Une certaine idée de la noblesse

Quand un jour j’ai dit, à moitié pour faire un mot, que je cherchais un homme, je pensais surtout à Diogène, on m’a de suite perçue comme une vamp’. On m’a prêté bien des passions tristes, on a fait sur mes ambitions bien des suppositions graveleuses, j’ai cru moi-même un temps que j’étais une moraliste, puis je me suis vue avec effroi récompenser la force brute. Heureusement, je crois à présent deviner ce que j’ai cherché tout ce temps. Ce que je cherchais chez autrui, c’était purement et simplement, la noblesse.

 

Celui-là ferait un livre curieux, donnerait de curieux documents à l’histoire humaine et française, qui récolterait et assemblerait simplement les traits des curieuses physionomies provinciales, qui passent sans laisser de trace. Oui, un Tallemant des Réaux qui, ici et là, noterait tout ce qu’il entendrait des physionomies singulières de la province, ferait un livre tout nouveau et précieux. Que de figures singulières, que de silhouettes, quels témoins d’excentricités, de vieilles mœurs, dans tous ces originaux de province, qui se crayonnent, s’accusent dans les récits, les souvenirs, les légendes de famille, avec des lignes grotesques ou bizarres, puissantes et tranchées, avec une turgescence de comique, un caractère de manière d’être, une crudité, une verdeur, un oubli de toute règle, un éloignement de toute convention, comme une odeur du cru que donne seule la province.

[…]

Autre fantoche. Celui-ci vit encore. Il est de la première noblesse de Nancy, marquis de Landrian, des Landriani de Milan, qui sont venus s’établir en France au XVe siècle. Il a mangé quatre ou cinq cent mille francs en essais d’agriculture. C’est un Juif Errant toujours par les rues, par chemins, avec une voiture de saltimbanque et d’Althotas, une voiture où il y a deux matelas, un pour lui, un pour son domestique : il y couche sur les routes. Son costume est toujours une blouse bleue, avec une poche par derrière, dans laquelle il met tous ses papiers d’affaires, ce qui lui est très commode, à ce qu’il dit, quand il a un procès au tribunal. On l’a arrêté comme vagabond à Troyes, à Nancy même. Il se réclamait du préfet, du général. Voyant sa mise, on riait d’abord de lui. A Neufchâteau, il a dormi sur les marches, contre les portes du tribunal.

Il a de l’esprit, il en pétille. De l’éloquence même. Il s’est amusé à plaider à Nancy : il y avait en lui l’étoffe d’un grand avocat. C’est un prodigieux bavard : sans moucher, sans tousser, il parle six, huit, douze heures, et toujours d’une façon amusante, saisissante, étourdissante. Il touche par moments à la folie, dont le premier accès fit marcher Georges III soixante-douze heures sans un arrêt ni un silence : une activité telle, une exubérance d’idées, un débordement de paroles tels qu’après six mois de ce déploiement et de ce bouillonnement de cerveau, il reste parfois six mois couché.

Il a la manie de faire des glacières chez les gens de sa connaissance : il ne demande que la nourriture. – Invite-t-il des gens à déjeuner chez lui ? Il rentre à six heures : il a cherché jusque-là dans les rues le chien d’un ami, qui est perdu. – Il rencontre ma cousine je ne sais où. Il lui voit une bosse au front, toute rouge : « Attendez » et il avance vers elle quelque chose : « je vais vous faire une ventouse. » – Il y a de la piété qui le traverse ; il récite la messe dans sa voiture et son domestique lui répond : Kyrie eleison. Ayant une réclamation à faire au préfet, il va le trouver en blouse : « Monsieur, je suis meunier, mais je ne suis pas le meunier Sans-Souci… « 

Un jour, à Bar, ma cousine le rencontre en agitation : « Qu’est-ce que vous avez donc, monsieur de Landrian ? – Je suis déshonoré, ma fille se marie ! – Eh bien ? – Une Landrian ! – Qui épouse-t-elle ? – M. Salière, Seillière… un homme d’argent ! Moi, marquis de Landrian, donner ma fille à un Salière… Deux, trois millions, je ne sais pas… Ca ne peut être que de l’argent volé ! Je n’estime pas du tout mon gendre… je suis un homme déshonoré ! » Une autre fois, il allait pour être le parrain d’un enfant de cette même fille, épousée pour sa beauté par le riche banquier Seillière : « Je vais chez ce Seillière, mais ses domestiques, ça me gène… Je ne veux pas loger chez cet homme-là ! – Eh bien ! où logerez-vous ? – Je coucherai chez le portier. »

Edmond et Jules de Goncourt,
JOURNAL, Mémoires de la vie littéraire,
premier volume, année 1862, 22 septembre.

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