, de temps en temps, et ses yeux rougissaient, lorsqu’elle en avait avalé. Oh comme elle avait eu raison de conserver ces jolies manières de pucelle ! Lorsqu’il est bien maîtrisé, non seulement le ridicule ne tue pas, mais réjouit. Je me souviens lorsque nous étions plus jeunes, lorsqu’elle accompagnait Julien en soirée, habillée simple, jamais à la mode, peu ou pas maquillée, mais toujours pimpante, cette impression qu’elle donnait toujours d’être là par hasard, de vouloir partir tôt, de sourire par devoir… La soirée se muait en fête à mesure que se prolongeait son inespérée présence… je devenais gai simplement de la trouver encore assise au salon à la minuit passée… et mon cœur se prenait à battre, juste de constater qu’elle n’était pas encore partie au petit matin. Souvent nous disions tout haut : « XXXX est restée jusqu’à la fin : c’était une chouette soirée ! » – Pourtant je n’étais pas amoureux. La magie procédait tout-entière du savoir-faire de la demoiselle.

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