L’homme le plus doux _ (fable)

Je voulais mettre une version propre de Margo labourez les vignes – par exemple

celle du Poème Harmonique – mais il semble que ce soit introuvable sur le net.

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Il était une fois un prince très-distingué. Dans sa jeunesse, sa chère maman, avant de mourir, lui avait fait promettre une chose :

– Promets-moi, mon chéri, avait-elle dit d’une voix blanche, de ne jamais devenir une brute.

Depuis ce jour le Prince très-distingué était devenu l’homme le plus doux.

Comme il était l’aîné des fils légitimes du Roi, il fut averti par lui un beau jour que son frère puîné devait être consacré à Dieu, c’est-à-dire enfermé à vie dans un monastère, et son frère cadet envoyé guerroyer en Orient, comme croisé.

– Mon fils, lui dit le Roi, à moins que tu ne te résolves, par douceur, à renoncer à ton titre pour l’un d’entre tes frères bien-aimés, il n’y a dans mon royaume de couronne que pour un seul homme. Je te laisse donc le loisir d’accepter ou non de me succéder, quoi qu’il arrive c’est toi qui annoncera leur destin à tes frères.

Le Prince si doux se trouva l’estomac fort retourné : quelle terrible charge lui incombait à présent ! Décider de l’avenir de ses propres frères ! Hélas tel était – paradoxalement – le terrible devoir et sacerdoce d’un Roi, il le savait bien : trancher dans le vif des nœuds gordiens inextricables, pour faire la volonté de Dieu. Son père n’était pas injuste, il ne se défaussait pas sur lui d’un fardeau qu’il ne pouvait pas porter (car il n’était point de charge au monde devant laquelle le bon et courageux Roi son père eût reculé) : il se contentait juste de lui demander de prouver qu’il avait les épaules pour monter sur le trône à sa suite. Le Roi son père était un homme sage, et malgré cela le cœur du Prince saignait. Son cœur saignait comme s’il avait été lui-même l’agneau à sacrifier sous son propre glaive fatal. Il avait l’impression d’avoir été chargé de crucifier le Christ et d’être lui-même le Christ écartelé intérieurement par un tel funeste devoir – tout à la fois. Réfléchissons, se dit-il, peut-être bien, finalement, aurais-je davantage ma place dans un monastère que mon puîné ? Après tout, ma foi n’est-elle pas plus vive et impérieuse que la sienne ? Cependant, il en faut de la foi pour faire le travail d’un Roi, et notre royaume ne serait-il pas bienheureux d’avoir un Roi Très-Chrétien ? Il est bien certain que la foi alliée à la capacité de trancher est plus utile aux hommes et même à Dieu que la foi aux mains liée qu’on a enfermée dans un monastère… A présent, posons-nous la question, si mon bras qui tient le glaive ne veut faire que la volonté de Dieu, mon bras ne serait-il pas celui qui doit découvrir et ramener le Graal ? Ma place ne serait-elle pas à la place de mon cadet – lui à qui l’esprit de sacrifice fait malheureusement souvent défaut – en Orient sur la route des Croisades ? Hélas hélas, mais si je laisse régner un homme dépourvu d’esprit de sacrifice, notre royaume ne va-t-il pas aller à vau-l’eau ? Ne sacrifierais-je pas par-là même notre bien terrestre au profit de richesses qui n’existent que dans les Cieux ? Puis-je faire cela à mon père ? Quant à ma mère, dont j’étais le favori à cause de ma douceur, ne me maudirait-elle pas de laisser ma vie se perdre quelque part on ne sait où dans le mystère de l’Orient, et de laisser pour maître en son royaume celui de ses enfant le moins soucieux du bien commun ?

C’est en devisant ainsi avec lui-même que le bon Prince si doux trouva la force morale d’aller dire à ses frères qu’ils devaient à présent quitter le château – pour n’y sans doute jamais revenir. Peu importait désormais le jugement qu’ils porteraient sur sa personne, car les voies de Dieu étaient impénétrables : il ne faisait qu’accomplir – et douloureusement, encore ! – une sentence supérieure. L’honneur était sauf : il avait sa conscience pour lui.

Le Prince était très riche et fut bientôt en âge de se marier. Un jour qu’il faisait particulièrement doux dans son royaume, et que mille demoiselles de haut lignage, toutes belles comme le jour, accouraient des quatre coins du monde pour se présenter à lui et le courtiser, il décida qu’il devait à la mémoire de sa mère de ne donner la préférence à aucune d’entre elles. Il appréhendait par-dessus tout la perspective de devenir un objet de rivalité et de discorde parmi toutes ces gente dames ; il désirait qu’elles demeurasses telle qu’il les voyait, comme des anges : serviables, innocentes, gaies, s’ébattant toutes ensembles comme des sœurs, en parfaite harmonie. De plus, ces belles princesses semblaient avoir déjà reçu tous les dons du ciel : elles qui étaient les enfants gâtées du Seigneur suprême, que donc pouvait leur importer l’offrande de son pauvre cœur trop humain ? Il jugea qu’il serait mieux à propos de faire cadeau de sa douceur et de sa générosité à celle qui serait le mieux susceptible d’en jouir : la fille qui n’avait rien ni personne au monde, et dont la beauté demeurait invisible aux yeux du commun.

Il décida donc qu’il s’en irait rendre visite à Cendrillon. Par douceur, pour ne point lui faire honte de ses haillons, il se fit faire, pour aller au-devant d’elle, un costume en toile de jute et chaussa de mauvais souliers crottés. Pour leur premier rendez-vous, il se munit d’un petit bouquet tout simple de pâquerettes, afin de rendre hommage à sa simplicité. Les jours suivant, il multiplia les occasions de se rendre utile et agréable auprès d’elle, quitte parfois à lui créer des embûches de toute pièce dont il se proposait comme miraculeusement de la sauver. Ils passèrent ainsi ensemble des heures très douces, assis côte-à-côte sur les bancs publics ou dans l’herbe fraîche du petit matin, à gentiment bavarder. Au bout de quelques mois de bonheur limpide, le Prince s’avisa qu’il n’aurait jamais la rudesse d’expliquer à Cendrillon qu’il lui avait menti depuis le début concernant son identité réelle. Quant à lui avouer qu’un Prince ne pouvait épouser une souillonne, bien que ce fut malheureusement la plus stricte vérité, à cette seule idée il prenait la migraine. Il la quitta donc un soir d’automne après l’avoir couverte de baisers, sans demander son reste, et pour ne jamais revenir.

Il fallut peu de temps avant qu’on lui rapporte que Cendrillon était à la recherche de son mystérieux ami : elle errait par les rues de la cité et les chemins de la campagne environnante comme une âme en peine, faisait grand tapage, frappait à toutes les portes, rendue par l’amour insensible aux moqueries des bourgeois, aux injures des prêtres et aux coups des carabiniers. La douceur proverbiale du Prince en fut toute chamboulée. « Faites-donc courir le bruit que son ami est mort », ordonna-t-il à ses gens d’arme. « La mort, de toute façon, est tout ce que mérite un aussi perfide séducteur. Ainsi le pauvre cœur malade de la demoiselle sera enfin purgé du poison d’amour qu’y a versé le faquin, et nos rues retrouveront leur paix. » En prononçant ces mots, le délicat Prince se mortifiait.

– « Oh comme vous êtes doux, Seigneur ! Oh quelle finesse, quelle générosité, tant de bonnes intentions ! », s’écrièrent en chœur les courtisans du Roi.

Lorsque Cendrillon apprit la nouvelle, son pauvre cœur malade ne le supporta pas. Dans la seconde elle s’écroula aux pieds du capitaine de la garde qui s’était rendu messager de la triste nouvelle. On s’en alla quérir sa vieille marraine la fée qui était la seule famille qu’on lui connût, laquelle jeta autant de malédictions à la cantonade qu’il lui fut laissé le temps d’en jeter, et, poursuivie par les chiens du roi, s’envola comme un éclair sur son balais magique, emportant le corps inanimé de sa filleule.

– « Sire le Roi, fit le capitaine de la garde quelque peu ému, Cendrillon est morte de chagrin. La pauvre fille avait un cœur décidément bien fragile ! »

Le Roi qui se trouvait en présence de demoiselles de haut lignage lorsqu’on lui communiqua la nouvelle, s’efforça de cacher, pour ne pas heurter leurs sentiments à son égard, l’émoi intense qui fut le sien. Néanmoins il éprouva tant de remord de ce qu’il avait fait à la pauvresse qu’il dût quitter ces dames plus tôt que prévu pour aller s’enfermer seul dans la chapelle.

– « Cendrillon n’est pas la seule à avoir un cœur bien fragile ! », entendit-on chuchoter une petite voix mutine, dans la grande salle du trône, lorsque le roi fut parti. Et des rires féminins fusèrent.

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[LA SUITE DEMAIN SI JE TROUVE LE TEMPS. :)]

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Je m’en vais.

Voilà, c’est décidé. J’abandonne la réacosphère.

J’avais quitté la gauche par déception – à l’époque, j’attendais beaucoup des hommes, je ne demandais qu’à croire tout un chacun sur parole, et les humanistes n’étaient jamais à la hauteur de leurs professions de foi en l’humanité -, mais après avoir fréquenté beaucoup de gens de droite, je me dois d’admettre que la majorité en est encore plus détestable et étriquée mentalement.

Je vous dis donc adieu à tous. Sans regret aucun. Et sans me retourner.

Je mets le cap sur des cieux plus cléments.

Tschüss à vous tous les affreux !

Ce millénaire avait treize ans

[…]

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Certes, plus d’un vieillard sans flamme et sans cheveux,
Tombé de lassitude au bout de tous ses voeux,
Pâlirait s’il voyait, comme un gouffre dans l’onde,
Mon âme où ma pensée habite, comme un monde,
Tout ce que j’ai souffert, tout ce que j’ai tenté,
Tout ce qui m’a menti comme un fruit avorté,
Mon plus beau temps passé sans espoir qu’il renaisse,
Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse,
Et quoiqu’encore à l’âge où l’avenir sourit,
Le livre de mon coeur à toute page écrit !

Si parfois de mon sein s’envolent mes pensées,
Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;
S’il me plaît de cacher l’amour et la douleur
Dans le coin d’un roman ironique et railleur ;
Si j’ébranle la scène avec ma fantaisie,
Si j’entre-choque aux yeux d’une foule choisie
D’autres hommes comme eux, vivant tous à la fois
De mon souffle et parlant au peuple avec ma voix ;
Si ma tête, fournaise où mon esprit s’allume,
Jette le vers d’airain qui bouillonne et qui fume
Dans le rythme profond, moule mystérieux
D’où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux ;
C’est que l’amour, la tombe, et la gloire, et la vie,
L’onde qui fuit, par l’onde incessamment suivie,
Tout souffle, tout rayon, ou propice ou fatal,
Fait reluire et vibrer mon âme de cristal,
Mon âme aux mille voix, que le Dieu que j’adore
Mit au centre de tout comme un écho sonore !

[…]

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;)