Education : L’homme-chat

cool42Une gamine pose pour une marque de vêtements à l’Hôtel de la Païva (célèbre courtisane)

Les Goncourt relatent dans leur Journal que ledit lieu avait une devise : « Qui-la-paye-y-va »

SOURCE : http://style.lesinrocks.com/2012/04/24/ou-est-le-cool-cette-semaine-24/

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Pour élever un chat, rien de plus facile… Voulez-vous lui interdire une pièce ? Surtout ne la lui fermez pas ! Au contraire, enfermez-le dedans, seul, dans le plus grand silence. Lui viendra très rapidement le désir d’un câlin ou de son goûter. Il vous suppliera bien vite de lui ouvrir ! Ensuite, lorsqu’il fera mine de vouloir à nouveau établir ses pénates dans la pièce en question durant votre absence, vous lui remémorerez cet épisode traumatisant où il y fut enfermé sans rien ni personne pour l’y distraire. Vous commencerez lentement à clore la porte, d’un geste résolu mais en prenant l’air le plus désolé : il sautera immédiatement de son perchoir et se ruera entre vos jambes, juste à temps, dans l’interstice que, mine de rien, vous lui aurez laissé.

Il en va de même, dans une certaine mesure, pour les hommes. Bien sûr, nous sommes aussi capables d’apprendre par l’exemple des maîtres que nous respectons et d’obéir positivement aux maîtres que nous craignons. En cela – et grâce à Dieu ! – en l’homme, il y a aussi du chien. Néanmoins il est à signaler que beaucoup d’enfants, lorsqu’on cherche à leur faire admettre la sagesse parentale, demeurent envers et contre tout – en irait-il même de leur vie ou de leur santé – assez peu réceptifs à la voie de la raison. Il semble parfois qu’ils fixent davantage leur conduite d’après les enseignements que leur souffle leur désobéissance…

Voici quelques illustrations amusantes de cela.

Il arrive assez souvent que des parents injustes, usant pour se faire obéir de raisonnements absurdes, d’une mauvaise foi alarmante et de procédés révoltants, stimulent chez leurs enfants un désir de justice, de clarté et d’exemplarité. Ainsi en va-t-il du Dieu de la Bible, qui n’est rien, quand on y regarde de près, qu’un abominable tourmenteur et un fieffé avare… Cependant sa mauvaise humeur, son incompréhensible méchanceté sous couvert de visées morales, ne sont-elles par la source de toutes nos plus  vertueuses colères d’humains ? De même, il arrive assez souvent que les petites jeunes filles qui ont grandi sous la coupe de mères abominables, pleines de vices et de cruauté, quand elles ont été les victimes privilégiées d’une telle cruauté, se retournent contre le vice de leur mère, et évoluent en petits anges de douceur…Il en va différemment, observais-je cependant, lorsque les filles sont dans leur enfance les petites protégées pourries-gâtées de leur démon de mère : il leur semble alors, faut-il-croire, qu’elle doivent absolument devenir capricieuses et mauvaises à leur tour pour conserver leur bien et se protéger des appétits des autres.

Suivant le même schéma, j’ai un jour rencontré (c’était dans un cours de comédie) un garçon blindé de chez blindé – tant sur le plan émotionnel que sur le plan financier – un fils d’homme d’affaires qui avait pris la suite de son père dans ses micmacs… On aurait dit une sorte de diablotin blond, c’était un hyperactif monomaniaque sautillant de la race des Claude François, à peu près dépourvu de sens moral et prêt-à-tout pour réussir… Figurez-vous qu’au lieu de me marcher dessus sans me voir comme aurait normalement dû faire quelqu’un de sa trempe et de son milieu, il éprouva d’office de la sympathie à mon endroit. Comme cela m’étonnait et que je lui fis remarquer, il m’expliqua pourquoi ; il me dit que je lui rappelais sa mère. « Ma mère est une femme dans ton genre », m’avait-il dit ; « Elle est trop gentille : elle est faible. Elle me faisait toujours la morale, mais c’est toujours elle qui s’est faite avoir dans la vie. Mon père est bien gentil de lui verser une pension alimentaire, avec ses avocats il aurait pu la laisser sans un sou et elle ne se serait pas défendue. »

Suite à cette aventure je me suis faite la réflexion suivante : les enfants ne se contentent pas d’apprendre les leçons qu’on leur donne, ils en observent aussi les effets. Car on juge un arbre à ses fruits. Peut-être n’y a-t-il rien de pire que d’élever un enfant dans un culte de la tendresse et de la justice qui conduirait coup sur coup à l’impuissance et au désastre… Un enfant préfère un parent fort que pas de parent du tout, or quand l’un de ses parents est trop faible pour lutter pour sa propre survie – ou lui apprendre à lutter pour sa propre survie, ce qui revient au même – il le ressent comme un abandon, comme une mise-en-danger de sa personne et de son avenir… C’est alors un peu comme s’il le laissait orphelin.

Dans un second temps, ce qu’il serait amusant d’observer, c’est de quelle façon lesdits enfants élevés par des parents indignes se débrouillent avec leurs propres enfants. En général ils vivent à ce moment-là de leur vie un véritable dilemme moral : vont-il élever leur enfant autrement – selon des standards nouveaux, qu’ils auront intellectuellement mis au point – et donc engendrer des personnes totalement différentes d’eux, avec des problèmes différents, qu’ils ne sauront peut-être pas résoudre ?… Ou bien vont-ils finalement reproduire l’injustice qu’ils ont subie, dans l’espoir secret de donner la vie à des personnes qui leur ressemblent ?

J’ai pour illustrer ce paradigme une anecdote piquante, lue dans le Journal des Frères Goncourt… C’est une anecdote au sujet de l’enfance de La Païva (célèbre courtisane), qui disent-ils leur a été rapportée (légèrement romancée) par Théophile Gautier.

Théophile Gautier raconte que la « Marquise de Païva », né Esther Lachmann en Russie, aurait été en réalité l’enfant naturel de sa mère juive et de Guillaume de Prusse … Elle aurait grandi cachée dans les jupes de cette femme – elle-même une courtisane rangée, ayant eu par le passé de nombreux amants… Jadis très belle, la dame en question aurait eu le visage ravagé par la petite vérole, à cause de quoi, par vanité, elle aurait fait poser du crêpe noir sur tous les miroirs de sa maison. Pour cela, la future Païva aurait grandi sans jamais voir un miroir – ni, donc, son propre visage – et par méchanceté, on lui aurait raconté toute son enfance qu’elle avait un nez affreux, « un nez en pomme de terre ». Comme elle était toute petite encore, et innocente, elle n’arrivait pas à se représenter ce que cela pouvait être qu’ « un nez en pomme de terre », alors cela l’aurait obsédée.

Par la suite, encore une fois paraissait-il pour cacher ses illustres origines, on l’avait mariée à un pauvre petit tailleur français de Moscou. Mais quand l’adolescente – la future Marquise de Païva – s’avisa que son nez n’avait en réalité pas du tout la forme d’une pomme de terre, elle se dit tout-naturellement qu’une fille cachée de Guillaume de Prusse, avec sa beauté, ne pouvait pas demeurer ainsi à coudre des chaussettes dans le ghetto plus longtemps. Peu après avoir donné un fils au pauvre petit tailleur français, elle s’en fut avec un Prince qui passait dans le coin. Après quelques temps de grande vie parisienne, quand celui-ci, ruiné, l’abandonna à son triste sort dans une chambre d’hôtel, elle prit la résolution de s’y établir « à son compte ». C’est ainsi que naquit sa vocation.

Ce qui m’amuse dans cette histoire, c’est la façon typique dont la mère juive, avec un mélange de cruauté, de mégalo et très-certainement aussi de mythomanie, a pour ainsi dire « dressé » sa fille à devenir une réplique d’elle-même.

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