Alice, pro-vie.

[Alice 27 ans, docteur en psychologie, travaille dans le relationnel en entreprise (gestion du personnel essentiellement).

Quand elle rencontre des gens, elle ne les juge pas. Quand elle est confrontée à des êtres souffrants, elle les écoute. Elle prend des notes, enregistre leur degré de souffrance – sans jamais oublier que toute souffrance est inquantifiable – essaie de répertorier leurs problèmes suivant les classifications d’usage – sans jamais oublier que tout un chacun est unique – tente de repérer dans quelle posture existentielle ces individus reçoivent la souffrance, ce qu’ils font pour y remédier, puis propose d’éventuelles solutions, c’est-à-dire du coaching. Sans jamais oublier qu’ils sont libres. Rendre service avant tout – telle est sa devise. Alice, avec le temps, est devenue un peu philosophe. Elle se demande aujourd’hui si tout le monde ne porterait pas également sa croix sur terre, de telle sorte que tout le monde recevrait peut-être au final la même somme de joies et de peines dans la vie. Le but de son travail étant malgré tout de « limiter la casse ».

« Perso, je n’ai jamais fait de dépression », dit-elle, « du coup mes patients ont beaucoup de choses à m’apprendre, je suis très curieuse de leur façon d’envisager les choses et la vie. Mais en même temps, du coup, moi aussi j’ai forcément plein de choses à leur apprendre, non? »

Alice pourrait être Dieu, ou plutôt Dieu pourrait être Alice… Elle s’est rendue compte dans sa profession qu’elle avait globalement toujours affaire à deux grandes catégories de personnes. Ceux qui ont besoin d’elle parce qu’ils ne réussissent pas à être la personne qu’ils voudraient être, et ceux qui ont besoin d’elle parce qu’ils ne savent pas qui ils sont. Aux premiers, qui souffrent de leurs insuccès, elle tente en général de faire admettre leurs torts, car il est rassurant de s’entendre dire que l’on pourrait faire ce que l’on veut de soi-même à condition de s’en donner les moyens. Il est toujours possible de trouver à tout un chacun des torts qui expliquent ses insuccès. Cependant, elle a fini aussi par le comprendre, en voyant ses clients se débattre dans leurs petits schémas mentaux fermés, que c’était leur irréductible insatisfaction qui était la grande source primordiale de toutes leurs quêtes, de tous leurs rêves, de toutes leurs nostalgies… c’est-à-dire le moteur de leur désir. Etre dans l’insuccès c’est être encore dans le désir – quand celui qui parvient à se corriger de ses aliénations premières pour accéder au succès, perd aussi bien souvent, dans la foulée, les raisons qui lui faisait vouloir y accéder à l’origine… Ne vaudrait-il pas mieux, finalement, consoler un être en souffrance de ses torts qui lui causent une telle souffrance, mais sans l’aider y remédier ? – la solution ne serait-elle pas d’habituer le client à rester dedans ses insuffisances, afin qu’il reste dans le désir ? Ou bien lui donnera-t-on les clefs stratégiques pour qu’il s’en sorte ; et prendra-t-on par-là-même le risque qu’il perde de vue qui il est ? Car si Alice parvient à faire en sorte que celui qui ne s’aime pas devienne la personne qu’il aime, alors elle transformera celui qui était à l’origine un simple insatisfait-de-base en un individu susceptible de développer de plus graves troubles de la personnalité. Et elle aura simplement fait passer un être appartenant à l’origine à la première grande catégorie précédemment évoquée, dans la seconde. Lourd dilemme. Car si la première catégorie ressemble à un purgatoire, la seconde en revanche se rapproche davantage de l’enfer… Celui qui se console de ses torts sans pour autant y remédier n’est-il pas un être désirant, normal, parfaitement heureux ? Avec le temps, Alice en vient à se demander à cause de cela s’il ne vaudrait pas mieux au final ne surtout jamais soigner les gens, et surtout les éloigner de la pomme empoisonnée de la connaissance.

A une époque, Alice s’est fortement intéressée à la Société Théosophique. Elle est intimement persuadée, en ce qui la concerne, d’avoir accédé à un degré de connaissance supérieur.]

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Alice, tout à l’heure vous avez croisé un dépressif sur la toile, ou du moins un individu qui parlait de ses idées de suicide. Il avait écrit qu’il s’était manqué de peu, sans doute par lâcheté, qu’il ne savait pas ce qui l’avait retenu… Cela vous a fait bondir !

« J’étais làche , sûrement »

Sûrement pas, la lâcheté c’est bien plutôt de se foutre en l’air (et c’est un foutu acte ultime de passivité agressivité envers l’entourage, entre autres choses, toutes moins glorieuses les unes que les autres).

Si je devais résumer l’argumentaire musclé qui a suivi, je dirais que vous êtes venue défendre la vie – la vie à tout prix – contre ses détracteurs. – Détracteurs dont on remarquera au passage qu’ils sont néanmoins bien vivants – les ingrats ! [Quoique la vie ne nous réservant elle-même, à la fin des fins, que la mort – or donner c’est donner, reprendre c’est voler, n’est-ce pas – ne sommes-nous pas nés quittes vis-à-vis d’elle ? Vaste débat.].

La vie à tout prix – ça ferait un joli titre de film (comique noir ou à l’eau de rose – tout dépend d’à quel degré il serait mis en scène)… La vie à tout prix… – mais dites-là, c’est que du coup vous n’en donnez pas cher ! Car vous ne dites pas : /la vie à un juste prix/, non, vous dites : « quoi qu’il en coûte » – or à ce petit jeu je vous ferai remarquer que certaines bactéries surclassent l’homme – certains insectes, et la plupart des nuisibles, oui aussi.

La vie à un juste prix, ce serait plutôt la devise des stoïciens. Mais vous, vous ne mangez pas de ce pain-là.

On vous menace : « la bourse ou la vie », vous donnez la bourse. On vous menace : « l’amour ou la vie », vous n’hésitez pas une seconde. On vous menace : « vendez votre âme, vendez votre corps, vendez vos frères et vos enfants, soldez-vous, pliez-vous en deux en trois en quatre »… ben parce que vous aimez la vie, vous vous exécutez. Normal. Honni soit qui mal y pense, et qui n’a jamais péché… etc. Et puis vous avez bien du mérite. Du coup.

Ne sont-ce pas les loosers, après tout, qui succombent aux épreuves de la vie en se tirant lâchement une balle dans la tête, plutôt que de vaillamment boire la coupe de merde et de larmes et d’amertume et de soupe à la grimace qu’on leur tend, jusqu’à la lie, jusqu’à ce que Dieu décide enfin qu’ils ont eu leur compte ? Car Dieu et grand et l’homme est soumis n’est-ce pas. L’homme est soumis, c’est votre définition de l’homme ?

Vous êtes une pacifiste, c’est bien.

On dit : « Il faut que le coeur se bronze ou se brise… » – La vache ! Qu’est-ce que vous êtes bronzée ! La peau tannée jusqu’à l’os, trente-huit centimètre d’épaisseur, cent pour cendre pur cuir de Rhinocéros.

Vous invoquez beaucoup de raisons chrétiennes pour défendre votre point de vue… Est-ce que vous savez au moins pourquoi les chrétiens mettent toujours une majuscule à Vie ? – Parce que vous parlez des bons chrétiens comme d’espèces de crétins qui n’auraient pas peur de la mort tellement ils croiraient dans le paradis qu’on leur réserve, mais si c’était le cas ils ne mettraient pas de majuscule à la vie terrestre, ils n’en mettraient qu’à Paradis. Or quand on y regarde de bien près, il n’y a pas de majuscule à paradis. Contrairement aux musulmans, les prêtres chrétiens invoquent plus souvent la Vie que le paradis dans leurs sermons lorsqu’ils cherchent à donner à leurs ouailles des raisons d’être et d’agir. Or si la vie se suffisait à elle-même, en quoi pourrait-on se fonder sur elle pour agir, – c’est-à-dire améliorer et transformer cette vie-même ? [C’est l’histoire de l’oeuf et de la poule ! Qui l’a fécondée ? Il faut bien une intervention extérieure à l’inexorable déterminisme qui préside au vivant pour justifier les formes qu’il emprunte. Pourquoi quelque chose plutôt que rien / pourquoi des hommes plutôt que de simples bactéries – si les bactéries aussi sont en vie, sont la vie, et que toute vie est également sacrée ?]

En fait, je vous donne la solution du problème, la Vie du langage chrétien, qui est la vie chrétienne, n’est pas la vie /à tout prix/, elle est un concept en soi, de vie magnifiée par la foi, qu’on oppose à la simple survie. Et ça, vous savez ce que ça veut dire ? Cela veut dire que les chrétiens ne sont finalement pas si éloignés que ça des stoïciens : ils considèrent qu’en dessous d’un certain seuil de pauvreté morale et spirituelle – là où il n’y a plus de cœur, plus de probité, plus de courage – la vie des hommes ne vaut pas vraiment la peine qu’on l’appelle la vie (ou du moins qu’on lui mette une majuscule).

Si les martyrs s’offrent au martyr, ce n’est si pour gagner des bons-points sur le registre de monsieur Saint Pierre, ni pour imiter leur idole comme des fans de Jim Morisson, ni parce qu’ils sont sûrs de trouver quelque chose de mieux que la vie terrestre au-delà, mais simplement parce qu’à un moment donné on leur a offert de les laisser vivre s’ils abjuraient leur foi, et qu’ils ont répondu : « Non, plutôt mourir que trahir ce pourquoi je sais que je vis, que d’oublier ce qui donne un sens à ma vie ».

Dominique Venner était de ceux-là qui préférèrent mourir en beauté – mourir dans un geste doué de sens – pour restituer de la beauté au monde, pour restituer du sens aux choses qui en valent la peine, (c’est-à-dire hiérarchiser, réifier le sublime, lui rendre sa place) – que vivre dans un monde sans beauté. Sans beauté parce que vide de sens.

La vie pour la vie, c’est comme l’art pour l’art. C’est la mort du sens donc la mort.


Au fait, est-ce que vous savez pourquoi Jésus, là où il est, n’est pas mort ? Ce n’est pas /parce qu’il est ressuscité/, non. Là encore vous avez tout faux. Abstraction que tout cela. C’est parce que, comme Jojo, six pieds sous terre (et même ailleurs), il /frère/ encore.

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11 réflexions sur “Alice, pro-vie.

  1. Merci Mohacs. :)

    Oui, je dois bien avouer que je suis assez contente de moi.

    C’est marrant, AMQC vient juste de publier une petite citation qui ferait une illustration sublime à mon texte :

    Chrétien et barbare

    « Et toujours me ravira le mot de Clovis que Rémi, évêque de Reims, s’apprête doucement à convertir. Le rude barbare est docile et écoute la belle histoire que lui conte l’évêque. Décidément, il lui plaît ce Jésus si aimable, né du ciel et d’une vierge et faiseur de miracles. Le barbare s’attendrit. Rémi pousse plus avant son histoire et maintenant raconte d’une voix brisée l’arrestation et le martyre du dieu. On en est à la crucifixion. Les clous s’enfoncent dans les mains. Le roi est couvert d’épines. Alors Clovis n’y tient plus, se dresse en larmes et s’écrie comme un tonnerre : « Ah, évêque, que n’étais-je là avec mes Francs ! ». Foin de douceur, d’acceptation, de défaite et de martyre ! Un dieu, s’il est le mien, je le défends à grands coups d’épée et je mets ses bourreaux et ses ennemis en bouillie. « Que n’étais-je là avec mes Francs ! », voilà le mot sublime de l’Occident à la fois chrétien et barbare, bon et sauvage, soumis à son dieu mais terrible pour en défendre le trône. »

    Jean Cau

    Grandiose, non ?

    • Et c’aurait été parfait car s’il avait empêché la crucifixion du Petit Jésus celui-ci aurait été oublié au bout de dix ans ce qui aurait ouvert la voie au règne divin et planétaire de Shango, l’empereur guerrier d’Oyo et dieu Yoruba de la foudre.

    • Faire le buzz, faire le buzz… il n’y a que ça qui compte pour vous-autres…

      Jésus ne serait pas mort sur la croix, peut-être qu’une autre légende, porteuse du même sens, serait née.

      Vous n’avez décidément pas confiance en Dieu – qui prodigue aux hommes ce dont ils ont besoin.

      Car le christianisme est né avant tout parce que les hommes en avaient besoin, non ?

      ^^

      Il ne faut pas avoir peur de son propre libre-arbitre à cause de Dieu – ce serait une hérésie ! Cf : Saint-Augustin.

  2. Merci de ne pas confondre le suicide de Dominique Venner et le martyre chrétien, ce sont deux choses différentes. Un martyr n’est pas un suicidaire, il ne porte pas la main contre lui-même mais il est prêt à mourir si on lui demande de renier sa foi. Normalement, il ne doit pas courir au devant du martyre, s’il a la possibilité d’échapper à ses persécuteurs, il en a le droit et même le devoir. Mais une fois arrêté, il ne doit pas opposer de résistance, je vous renvoie au Christ et à saint Ignace d’Antioche, entre autres.

    Quant à Dominique Venner, son acte renvoie à Mishima ou à Marcus Curtius si on aime l’histoire romaine. Un sacrifice personnel dans le dessein de sauver la patrie, bref quelque chose de bien terrestre. Et ce n’est pas parce qu’il a commis son geste à Notre Dame de Paris que cela lui confère une onction céleste. La religion catholique condamne le suicide, même si elle est compatissante à l’égard des suicidés.

    • J’ai pour habitude de penser qu’il ne faudrait jamais répondre aux commentaires des lecteurs lorsqu’ils posent des questions auxquelles j’ai déjà répondu en substance dans le texte qu’ils commentent. M’enfin bon, puisqu’aparemment il est écrit les gens de votre race intellectuelle doivent prendre un malin plaisir à faire comme si ce que je disais n’avait pas de sens, je vais prendre la peine encore une fois de préciser un tout petit peu plus ma pensée.

      Alors voilà, déjà dans un premier temps, essayez de me lire comme si ce n’était pas une chrétienne mais une barbare qui avait écrit ce texte. Ainsi vous pourrez peut-être admettre que je me permette des parallèles hardis entre la démarche chrétienne et la démarche « mishimesque » ou stoïcienne, sans pour autant avoir l’impression de pactiser avec le « mal ». Concevoir un parallèle entre deux démarches n’équivaut pas à dire qu’elles soient totalement superposables. Il s’agit de jouer aux jeu des ressemblances, voilà tout.

      Dans un jeu des ressemblances, on compte les différences aussi – et même avant tout.

      Car quel était le sujet de mon texte ? Etait-ce de justifier le suicide, de lutter pour le droit de tout-un-chacun à porter atteinte à sa propre intégrité ? Non, certainement pas ! Le sujet de mon texte c’est (au contraire) de se demander si parfois un homme n’est pas contraint justement par la défense de son intégrité (morale en particulier) à se sacrifier au nom de ce en quoi il croit.

      Quand je parle de sacrifice à une idée, et plus encore de sacrifice en la faveur d’une vision-du-monde, cela vaut aussi bien, au sens strict du terme, pour le martyr chrétien que pour Dominique Venner. Un point c’est tout.

      Car pour pouvoir parler d’attitude sacrificielle, il suffit que la mort d’un homme soit délibérée. Or celui qui se tue de sa propre main ne meurt pas moins délibérément que celui qui accepte de mourir de la main d’autrui. Point.

      L’acceptation d’un sort funeste est encore une expression de la liberté individuelle. Simplement, ce n’est pas la liberté de dire non, c’est celle de dire oui.

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