Journal de ma vie imaginaire

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Ces temps-ci j’entrepose le Journal des Frères Goncourts dans mes toilettes. A toute heure du jour j’ai ainsi une excellente excuse pour quitter mes occupations domestiques – la sécheresse un peu pâteuse du devoir accompli – la pâleur de suaire d’un jour d’automne – pour en lire de petits extraits. Un passage après l’autre, à la manière dont les petits oiseaux s’abreuvent, ayant tout mon temps après-coup, les mains prises, le cœur en paix, pour digérer en rêvant ces anecdotes de la vie littéraire du XIXe siècle, ma réalité blanche – blanche comme les murs blancs d’un appartement neuf – sur laquelle il y a donc tout à projeter – s’humecte peu à peu de la substance d’un autre monde… – et un monde le plus noir de crasse, le plus baroque qui soit.
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Pourquoi écrit-on ? Pour se tenir dans la confrérie extraordinaire des morts célèbres qui auraient pu être nos amis, et pour parler à nos contemporains, hypothétiques, qui appartiennent éventuellement à ce cercle, même si nous ne les connaissons pas, s’ils existent, et qu’ils existent ou non.
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Du mauvais-goût

Les avez-vous croisées, dans Paris, tenant la porte close d’une salle de concert hard rock, qui font le poireau dans leurs chaussures cloutées, leurs bottes de moto, leurs talons pour fétichistes, qui envahissent bêtement la chaussée en file indienne pléthorique, ces tristes filles molles boudinées, mal-à-l’aise dans leurs halloweeneries, mal grimées, mal fagotées, toutes teintes en noir de pied en cap, des morceaux de leur chair blanche flaccide affichée partout à travers des trous ?
Les
goth’, une injure à la face de tous ceux qui comme moi aiment, comme eux, les crucifix, les tombes moussues, les roses écarlates, les radeaux de la Méduse, les monstres-aux-plantes, les lunes rousses, Gustav David Friedrich, les Fleurs du Mal, Erzébev Bothary.

C’est une chose que d’aimer la mort... c’en est une autre de le dire !
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Quelqu’un qui ne ferait aucune différence entre toutes les représentations possible – différentes notamment en terme de qualité, de profondeur, de complexité – de ce qu’il aime, pourvu que cela évoque symboliquement ce qu’il aime, serait un être profondément machinal, et même un être mauvais.
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Une femme accroche au mur de sa cuisine un exemplaire papier-glacé de la montagne Sainte Victoire de Cézanne – jeux de lumière captés en Provence – et recouvre sa table d’une nappe cirée jaune citron garnie de motifs de fleurs de lavande, de tournesols, d’olives en branche, de cigales. Pour elle l’association d’idée va de soi, il s’agit d’un couple décoratif, sans distinction de degré décoratif : le jour où elle changera la toile cirée, elle changera le tableau.
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Un homme issu du peuple devenu riche, chasseur le dimanche, achète les yeux de la tête un paravent Art-déco signé, représentant une Diane le carquois en main, à la poursuite des sangliers et des cerfs. C’est pour remplacer la vieille tapisserie au point de croix de sa mère – du même motif – qu’il aimait mieux car le message lui en semblait plus « lisible » – mais qui fait peuple à présent, et qui, de l’avis de ses nouveaux amis (assortis à son nouveau train de vie), dépare son salon.
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Un érudit est parvenu à un point de sagesse qui le rend incapable de faire la différence dans le secret de son cœur entre la Vénus de Botticelli (qui est un tableau, et rien qu’un tableau) et son produit dérivé version 3D, en plâtre, tel qu’il est vendu aux touristes… Un tel homme se dit en son for intérieur : « Bah, n’est-ce pas au fond la même chose éternelle qu’on se dispose à y voir ? La conche mise sur un piédestal, la déesse-mère archaïque de tout temps et en tout lieu, par-delà les différences de classes sociales, indépassablement vénérée ? »
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Ce dernier type me révulse (quand j’ai encore une certaine tendresse pour les deux précédents). Ce que j’en pense, c’est que le désir d’un tel type, de posséder la beauté d’une idée, est assez puissant pour le conduire le cas échéant à détruire jusqu’à ce qui donne corps à l’idée, le médium par lequel elle se révèle à nous, en l’occurrence l’image elle-même. Remplacez l’image par un homme – avec tous les défauts, les impuretés inhérents à l’homme, qui l’empêchent d’incarner l’idée pure que l’on se fait de l’Homme – vous avez-là un mobile de meurtre. [A mettre en parallèle avec le fanatisme communiste qui consiste à écraser la culture populaire par amour d’une idée toute pure qu’on se fait du peuple.]
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La facilité du symbole
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L’amour du symbole en soi-même – le symbolisme pour le symbolisme –, n’en déplaise à Gustave Moreau et consors, ça n’a aucune densité qui vailleCar, qu’est-ce que le symbole, sinon le squelette de l’expérience sans l’expérience, le squelette de l’histoire sans l’histoire, la désincarnation-même ? En revanche – il y a là un paradoxe intéressant – ce sont bel et bien les réalités vécues les plus poignantes, les plus impressionnante au sens fort du terme, qui nous provoquent en règle générale des pulsions d’associations symboliques. Ce sont les réalités et les vécus face auxquels l’intellect est désarmé qu ‘on traduit en justice devant le symbolismeune façon de transformer le vivant en icône, pour lui faire la peau.
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Les situations de la vie où nous nous sentons le plus vivant – quand celui qui a été mis-au-monde éprouve la sensation de rencontrer son but – sont aussi les plus riches d’enseignements paradoxaux. Ce sont celles dont la signification est aussi la plus difficile à analyser à tête froide, car elles donnent à voir les monstres qui sont en nous. Elles peuvent nous rendre fous si nous tentons de domestiquer – de rendre intelligent et intelligible – le feu par lequel elles nous échauffent les sangs. Voilà pourquoi, lorsque nous désirons transmettre ce que nous avons vu et ressenti dans ces instants sacrés de joie ou de peine intense dont il est si difficile de conserver après-coup la mémoire intacte, la substantifique moëlle, nous avons recours à ces polichinelles que sont les symboles. Hélas, ils n’en sont qu’un produit sec, lyophilisé. Le langage symbolique n’est la plupart du temps utilisé par l’esprit humain que comme un substitut automatique à la densité de l’humain, quand celle-ci le surcharge et le dépasse. Le recours au langage symbolique, bien souvent, traduit une certaine impuissance à embrasser la vie : il surgit comme une sentence de mort pour figer – glacer – ce qui a été perçu par la chair comme un possible accès à la grande source de toutes les connaissances, mais qui à cause précisément de la surcharge émotive qu’il entraîne, n’a pu être capturé par l’esprit autrement.
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Qui a su apprécier La femme du boulanger (film de Pagnol), a pu être tenté de comparer les deux protagonistes principaux à Héphaïstos et Aphrodite. C’est le principe d’une œuvre réussie que de susciter ce genre d’association symbolique, sans pour autant s’en réclamer. C’est également le principe des œuvres ratées que de se réclamer d’un certain nombre de maîtres plutôt que de tenter de les égaler – ou à tout le moins de les imiter.
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« Il me proposa, avec une sorte d’embarras légèrement tragique qui me sembla intuitivement, sans que je sache réellement pourquoi, aller de soi dans le grand tableau dostoïevskien qui présidait à notre rencontre, une modeste tasse de thé. Malgré ma surprise et mon enchantement – qui n’eût pas été étonné après tant de déboires, de se retrouver en situation d’être servi par un tel Roi-soleil ? – j’acceptai. Il me demanda si j’avais fait bon voyage mais ne prêta aucun intérêt à ma réponse. J’en fus dans un premier temps un peu blessée dans mon amour-propre mais je compris bien vite qu’il avait fait cela par égard pour moi, car la phrase qui était sortit de ma bouche était ridicule, toute emberlificotée, et n’avait aucun sens, dans le style de Pierre Richard. Décidément, je n’avais aucun moyen de le prouver, mais mon cœur ne s’y trompait pas… Il était bien Hypérion, mon dispensateur de lumière en ce monde ! »
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# Le nouveau Sherlock de la BBC est un bel exemplaire de ce type de nullité. C’est le désir puissant de la représentation d’un type de l’Homme, mais qui ne parvient rien à engendrer ; représentation d’une idée-de-l’homme laissée pleine de vide, qu’on se raconte de la voix des vieillards, comme un souvenir défraîchi, mais qu’on ne parvient plus à montrer.
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De la nullité comme une norme

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Les éditeurs d’aujourd’hui, les agents littéraires, les littéreux de tous poils, vous diront que le temps des épopées est mort et – histoire de se faire croire qu’ils ont lu Proust -, qu’il faut désormais tout faire « à la façon de Proust » – comprendre : faire dans l’anecdotique, le happy few… apprendre à monter au septième ciel avec les gâteaux aux œufs de mémé trempés dans la tisane.
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[Je demande ici au lecteur de qualité un effort d’imagination pour se mettre dans la vision de ces drôles. Lorsqu’ils parlent de Proust, ils ne parlent évidemment pas du styliste – le style aujourd’hui, comme tout ce qui en art demande du travail au public, est considéré comme une sorte de tare, de verrue. Ont-ils seulement sur Proust une opinion personnelle, croient-ils qu’il soit un auteur facile à imiter, et si Proust réincarné leur présentait une nouvelle œuvre, la publieraient-ils seulement, ces ruminants que toute complexité effraie ? Non, bien sûr. Ce qui intéresse en premier lieu ces perroquets de salons chez Proust, c’est sa divinisation actuelle qui le rend d’office inatteignable : la tendance étant de ne pas chercher à frayer avec le hors-du-commun, toute personne qui s’intéresserait à Proust avec sérieux, et attaquerait donc la personne qui lui en parle sur le fond – c’est-à-dire son ignorance – serait d’office disqualifiée pour faute grave : manque de modestie. Alors que celui qui veut bien se donner la peine de bavasser à tort et à travers dans un salon parisien au sujet de Proust tout en n’en connaissant rien (ou comme s’il n’y connaissait rien), flatte dans son interlocuteur le clampin moderne, fainéant sans éducation, qui est désireux de pouvoir en faire autant. D’autre part, en projetant sur « l’idole » tout et n’importe quoi, l’élégant d’aujourd’hui se donne le loisir de ne jamais manquer de sorties impromptues, d’originalité « décalée », de verve mesquine. Quoi de plus impertinent en effet que la pompe et l’ignorance qu’on marie ?]
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Ce qu’on vous dira : qu’il faut forcément tirer du quotidien morne et désespérant de l’homme postmoderne un récit capable de passionner les foules – comme l’illusionniste tire un lapin d’un chapeau – comme le pécheur du dimanche tire à la ligne. Voilà enfin ce que j’ai envie de répondre à ces zouaves : que ceux qui n’ont rien à dire se taisent, enfin ! Et qu’on laisse parler ceux dont la façon d’être-au-monde aurait encore éventuellement de la gueule, ceux à qui la signification secrète des choses qui entourent, non seulement n’est pas cachée, mais apparaît éclatante, évidente, toute nue. Criante de vérités. Au lieu de ça on va les tuer en place publique avant même qu’ils n’aient eu le temps de donner des preuves de ce qu’ils avancent, d’être entrés dans le vif du sujet – et cela par incrédulité pure, par pure jalousie mesquine !
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Si la norme est désespérante, nous frapperons d’interdit tous ceux qui en sortent. Foi de démocrates !
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La seule définition du kisch qui vaille, apparaît-il, est la suivante : Ce qui s’explique soi-même au lieu de se montrer.
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« Ne surtout jamais expliquer ce qu’on peut montrer », c’est ce qu’on apprenait, crois-je me souvenir, quand j’allais à l’école, en cours d’arts-plastiques. Cela se défend : le dessin n’est-il pas l’art de montrer, et le dire n’est-il pas son concurrent direct ?
C’est là qu’on se rend compte que le « Ceci n’est pas une pipe » de Duchamp n’est qu’un jeu – un jeu de potache – avec les règles de l’art, et non pas vraiment – comme les modernoeuds, qui ne veulent pas de règles de l’art, le croient – une œuvre en soi.
[En effet, tout ce que le dessin d’une pipe – si parfait soit-il – ne peut pas montrer, c’est qu’il n’est pas une pipe, mais un dessin de pipe. Or si cela ne peut se montrer, cela mérite certainement d’être dit. – Un jeu de potache.]
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Mais que penser de l’oeuvre qui s’explique elle-même, tout en se montrant ?
– Par exemple : un roman de génie vous annonce en préface qu’il a du génie, raconte l’histoire d’une jeune fille en fleurs qui se présente comme telle et pour autant ne vous déçoit pas, qui rencontre un homme de peu de foi qui annonce tout de suite la couleur, et comme il fallait s’y attendre d’un voyou, déçoit tout le monde – jeune fille et lecteur – logiquement.
Est-ce kitsch ?
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Au sujet des œuvres qui s’expliquent elle-mêmes tout en se montrant, vu qu’elles sont relativement rares, et même si quand elles adviennent, à moins de tenir du manifeste d’avant-garde, elles sont prises par la critique pour des erreurs de débutants, je serai personnellement plus indulgente que la majorité des snobs. Les règles de base du bon-goût occidental – faire diversion, faire subversion, prendre de haut, prendre en défaut, prendre les devants ou le contre-pied, dé-montrer ou ré-agir… mais surtout ne jamais tomber à plat ! – ont toujours conduit la majorité des élégants à célébrer avec fanatisme tout ce qu’ils n’incarnaient pas, à professer de préférence aux autres valeurs celles dont ils étaient le plus indignes, à écrire des histoires dont les tenants et aboutissants philosophiques véritables n’y étaient jamais défendus noir sur blanc – à la façon dont on masque ténons et mortaises à la finition d’un ouvrage de maçonnerie. La logique qui préside à cette espèce d’évitement, de pas-de-deux systématique, est exactement la même que celle qui empêche les jolies femmes de dire qu’elles sont timides lorsqu’elles le sont, et qui les pousse parfois à dire qu’elles le sont lorsqu’elles ne le sont pas : un mélange d’impossibilité constitutive et de volonté de séduire. Est-ce forcément un bien de céder systématiquement à de telles façons ?
Il en va exactement de même pour le jeune homme désespéré, qui se plaindra de l’être de préférence s’il ne l’est pas vraiment, et dont on a l’habitude de croire que s’il l’était vraiment, il ne le dirait pas. – Et pourquoi donc cela serait-il une fatalité, ai-je envie de dire ? – Je pense moi que lorsqu’on est vraiment désespéré, l’on n’en est pas à un manquement à l’élégance près. De même que lorsqu’on est vraiment, maladivement, timide, l’on n’est jamais à l’abri de commettre un impair, notamment de mettre les pieds dans le plat en signalant partout son infirmité, au risque précisément de n’être pas cru. Cela étant, les psy persistent à croire – habitus bourgois – que la vérité des souffrances de leurs malades se trouve forcément dans ce qu’ils ne peuvent ni ne savent dire. – Vous venez pour une timidité ? Vous ressortirez pour une monomanie !ou l’art de Knock de soigner les gens en priorité pour ce qu’ils n’ont pas.

On remarquera au passage que c’est accorder bien peu d’importance (et de respect) à ce qui est dit – qui plus est par celui que l’on a pourtant invité à parler – en particulier s’il parle de lui-même – alors qu’il est venu pour ça – et que jusqu’à preuve du contraire c’est tout de même le sujet au monde sur lequel il est la personne la mieux informée.
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Bref, on dirait que de nos jours, en pays civilisé, il suffit à un homme de dire « je suis ceci » ou « je suis cela », pour que cela soit de suite remis en cause ; à une œuvre d’annoncer en préambule « je suis triste », « je suis gaie », « je suis morale » ou « je suis immorale » pour être sommée par le bon-goût de faire de suite la preuve du contraire… Inversement, si vous voulez de toute force cacher un aspect de votre personnalité, il vous suffit désormais de vous en réclamer, de le porter à la boutonnière, et de même pour masquer un défaut rhédibitoire de votre œuvre (comme par exemple un manque criant de talent) il vous suffit aujourd’hui de prendre les devants : c’est-à-dire, comme ils disent chez les artistes contempourris, de le dénoncer. « Je n’ai pas de talent, n’est-ce pas ? Tout le monde est d’accord, n’est-ce pas ? Je suis un homme ordinaire et inintéressant, n’est-ce pas ? Mon succès est indu, n’est-ce pas ? Hu hu hu ! Comme c’est drôle  ! »
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Que c’est usant ! Un tel extrémisme esthétique, aussi machinal, flirte évidemment dangereusement avec l’idiotie la plus pure.
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Pour échapper au mauvais-goût, le plus simple est cependant encore et toujours lorsqu’on traite un sujet, de le traiter en réaction à l’idée-reçue qu’on s’en fait. L’éthique-à-réaction est encore l’éthique, de même pour l’esthétique, la dissidence, la sagesse ou la théologie.
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Deux collègues : un homme et une femme. Deux cadres, du même niveau d’étude, payés le même salaire. Ils sortent de leur lieu de travail légèrement gris. On vient de fêter le pot de départ de l’homme : il a décidé de lever un peu le pied, peut-être va-t-il monter sa propre entreprise… En tout cas il a prévu de quitter la ville, il va s’installer dans une grande maison à la campagne qu’il a achetée à crédit – « Les enfants sont ravis ! » – histoire de privilégier enfin sa vie de famille – « Passer un peu de temps avec Ginette ! – la pauvre. » – qui jusque-là avait passé au second plan. Jusque-là, son travail avait pris toute la place – « C’est pas une vie ! ». Ces deux personnes, quoiqu’encore relativement jeunes, ont plus de dix ans de collaboration derrière elles. 10 heures par jour ouvré, en moyenne, passées côte à côte dans un bureau : ils ont, comme deux militaires, des souvenirs d’échecs communs mais aussi de victoires, se sont colletés les mêmes ennemis, les mêmes alliés aussi, par la force des choses se sont parfois affrontés, ont connu souvent les mêmes humiliations tour à tour, porté la même hiérarchie sur leur tête, grimpé quelques échelons simultanément, partagé la même gamelle, pesté ensemble contre les mêmes pesanteurs administratives, les mêmes aliénations, les mêmes habitudes, été enfermés ensemble dans la même cellule de travail durant les jours de soleil comme ceux de pluie ; leurs petits secrets, leurs petits cancans, certaines plaisanteries qui n’appartiennent qu’à eux, le démissionnaire part avec. Ces deux-là se connaissent par cœur. En longeant les grands immeubles gris du quartier d’affaires, ils passent devant une pâtisserie arabe. En vitrine, un gros tas de ces biscuits très-sucrés en forme de croissant, fourrés à la noisette, dont j’ai oublié le nom. L’homme tire la femme par la manche, il lui dit : « Attends, viens. Je t’offre une lune de miel. »
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Même le sujet de la lune de miel peut être traité d’une façon qui ne soit pas kitsch. Aucun sujet n’est jamais rhédibitoire. C’est uniquement à la pauvreté de nos visions que nous devons le ratage de nos représentations du monde.
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En français, « Sans goût » = de mauvais goût
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De même que « Trop juste » = pas assez … Comprendre : un Juste n’est pas une balance. … Cela me rappelle un arabe que j’ai connu et qui me disait que son prénom signifiait « le Juste ». Il fonctionnait suivant la règle de l’œil pour œil dent pour dent, et cela le conduisait tout-naturellement à être généreux avec les forts et mesquin avec les faibles. Il était peut-être juste au sens où la balance indique le juste poids, mais ce n’était pas encore assez pour faire un homme.
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Le Français était une langue de gens raisonnables – dans le sens où l’on peut dire raisonnables ceux qui peuvent traverser la vie telle qu’elle est – les choses de la vie dans tout ce qu’elles ont de crudité merveilleusement décevante – avec élégance et maîtrise, comme un bain régénérant, un élément naturel, sans pour autant se voiler la face, ni s’y enfoncer jusqu’au cou. Les Français étaient des gens que la tragédie, les émotions fortes, grisaient – au lieu de fatiguer et ternir, comme c’est le cas pour les êtres au foie fragile, les cœurs chétifs, les demi-portions… Que les goûts le plus fort – celui du sang, celui des larmes – grisait comme grise un vin que l’on peut choisir ou non de boire… C’étaient des gens que les vérités nues n’épouvantaient pas, parce que chez qui la nudité entraînait le désir – des gens que les hideurs de la condition humaine portaient à rire – précisément parce qu’ils étaient capables de s’en abstraire dans le secret de leur intériorité
. Ô légèreté supérieure des âmes qui croissent et décroissent en la confiance divine, dans la gratitude et l’humour, et qui ne regrettent jamais rien. Au lieu de ça nous avons partout ces fruits verts déjà pourris, sans consistance, ces gens qui tombent dans le panneau du pathos, comme des sauvages hystériques, dès qu’ils sont confrontés à la question morale – pour qui la question est toujours de savoir comment ils vont rester purs – rester innocents comme des idiots ! – mais jamais de savoir comment ils vont rester libre… Partout nous voyons ces cruches fêlées qui se posent tantôt en milords, tantôt en serfs, dont le prix d’achat est toujours collé sur le front et pour qui l’étiquette n’est jamais un code de conduite. Partout, ces types – même pas des hommes – ces plaisantins sans virilité, qui ont le caractère sinistre, la piété primaire affolée, de ceux qui haïssent avec terreur le sérieux chez autrui, et le persécutent avec eux-mêmes le plus grand des sérieux – celui qui ne dira jamais son nom. Sérieux de morgue, ricaneur paniqué, de ces gens qui clament partout qu’ils ne sont pas sérieux comme un enfant crie : « ‘A pas peur ! » alors qu’il s’enfonce dans la forêt obscure – de ces gens qui pouffent et suent la peur à l’approche du mot d’amour – à la vue de ce qui est beau – au contact de ce qui est bon… Sérieux maladif de ces gens qui n’ont jamais aimé parce qu’ils croient en l’amour comme on croit au Dahu – autrement dit une chimère à cinq pattes – parce qu’ils sont sans paradoxe, comme des enfants de 13 ans – et qui croient que leur illusionnement de puceaux est une vertu – mais qui se prennent malgré cela pour des adultes.
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Où sont passés les Français ?
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Lu dans le Journal des Goncourt (à peu de choses près, de mémoire) : « Dieu quand il conçut le monde, quelle qu’ait été par ailleurs le caractère impérieux de sa folie créatrice ou la singularité de son génie, semble avoir été tenu en toute chose, spirituelle aussi bien que matérielle, de respecter une sorte de « cahier des charges ». Nulle part, rien qui sorte de l’ordre des choses, qui échappe à la loi du nombre et des proportions. Quoi de plus décevant ? »
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→ Une idée récente est venue à des physiciens, comme ils ne réussissaient pas à unifier la physique Newtonienne et la physique quantique, que la réalité telle que nous la percevons s’apparenterait peut-être davantage à une programmation informatique, ayant des limites arbitraires, des incohérences et des bugs – plutôt qu’une existence matérielle pleinement expérimentable. Cela nous renvoie au mythe platonicien – dit de « La Caverne » – de la Connaissance inconnaissable : même si la réalité telle que nous la percevons n’était qu’un programme informatique arbitraire – même si notre entendement était ici-bas victime d’un jeu d’ombres et de marionnettes –, d’où proviennent donc ces lois immuables (le cas échéant, ces bribes de lois) qui gouvernent le programme informatique ? Qui les a dictées ? De quel alter-monde « vrai », nous parviennent-elles  ainsi tronquées, tordues ? – En langage platonicien : D’où provient donc la lumière sur laquelle les ombres se découpent, et qu’est-ce qui actionne les formes « vraies » dont nous parvient l’ombre-portée ?
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C’est le « cahier des charges » qui plus que jamais nous importe.
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Il est à peu près certain que nous sommes au monde ce que nous croyons que nous sommes, et que le monde est pour nous tel qu’il est, en fonction de ce que nous croyons que nous sommes. Le rôle du psy ne serait-il pas de tromper l’esprit qui doute à propos de lui-même (de sa propre existence), en le convainquant d’être quelque chose ? – quelque chose de bien-défini ? [Nb : j’entends par douter à propos de soi-même, évidemment, un doute total, fatal, métaphysique… performatif – du moins une faille dans la certitude d’être-au-monde chez un individu, par laquelle est susceptible de s’écouler toute sa conscience – et non un doute raisonnable, de confort, de bon-sens, d’altruisme, ni même esthétique, de principe, théorique ou en idée.] La santé de l’esprit consisterait ainsi à douter de tout sauf de son existence-propre d’esprit-qui-doute. Dans le cas contraire, on entrerait dans une sorte d’interdit divin, de tabou.

« Je pense, donc je suis », a conclu Pascal, dont la biographie témoigne qu’il a fait l’expérience de la faille dont je parle – sous-entendu, si je postule que je-ne-suis-pas, alors ma pensée n’a plus d’auteur et dès lors elle se décompose, frappée d’idiotie.
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Celui qui doute à propos de lui-même, ne se retrouverait-il pas prisonnier en lui-même, comme un chien pris de panique dans un « Palais des glaces », qui n’aurait aucune sortie a-priori? – ou plus exactement, qui n’aurait pour issues de secours que des issues a-priori, (des préjugés nécessaires concernant la direction à prendre) ? – Car la porte de sortie, pour cet esprit qui doute de lui-même – en tant qu’il n’existe pas d’autre preuve de ce qu’il existe que le fait qu’il reçoive la sensation d’exister – cette porte de sortie peut-elle être autre chose – au moins de son propre point-de-vue-qui-doute d’exister – qu’un postulat ? En sorte que celui qui se retrouve comme un chien dans le palais des glaces, lorsqu’on lui demande de se guérir du doute métaphysique, ne va-t-il pas avoir l’impression qu’on lui demande de « passer de l’autre côté du miroir », c’est-à-dire de l’autre côté de n’importe lequel des miroirs, au final, pourvu qu’il en choisisse un et qu’il le nomme du nom de « porte » et qu’il se tienne à cette solution arbitraire ?
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Et le psy, ce chercheur de traumatismes, (cet amateur de traumatismes – ce mangeur de blessures cachées), quel est donc sa fonction, sinon tenter de pousser le malade à ré-écrire, si possible sans qu’il s’en aperçoive, la Genèse de sa personnalité, en lui découvrant un socle de souffrance primordial qui soit indépassable – le cas échéant, en en lui créant un de toute pièce ? Si vous allez un jour voir un psy parce que vous êtes malheureux, ne lui dites pas que vous avez déjà pardonné à ceux qui vous ont offensé, que vous ne vous reconnaissez pas dans les souffrances que la vie vous inflige, que vous les considérez comme des accidents de parcours et que vous avez l’impression de loger ailleurs… A moins qu’il ne vous prête carrément une maladie de l’esprit gravissime – c’est-à-dire des vices de forme cachés dont vous n’auriez jamais eu soupçon – il ne le voudra pas admettre, il préférera une telle chose impossible : il vous poussera au contraire à creuser dans votre mémoire pour y trouver la douleur du ressentiment originel et vous y vautrer comme un cochon. Car à l’instar de n’importe quel confesseur qui se respecte, il attend de vous découvrir – de vous épingler – coléoptère ordinaire – dans la matrice de vos péchés, et non que vous vous échappiez dans la possibilité d’une innocence.
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Le peuple juif n’a-t-il pas d’identité-propre (en tout cas l’identité qu’on lui connaît) que depuis que Nabuchodonosor l’a fichu à la porte de sa cité et condamné à l’exode ? C’est ce Traumatisme (d’entre-les-traumatismes ♪), cet Exil (d’entre-les-exils ♪), qui lui a permis de remplacer une identité-sol primordiale qui avait le désavantage d’être aliénée – comme celle des autres peuples – à la terre de ses morts, par l’identité-livre – d’une nature profondément libératrice car toute-spirituelle, donc plastique, donc remodelable à volonté.

Et si nous poussions toutes les personnes que leurs aliénations familiales et ancestrales pèsent, à en faire autant ? Un blabla re-créateur vaut bien un nom de famille ! C’est cela, à coup sûr, en quoi consiste le « pari » freudien.
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– De la fonction vitale, fondatrice pour la personnalité humaine, du « traumatisme » – à l’image des sacrifices rituels, pratiqués par les anciens, dans les fondations des bâtiments civilisationnels importants, pour qu’ils durent.
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Souvenir d’une nouvelle orientale de Marguerite Yourcenar ; la jeune femme allaitant enfermée vivante dans le mur de fondation d’une tour qu’on voulait imprenable – rite magique – un sein au-dehors par un trou ménagé, pourrissant sur pied, on lui portait son enfant boire. Horreur. Sauvagerie.
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Il est à peu près certain que Dieu vous juge en fonction de ce en quoi vous croyez.
[Imagination d’un Jugement Dernier de Raphaël auquel serait amené un Indien d’Amérique. L’ange préposé aux sentences pour le menu-fretin déclare : « Non, vous ne pouvez faire partie des élus. Vous ne rencontrerez pas Saint Pierre car vous êtes né au mauvais endroit du globe, et n’avez donc jamais rencontré la vraie foi, ni pu être baptisé. Même si vous avez eu une vie exemplaire, vous irez pour un temps indéterminé, attendre au purgatoire. Au suivant. »]
Cependant, si Dieu juge les gens à l’aune de ce en quoi ils croient (l’indien d’amérique, en fonction de s’il a bien respecté la nature, le financier en fonction de s’il a bien gagné de l’argent), et des buts qu’il se sont fixés durant leur vie, si sa seule préoccupation est de savoir s’ils sont à la hauteur de leurs propres idéaux, mais qu’il n’en a aucun lui-même, par lui-même et pour lui-même… ça n’est qu’un troll !
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Et voilà pourquoi je me voue davantage à son fils. Là où Dieu, quand vous l’interrogez à son propre sujet, vous renvoie constamment à la question-miroir socratique : « Qui êtes-vous, vous même ? » , Jésus prend les devants, en commençant par dire : « Je suis ».
– Moi je suis, dit Jésus. Et vous ?
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C’est déjà un début.
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Saint Paul, brute galonnée, s’avise un jour de ce que ce sont toujours les meilleurs qui s’en vont les premiers, et que les faibles et les doux passent plus souvent par le fil son épée que les puissants. De là, s’en va prêcher la bonne parole : « Il fallait bien que Jésus mourût crucifié : c’était un doux. D’ailleurs la perfection n’est pas de ce monde. Or le fils du Bon Dieu n’était-il pas parfait ? – Si, évidemment : sa mort en témoigne. Aussi moi-même, Paul, qui ne suis ni un parfait ni un doux, je profiterai dorénavant de cela comme d’un avantage : un avantage pour faire respecter la mémoire de ceux qui ne peuvent pas eux-mêmes se faire respecter. Qui d’autre s’en chargerait, sinon ? D’autres faibles, comme Jésus ? Des rastaquouères que personne n’écouterait et qui subiraient le même sort ? La belle entreprise ! Où serait le gain ? Où serait l’avenir ? »
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A l’idée d’un Dieu ayant conçu le monde de telle sorte que le Christ, en toute chose, doive constamment, consciencieusement, médicalement, et pour le bien-être général, être crucifié, – comme les blé battus lorsqu’ils sont mûrs, comme une fois tiré le vin il faut boire – et l’amertume de la vie épongée patiemment par les cœurs des hommes jusqu’à ce qu’il n’en reste goutte – mon sang bout. J’étouffe. Quelle abominable farce !
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Parfois il me semble que nous sommes gouvernés par un type d’onaniste, jouisseur par procuration, dont la seule joie au monde consiste à nous voir entrer en passion – passion amoureuse ou bien criminelle, au fond peu importe – et que ses petits préférés (les élus) en réalité ne sont pas les doux – ou alors à la seule condition que leur douceur (leur bêtise) leur serve à peindre en rose leur propre misère – et celle, éventuelle, qu’ils infligent à leur prochain – mais les plus bestiaux d’entre les hommes, en particulier lorsqu’ils parviennent à communiquer de leur bestialité aux ouvrages de la civilisation.
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Je dis cela en toute objectivité : si une telle vision était vraie, je devrais appartenir aux élus, sans aucun doute. Il me semble seulement que je ne souffre sur terre que pour m’être refusée à une sorte d’élection générale du mauvais genre (et du genre mauvais). Il est vrai que je préfère à la compagnie de la canaille, celle, en esprit, plus élégantes, de ceux qui n’ont pas ce qu’il faut de méchanceté ou de sens de l’humour noir pour croire en Dieu tel qu’il est.
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D’où vient que je parais aujourd’hui si peu attachée aux choses matérielles, sinon que mon appétit de luxe est devenu si grand qu’il ne se rassasie plus que de rêves et d’ impossible ?

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