Le rêve de monsieur F.

« Mysticité du paganisme.
Le mysticisme, trait d’union entre le paganisme et le christianisme.

Le paganisme et le christianisme se prouvent réciproquement. […]
La superstition est le réservoir de toutes les vérités. »

Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu.

« Ceux qui rêvent éveillés ont conscience de mille choses qui échappent à ceux qui ne rêvent qu’endormis. »

Edgar Allan Poe, Eléonora.

 

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Je vais vous raconter une histoire d’horreur. Préparez-vous.

Il était une fois un vieux Barbu – un médecin de profession, dans le secteur des maladies nerveuses. Dans son obscur cabinet de travail, il somnolait devant une feuille de papier… D’un seul coup sa tête bascula en avant et vint cogner un encrier. Il passa de l’autre côté du miroir. De l’autre côté du miroir, se tenait un « Monsieur Loyal », comme au cirque, qui le prit par la main et lui dit : « Entrez, entrez ! Ici c’est le lieu de tous les possibles. Vous avez passé l’arme à gauche, grand-père, mais ne vous en offusquez pas. De l’autre côté tout était soumis à la matière, et vous n’en aviez jamais fini de chuter. Ici tout est différent, ici tout est véritablement comme vous l’aimez. A présent vous êtes comme Dieu et il vous suffira de nommer un objet pour qu’il devienne le contenu de son nom. Ici votre parole aura la puissance génératrice d’un ventre de femme, ici enfin votre regard dictera ce qui devra être vu. Ici tout tout ce que vous voulez que quoi que ce soit soit, le sera ! Abracadabra ! »

Le vieil homme entra dans le monde de tous les possibles par un chemin ronceux, où il déchira sa peau et ses habits. Le vieil homme s’écria : « Chemin ronceux, je te nomme chemin de Cocagne ! ». Et une borne où était écrit : « Chemin de Cocagne – Paradis à mille lieues » apparut sur le bord du chemin ronceux. « Vous avez dû faire une erreur de formulation, grand-père, lui dit Monsieur Loyal. Il ne fallait tout simplement pas appeler le chemin ronceux par son vrai nom. Enfin tant pis. Vous vous rattraperez sur la suite… »

Dès que l’occasion leur en fut donnée, ils obliquèrent à travers champ, histoire de sortir des ronces. Aux abords d’une grande prairie d’herbe verte, le grand-père, qui avait retenu la leçon s’écria :

– Je déclare qu’ici nous sommes au Paradis !

Alors, magiquement, dans la plaine toujours aussi parfaitement nue, apparurent de petits angelots joufflus, et de grands personnages diaphanes en blouse blanche, de petits nuages roses flottant partout à hauteur de genoux, un air de Bach joué à l’orgue, enfin quelques musiciens baroques en toges écrues, sur des instruments anciens.

– C’est donc cela, le Paradis ? demanda le grand-père sans enthousiasme.

– Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander, répondit Monsieur Loyal.

Le vieux monsieur avait épousé une femme beaucoup plus jeune que lui. Une belle grande femme blonde qui aimait les chaussures à talon, et qui allait bientôt avoir le plaisir de toucher un héritage très confortable. En cet instant, il pensait à elle… Il crut l’apercevoir dans le lointain…

– Mais… mais n’est-ce pas là ma femme que je vois ? – s’écria-t-il.

– Non, je crois qu’il s’agit simplement d’une grue, répondit Monsieur Loyal.

Et, effectivement, là où le vieillard avait cru voir sa femme, ne subsistait plus rien, plus rien qu’un immeuble en construction, surmonté d’une grue.

– J’avais cru… murmura le pauvre vieux un peu déçu.

Soudain, ils croisèrent un clochard… Affalé dans un coin, une seringue était piquée dans son bras.

– Mais, c’est mon fils ! – s’écria le vieillard.

Alors – *Magie* – le clochard se métamorphosa en un autre bonhomme, un bonhomme assez ordinaire, mais propre sur lui, rasé de frais, coiffé court, en costume trois pièces de qualité correcte.

– Mais, c’est mon comptable ! – s’écria le vieil homme derechef.

*Plouf !* Le comptable disparut à son tour dans un nuage de fumée.
Le pauvre toxico avait repris sa place initiale !

– Qu’est-ce que cela veut dire ? – demanda le voyageur de l’au-delà ahuri.

– Ce n’est pas à moi qu’il faut le demander, répondit Monsieur Loyal.

– Cela suffit à présent ! Quelle est cette grotesque farce ? S’écria le barbu tout colère. Ne suis-je pas le maître ici à la fin ? Ne m’avez-vous pas promis que je serais Dieu ?

– Sisi, mon Seigneur, vous êtes Dieu et tout le pouvoir se trouve entre vos mains. Demandez-vous à vous-même ce que vous voulez, et vous l’obtiendrez.

Brusquement, le vieux bonhomme se retrouva dans son propre cabinet de travail. Mais non plus à la place qui avait été la sienne auparavant : assis de l’autre côté du bureau, sur le petit siège « client » qui lui avait toujours fait face.

– Hum, que voulez-vous, l’important maître des lieux demanda-t-il à celui qui venait lui faire une requête.

– Je.. je… je ne sais pas, bafouilla le vieillard, extrêmement impressionné de se retrouver face à lui-même.

– Eh bien, il faudrait tout de même savoir, lui fut-il répondu d’un ton sec. J’ai décalé mes autres rendez-vous exprès pour vous recevoir. Mon temps est compté comme vous le savez. Repensez-y à tête reposée quand vous rentrerez chez vous, et éventuellement vous pouvez noter le problème sur un bout de papier.

Tout le temps qu’il avait dit ça, l’important personnage n’avait pas levé les yeux de son agenda.

Le cœur du pauvre vieillard battait dans ses tempes. Bouche bée, les yeux exorbités, il était bien incapable de répondre. Il était détrempé de sueur froide, glacé d’effroi.

– Hum. Bon. – Le docteur barbu, en l’entendant ahaner, fronça les sourcils. – Où en êtes-vous de votre traitement ? Monsieur… monsieur.. rappelez-moi votre nom… Ca ne va pas du tout, là, hein. Il faudrait rapprocher nos séances… et puis éventuellement songer ensuite, si ça ne s’améliore pas, à une hospitalisation. Avez-vous déjà vu madame Mangin, la sophrologue ? En attendant je vais vous prescrire un calmant…

Monsieur Loyal qui n’était pas un tortionnaire intervint – *Deus ex machina !* – et son malheureux cobaye fut de nouveau transporté dans la plaine dite du Paradis.

– Pas si facile, de lui parler, n’est-ce pas ? Qu’en pensez-vous ?

– Je n’en pense rien répondit âprement le vieil homme, qui avait recouvré sa morgue avec son sang froid. J’ai assez vu d’horreurs pour aujourd’hui, merci. Je veux que l’on me montre quelque chose de beau.

C’est alors qu’un angelot joufflu, un petit amour aux yeux bleus, rose, potelé, tout-sourire, s’approcha de lui mi-sautillant mi-voletant. Sa façon de se mouvoir était si gracieuse qu’on eût dit une danse : ses adorables petits pieds grassouillets qui suivaient un rythme imaginaire étaient secondés admirablement dans les airs par ses immatérielles petites ailes blanches.

– Oh ! Que c’est joli ! – s’écria le grand-père ! Viens ici bout-de-chou ! Comment t’appelles-tu ?

– C’est à vous de me nommer, lui répondit l’enfant de sa délicieuse, mélodique, petite voix toute sage.

– Eros, je te nomme Eros ! S’écria le nouveau démiurge, qui ne se contenait plus de joie.

*Plouf!* A ces mots l’amour se mua brutalement en un gigantesque phallus.

– Bèèèèh ! – hurla-t-il avec une moue dégoûtée. Qu’est-ce encore que ceci, monsieur Loyal ?

– N’est-ce pas cela, l’amour, cher monsieur ? A la fois le but et l’origine de toute chose ?

– L’amour ?! – s’écria le vieux barbu épouvanté. Vous appelez ça l’amour ? Cela n’est qu’une idole votive, démoniaque, dionysiaque… Où est donc passé l’amour apollinien, celui qui est tout entier pureté, élévation, musique, mansuétude ?

C’est alors qu’entra en scène une sorte de monsieur-muscle superbronzé avec un déhanché de gazelle, les flancs percés de part en part par des flèches en forme de bite, lancées par des archers romains en train de bander.

– Seigneur Jésus ! Quelle abomination, quelle inversion satanique ! Comment cela est-il possible ? Dieu lui-même n’est-il pas amour ?

C’est alors qu’apparut dans les airs une bite qu’on avait crucifiée. Elle se tortillait de douleur et hurlait ainsi : « Mon Père, mon Père, pourquoi m’as-tu abandonné dans un slip ! Pourquoi ne me laisses-tu pas faire Ta loi ? »

A ces mots fatals le barbu lui-même fut changé en bite.

– Aaah ! Quelle horreur ! Ah misère, que suis-je devenu ? Ah, si ma mère me voyait !

Soudain apparut la mère de Dieu dans toute sa splendeur, tenant dans ses langes brodés d’or une superbe petite bite.

– Maman ? Maman, que fais-tu avec cette… chose ! Lâche ça tout de suite ! Ne touche pas cette… chose ! C’est impur, c’est sale ! – s’écria le pauvre monsieur en forme de zizi qu’on ne contenait plus.

– Il faut choisir, posséder ou être possédé ! – s’écria gaiement Monsieur Loyal. Et à ces mots la mère de /Dieu/ devint /Dieu/ à son tour.

Dans la plaine du paradis du vieux barbu, à présent, il n’y avait plus que des zizis. Des gros, des petits, les longs, des durs, des mous, de toutes les formes et de toutes les couleurs, qui sautillaient ensemble dans la joie et la bonne humeur. Et c’était beau cette diversité où tout était égal et équivalent. C’était le monde mental enchanté du bon docteur barbu…

*Pouf*

Notre vieux héros se retrouva à nouveau dans son bureau, cette fois-ci dans le fauteuil dont il avait l’habitude. Il n’était pas mort en fin de compte, il s’était juste évanoui un très court temps en heurtant son encrier de la tête. Il toucha son front et y sentit une petite bosse, sans plus. Sans gravité.

C’est alors qu’on frappa à la porte. La secrétaire annonça un nouveau patient. Quelqu’un qu’il n’avait jamais vu, et dont il ne connaissait pas le nom. Entra un homme d’un âge certain, tout tremblant, tout suant, les yeux exorbitées, la mine pâle. Le bon docteur leva les yeux de son agenda et un instant crut le reconnaître. Soudain il tressaillit. Ce fut le praticien et non son client qui tomba foudroyé. Crise cardiaque.

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4 réflexions sur “Le rêve de monsieur F.

  1. Vous n’avez donc que la bite à la bouche, tendre Millie !
    Cette pornographie freudienne me révulse.

    Des bites, des bites…

    Nous, ce qu’on veut, [CENSURE NDLA]
    Penser un peu à votre lectorat, queue diable !

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