Mavie-monoeuvre

Si je devais commencer une biographie, je le ferais peut-être contre XP – à la manière dont Proust écrivit sa Recherche contre Sainte-Beuve. En tout cas voilà sans doute l’épisode qui ouvrirait le ban :

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J’ai dit aujourd’hui que l’entregent, le clientélisme, les réseaux, étaient les moyens de parvenir les plus favorisés par la société française, au détriment du savoir-faire et de la bonne volonté.  Par « réseau »,  il ne fallait pas entendre quelque chose d’occulte, avec des ramifications façon toile d’araignée, et des rites de passages où l’on égorge des poulets dans des chambres rouges avec tentures en velours, lustres en cristal et symboles cabalistiques…

Prenons encore une fois mon exemple préféré (celui que je connais le mieux, et dont personne ne pourra jamais me disputer l’expertise) : moi.

Si j’avais suivi mon père dans le militantisme politique, aujourd’hui, même avec seulement une pauvre licence de socio’, de biolo ou de géographie en poche, j’aurais un taff’. Car j’aurais sans doute intégré une assoce humanitariste quelconque parasitaire du fric de l’état, ou bien j’aurais fait carrière dans la politique, ou bien les deux, et je passerais mes dimanches à refaire le monde avec des copines qui reviennent de stage photo en Afrique. Bon. Si j’avais été débile, avec un tempérament passif ou intéressé ou sans amour-propre, ç’aurait été la trajectoire logique. J’aurais alors intégré un « réseau », mais sans le savoir. J’aurais même pu me défendre avec acharnement d’appartenir à un réseau, puisque j’aurais pu attester sous serment n’être jamais passée par la case « égorgeons des poulets sous les lambris en toge cabalistique ! »

J’aurais vécu dans une bulle, totalement protégée comme un panda sans cervelle dans une cage dorée, et je ne l’aurais même jamais su ! Jamais je ne me serais rendue compte qu’il y avait un monde en-dehors du « réseau ». Et cela grâce à ma connerie. C’est énorme, quand on y pense…

Alors que s’est-il passé ? Eh bien il faut faire l’archéologie de la pensée républicaine pour le comprendre.

Mon père étant un vieux prof de la génération baby-boom, c’est l’Ecole Normale qui dans sa jeunesse lui a trouvé un emploi : il n’a donc jamais eu à se plaindre de l’Etat. Il a bénéficié en son temps d’un ascenseur social en état de marche. Cette trajectoire linéaire et aisée lui a permis de conserver une certaine naïveté vis-à-vis du fonctionnement du monde de l’emploi (pour ne pas dire une méconnaissance totale), ainsi que vis-à-vis des vertus de l’Educ Nat’.

Dans son esprit, toute personne ayant un talent quelconque, est amené par l’école à suivre la formation qui lui permet de développer son talent. Toutes les formations disponibles dans le pays étant égales en qualité par ailleurs, puisque les profs sont des gens intelligents, bien intentionnés, et qu’ils savent ce qu’ils font. « Toute formation a forcément une raison d’être, sinon elle n’existerait-pas, ne crois-tu pas mon petit Candide ? C’est pourquoi elle débouche /forcément/ sur un emploi qualifié. Cela va de soi, étant donné que nous vivons d’ors et déjà dans le meilleur des mondes possibles. » Ainsi parlait le Baron Thunder-ten-tronckh.

Le Baron Thunder-ten-tronckh pouvait-il faire comprendre à sa fille qu’elle aurait /intérêt/ à rester humaniste et à ne pas aller fricoter avec des fachos ? Non bien sûr, car l’on n’est pas républicain et humaniste par intérêt personnel ! On l’est dans l’intérêt général. Eh oui. D’ailleurs, être soucieux de l’intérêt général est foncièrement une bonne chose, qui coïncide avec l’esprit républicain et humaniste. Donc, qui a le cœur bon devrait normalement /forcément/ trouver un emploi dans le Saint Royaume de France. CQFD

Ce portait vous paraît peut-être outré, cependant il est représentatif de la mentalité de toute une classe moyenne française aujourd’hui retraitée, qui n’a jamais eu à souffrir ni de la faim, ni de la crise de l’emploi, ni du ridicule (malgré un idéalisme politique béat confinant à l’idiotie clinique).

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A 15 ans, en entrant au lycée, à la fin du premier trimestre, j’étais l’un des deux délégués des délégués d’élèves des classes de seconde. J’avais pris contact avec le petit noyau dur militant de gauche, j’appelais avec eux à la grève. J’étais le bon petit cheval blanc, rempli de bonne volonté. Il y a eu une réunion avec le proviseur, le conseiller d’éducation et tutti quanti. A un moment, je ne sais plus à quel sujet, j’ai pris la parole au nom de tous les élèves que je représentais… Alors, je ne sais pas ce qu’il s’est passé, je pense que je suis tombée sur un paradoxe amusant… Je suis partie dans un laïus incompréhensible, interminable, qui a viré à l’absurde comico-pataphysique. A la fin, rougissante comme une tomate épluchée, je me suis rendue compte que je ne me souvenais plus quelle était la question et quel point-de-vue j’étais venue défendre. Quand je suis sortie de la salle (je fuyais, le front brûlant), un prof d’histoire guilleret, d’au moins 20 ans mon aîné, sur un ton complètement enfantin, m’a arrêtée dans le couloir pour me dire : « Woah, c’était vraiment très intéressant, ce que vous avez dit, j’ai bien aimé ce passage… si vous voulez en parler, vous pouvez venir me voir ! » – Je l’ai dévisagé avec un mélange de dégoût et de mépris immense, de l’air de dire : « Tu veux pas venir écrire le journal du lycée avec moi, aussi, vieux débris ? ».

Mon co-délégué, lui, d’un air las et surbooké (le genre qui n’a jamais été jeune), s’est empressé de me snober, pensant sans doute que j’étais à moitié folle – ce en quoi il n’avait pas tort.

Quand j’ai rejoint mes camarades de lutte d’extrême gauche, leur chef d’obédience communiste (qui était une ravissante brune, très charismatique, en rébellion contre son propre père qui votait FN) m’a dit : « Ouais, je suis d’accord avec toi, tu vois… Mais au fond, tu te contentes de répéter ce que dit ton père. » J’ai réalisé qu’elle avait raison, j’en ai alors conçu une honte immense, je l’ai immédiatement détestée pour cela, et j’ai fait en sorte de lui prouver par la suite que je détestais les communistes (ce qui était vrai) et que je n’avais jamais eu l’intention rester dans l’ombre de mon paternel.

Quand, dans le sillage de cette fille, je suis « montée à Paris » pour participer aux grandes manifestations contre Chevènement qui animaient cette époque, j’ai fait la connaissance dans le train de l’un de ses sbires… C’était un idiot – encore plus idiot que les autres, ce qui n’est pas peu dire – totalement a-politique, qui surfait sur le vaste chahut général pour s’offrir une petite virée gratos. Il était complètement con mais il est d’office tombé irrémédiablement amoureux de moi. J’ai passé toute la grande manifestation avec lui, qui essayait de me peloter sur les ponts, quand nous traversions la Seine… Durant notre gentille échappée sauvage, il me parla de deux de ses amis : deux frères, fils de mormons paraissait-il extraordinairement intelligents, à moitié autistes, dont l’aîné ressemblait à David Bowie et le cadet à un übermensch nazi ; il m’a dit qu’ils se conduisaient comme s’ils appartenaient à une race supérieure et qu’ils adoraient Dostoïevski et tout un tas de littérature hardcore. Oh mein gott ! J’ai trouvé tout cela tellement romantiiiiiîîîque ! Au retour, je lui ai dit que je ne l’aimais pas, que je ne voulais pas de lui, mais que je voulais bien que nous restions amis. Pour qu’il me présente à ses amis.

C’est ainsi que je n’ai pas pu rester de gauche.

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Je ne comprends pas comment on devient comme le fils Klarsfeld. C’est juste pas possible, de ne pas tuer-le-père, quand on a un brin d’amour-propre !

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