Oui à la hiérarchie !

Andre-Malraux

Regardez-moi ça, c’est pas beau ?
Ca, c’est pas n’importe quoi madame Michu,
c’est un intellectuel en-ga-gé, un esprit libre con-cerné !
Un héraut de la Démocrassie comme qu’on n’en fait pu !
Un grand tome. Distingué par la nation, et tout, et tout.

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Je lis, moi-même très con-sternée – « Indignez-vous, rindignez-vous », comme disait l’autre ! -, les passages suivants sous la signature d’XP. L’article s’appelle « L’hallucinante prophétie d’André Malraux » (rien que ça) :

XP : Il n’empêche, pourtant… S’il ne s’était pas gâché la main à la politique, il aurait laissé quelque chose, il en avait les moyens. En 1974, il soutient le candidat Chaban-Delmas à l’élection présidentielle française, il explique pourquoi à la télévision,  et il tient ce discours qui donne l’impression d’avoir été  entendu en rêve:

Malraux : (…) A quoi assistons-nous depuis le début de cette campagne électorale? (…). Un candidat est un peu plus à droite, un autre un peu plus à gauche, mais nos problèmes sont ailleurs.

XP : Malraux avait compris que ces considérations de citoyens, ces débats électoraux, toute cette passion politique, c’est bon pour les peuples arriérés, qu’on n’entre pas dans l’histoire en entrant à l’Elysée.

Malraux : (…) Il est possible de résoudre les problèmes de la jeunesse en remplaçant presque intégralement le livre par la télévision, le livre gardant seulement son utilité lorsque l’enfant est chez lui(…) Il faut faire le lien entre l’utilisation permanente de la télévision et l’utilisation de l’ordinateur (…).

XP : Ici, on se pince pour y croire, on n’y croirait même pas du tout, sans les archives de l’INA, mais l’ancien ministre de la Culture du Général de Gaulle prophétise non seulement l’invention d’internet, mais aussi des MOOS

Malraux : Quoi qu’il arrive, cette transformation aura lieu. Les choses qui doivent arriver dans l’Humanité lorsqu’elles sont liées à la Technique, si on ne les trouve pas quelque part, on les trouve ailleurs. Nous pourrions changer l’enseignement dans le monde si nous décidons de le faire chez nous. Ou alors nous le ferons à la remorque des autres. »

XP : En fait, il ne prophétise rien, il dit que c’est pour demain matin, qu’il faut se mettre en piste tout de suite…pour mémoire, personne ou presque ne sait ce que c’est qu’un ordinateur, en 1974, tout au plus les mieux informés peuvent vous dire qu’il s’agit d’une grosse machine de 20 M2 utilisée par le Pentagone.

Malraux : (…) Ca veut dire, pour les enfants, s’amuser au lieu de s’ennuyer, et pour les adultes trouver le droit de quitter une pièce où l’on parle d’Histoire pour rejoindre celle où l’on parle de Physique, et si nous parlons beaucoup de liberté, cette fois, nous en parlerons en terme concret.

XP : Malraux maîtrise tellement  son sujet qu’avec trente ans d’avance, il répond aux réacs moisis de gauche et de droite qui ne manqueraient pas  de convoquer la discipline et le respect dus aux Maîtres pour continuer à faire chier la terre entière avec leurs craies, leurs blouses, leurs tableaux noirs et leur arrogance d’intellectuels plafonnés à 103 points de QI…

Malraux : Einstein m’avait dit en me montrant un petit livre parlant de lui « si l’on veut que les gens comprennent mes idées, ils ne doivent pas me lire moi, ils doivent lire ce livre ».

XP : Il savait aussi que ces andouilles feraient l’éloge de la lenteur, pour garder leur droit d’emmerder le monde, qu’ils dénonceraient la culture du zapping, la disparition de l’autorité, et chougneraient pour qu’on préserve les humanités, que les élèves coupent leurs téléphones  en classe,  comprenez qu’ils gardent  le droit  d’assommer le public avec des livres de trois kilos qui déforment le dos des enfants,  leur font comprendre dans leur chair  que le Maître, c’est le Maitre.  … Peine perdue, Malraux avait déjà tordu le cou à ses crétineries en convoquant Einstein dans ses souvenirs.

Malraux : Il ne s’agit pas de supprimer le corps enseignant, mais… Il s’agit qu’il se contente de venir en aide à ceux qui ont besoin d’être aidés.

XP : Décidemment, Malraux ne l’imagine pas, son utopie, il l’a sous les yeux,  il voit bien que c’est une chance de se débarrasser aux trois quarts de cet énorme poids mort qu’est le corps enseignant, il sait  qu’à l’issue du processus, on  remplacera 40 profs par 4 surveillants qui auront leur DEUG et seront  chargés de faire la garderie dans un énorme open space rempli d’ordinateurs auxquels seront connectés les élèves,.. Il est tellement dans son histoire, André, qu’il commence déjà à les ménager, comme on le fait avec les gens qu’on doit pousser vers la porte.

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Bon, Malraux visionnaire… Je me dis qu’il y en a qui ont de la chance d’être nés chez les beaufs : il leur reste encore toutes les belles illusions du XXe siècle à découvrir, parce qu’il faut croire que dans le monde où on les a mis au monde, le XXe siècle est passé sans que personne ne s’en soit jamais aperçu.

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Dans les faits, il se trouve que Malraux, ministre de la culture très « moderne » engagé par De Gaulle en 58, fait précisément partie de cette intelligentzia progressiste d’après-guerre à laquelle nous devons d’avoir entièrement réformé l’Educ’ Nat… réforme radicale devenue depuis-lors une sorte de tradition annuelle, et dont elle paye aujourd’hui les pots cassés. Les gens qui pensaient comme Malraux après-guerre, comme ils désiraient abolir définitivement toutes les tyrannies, prirent le parti de laisser derrière eux, comme un archaïsme digne des HLPSDNH, l’élitisme discriminant des « hussards noirs » d’antan – ceux-là-même qui décrottèrent nos grands-parents à coups de règles sur les doigts et de cours de morale. Ces maîtres d’écoles sévères, en blouse noire, distribuaient des bons points et des blâmes, et écartaient ceux qui n’avaient pas la tête faite pour étudier des études supérieures : dans un pays moderne, cela ne pouvait plus exister.

Ces esprits libéraux (au sens originel – synonyme de généreux – du terme libéral), gonflés de confiance en l’avenir et d’amour envers leur prochain, orientèrent la machine éducative française vers le « pédagogisme ». [Le pédagogisme n’est pas, comme chacun sait, l’art d’enseigner, mais celui « d’apprendre à apprendre ne pas avoir de maître » – je vous laisse méditer sur la grandeur d’âme des intellectuels qui ont inventé ça.] De là à la culturophobie étonnante de /celui qui faisait de la pataphysique sans le savoir/, alias Philippe Mérieu, il n’y avait plus qu’un saut de puce à allègrement franchir… avec les conséquences que l’on sait.

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Cet esprit éthéré, qui voulait de la liberté pour tout le monde et même pour les enfants – l’enfer est pavé des bonnes intentions – n’était pas un visionnaire, il était au contraire bien de son temps. C’était un sale jeune écervelé idéaliste qui croyait dur comme fer aux lendemains-de-l’Humanité-Démocratique-qui-chantent, désireux de révolutionner la pensée, le monde et l’enfance [monsieur Cohn-Bendit aussi a essayé], un jeune vaniteux « sans Dieu ni maître », de la trempe de tous les « penseurs » de 68. En cela, lorsqu’il parle si bien de l’école telle qu’elle est effectivement devenue – à savoir une vaste garderie remplie de sauvages et de garde-chiourmes sous prosac (sous prosac justement parce qu’ils n’avaient pas prévu de faire ce métier pour devenir garde-chiourmes), blindée de matériel informatique – il ne prédisait pas l’avenir, il faisait simplement partie de ceux qui étaient en train de le fabriquer.
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La liberté pour la liberté, c’est bien beau. Mais on n’élève pas des gosses en leur laissant la liberté de foutre leurs mains sur les plaques électriques et de bouffer n’importe quoi. Ca c’est du Rousseau, de penser ça. Et Rousseau mène à Robespierre qui mène à la Révolution – NB : « faire une révolution » équivaut à accomplir un tour complet sur soi-même à 360°.

enfance

Il y a une vérité à propos des gosses – certains la trouveront laide, d’autres belle, peu importe car c’est une vérité : les gosses manifestent très fort, et ce dès le premier age, un impérieux désir d’autorité. Ils jouent avec des armes, elles grondent leurs poupées, ce qu’ils veulent savoir à propos des adultes, c’est ce en quoi ils croient et quelles sont leurs règles pour les juger. Ce qu’ils trouvent beau : un retable baroque doré, un château fort, une robe de brocard. Le beau pour l’enfant, c’est ce qui est grand, fort et riche. Pour s’en faire aimer, il ne faut pas leur demander ce qu’ils veulent mais les subjuguer. Pour les commander il faut leur montrer par l’exemple que l’on sait s’obéir à soi-même. Les enfants ont cela de bestial et de noble à la fois qu’ils accepteront toujours de suivre celui qui trace sa route – et qui la trace indépendamment d’eux – et difficilement celui qui leur demande leur avis à eux – pauvres novices – sur la marche à suivre. Il y a une vision de la justice qui n’est pas faite de commisération mais seulement de justesse – d’équité un peu salomonéenne – chez l’enfant. Lorsque les adultes autour d’eux n’assument pas leur rôle d’adultes, sous prétexte de jeunisme ou plus encore par lâcheté, ils sont capables de violence. Si les maîtres qu’on leur donne se refusent de toute force à leur transmettre leur savoir – souvent poussés par la peur secrète d’être surpassés et donc méprisés par leurs élèves – , ils tombent irrémédiablement dans la bétise ou dans la désespérance – selon leur potentiel de départ, c’est-à-dire selon les cas. Le besoin d’autorité des gosses, disais-je, est vital. Et il est la meilleure illustration qui soit du fait que l’esprit humain doit rencontrer des maîtres – ne serait-ce que pour les dépasser – et doit absolument être confronté aux règles d’une hiérarchie sociale pour se construire.

Savoir cela suffit pour battre en brèche les plans sur la comète des pédagogistes, des anti-éducation, des partisans de la liberté pour les enfants et autres disciples de Meirieu qui s’ignorent.

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ADDENDUM

La seule question qui reste pour moi en suspens est la suivante : pourquoi s’est-on ainsi acharné à vouloir réformer l’école de fond en comble depuis la dernière guerre, était-ce réellement pour l’améliorer, ou bien pour la liquider ? Car il y a bel et bien des gens qui ont travaillé à améliorer l’enseignement, à le rendre plus intelligent, plus fin, plus humaniste – mes parents ont fait partie de ce contingent-là… Mais d’autres ont manifestement utilisé la soif de progrès des enseignants les plus idéalistes pour saper toutes les bases de l’institution scolaire – à commencer par le minimum de discipline qui était vital – jusqu’à ce qu’il n’en reste plus rien. En tous les cas, il est évident que la destruction du « mammouth » profite aujourd’hui à certaines personnes, des vautours, qui sont bien contentes que l’ascenseur social français – qui était à l’origine, soit dit en passant et tout-à-fait entre nous, une petite merveille de technologie sociale – ne fonctionne plus.

Sérieusement, que pouvait-on espérer qu’il arrive, à part une désorganisation complète du système scolaire, en envoyant tous les ans aux profs, depuis le ministère, de nouvelles directives toutes plus absurdes, poétiques et contradictoires les unes que les autres ?

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