Master mind

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JOYEUXNOËL !

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Un texte à livre :

–> Commintiens <–

 

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Un tweet et ça repart

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Quelque chose qui est amusant, c’est de suivre l’enseignement d’un type qui fait l’unanimité, et pourtant de ne trouver personne pour être d’accord avec soi.

Comment je suis devenu un troll ? Sans le vouloir : en venant demander aux gens ce en quoi ils croyaient.

C’est depuis que je suis enfant que je cherche des gens qui croient en quelque chose, afin de pouvoir les interroger à ce sujet.

Avec les gens qui ne croient en rien, il n’y a pas de discussion possible. Ou alors des discussions sophistiques, de pure frime… Vides de sens.

Le moment où vous commencez à faire hurler les gens, c’est quand vous les prenez au sérieux. Tellement terrifiant, le premier degré !

Pourquoi les gens d’aujourd’hui qui prétendent faire de l’humour mais ne sont pas drôles, passent-ils leur temps à vouloir éradiquer « l’esprit de sérieux » ? Parce que sans cela, ils seraient drôles.

Vous souvenez-vous cet « esprit de sérieux » dont j’aimais tant à me réclamer autrefois ? – J’ai dû y renoncer tant je soulevais d’objections épouvantées avec ce mot. Pourtant, c’est dommage, quand on y pense… Il n’y avait rien de plus drôle !

L’humour pince-sans-rire, l’humour qui ne dit pas son nom, est pourtant le plus drôle ! De même que le sérieux qui ne dit pas son nom – qui est de la peur mais voudrait se faire appeler légèreté – est la plus sinistre chose au monde.

Je pense souvent à cette œuvre à la con, supposé chef-d’œuvre hypra-respecté du « Nouveau-Roman » et de l’Oulipo : la Disparition de G. Perec. C’est l’histoire des romanciers français du XXe qui essaient de faire de l’art contemporain comme tout le monde et qui s’aperçoivent que l’usage de la langue française en soi est une monstrueuse contrainte. Une contrainte telle qu’ils leur sera à jamais impossible de faire de l’art contemporain en écrivant français. G. Perec décide de contourner le problème en écrivant un roman où ne figurerait pas une seule fois la lettre e. Balèse. Vachement plus balèse, du point de vue technique, que de coller un carré de papier jaune sur un fond de papier jaune, ou de photographier un bidet, par exemple. Quelle ironie ! Il cherche à se libérer des règles de la langue française qui ont un sens, et ne trouve finalement qu’un seul moyen : en créer une supplémentaire, mais qui en est totalement dépourvue ! Le non-sens, sens unique de l’histoire de la course à la modernité dans les arts et les idées ? Cul-de-sac, plutôt ! Le non-sens obligatoire est une prison mentale, d’un genre plus inhumain et monstrueux, en matière de prison, que tout ce qui jusque-là avait pu être créé. Modernité mon cul.

Ce n’est pas pour rien que Soral vient de l’art contemporain et Dieudonné du comique : c’est dans ces genres-là qu’on apprend le plus vite que le premier degré est le degré le plus élevé de l’humour et que pour choquer son monde, il suffit de le prendre au sérieux.

Mépris du peuple

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Nos démocratie ont fini par donner le pouvoir à des gens totalement dépourvus de noblesse (et ici j’entends noblesse au sens exclusif de : noblesse d’âme). Nous sommes gouvernés par des intelligences de garçons de café et des vertus de tenanciers de bordel, secondées par des comptables myopes en ce qui concerne la logistique, une bande de mange-merde, de lâches, de gagne-petit, de ratiocineurs séniles, et de crétins. Il n’y a même pas à discuter là-dessus : c’est un fait.

N’est-ce pas précisément la conséquence du mépris de cette noblesse d’âme pour ce qui relève de l’exercice du pouvoir, de la technique, et du commerce? (Prolo de la Lite)

Non. Les nobles commerçaient, concevaient des mécanismes, les faisaient construire, menaient les hommes à la guerre, bâtissaient, etc. Posséder un nom et quelques valeurs symboliques à défendre n’a jamais empêché personne de vouloir bien employer son argent.

Ce sont les commerçants, au pouvoir aujourd’hui, dans la société commerçante dans laquelle nous vivons, qui croient que l’argent possède en lui-même et pour lui-même une justification, justification qui le dispenserait d’avoir à servir autre chose que les appétits des particuliers, même les plus bas et surtout les plus bas, avec une indifférence globale, nivelante par l’estomac, pour le monde et tout le monde. Ce sont eux les premiers qui offrent aux masses imbéciles et vulgaires le pouvoir de donner le la en matière de mode et de normes existentielles. C’est le populo qui absorbe comme une éponge la production de masse des denrées industrielles, c’est donc lui qui décide dans notre monde de ce qui se vendra et de ce qui ne se vendra pas – de ce qui aura droit de cité et de ce qui ne l’aura pas. Or comme dans notre monde on ne croit plus qu’en ce qui se vend… la vraie démocratie, la plus pure, la plus diluante, la plus égalitaire donc la plus indifférente à l’homme dans ce qu’il a de plus haute dignité, c’est la société du commerce qui l’a créée.

Le gros populo se satisferait moins de la merde qu’on lui sert s’il avait le choix d’autre chose. (Kobus van Kleef)

Cet « autre chose » dont il a besoin, si le gros populo était vraiment aussi intelligent qu’on le dit, eh bien il le créerait lui-même.

Parce que dans une démocratie le peuple ce n’est pas les autres, le peuple c’est moi, c’est vous, c’est eux, c’est nous, c’est tout le monde.

Mais personne n’a les couilles, dans ce monde où tout le monde a de quoi grailler, de cesser de penser à la fin du mois, à son épargne, au petit café au lait du lendemain matin, au sucre roux qu’on a ou pas oublié d’acheter, et de commencer à vivre comme si le jour qui vient était le dernier, avec l’urgence aux trousses de donner un sens à la vie, sans assurer ses arrières. Personne n’a plus les couilles de faire « le pas de côté », aujourd’hui, pas même les plus désespérés, les plus miteux, à qui ça ne coûterait rien, pas même ceux qui n’ont rien à perdre parce qu’ils n’ont pas d’enfants.

Que voulez-vous produire de bon avec un peuple aussi bassement matérialiste que celui-là ?

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Ô choir ! Ô se laisser subjuguer ! Perdre la tête… C’est cela que le citoyen-épargnant postmoderne devrait accepter de faire pour redevenir un homme.

C’est cela à quoi aspirent la féminité, la dévotion, l’amour d’aimer, pour elles-mêmes et pour autrui : « Ô sentir la raison ployer et tomber à genoux ! – dans le rire, l’épouvante, l’admiration, le plaisir, la volupté, les larmes ! »

Cet abandon, auquel l’homme résiste, la femme et le fou y vont d’eux-mêmes. C’est leur pente naturelle. Et voilà pourquoi dans une société où tout le monde est forcé de penser de façon bassement matérialiste pour survivre, seules les personnes ayant conservé un grain de folie ou d’inconséquence, comme les femmes hystériques, les têtes brûlées, les grands enfants, les illuminés, les idiots, conserveront à la fin des fins le brin d’insouciance du lendemain et de liberté intérieure qui sont consubstantiels à la résistance d’une humanité à l’intérieur de l’homme.

Oui, mieux vaut avoir des troubles de la personnalité que pas de personnalité du tout. Et le mouvement d’humeur irrépressible, le cri inaudible, le rire solitaire incompris, à tout prendre, valent quand même mieux que l’absence totale de sentiment de soi – de sentiment de sa propre existence – face au puits sans fond de la bassesse qu’est ce monde.

Ah, voir un jour un homme, un vrai, lâcher prise, s’abandonner un peu à ce qui est bon en compagnie de ses contemporains… comme cela, sans calcul, sans réfléchir. Et ses contemporains le suivre… comme l’enfant qui résiste au sommeil et qui finit par céder. C’est cela à quoi nous aspirons tous secrètement. Mais la possibilité de cet instant béni, la possibilité d’un abandon commun dans la chaleur humaine, dans la beauté partagée, l’émulation gratuite, enfin ouverte par un homme courageux, un aventurier généreux des sentiments, et qui serait bon, dénué de désir de vengeance, ni rien à nous vendre, cela devient totalement improbable de nos jours… Et cela devient improbable parce qu’une telle possibilité est constamment barrée par le fait que nous prenons chaque jour davantage de risques – d’être rabaissés, offensés, humiliés, qu’on profite de notre naïveté, de notre vulnérabilité – lorsque nous nous livrons enfin à cœur ouvert à nos frères de condition, aussi bien qu’à un inconnu. L’art du ménagement, de la tractation, s’est répandu partout dans les relations humaines, l’ avarice la plus sordide est la norme, la mesquinerie paranoïaque un pré-requis. Et cela parce qu’on a remplacé les lois du commerce humain qui étaient basées sur la nécessité du don, par les lois du commerce des choses, qui est basé sur la nécessité du gain.

Ce qui est ontologiquement bon ? Sentir qu’il existe quelque chose de plus grand et de plus fort que soi. Et que cette chose vous protège au lieu de vous tuer. Cela vous communique secrètement à l’âme une joie qui est parente avec la confiance en Dieu. Dans un monde libéral/commerçant, celui qui abandonne sa vigilance à autrui, par amour, par admiration, par joie de s’offrir tout entier, par impatience de rencontrer un maître –  celui qui choisit de laisser sa confiance entre les mains de plus fort, de plus beau que lui, par admiration pour la force et pour la beauté en elle-mêmes et pour elle-mêmes – parce qu’il aimerait qu’un jour quelqu’un, s’il voyait en lui force et beauté, fasse la même chose pour lui – celui-là se fait piller et massacrer, et on rit de sa pauvre innocence ! Ce généreux, ce courageux débonnaire, ce serviteur de ce qui nécessite d’être servi, ce serviteur d’un ordre moral supérieur, au lieu de le remercier, on l’appelle désormais un couillon, un raté, un faible et un imbécile.

Mon coeur mis à nul

Entre mon enfant et mon enfance, mon cœur fait balance.

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Qu’est-ce que c’est, qu’être un enfant ? – C’est se développer en réaction à. Quand on y réfléchit, toute évolution est fondamentalement une réaction, puisqu’évoluer c’est se définir soi-même en fonction d’un milieu, y puiser vie et force, mais aussi en combattre les éléments dissolvants. J’ai toujours à l’esprit l’image d’une plante lorsque je dis ça : le grand et beau paradoxe de la plante qui puise son énergie dans la terre non pas pour y retourner, mais afin de pouvoir justement s’en extraire, monter le plus haut possible vers la lumière. Et je pense toujours à Jünger quand je développe cette métaphore-là.

De la même façon, les écoles de pensées en philosophie, les courants artistiques et littéraires : tout cela s’est toujours créé, pour ainsi dire puérilement, en réaction à des prédécesseurs, en se faisant un fumier, un terreau, des croyances des écoles plus anciennes, où puiser la force de les combattre pour les supplanter. Supplanter les maîtres étant bien-entendu la seule façon possible de les égaler – et donc de leur faire honneur. Aujourd’hui, sous prétexte de défendre le camp du bien, les gens qui ont accaparé les instances éducatives et la bien-pensée culturelle, défendent à quiconque de les fouler au pied pour les supplanter. Résultat des courses, le concept de modernité est pris en otage par des conservateurs séniles, et au lieu d’aller vers un progrès social, on régresse. Et tout cela simplement parce que la peur stérile du retour aux HLPSDNH nous empêche d’emprunter la voie ordinaire du progrès intellectuel et social : une voie qui n’est non pas linéaire mais (à l’image de la façon dont les intelligences s’engendrent les unes les autres) de nature paradoxale, réactionnaire – le déséquilibre engendrant l’équilibre -, comme la marche.

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Moi je !
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Quand quelqu’un raconte ses haines et ses combats, il est toujours bon de savoir d’où il parle, et quelles sont les raisons intestines qui l’ont poussé à choisir ses ennemis. Je ne pense pas qu’on puisse donner à évaluer la qualité d’un choix de vie ou d’une option existentielle, si à aucun moment on n’est en mesure de parler de son vrai soi. Aussi, je donne finalement raison aux gens qui m’ont toujours poussée à leur parler de moi lorsque je leur exposais mes convictions. Je ne suis pas de ceux à qui il est indifférent de savoir d’où les vérités sortent.

Or donc, voici ce que fut mon enfance… Mes parents font partie d’une génération de parents d’un genre très particulier… qui n’est peut-être pas prête de refaire surface, quand on pense à l’évolution de la société qui va vers toujours plus d’indifférence, toujours plus de jemenfoutisme… Cette catégorie étrange est celle non pas des parents indignes au sens premier du terme – c’est-à-dire négligents et non-affectueux – mais de ceux dont on pourrait dire qu’ils furent au contraire « trop impliqués » intellectuellement dans la question de l’éducation des enfants. Ce sont des gens dont la façon-d’aimer même était indissociable d’une vision idéologique, et donc qui idéologisèrent tous les aspects de leur vie sociale, professionnelle et familiale, même et surtout les plus sacrés et les plus intimes. Ils entrent dans ce qu’on pourrait appeler le cliché du « parent parfait », ou du moins de celui qui, parce qu’il a des croyances tenaces au sujet de l’éducation et qu’il vit dans la pratique la plus rigoureuse de cette sorte de « religion » éducative, s’autorise lui-même à se considérer comme tel. Ils appartiennent à cette génération de « pédagos », de docteurs de l’enfance, du développement de l’esprit humain et de l’esprit social, qui a engendré l’idée protéiforme et déviante que le camp de la bien-pensée est tenu de se faire aujourd’hui de ce qu’est un enfant.

Voici donc le lieu d’où je vous parle : à l’origine je suis le fruit étrange qui a poussé sur cet arbre-là.

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L’enfant-Roi
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Allez bourgeoisie aimante, allez cœurs immaculés et sans reproches, continuez-donc à étouffer votre progéniture dans la croyance absurde qu’elle est tout pour vous, que le lien ombilical qui relie votre cœur au sien est incorruptible, que rien ne compte, que rien ne vaut à vos yeux au-delà d’elle ! Aussi longtemps que l’enfant croira cela, aussi longtemps qu’il vivra prisonnier de cette idée déviante – qui se révèle toujours, hélas, quand on la tente, ontologiquement mensongère -, sa certitude naïve d’être totalement aimé de vous, vous flattera sans doute… vous laissant accroire, dans le miroir de ses yeux remplis de confiance, que vous disposez d’une capacité d’aimer infinie… mais elle constituera hélas, dans le même temps, pour lui, une angoisse morbide. Alors, poussé par l’instinct de survie – s’il en possède encore – il se conduira peut-être en démon, en tortionnaire… Cela non pour vous faire souffrir, mais simplement parce qu’il cherchera désespérément les limites de votre amour – plus exactement, il cherchera à vous les faire voir (parce que lui sait qu’elles existent), à vous qui les niez. Et il les cherchera de toutes ses pauvres force, comme on cherche un souverain bien !

Car il faut que l’enfant sache, coûte que coûte, ce qu’il se passe lorsqu’il sort votre amour…

[Le mot amour, ici, quand on parle du vôtre, en réalité est galvaudé. En ce qui vous concerne, il faudrait employer davantage le terme, à sens unique, de tolérance. Car l’amour vrai n’a pas besoin comme le vôtre de clamer partout qu’il n’est qu’ouverture et bonté. L’amour vrai se contente d’être. Et il est puissant, craintif de lui-même, de sa propre intolérance passionnée, car il sait qu’il est à la fois tout le meilleur et tout le pire ; il est tout sauf une garantie d’innocuité. Le vrai amour n’a pas comme le votre besoin de dire toujours son nom. L’amour vrai ne craint rien, pas même qu’on le prenne pour son contraire… L’amour vrai n’est jamais dans la crainte qu’on découvre ses limites, au contraire il voudrait plutôt qu’on le mette à l’épreuve, car il n’en a pas.]

Il faut que l’enfant sache ce qu’il y a au-delà ! L’au-delà de votre amour est un lieu qu’il va devoir, et qu’il sait qu’il va devoir explorer : vous ne serez pas toujours là pour lui ! Le jour où votre enfant pensera qu’il n’y a pas de monde viable en-dehors de votre amour, cela voudra dire qu’il se sera mis lui-même en disposition de mourir avec vous, le jour où vous mourrez. Certains trisomiques, certains chiens, certains dépressifs, font cela. Ils meurent avec leur mère. En lui laissant croire que votre pauvre amour imparfait et mortel, est omnipotent et qu’il le protège de tout, vous en faites peut-être silencieusement, douloureusement et dans l’anomie du tabou, un idiot, un chien, un dépressif.

Un enfant qui ne sent rien, aucune présence indépendante de lui-même, indifférente à lui-même, au-dessus de lui-même, est un enfant qui n’a rien au-dessus de sa tête pour l’élever. Or un enfant est comme une plante : né pour se dresser contre les lois de la pesanteur vers la lumière, il a besoin d’être élevé. Il a besoin de rencontrer un ennemi métaphysique en les personnes de ses aînés pour s’en faire des marchepieds vers l’avenir.

L’enfant-roi, l’enfant à qui l’on ment concernant le caractère absolu de l’amour dont il est l’objet – car on lui ment ! – par vanité et par lâcheté ! – n’est pas heureux. Il souffre en vérité de la plus intense des solitudes – du plus mortel des sérieux. C’est un roi sans divertissement que l’enfant qui ne connaît au monde que sa propre importance, c’est-à-dire aucun supérieur hiérarchique susceptible de lui révéler l’existence de valeurs et de biens immatériels plus importants que son petit confort matériel à lui. [Car même Abraham, dit-on, ce patriarche d’entre les patriarche, aurait sacrifié son fils préféré s’il en avait été de la volonté divine – c’est-à-dire du salut de Dieu.]

Il est lourd comme la pierre que portait Sisyphe, le novice sans maître qu’aucun arbitraire souverain ne vient jamais délester du terrible fardeau de se sentir total donc responsable de tout. Il éprouve la désolation profonde d’être déjà arrivé à l’âge où l’on est normalement encore un être en devenir… Cela veut dire que lorsqu’il se projette dans l’avenir, il se trouve devant un mur mental, un horizon bouché, parce qu’il ne se connaît au monde rien ni personne à conquérir, aucun cœur, aucune inaccessible étoile à décrocher… Parce que la vie est déjà conquise pour lui, elle ne lui a donné aucun but. Quand on a le sentiment d’être né au faîte de sa propre gloire, à quoi bon, en effet, se survivre à soi-même et grandir ? Je me souviens encore de cette angoisse, elle est gravée dans ma mémoire affective : elle m’a rendue adulte jadis, bien avant l’heure, et définitivement trop tôt. J’ai eu mille ans dès qu’elle s’est emparée de moi, à l’âge où les gens normaux commencent juste à répéter ce qu’ils entendent autour d’eux.

Qui es-tu, et pour qui te prends-tu, toi le simple géniteur qui prétends pouvoir aimer totalement ta progéniture ? – et quoi qu’il arrive, pour toujours, quoi qu’elle fasse, à n’importe quelle condition ? Te prends-tu pour Dieu ? Il n’y a que Dieu qui soit capable d’un amour total – et encore, Dieu reste un postulat. Les hommes, eux, sont simplement capables de cécité volontaire : ne pas voir chez leurs proches, ne pas nommer, – nier – ce qu’ils sont incapables d’aimer chez eux.

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« Surtout, rester jeune d’esprit! »
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Comment conserver une âme d’enfant toute la vie ? Rien de plus simple, hélas : soyez simplement à la charge matérielle de quelqu’un d’autre, comme étaient les femmes du temps jadis – considérées comme des personnes mineures, elles se conduisaient comme telles… Des millénaires de minorité sont derrière la femme, qui ont profondément, durablement, impacté son intelligence…

Ayez un statut d’inférieur et un lien de dépendance matérielle aux yeux de toutes les personnes qui vous environnent et que vous fréquentez : privé de liberté d’action, de considération sociale, il vous restera la jouissance extrême de toute votre liberté intérieure.

Enfin, on ne vous l’ôtera plus, votre liberté de penser !

Ce n’est pas pour rien qu’un gros bébé comme Sartre ou qu’un immense poète comme Aragon ont lorgné du côté du totalitarisme rouge… Que croyez-vous ? Ils étaient tout simplement de ceux qui ne désirent la liberté que sous sa forme la plus extrême : c’est-à-dire sa forme inversée, en miroir, virtuelle, imaginaire, privée… intime. La liberté relative, celle qui consiste à pouvoir se déplacer dans le monde, commercer avec son prochain, échanger du réeldans le réel, ne les intéressait nullement.

Voulez-vous planer, dans les nuées, comme un angelot asexué inaccessible aux bassesses de ce monde ? Rien de plus facile : ne disposez plus librement d’aucune forme d’argent… soyez nourri et logé, mais surtout que l’on s’occupe de toutes ces vulgarités-là à votre place !

Si vous possédez quelque fortune, soyez mis sous tutelle financière, comme le fut Charles Baudelaire. Ainsi vous obtiendrez très vite, par un effet de vases communicants, par un effet d’appel d’air – à la condition bien-évidemment que votre besoin d’évasion intérieure se révèle suffisamment impérieux – les « ailes de géant qui empêchent de marcher ». Oui, voilà bel et bien le prix de toute liberté intérieure véritable : le goulag au sens propre, la prison bassement matérielle, celle qui est faite de murs en pierre, d’espace vital restreint, de matons, de sermons, de menaces, de peur de l’extérieur, de soumission irrémédiable à l’autorité. C’est au goulag qu’on envoya Dostoïevski, et c’est au goulag qu’il trouva momentanément un remède souverain contre ses crises épileptiques. Le goulag : seul médicament véritablement efficace pour ceux dont la liberté mentale extrême, l’absence de frontières intérieures, parce qu’elle est contre-nature, bouffe le cerveau.

Eh, bien sûr que si, l’accès à la connaissance véritable – celle que les génies prométhéens décrochent des cieux, celle à laquelle Adam, dit-on, mordit dans la pomme – bien sûr qu’elle est contre-nature ! Ceci est une réalité que nous sommes tous susceptibles d’éprouver, et pas du tout une abstraction conceptuelle.
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Eloge des frontières mentales


Elles me font bien marrer, les gueules enfarinées qui veulent abolir toutes les frontières, abolir l’altérité, permettre à tout le monde de
réaliser ses rêves, donner le droit à toutes les ménagères de vivre un conte de fée, le droit à tous les étudiants de libérer en eux-même le poète qui sommeille…

Car celui qui vit au sens propre dans un rêve, celui pour qui le monde est identique à l’état d’éveil ou lorsqu’il est endormi, celui qui ne connaît aucune frontière mentale, notamment entre réel et fiction, celui dont le rapport au monde possède la même force de violence tragique qu’un conte de de Perrault ou de Grimm, celui qui ne peut pas admettre ne pas être autorisé à disposer d’autrui comme il dispose de lui-même – corps et âme – , est la définition-même du fou, ou de celui que dans le jargon psychanalytique on dit atteint de psychose.

Même chose en ce qui concerne les demeurés new-age qui fantasment sur la perspective d’activer tous les potentiels inconnus du cerveau et qui déplorent que le cerveau (sic.) ne fonctionne jamais au maximum de son potentiel : en réalité il existe bel et bien une occurrence clinique de l’activation totale de toutes les zones fonctionnelles de l’intelligence, ensemble et massivement, dans le cerveau, et cette occurrence n’est rien d’autre que la crise épileptique. Sur l’écran d’un IRM, ce que l’on visualise paraît-il, c’est une sorte d’illumination générale – et puis plus rien. Il paraît que les malades, en convulsant, avant de tomber dans les vapes, voient une grande lumière – et puis plus rien. Prenez n’importe quel circuit électrique et faites entrer du courant par tous les bouts en même temps (aussi bien du côté + que du côté -) : votre circuit « s’illumine », prend feu, pète en l’air, et puis plus rien. Juste une odeur de cramé. On appelle ça dans le jargon des électriciens un court-circuit. Magique, non ?

Voilà peut-être la vérité la plus terrible qu’il m’ait été donnée de découvrir et de dévoiler : les fous et les poètes existent pour légitimer les camps de concentration et le goulag, dans la mesure où les barrières mentales, les frontières d’airain qu’ils n’ont pas dans la tête, il les leur faut au-dehors, dans la vraie vie… – il leur faut une prison IRL, dirait-on de nos jours, si l’on voulait comparer le monde de la liberté intérieure du poète, au monde virtuel internautique.

Cf : Le joueur d’échecs, de Stefan Zweig, qui plaît tant aux adolescents. ^^

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Entendre un enfant pleurer
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Souvenir de mes voisins de la région parisienne. Des feuges dont les deux enfants braillaient constamment à tue-tête. Elevés à moitié par la voisine du palier, une vieille sorcière à peu près brindezingue, d’origine bretonne, qui les accueillait au sortir de l’école et les faisait goûter gratuitement. Jamais à leur place je n’aurais confié mes enfants à cette horrible bonne femme, quand bien même cela aurait été gratuit ! – toujours un mot déplacé à la bouche, indiscrète, des remarques obscènes, une voix érayée insupportable, braillant toujours, et cela dans le couloir, se faisant des parties communes une extension de son chez-soi… avec cela un certain ressentiment inquiet à l’égard de la politesse et de la pudeur des autres, qu’elle semblait avoir désappris à exercer. Et puis pour les sortir prendre l’air, ces enfants sauvages, une nounou complètement stupide, blonde obèse au visage disgracieux, obtuse, violente de bêtise dans ses propos, sans doute quasiment analphabète… la moins chère du marché, probablement…

Des enfants qui braillaient à tue-tête… Ah ! Cela ne leur faisait rien à eux, les parent, puisqu’ils n’étaient pas là, la plupart du temps, pour les entendre pleurer… Mais moi, avec mon ordinateur branché pour ainsi dire derrière la porte d’entrée de l’appartement, ces quasi-romanichels qui bivouaquaient dans le couloir, qu’est-ce que je me les fadais ! Au début j’avais failli intervenir, j’avais cru à de possibles mauvais traitements… Il m’est une ou deux fois arrivée, inquiète, de regarder par l’œilleton : je voulais comprendre… Mon compagnon m’a dit tout de suite : « Malheureuse, n’intervient pas ! De n’est pas à nous de nous mêler de ça, ces enfants sont juste mal-élevés, personne ne les maltraite… » Moi ça me dépassait, à l’époque, qu’on n’insiste pas pour leur apprendre à parler sans crier.

A présent que je suis mère, je comprends mieux pourquoi tant de gens n’élèvent pas leurs enfants eux-mêmes… Ah ! Entendre un enfant pleurer !

Il faut avoir le cœur bien accroché, mine de rien, pour accepter de passer ainsi, du jour au lendemain, du côté opposé à l’enfant… – Nous qui sommes tellement habitués à nous conduire comme des gosses – plus encore, à vénérer le gosse qui est en nous. Jusque-là nous cherchions notre propre liberté, nous courrions après le divertissement et la jouissance… A présent, si nous sommes parents, il faut édicter les règles contre lesquelles un enfant trouve sa propre liberté, faire appliquer une loi dont la transgression fournit à l’enfant tous ses plus chers divertissements, tous ses plus grands plaisirs… Il faut être sérieux pour lui – sérieux comme des ânes, bêtes comme des papes – sérieux avec les choses sérieuses, si l’on veut qu’il puisse développer à son tour le sain réflexe de les plaisanter.

Etre le rabat-joie, le père-la-morale, celui qui interdit, qui prévient et qui frustre… quel martyr ! Ah, je comprends pourquoi nos aïeux, quand ils avaient un peu de bien, laissaient ce soin à des domestiques… Le rôle du méchant : un rôle de serviteur. Plutôt que de perdre toutes ses propres illusions d’enfant, on aimait mieux encore exposer la progéniture à la négligence des nourrices et à la maltraitance des valets envieux. Au moins ils s’élevaient dans le mépris de la mentalité domestique. Si la mortalité infantile était aussi élevée, autrefois, cela ne venait pas seulement des imperfections de la médecine, il est clair qu’il y avait aussi de la part des adultes une certaine indifférence aux souffrances de l’enfance – une indifférence d’auto-préservation – que nous n’avons plus aujourd’hui.

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Aujourd’hui le monde du droit a été transformé en gueuloir par des éternels enfants insatisfaits, et dans ce gueuloir retentit en écho un long, déchirant, vagissement : celui de l’homme confronté à la supérieure Injustice, et qui demande réparation à la justice des hommes, infiniment impuissamment. Ce grand vagissement – comparable au « Je veux un enfant ! » des couples homosexuels – qui est à l’origine le cri primal de l’enfant confronté à l’arbitraire de la voix du père, aux limites de l’amour de sa mère, ce grand vagissement, je comprends pourquoi certains parents préfèrent ne pas se mettre en situation de l’entendre. Ils préfèrent déplacer sur autrui cette responsabilité.

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Mes parents aussi avaient autour d’eux, dans la clientèle de leur couple charismatique, quand j’étais petite, tout un tas d’amis de confiance, de jeunes gens – leur troupe de théâtre – à qui ils me confiaient. C’étaient pour la plupart des jeunes gens simples, d’origine paysanne, des anciens élèves à eux, qu’ils avaient connus du temps où ils enseignaient à la campagne. En sorte que j ‘ai pour ainsi dire, dans ma petite enfance, été élevée un peu à l’africaine, dans la chaleur – un rien canaille – d’une sorte de tribu. Sauf que, contrairement aux petits africains – dont le caractère semble, d’après ce qu’en montrent les documentaires, toujours au beau fixe – j’avais plutôt le tempérament chagrin des petits feuges de mon immeuble : je pleurais tout le temps, j’étais toujours malade, j’étais toujours à fleur de peau, et il fallait constamment se presser autour de moi, me cajoler et me consoler.

J’étais, parmi ces jeunes gens de ma maison, le seul enfant légitime d’un homme qui incarnait la figure paternelle pour tous. Cela vous habitue très tôt à recevoir la rançon de la place d’honneur : un fond de jalousie diffuse à votre endroit, piqué de petites taquineries qui blessent, compensé par toutes sortes de cajoleries énormes qui vous grossissent le cœur, et qui vous forcent à vous sentir confusément quelqu’un d’exceptionnel, voué à recevoir plus que les autres et à donner plus que les autres pour mériter cela… Il existe bel et bien des conditionnements éducatifs qui donnent envie à l’enfant d’être une personne supérieure – non pas en lui fournissant une formation-à-la-réussite clef en main, mais en le poussant à vouloir absolument être quelqu’un d’exceptionnel – quelque soit la forme que cette vocation prenne, et par quelque moyen que ce soit.

Le grand chagrin, quand on naît au centre d’une cour, c’est d’être forcé au matin de sa vie – en entrant à l’école – de perdre et sa cour, et sa légitimité aux yeux du monde à en avoir une. Imaginez vous retrouver, à l’âge de toutes les innocences, et sans bien comprendre pourquoi, dans la peau inconfortable de quelqu’un qui serait déjà déçu, déjà nostalgique… dans la peau d’ un déclassé qui ne connaît pas le mot déclassé, qui n’ose pas s’avouer bien des choses mais est déjà conscient de cela… un être étrangement douillet, sentimental, vulnérable, et cependant critique, comme à la fois pas assez couvé et déjà trop vieux… comme un oiseau tombé du nid, ne comprenant pas la méchanceté des autres, dans l’attente d’un ami, ne sachant pas aimer ce qui est, compliqué et faible, un individu à la fois souriant et plein d’épines, qu’un délicat sentiment d’étrangeté au monde, un scrupule rationnel général, retient comme une malédiction de se mêler aux autres… distingue et isole. C’est le genre d’héritage moral qui vous conduit par excellence à opter – par défaut – pour le rôle du persécuté.

Ce que j’ai reçu en plus par-rapport aux juifs, peut-être, ç’a été la culpabilité. Là où chez ces gens il y a toujours une certaine désinhibition un peu vulgaire à transformer les gosses en petit anges de faiblesse et en petits monstres de vanité, de façon à ce qu’ils n’aient ni l’envie ni les moyens affectifs de se mêler aux individus étrangers au groupe qui les a vus naître, chez moi on me faisait constamment reproche du petit phénomène qu’on était en train de faire de moi… J’étais en quelque sorte l’enfant-roi-des-gauchistes qu’on désirait secrètement guillotiner. Le groupe-même dont j’étais issue ne s’estimait pas responsable de ma condition, et ne m’était pas solidaire… C’était comme si l’on avait à un moment donné actionné un processus éducatif inconnu sans bien en maîtriser tous les tenants et aboutissants, comme malgré soi. Je semblais avoir été le fruit interdit d’une certaine conjonction très géométrique d’incohérences.

Au sein de la petite « communauté » de la maison de mon père, les choses s’étaient goupillées pour ainsi dire « par l’opération du saint-esprit », au petit bonheur la chance, et comme spontanément, sans qu’il n’y ait eu en amont de théorisation sérieuse. On avait fait les choses avec le cœur mais pas avec la tête ; quand j’ai eu un peu grandi, je n’ai pu partager mes peines et mes ressentis avec aucune d’entre les personnes qui m’avaient élevé. L’enseignement que j’avais reçu d’une telle éducation étaient intransmissible à ceux qui me l’avaient dispensée. Car ç’avait été pour ainsi dire une éducation involontaire, ou plutôt dont on n’avait pas eu l’intelligence d’anticiper les conséquences dans le réel. Ils étaient à présent totalement incapables de recevoir ce que j’avais à dire, et même de le comprendre. Je faisais figure d’erreur dans le programme ; ils ne semblaient plus savoir d’où je venais, de quel désir secret j’avais été le fruit. Bien qu’ils ne voulussent l’admettre, c’était pourtant un fait : ils ne me connaissaient pas.

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Mère-courage
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Par la suite, ma mère faisait partie de la race de ces mères-courage d’élection qui semblent avoir constamment une douzaine de bras en trop en train de mouliner dans l’air… Bourreau de travail, servante et maîtresse universelle de toutes les justes causes et de tout-le-monde-qui-est-dans-le-besoin… quand elle était enceinte jusqu’aux yeux, elle travailla encore jusqu’au dernier moment, et passa ensuite l’enfance entière de sa fille unique constamment sur les rotules, à courir du four au moulin, à rogner constamment sur son temps de sommeil pour faire tout ce qu’elle voulait faire, et s’acquittant malgré tout, au péril de sa santé, d’à peu près tous ses devoirs élémentaires de mère envers moi – mais cela toujours en repoussant les limites de l’humainement acceptable.

Il y en a de plus en plus en France, me semble-t-il, de ces mères-là.

Je vois que des femmes qui gagnent un salaire de misère préfèrent le reverser quasi-entier en frais de garderie et autre nou-nous, plutôt que de quitter leur taff pour élever leur enfant en bas-age elles-mêmes. Bien sûr, on invoquera à cela tout un tas d’excellentes raisons : du féminisme, du droit à la liberté de travailler, à l’émancipation pour les femmes, en passant par la peur de perdre sa place et le train de vie à maintenir… Moi qui d’un côté ne gagne pas un sou, mais de l’autre ne dépense strictement rien en frais de garde pour mon enfant, je veux témoigner d’une chose. Si tellement peu de femme françaises acceptent de se retrouver aujourd’hui seules en tête-à-tête avec leur nourrisson 24/24, il y a à cela d’autres raisons qu’elles ne disent pas. Si elles préfèrent mener une vie qui les force à déplorer constamment le fait de ne pas pouvoir le faire, mais n’envisagent que rarement de remédier à un aussi triste état de fait, c’est parce que pour une femme moderne, vivre à la maison « dans le gynécée » à l’ancienne, au coin du feu avec un petit enfant à soi constamment pendu – physiquement pendu – dans les jupons, ça n’est pas si facile que ça. Il n’y a que les femmes actives, celles qui ne retrouvent, en semaine, leur enfant en carence affective que pour l’heure du souper – celles qui sortent le W-E en laissant l’enfant à la charge des grands-parents ou de la nou-nou – pour qui tous les moments passés avec leur bébé ne sont « que du bonheur ». A ce compte-là, évidemment, rien de plus facile : Marie-Antoinette, qui ne vivait pas les deux pieds dans la bousasse, exposée aux engelures et aux insolations, dans une cahute en terre crue au fin fond de la cambrousse, était sans doute également beaucoup plus heureuse que n’importe quelle bergère du commun quand elle brossait le poil soyeux de ses jolis moutons. Il est facile de regretter toutes les choses qu’on n’a pas faites avec ses enfants, ou pire encore, de se présenter en mère idéale surbookée la bouche pleine de sornettes pontifiantes sur l’éducation des enfants, lorsqu’on s’est toujours débrouillée, sous toutes sortes de prétextes sociétaux, pour ne jamais passer une journée entière seule avec.

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« Pourquoi es-tu ratée ? »
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Ma mère qui lisait alors un livre de psychologie sur les relations mères-filles, me dit un soir – c’était plusieurs années avant que je ne sois moi-même mère, je vivais encore chez mes parents – cette chose terrifiante en me parlant de moi : « Nous avons pourtant tout bien fait comme-il-faut ! Où avons-nous commis une erreur ?»

Qu’elle ait été mécontente du résultat, bon, passe encore… Ma mère ne me connaît pas, après tout, comment pourrait-elle me juger ? C’est une personne qui passe le monde au travers d’un crible idéologique d’extrême-gauche, et qui évolue dans un milieu où tout le monde pense pareil… Ce sont des gens tellement intolérants que chaque fois que j’ai tenté, par le passé, de partager des points de vues personnels avec eux, je me suis faite rabaisser, traiter de folle, renvoyer à mes insuffisances, voire à la médication, enfin moquer de moi. Aussi, je ne me risque plus depuis longtemps à me confier à eux et à leur expliquer ce que je deviens.

Mais ce qui a posteriori m’a réellement choquée, lorsque je me suis souvenue cette réplique d’elle, c’était son auto-satisfaction. Ma mère m’a réellement dit cette chose : qu’elle était persuadée, en tant que mère, d’avoir fait tout ce qu’il fallait.

La maman que je suis devenue tombe aujourd’hui des nues lorsqu’elle y repense. Du haut de ma petite expertise, je m’accorde enfin le droit de juger ma mère : comment diable un parent quel qu’il soit peut-il être persuadé de n’avoir jamais fait aucune erreur, d’avoir parfaitement « réussi une éducation » ? C’est impossible lorsqu’on est vraiment quelqu’un de responsable. Voilà mon verdict.

Voilà le truc : pour quelqu’un qui ne délègue pas, qui fait tout le job seule, en son âme et conscience, au jour le jour, qui gère tout, c’est-à-dire qui est responsable de tout, qui est là pour voir les tenants et aboutissants de tous ses actes, de toutes ses décisions, pour payer les pots cassés si la situation tourne court, il est absolument impossible d’être parfaitement satisfait de soi. Il n’y a qu’une mère à-demi absente ou qui se repose sur autrui pour l’éducation de ses enfants, qui puisse se bercer d’illusions à ce sujet-là.

C’est quand on a potentiellement tout le temps du monde pour jouer avec un nourrisson avec ses cubes, ses jeux d’éveil, ses poupées, et le faire rire, et le promener, et le distraire et lui lire des livres, c’est là qu’on réalise, mortifié, que l’on n’est pas toujours en capacité nerveuse de le faire. C’est quand on a potentiellement tout le temps du monde pour ne s’occuper que de lui, c’est là qu’on réalise qu’il en va de la santé mentale des deux parties que le bébé apprenne de temps à autre à se passer de sa mère, et donc à jouer seul, même quand celle-ci reste dans la même pièce.

Quand on est toujours là pour entendre le bébé se faire bobo quand il se fait bobo – Ah ! Entendre un enfant pleurer ! -, et que cela arrive si fréquemment… toujours là pour le voir réagir vivement, douloureusement, aux mille et une frustrations qu’on est forcé de lui infliger – bon gré, mal gré – au cours d’une journée, alors on passe son temps à déplorer les limites qu’il impose de lui-même à notre sacro-sainte tolérance, à réaliser qu’on n’a jamais le cœur aussi vaste que la Vierge Marie, et que certains jours de pluie, la vie familiale idéale semble faite quasi uniquement de corvées, d’admonestations, de sourde oreille aux plaintes, de patiences et de devoirs…

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Patience…
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Ce n’est que par l’exemple, en acquérant soi-même tout ce qu’on veut que l’enfant possède – la vie réglée, la constance nerveuse, la maîtrise de soi, la gaieté au travail, la tendre insouciance, la capacité de contemplation, le goût des choses bien faites, le plaisir de l’hygiène, le bien manger, la politesse, le savoir gérer son temps, le savoir profiter des bons instants, bref le savoir-vivre – qu’on lui enseigne le mieux ces choses cruciales. Préfère-t-on, pour pouvoir mieux se voiler la face, que ce soit la dureté de la vie qui lui enseigne, à coups de brûlures narcissiques, tout cela ? – Je pense pour ma part qu’une main aimante et compréhensive est meilleure que le marteau du Fatum pour faire entrer le bon-sens dans un jeune cerveau. Je ne veux pas que mon enfant évolue dans un monde inhabité.

L’endurance au mal, le savoir s’occuper seul, l’apprivoisement du silence, le courage solitaire, la bonne volonté (et un scepticisme de bon aloi vis-à-vis de ses contemporains) : voilà les talents primordiaux qu’une personne doit développer si elle veut survivre dans notre société triste et terne ! – Aussi ne sont-ce pas les premiers que je devrais donner à mon enfant si je veux son bien ?

Quand je dis survivre, c’est un contresens, je devrais dire vivre, car celui qui demeure perpétuellement dans l’économie de survie ici-bas est celui précisément qui ne maîtrise pas de telles aptitudes.

Parmi les bêtes qui survivent au lieu de vivre, il y a aussi ceux qui ne sont que silence, que patience et volonté. Sans rien en-dedans qui surnage ou qui brille dans la grisaille. Ceux-là ne servent que leurs appétits de pouvoir et d’efficacité, rendent sa cruauté au monde œil pour œil dent pour dent, sans aucune dignité, aucune foi en l’homme, au-delà, à défendre. A mon avis, ce sont eux que la vie s’est elle-même chargée d’éduquer « à la dure », ce sont eux qu’on a mis directement aux prises avec le mal, sans jamais qu’une bonne intention supérieure n’ait pris la peine de les préparer amicalement, en amont, au danger.

La plus grande des cruautés de la vie postmoderne est très certainement son extraordinaire qualité d’ennui : la densité de cette mélasse, son insondable profondeur. Si l’on n’est pas formé dès l’enfance pour supporter cela, soit l’on en meurt, soit l’on y perd son âme. S’il n’y a pas dans son enfance une bienveillance aimante qui prépare l’homme à affronter le pire, il pourrait en finir bestialisé.

C’est là aussi, je crois, la raison d’être fondamentale du christianisme. Apprivoiser l’ennui. L’intérêt majeur du christianisme sur les autres religions, le voici – ce sont des mormons qui m’ont appris cela, il me l’on appris car ils m’ont laissé entrer dans leur art de vivre, et je leur en sais gré –, il sert à aménager l’absence, le silence, la misère, la solitude, à installer l’Homme dans le no man’s land. C’est une religion pour les malheureux, faite pour enchanter le malheur.

Elle sert quand on a besoin d’un surcroît de ressources de volonté et de cœur… elle sert quand la réalité, le monde, ont fini par nous épuiser. Ce que nous cherchons dans le Dieu chrétien, c’est la source de tout amour : nous venons puiser en lui ce que, si nous n’avions que notre peau, notre égo, à défendre sur cette terre, nous ne trouverions pas en nous : la force de déplacer des montagnes, de faire contre mauvaise fortune bon cœur, de continuer à être de bons hommes même lorsqu’on n’a plus aucune raison pour cela… la force de regarder toutes ces choses, mornes, inertes qui sont notre quotidien, d’un œil neuf et enthousiaste, qui est peut-être l’œil de l’enfance – à moins que cela ne soit celui du fou.

Comme je crois en la neige, qui recouvre de temps en temps les choses habituelles de nos jardins et de nos rues d’un beau manteau blanc immaculé, qui réenchante tout, je crois dans le christianisme, comme en le plus nécessaire des auto-illusionnements du monde.

Fame je vous aim

C’est marrant, ces tordus qui disent me trouver du talent… toujours des tordus. Par trois fois j’ai rencontré un type qui voulait me rendre célèbre…. par trois fois il est venu à l’idée du gars qu’il fallait absolument me montrer à poil à tout le monde pour arriver à cette fin. Curieuse association d’idée. Les bas esprits se rencontrent ?

Le dernier a tout tenté pour me séduire, des centaines de poème, une œuvre entière centrée sur ma personne, des promesses de bonheur de toutes sortes… Un autre m’avait proposé d’office une place de rédacteur dans son journal, et de me faire éditer par sa nouvelle boite d’édition. Mais pas une seule fois il n’est venu à l’idée de ces types-là de défendre mon talent en public. Pas une seule fois on n’aura, en public, pris fait et cause pour moi, au risque de se griller socialement, – en intervenant par exemple dans une conversation où l’on me traitait de folle, où l’on disait que ce que j’écris est dénué de signification.

Soit-disant que lorsqu’on se serait grillé avec moi, alors on ne pourrait plus me servir de rien. Soit disant qu’il aurait fallu un mec fort à mes côtés, qui maîtrise le jeu social, un mec populaire, qui n’ait pas les mêmes défauts que moi, afin qu’il puisse servir « ma » cause. « Ma cause », un bien grand mot. Comment ne leur est-il jamais venu à l’esprit, à ces répugnants séducteurs, que j’aurais préféré mille fois rencontrer sur terre un garçon capable de se mettre avec moi contre le reste du monde, que de devenir célèbre par la voie des égouts ?