Controns l’infâme !

L’infâme
14 octobre 2013 à 15 h 33 min

Le paradigme que vous proposez est le paradigme que toute personne serait tenté de produire (et que j’ai produit à un certain moment de ma vie, à 19 ans justement), quand la contingence du réel subordonne l’esprit. Pour autant, l’esprit en plein marasme peut encore produire, et peut être même doit produire, c’est l’apanage de la création artistique.

Alors, je ne vais pas prendre un ton paternaliste par principe, mais justement je vais le prendre pour tenter de vous montrer que cet univers clos, ce fameux couvercle baudelairien qui pèse sur l’esprit n’est pas un système de l’univers, qu’il n’est pas structurel mais simplement conjoncturel ou ponctuel.
En tentant de réduire votre réflexion et de la catégoriser, je vais justement la contraindre à perdre la place qu’elle occupe à vos yeux.

Tout d’abord d’un point de vu philosophique votre « réflexion » s’inscrit dans une longue tradition spéculative pessimiste de Schopenhauer à Nietzsche avec « ses » idéaux ascétiques (cependant ce dernier propose déjà une solution) mais également avec Freud qui a la toute fin de son existence a pondu « Malaise dans la civilisation » ou « Malaise dans la culture ». Je vous enjoins donc à lire ces quelques références si vous ne l’avez pas déjà fait.
Maintenant de manière beaucoup plus récente je distingue dans votre propos une influence houellebecquienne, ça vole déjà beaucoup moins haut, une pensée doctrinale étouffante où les concepts ne sont pas clairement mis en évidence, une sorte de sauce, de flux narratif continu, un style de la vacuité en somme. Une vacuité que l’on retrouve chez Sartre, chez qui la prise de conscience de l’absurdité de l’existence provoque une « Nausée » et ces « salops », ces nihilistes qui se refusent à voir ce vide sidéral. Nietzsche dira qu’à force de ne rien vouloir, on commence à vouloir le rien: c’est le début de l’assimilation des idéaux ascétiques qui donneront tous les dépressifs, pervers etc…

Des références culturelles en relation avec votre propos il y’en a des centaines (et je peux vous en donner d’autres si vous le souhaitez), mais entre exposer le problème et proposer une philosophie positive, il y’a un monde. Tout comme il y’a un monde entre Schopenhauer et Houellebecq d’un côté et un Nietzsche ou un Sartre de l’autre.

Tout ceci ne remet en aucun cas en cause la légitimité de votre souffrance, sachez seulement que la réalité de votre souffrance de par votre sensibilité artistique vous fait penser tout cela, vous fait vous morfondre, vous fait passer par ces marasmes et ne fait somme toutes qu’accentuer votre malaise ou mal-être. C’est une situation de complaisance, non pas qu’il s’agisse de faiblesse de votre part, mais par le fait que vous vous trouvez dans un cercle vicieux. Rompez votre réflexion, brisez ce cercle, tout comme je ne peux parvenir par la rhétorique à vous faire vous sentir mieux, vous ne parviendrez pas à résoudre ce noeu par la pure spéculation, tout simplement parce que rien de tout ceci n’a de sens, non pas au sens d’intuition intellectuelle, mais au sens d’existence en soi.
Revenez vers ce qui est « naturel », ce qui vous met à l’aise, vous vous êtes assez perdu, ne restez pas seul, ne méprisez pas les « salauds », essayez d’avoir des conversations vraies sur votre malaise (si vous n’avez personne parlez-en à vos parents). Il faut certes du courage ( quel lieux commun haha) pour parler, il faut surtout accepter sa souffrance et donc sa faiblesse. Tout ceci est nécessaire pour retrouver des bases saines et ne revenir que plus fort, si ce n’est invincible.

Pourquoi veux-tu que les gens se guérissent de la mélancolie ? Qu’ils « résolvent » leur peines de coeur et par-là même qu’ils « résolvent leur coeur » ? Pour qu’ils n’existent plus ? Ce n’est pas une dépressive, ici, qui parle. C’est une personne qui ne voulait pas crever avant d’avoir connu /le goût qu’est le plus fort/ (demande à B. Vian), et qui est allé au charbon. Histoire de savoir ce que c’est.

C’est une personne qui a quelque fois vécu, hélas – c’est-à-dire vécu intensément, pour de vrai – et qui a trop aimé cela, qui a trop aimé aimer, souffrir d’aimer, errer comme une ombre au pied des murailles absurdes, explorer toute la palette du spleen, ressusciter toujours plus ardente et plus vive, affiner ses compassion, savourer ses nostalgies, lorgner sur des époques terribles, connaître barbarie médiévale, tyrannie des élégances, qui sont toujours mieux que l’indifférence moderne, et qui ne peut s’en remettre. La personne en moi qui vient encore s’exprimer sur le net, c’est – paradoxe ! – la personne en moi qui aime le plus et le mieux la vie : celle qui ne lui donne pas seulement son dû, mais est prête à lui accorder des prix fous. La vie ne s’y trompe pas, qui m’a toujours comblée.

Idiot que tu es, avec ta sœur idiote, de vouloir nous faire croire que tu es au-dessus du simple thérapeute, au-dessus de ta sœur idiote… vous êtes nos thérapeutes de l’âme qui nous échangent un rhume de cerveau contre une chaise roulante, en nous tartinant le moral de consolations rhétoriques.

Comme si parler de soi avec des proches ou avec un inconnu résolvait quoi que ce soit ! Depuis quand se soigne-t-on du spleen par l’art de la conversation ? Crois-tu que les poètes qui ont célébré le spleen manquaient de copains de beuverie avec qui échanger leur misères, de salons pour les accueillir à bras ouverts, de bourgeois prêts à tout pour qu’ils leur déversent comme une huile sainte sur la tête la substantifique essence de leurs considérations orgueilleuses sur la vanité de vivre ?

Moi tous mes proches me comprennent déjà ; mes parents ne sont pas des étrangers, et je ne me suis pas entourée d’imbéciles. Je n’ai pas pour autant la bêtise de vouloir que cela me protège de recevoir toute la brutalité du monde en plein ventre. Que celui à qui on a le plus donné, au contraire, ouvre sa porte ! Mon cœur est aux quatre vents, c’est un mariage avec le monde que j’ai contracté, aucun déterminisme familial là-dedans. Car il s’agit de ma liberté de « souffrir avec » le monde dont on parle ! Qui êtes-vous pour prétendre me la retirer ? Reprocher une souffrance morale à la contingence des plus ou moins mauvaises fréquentations ou de la difficulté à se fondre dans la masse… n’est-ce pas rabaisser l’éthique, l’esthétique et la morale au niveau des simples activités gastriques ?

Cette difficulté à vivre qui est la mienne, j’en fais un étendard ! Si je ne suis pas normale, alors je suis extraordinaire ! – Car, que cela signifie-t-il, si je suis incapable de me fondre dans la masse des gens ordinaires, c’est-à-dire dans l’hébétude générale ? Allons, j’ose enfin le dire – où diable le dirai-je, si je ne le dis pas ici ? – c’est une question de qualité d’âme ! Il y en a qui peuvent, d’autres non. Un point c’est tout. C’est aussi simple que cela !

Les gens comme vous veulent épaissir, tuer dans le lard, les nobles sentiments qui aspirent à s’évader des bassesses de ce monde, les gens comme vous veulent attacher un boulet de fer aux pieds des âmes émues (comme si elles en avaient ! ^^), ouvrir les yeux qui entrent en prière, tanner les peaux sensibles, sermonner les ermites. Et par-dessus le marché, ils prétendent le faire pour leur bien ! Les gens comme vous veulent rendre l’Homme qui est à l’intérieur des hommes invisible, alors que l’homme pour être un homme n’a jamais eu besoin de ça.

Vos désirs de rendre l’exception invisible, de museler la plainte christique, vos désirs de nivellement par l’estomac, d’inémotivité, d’invincibilité, de blindages, sont proprement inhumains. Vous êtes ce que Baudelaire appelle des fainéants, des gens qui ont simplement peur de vivre parce que ça fait mal, peur de mourir parce qu’ils ne croient en rien, peur de revivre parce qu’ils trouvent la vie fastidieuse. Des fainéants doublés d’envieux, qui veulent empêcher définitivement qui que ce soit d’accéder aux distinctions morales auxquelles ils ne peuvent pas prétendre eux-mêmes !

En un mot, vous êtes les barreurs de la route du Salut.

Votre vie est fastidieuse parce que vous ne vous donnez pas la peine de souffrir de ce qui est bon. Si vous souffriez plus, et de ce qui en vaut la peine, si vous aimiez les nobles peines, si vous les recherchiez, vous connaîtriez alors parfois l’amour, et son cortège de chimères délicieuses, qui n’ont été pour vous jusqu’à présent que des concepts, vous connaîtriez ainsi des jouissances intimes, des ébriétés souveraines, inaccessibles au commun des enfoirés, que vous ne voudriez échanger pour rien au monde. Surtout pas contre la paix faite d’insensibilité du bourgeois. Mais au lieu de ça vous imposez votre lâcheté crasse comme la norme. Avec des miradors autour.

Vous êtes des ignares et des enfants mal vieillis. Vous ne savez pas ce qui est bon. Crevez donc dans votre petitesse, votre crasse bourgeoise, vos idées préconçues de ce qui est bon pour les hommes plus grands que vous.

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