Piqûre de rappel

Quand j’avais 15 ans, mes parents soixante-huitards m’avaient fourré des rêves de révolution et de grandeur plein la tête, je voulais être artiste total et muse, précurseur (ce mot n’a pas de féminin !), visionnaire, et même plus (je voulais avoir l’envergure d’un prophète, même si je méprisais toutes les religions), j’étais antilibérale convaincue, ce pourquoi j’ai quitté une première orientation en science-éco (matière dans laquelle j’excellais), pour une formation en arts-plastiques (voie de garage où je me suis bien amusée en compagnie d’autres jeunes gens à la fois exaltés et désespérés comme moi, à qui cela n’a pas permis de faire carrière non plus). Les Sciences-Eco, trop prosaïques, me faisaient honte. Mes parents m’avaient appris à avoir honte des choses prosaïques. Si je ne suis pas devenue comme tant de partisans de la « liberté », un faiseur d’argent, ce n’est pas par manque d’ambition mais parce que j’en avais trop – les enfants qui suivaient la voie qu’on traçait pour eux, je ne les comprenais pas, je les voyais comme des moutons bêlants, des suiveurs. – Leur attitude me paraissait incompatible avec le concept-même de jeunesse… Ces gens n’avaient-ils donc pas de coeur, pas de sang rouge dans les veines, pas de passion ? Oh la sainte horreur que j’ai de suite conçue pour ces « orientateurs » du lycée ! – Comment peut-on avoir la bassesse et la sottise de penser sincèrement qu’il soit possible à un être humain de se « réaliser » en tant qu’être humain, en travaillant ? Moi j’en étais restée à vision des antiques patriciens : Le travail ? – Une torture. J’avais entendu : « Tu seras un homme, mon fils » – à cette injonction j’étais prête à obéir, et même à donner ma vie. Je n’avais pas reçu le : « Tu seras un serf ! » !

Moi je voulais, comme Châteaubriant (ou rien) : accéder à la noblesse. Mes ancêtres avaient été serfs – pas question de revenir à l’ancienne aliénation !

Ah si seulement on m’avait dit sérieusement : « Que feras-tu pour t’assurer la subsistance ? Qui paiera ton pain ? » – Mais mes parents sont de vrais idéaliste (pas comme tant de Tartuffes), oui ce sont des gens qui vont jusqu’au bout des choses : toujours ils refusèrent de faire face à cette évidence-là. On m’aurait mise au pied du mur, on m’aurait dit la vérité, à savoir : « ceux qui vivent d’amour sont des putes »; trouve une planque à tes démesures, sois maline, larvatus pro deo… là j’aurais réfléchi ! Je me serais préparée au monde-des-adultes à venir. Si on avait été un tant soit peu honnête avec moi, si l’on m’avait réservée une autre éducation que celle qu’on donna au Candide de Voltaire… [Je parie que vous aussi vous vous le racontez souvent à vous même, le tragique mensonge du « nous vivons dans le meilleur des monde possible » – pour vous consoler précisément de ce que ce ne soit pas le cas – vous n’avez pas idée combien ce mensonge peut faire de mal aux enfants.] Si seulement l’on m’avait grondée lorsque je m’abîmais dans la folie des grandeurs, au lieu de m’y encourager – les adultes sont sans imagination, ils poussent les enfants au crime ou à l’abattoir, en leur parlant de liberté et d’espoir comme s’il n’y avait que ça – alors qu’il faut tant de larmes pour faire une chanson comme l’écrivait Aragon avant de dévier à son tour -, ils n’ont pas idée de ce que les grands espoirs et la grande liberté intérieure peuvent être. Ah si seulement on m’avait grondée avec amour, appris le prix de la vie pour mon bien, expliqué son contingent de contingences – défendu de croquer le fruit défendu, au lieu de me le mettre à la bouche en me le vantant au moyen d’une propagande empoisonnée – alors peut-être aurais-je eu quelque chance de faire mon trou dans le réel. Au lieu de ça mes parents soixante-huitards m’ont donné toutes les armes pour « devenir quelqu’un » dans l’altermonde du slogan : « Un autre monde est possible » – c’est-à-dire nulle part. C’est-à-dire que dans le monde réel, ils ne m’ont appris qu’à me faire marcher, pisser, dessus par les chiens – mais en toute béatitude ! – à ramper parmi les ordures comme un minus que des ailes invisibles contraignent à ramper, à tendre toujours l’autre joue. Ils m’ont donné toutes les armes pour devenir une chimère, oui. Que voulez-vous, ils en étaient restés, les pauvres, à l’attente exaltée de la venue de « l’Homme Nouveau » – ne riez pas : cette croyance, commune aux communistes, aux nazis et aux new-age, c’est elle qui anima tragiquement tout le XXe siècle.

Vous pensez peut-être que je suis une exception. Un être « à part ». Mais ce n’est pas le cas. Je ne suis qu’un cas d’école : un phénomène symptomatique de mon époque. Une caricature si vous voulez. La non-éducation caricaturale qu’on m’a donnée, avec les meilleurs sentiments du monde, m’a juste conduite – forcée – à voir la grande hypocrisie générale – à ne pas pouvoir ne pas la voir. Hypocrisie des discours sur la liberté et la réalisation personnelle par le travail qui continue d’être véhiculée par les bourgeois libéraux.

Je nomme bourgeois les libéraux parce qu’il n’y a que les bourgeois pour prôner des absurdités pareilles, qui ne résistent pas à l’épreuve des faits : bourgeois veut dire qui a reçu une éducation bourgeoise, c’est-à-dire « propre », avec des interdits et des limites. Tout le contraire de l’individu qu’on a fait /véritablement/ grandir dans l’idée de la possibilité de la réalisation de tous ses désirs, dans la certitude de l’existence de la liberté totale, de la vie sans les contraintes de la vie – c’est-à-dire dans les faits qu’on a éduqué pour devenir fou.

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11 réflexions sur “Piqûre de rappel

    • Loool !

      J’ai pas de BEP secrétariat. Je n’ai aucun diplôme à part le BAC. Hé hé…

      Nan je ne raconterai pas ma vie.

      Je ne raconte que la vie passée : celle qui n’existe plus. Ca ne mange pas de pain. ^^

    • Connard de voyeur de merde, ce n’est pas parce que je parle encore de mes parents que je vis avec. J’en parle encore parce que je n’ai pas oublié d’où je viens, et puis parce que c’est intéressant en soi. L’histoire est intéressante en elle-même et pour elle-même.

      J’ai dit que cette vie ancienne était morte pour moi, ça veut pourtant dire ce que ça veut dire. Je ne peux pas développer.

      A présent j’ai ma famille à moi, si vous voulez tout savoir (je suis maman), qui ne ressemble en rien à celle d’où je viens, et moins je vois les gens qui m’ont élevée et mise au monde, mieux je me porte.

      Des choses méritent d’êtres dites, comprenez-vous. Pas pour faire ma psychanalyse, ce n’est pas pour parler de moi que je raconte ma vie, mais pour information. Pour qu’on sache l’origine de mes points de vue politiques, notamment. Et qu’on arrête de me faire chier concernant ma sincérité à ce sujet. Aussi.

      Bref, pain in the ass… impossible d’évoquer sa vie privée aujourd’hui sans que les gens ne se mettent à se mêler de ce qui ne les regarde pas.

      Les gens n’ont plus aucune notion de ce qu’un destin individuel peut avoir de portée universelle. Quand on aborde le genre biographique, il faut qu’ils ramènent tout au cul de celui qui parle. Toujours.

      Je vous hais bande de crevards de voyeurs de mange-merdes de lecteurs psychologisants de mes couilles.

      QUAND PAGNOL ECRIT /LE CHATEAU DE MA MERE/ EST-CE QUE C’EST PARCE QU’IL N’A PAS COUPE LE CORDON, espèce de mongolien ?

      • Addendum : c’est à Freud que l’on doit cette phrase, évidemment, connard.

        Sache au cas où ça t’intéresserait, que j’ai pardonné à mes parents, mais que je n’ai pas pardonné à la psychanalyse, cette pseudo-science mensongère et criminelle qui enferme, maltraite, diminue, tue des innocents chaque jour que Dieu fait, et mais libère régulièrement de vraies ordures, des gens véritablement dangereux pour leur prochain et la société.

        Je pardonnerai à Freud quand les Juifs auront pardonné à Hitler.

  1. Ah mais ma bonne dame, si les libéraux était autre chose que ces « bourgeois », étudiants, fonctionnaires, « qui travaillent dans la boite de papa », ils ne seraient tout simplement pas libéraux.
    Mais tout de même, nous sommes en France. Ce qui n’a pas bougé d’un poil malgré les révolutions qui les habillent différement, c’est l’obsession des titres. En vérité personne ne veut exercer la médecine ou le droit, les gens veulent juste être médecins ou avocats. Un monde où le travail est une valeur centrale est un monde qui a le sens du devoir, de l’abnégation, du sacrifice, qui pense en verbe d’action et où parler d’argent est honteux, où l’argent est un outil et l’afficher est indécent. Nous sommes loin, très loin de tout ça.
    D’ailleurs, c’est probablement dans un tel contexte, au fond très Chrétien, que la noblesse tombe, comme ça, par surprise. Les Croisés pensaient en verbes d’action. « Prendre, marcher, tuer, mourir », les moines possédaient ces valeurs, la frange saine du peuple également. Ils ne se regardaient pas le nombril en pensent à « être ».
    Penser à être, c’est commencer à compter. Notre époque est certainement plus proche de celle où la noblesse dormait dans les combles de Versailles en jouant au concours de bXXX avec la taille de son titre acheté cinquante ans plus tôt. Ceux qui avaient mérités leurs titres dormaient dans des chaumières avec le vieux blason et l’épée rouillée sur la cheminée.
    Et puis, franchement… Chateaubriand? Il l’aimait beaucoup, son nombril. Les titres, il courait après comme un wannabe, il se serait fait eunuque pour être Impératrice, mahométan pour être Sultan.
    Refuser en bloc quelque chose est le meilleur moyen d’en être aliéné. Diogène se foutait des femmes parce qu’il se bXXXXXXX quand l’envie lui venait, alors que les chastes Pères du Désert rêvaient de gorges et de chutes de reins. Les punks-à-chiens affirment souvent avoir choisi la rue pour fuir une société pourrie par l’argent. Mais leur précoccupation principale est de réunir des pièces pour la 8-6, ils tabasseraient un type pour dix euros, belle émancipation.
    La simple injonction « tu seras… » a quantité de lectures différentes. Maintenant qu’il n’y a plus de guerres, le travail est une étape. C’est à partir de là que l’on devient un homme. Comme la maternité pour une femme. Pas avant.
    Il s’agit d’être CAPABLE de travailler, comme, au fond, capable de se battre. Relire « L’Emile », ce brave homme a ses bon côtés. Après, la retraite la plus précoce est l’idéal. Rentier est le plus beau métier du monde.
    Eviter l’aliénation, c’est nager entre deux eaux. Devenus Cyniques, les Patriciens avaient leur cabane dans les taudis ou à la campagne, ils y faisaient leur retraites occasionelles en revêtant des guenilles. Ils se préparaient une alternative au suicide en cas de coup dur. Les Juifs New-Yorkais des années 30 qui destinaient leurs enfants à la médecine leur apprenaient le métier de chapelier. Au cas où. Etre un homme, c’est être capable.
    Quand au cas d’école, nan mais mort de leaule, bientôt une analyse sociologique de la Sainteté. V’la la gueule du cas d’école.

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