Elitisme vs. Tyranie du nombre – (variations)

 

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AUTISME

Il suffit de faire une recherche sur les symptômes autistiques, pour découvrir qu’à présent l’autisme n’est plus seulement l’apanage d’une poignée de demi-légumes et de grands malades. Grâce au syndrome dit d’Asperger, on en trouve maintenant qui sont rock-star ou surfers sponsorisés par Quicksilver. De toute évidence l’autisme s’est démocratisé. Plus encore, je crois qu’on peut dire qu’il est devenu /tendance/… Les mères hipster se pressent chez le psychiatre dans l’espoir qu’il diagnostique leur enfant ! Muni d’un diagnostic d’Asperger, un gosse normal un peu en retard devient comme par magie une sorte de diamant brut que l’on se doit absolument d’apprendre à tailler. C’est le moyen pour les ambitieuses d’éviter jusqu’à la pensée d’avoir engendré un être ordinaire. Avoir un enfant différent est aussi une astuce comme une autre, à l’heure où les femmes sont sommées de devenir, comme les hommes, des Stakhanov de synthèse – pour celles qui n’ont pas encore la vocation de mères indignes – de revaloriser socialement leur désir de passer un peu plus de temps que la moyenne à pouponner. Idem pour les jeunes gens sans avenir qui auraient pu en avoir un. Aujourd’hui on n’est plus un geek-à-sa-maman qui sent le renfermé et la sueur – ça ne se fait plus, ça madame – on est un surdoué en bourgeon, qui vit dans son « palace mental » et qui n’arrive malencontreusement pas à éclore. Il faut positiver. On n’est plus un petit-bourgeois psychorigide, aux yeux rivés sur un labeur répétitif quelconque, rempli de petites idées étriquées et de préjugés matérialistes, on est quelqu’un qu’un mal secret et mystérieux empêche de s’épanouir comme il devrait, en un mot un génie qui s’ignore. En toute simplicité.

Des U.S.A nous vient la vogue des maladies mentales pour-tous. Des psychiatres américains augmentent actuellement chaque année une sorte de néo-dictionnaire pseudomédical  – le DSM IV, ouvrage en ligne – qui s’acharne à ranger l’intégralité des caractères humains possibles-et-imaginables dans de petites cases pathologiques. Ce que nous appelions auparavant, tout simplement, « la personnalité », est devenu dans l’esprit de ces gens : « les troubles de la personnalité ». On suppose alors qu’un individu sain serait totalement dépourvu de personnalité… Une enveloppe vide, souriante, sans peurs et sans reproches… Un psychotique, peut-être ? On n’arrive même plus à se représenter intellectuellement ce que pourrait être un homme sain, désormais. Mais le fond de l’affaire, le voilà : c’est qu’aujourd’hui plus personne n’a le droit de prétendre être un homme sain ; ce serait discriminant à l’égard de ceux qui ne le sont pas, comprenez-vous.

Le docteur Knock n’aurait pu imaginer qu’un jour les médecins auraient à leur disposition un outil pareil, même dans ses rêves les plus fous. Quand le personnage de fiction créé par Jules Romain disait : « Un homme sain est un malade qui s’ignore« , il s’amusait encore à faire preuve de la plus monstrueuse mauvaise foi. Comme c’est toujours le cas aujourd’hui, par exemple, du gourou Raël, il avait évidemment conscience d’instrumentaliser les peurs des gens pour garnir son compte en banque. A l’époque, on appelait cela un charlatan. Aujourd’hui, vous avez outre-atlantique des gens qui ont développé les moyens supposément scientifiques de faire gober des cachetons et de vendre des séances de soins à tout le monde, absolument tout le monde qui habite sur la terre, et personne n’ose pointer du doigt qu’il y a là trop d’intérêts financiers (et lobbystiques) en jeu pour que l’affaire soit 100% honnête.

Oh, je comprends bien les bonnes intentions qui motivent les « scientifiques » à l’origine de ces nouvelles trouvailles : leur but final est que tout le monde, et plus seulement les personnes malades, ait potentiellement accès à la compassion. Parce que la compassion soulage les peines, apaise les colères, diminue les angoisses, favorise la paix sociale, enfin.

Que plus personne ne se retrouve seul face à lui-même et à ses singularités… Que plus une seule personne différente au monde ne pâtisse de sa différence, ne se croie unique dans sa différence, mais que chacun comprenne que tout le monde est différent… que la différence est la seule norme possible. Et que toutes les personnes différentes se sachent entourée, sachent qu’elle ont quelque part des semblables, des frères, organisés en associations, qui ne demandent qu’à les accueillir en leur sein. Car ensemble les différents ne sont plus pauvres, non ; ils sont riches de leurs différences. C’est cela.

Qu’il n’y ait surtout plus un seul étrange étranger sur cette terre, mais que chacun puisse trouver et réintégrer la communauté de souffrants à laquelle, de toute éternité, il appartient. Que plus personne n’ait honte d’être anormal, que chacun comprenne que l’anormalité seule est la règle. Que toute personne en mal d’intégration sociale puisse en appeler à la vindicte des responsables qui défendent la catégorie de marginaux injustement discriminés à laquelle il appartient forcément – et si cette catégorie n’existe pas encore, qu’il lui soit donné les moyens de la créer. Que toute personne se croyant plus normale que les autres ait affaire aux lobbyistes des minorités opprimées qu’elle opprime forcément lorsqu’elle se croit au-dessus des lois qui veulent que personne ne soit au-dessus de personne… etc.

Que la prétention inouïe de l’homme qui se prétend sain et normal et qui pointe du doigt ceux qui ne le sont pas, enfin, soit écrasée comme l’ennemi n°1 de la paix sociale.

La société-de-compassion désire cela, aussi : que personne au monde ne puisse plus prétendre n’avoir pas besoin d’aide… de son aide.

Aussi angoissante soit-elle, une telle conception de ce qu’est à amenée, à terme, à devenir la société occidentale, n’est qu’une conséquence logique de la systématisation à l’échelle planétaire de la vision communautariste à l’américaine… C’est une vision idéale, pavée de bons sentiments, de nature idéologique, qui repose comme toutes les idéologies sur une utopie qui veut notre bien.

La solution finale de ces idéologues : tous les mécontents auront accès à la compassion organisée – et médicalisée – de la Matrice sociale. Il n’y aura plus de mécontents.

Vous avez un problème ? La société ne peut en être tenue pour responsable. Au contraire la société, qui est ontologiquement bienveillante, va vous aider à trouver la raison du problème en vous-même. A l’intérieur, très profondément à l’intérieur de vous-même…

Autarchy

Dans le meilleur des mondes possibles, l’Anarchie n’est plus une théorie politique, c’est une maladie.

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Et s’il y avait un homme, un marginal – un anormal, oui si vous voulez ! – qui ne désirait pas se soigner ?

Dans ce monde-là qui est le meilleur des mondes possibles, que penser du pauvre type lambda – cet être infime & infirme, imparfait, infiniment imparfait – qui n’a pas honte de lui-même ? … qui n’ira donc jamais consulter un médecin pour devenir un idéal d‘homme moderne adapté ? … qui ne fantasme pas sur le powerman successful & bien dans sa peau ? … qui combattra plutôt les médecins qui voudront le guérir de son imperfection ?

Que penser de celui qui chérit et révère l’imperfection dans l’homme ? … qui pense qu’il faut la respecter et non pas chercher à la réduire, même par des moyens détournés ? … la révérer comme un mystère sacré, qui nous dépasse et dont la raison d’être doit fondamentalement nous demeurer impénétrable ?

Que penser de celui qui aime sincèrement être différent – qui aime la différence pour la différence (en référence à l’art pour l’art) et non être différent pour être comme tout le monde – … de celui pour qui il s’agit d’un signe de distinction, d’une fleur à sa boutonnière, et non de quelque chose qui doit inspirer la pitié, être pris en charge par des soignants ou représenter un potentiel fond de commerce ? … de celui qui préférera toujours rester foncièrement incompris de Dieu et des hommes, étranger au monde, plutôt que de finir explosé en tête de gondole dans le grand supermarché aux idées ?

Que faire de celui n’est, réellement, tellement pas comme tout le monde, qu’il n’éprouvera jamais le besoin de faire valoir aux yeux du monde le caractère d’exception qu’il porte en lui, malgré lui ? … qu’il n’aura pas le réflexe de se réclamer à corps et à cri de ce qu’il est, parce qu’il n’aura jamais éprouvé le besoin de parvenir: parce qu’il sera déjà, parce qu’il se contentera d’être ? … de celui qui ne songera pas à faire de ses blessures un argument d’auto-promotion, parce qu’un trésor intérieur n’est pas un tapin ? … ni une excuse pour ses insuffisances, parce qu’il se moquera bien d’avoir des insuffisances ? … ni à s’en justifier devant un médecin, parce que lorsqu’on n’est coupable de rien, on n’a pas à se présenter devant un tribunal ? … ni à s’en venger sur autrui, parce que de tant de bassesse sa petite fleur mourrait empoisonnée ?

Dans quel dossier classer celui qui apprécie tant de se sentir exceptionnel qu’il ne voudra jamais rencontrer ses supposés semblables, ni même admettre en avoir ?

Que faire de celui qui jugera sévèrement ses concitoyens de vouloir à tout prix guérir de leur inadaptation sociale, au lieu de se retourner intellectuellement contre une société qui, objectivement, les traite comme des idiots et des fous lorsqu’ils sont simplement pauvres, faibles et isolés ?

Dans quelle petite case communautaire, enfin, ranger celui qui préfèrera toujours fréquenter des gens qui lui posent des problèmes parce qu’ils ne lui ressemblent pas, que de former une communauté combattante avec ses supposés « semblables », c’est-à-dire des gens qui s’acharneront à toujours vouloir être d’accord avec lui et ne l’encourageront jamais qu’à suivre bêtement sa pente naturelle ? Comment traiter celui qui ne peut physiquement pas devenir communautariste, tout simplement parce qu’il ne supporte pas la compagnie des personnes qui lui ressemblent, et qu’il préfère s’amuser à voyager aux confins de lui-même aux côtés de personnes qui le fascinent parce qu’elles constituent pour lui la véritable altérité ?

Par quel bout prendre celui qui pense qu’il est stupide et aliénant, lorsqu’on a réellement un grave problème de santé qui fait souffrir, de vouloir s’entourer d’autres personnes qui partagent le même problème non pas pour s’en débarrasser, mais plutôt pour le défendre bec et ongle – défendre le droit de ce problème à exister – à exister et perdurer et lutter contre le bien-être et la normalité ?

Et que dire alors de celui qui est convaincu que lorsque des personnes marginale gagnent à former des communautés d’autodéfense intellectuelle, cela veut dire précisément que ce ne sont pas des malades mentaux ? – En effet, un vrai malade mental est quelqu’un qui a perdu la raison : or il n’y a théoriquement aucune raison d’offrir à quelqu’un qui a perdu la raison, une tribune pour s’exprimer.

Quelle liberté d’expression, dans la Nouvelle Société Compassionnelle(TM), pour celui qui pense que les inventions du type « Syndrome Asperger » sont des armes mises par les médecins à la disposition du pouvoir, pour médicaliser un maximum de gens dont le seul défaut à l’origine était d’être prédisposés aux questionnements philosophique et métaphysiques ? Acceptera-t-on encore, dans quelques années, qu’un homme vienne dire aux militants de l’autisme-étendu, qu’il est profondément offensant de ranger des gens intelligents, plus intelligents que la moyenne – des nerds, des geeks – que leur intelligence devrait normalement conduire à contester un ordre établi (a.k.a le règne sans partage des médiocres, l’égalitarisme forcené, la tyrannie du nombre), qui les ridiculise et les brime – des gens qu’au siècle dernier on aurait simplement qualifiés de poètes, de rêveurs, de penseurs, qui au M-A ou dans l’antiquité auraient embrassé la carrière monastique, seraient devenus philosophes ou ermites -, dans la case infamante des gens à qui il manque une case ?

Celui-là, dans l’Utopia qui vient, il y a des chance qu’il soit crucifié dans les règles de l’art. En vérité je vous le dis.

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GENDER THEORIES

Un enfant, c’est fragile. C’est un être en devenir, donc par définition pas encore totalement déterminé. Les enfants sont des individus hautement suggestionnables, relativement faciles à enrégimenter, tout simplement parce qu’ils sont à l’âge de la vie où l’on obéit encore à des maîtres…

Les enfants, mêmes s’ils donnent parfois l’impression (fausse) d’avoir la tête dure ou d’être rétifs à la discipline, en réalité sont avant tout en quête de maîtres. Ce n’est que plus tardivement (à partir de l’adolescence) que les individus en viennent se construire en contradiction avec les représentants de l’autorité. Les enfants recherchent avant tout à s’attirer la bienveillance, la protection, du représentant de l’ordre et du détenteur du pouvoir, pour la même raison qui conduit l’embryon à s’accrocher de toutes ses forces à la matrice. Ils ont besoin de recevoir les mythes fondateurs de la société dans laquelle ils vivent, pour en intégrer les codes. Ils ne sont pas encore à l’âge où l’on conteste les codes de la société, ils en sont à celui où on les acquière. Il n’y a pas à se demander si cela est bien ou mal, leur besoin d’adaptation n’est pas une question éthique, c’est une question vitale. Et même si cela doit passer par la croyance en des mensonges, ils ont besoin de partager des croyances communément partagées ; c’est pourquoi d’ailleurs on leur fait croire au Père Noël. Le temps de l’enfance est celui des vérités révélées, des convictions solides, des certitudes qui réconfortent.

N’y a-t-il pas à craindre que des idéologues, en s’emparant de l’éducation, abusent d’un tel état de fait ? – Quand on ne peut pas convaincre un peuple d’adultes, on peut encore le faire avec un peuple d’enfants. Les enfants d’aujourd’hui sont les électeurs de demain.

Cela étant, le problème majeur que posent des programmes scolaires destinés à des enfants entre 6 et 11 ans lorsqu’ils intègrent une part d’initiation à la sexualité, c’est qu’ils risquent tout simplement de perturber le développement sexuel de l’enfant. Car les enfants en âge d’aller à l’école élémentaire ne sont pas en âge d’entrer en contact avec leur désir sexuel. Ils ont mieux à faire à ce stade de leur développement, et une sexualisation trop précoce serait plutôt de nature à perturber le bon déroulement de leur scolarité. Que les enseignements qu’on leur dispense soient mensongers ou non, cela est assez secondaire, au final. Ce n’est pas le plus grave dans cette affaire. Le noyau du scandale consiste à prendre sciemment le risque d’induire des déviances et des perversions chez les petits en leur demandant d’éprouver du plaisir sexuel.

Car on ne peut connaître l’orientation sexuelle d’une personne que si l’on sait d’ors et déjà de quelle manière elle accède au désir, n’est-ce pas ? Or, avant la puberté, ces questionnements n’ont tout simplement pas lieu d’être. Encore moins sous l’impulsion d’un enseignant ! – Un être normalement constitué ne devrait être confronté pour la première fois à la question de ses préférences sexuelles qu’à l’occasion de ses premiers émois : lorsqu’il tombe pour la première fois amoureux ! Un agent mandaté par l’état pour fournir à celui-ci des données statistiques, non seulement ne devrait pas aussi facilement être habilité à enquêter sur l’intimité la plus secrète de ses jeunes citoyens – il y a là une inquisition malsaine, inappropriée, qui relève d’ors et déjà de l’abus de faiblesse lorsqu’il s’agit de l’intimité de mineurs, mise à nu dans une salle de classe, dans le cadre de la scolarisation obligatoire -, mais devrait s’abstenir purement et simplement d’employer de telles méthodes si l’emploi de ces méthodes, en elles-mêmes et pour elles-mêmes, comporte un risque majeur d’influencer les résultats.

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ALTRUISME

« L’ouverture d’esprit n’est pas une fracture du crâne. »

Qu’entend-on par là : un esprit ouvert ? Être ouvert à la discussion, n’est-ce pas suffisant ?

J’en connais qui sont fêlés du cigare… parfaitement ignorants des conventions sociales, absolument dépourvus de préjugés et de limites : ce sont de la chair à gourous, vous pouvez leur faire gober n’importe quoi ! Il est bien beau d’être ouvert d’esprit, encore faut-il en avoir un ! Un esprit dénué d’a-priori et de croyances est un esprit qui n’a jamais été formé pour penser. A quoi sert-il de convaincre un esprit qui ne pense pas ? A quoi sert-il de discuter avec quelqu’un qui n’a pas les moyens intellectuels de s’opposer ?

Doit-on accorder davantage à un interlocuteur que le droit d’être compris ? Et si ce que l’on comprend d’autrui déplaît, jusqu’à quel point la civilité commande-t-elle qu’on suspende son jugement ?

J’admets avoir un peu tendance à accaparer la parole lorsqu’on me la donne – c’est mon grand défaut, sans doute – cependant je crois aussi, malgré tout, être quelqu’un qui écoute. Je n’aime pas les gens a-priori, mais j’aime quand même les étudier et les comprendre. La psychologie est un art qui demande certaines prédispositions empathiques… Comment savoir écouter les gens pourrait-il changer d’un iota à mon sentiment instinctif de défiance à leur sujet ? – Bien au contraire, à mesure que je mûris et que je comprends mieux le monde, je m’en défie davantage ! Je ne crains pas de le dire : il faut se méfier des gens, et en particulier des gens en général [le particulier étant toujours infiniment moins nuisible que le général].

A présent, un peu d’honnêteté, s’il vous plait… se méfier des gens, qui ne le fait pas ? Celui qui ne le fait pas – c’est un être rare – est forcément de mon avis. Parce que chaque jour que Dieu fait, on lui donne lieu de s’en mordre les doigts ! Qu’il est dangereux d’accorder à n’importe qui la confiance aveugle qu’on n’accorde jamais, même aux amis les plus intimes, sans prendre le risque qu’ils nous exposent à la moquerie, au ridicule, à la trahison… Qu’il est périlleux d’aborder son prochain comme un proche !

On me dit que mon pessimisme m’expose à rompre toute possibilité de relation avec autrui… Toute ? Non.  – Quiconque veut se mettre à mes côtés contre les « gens en général », contre le vulgaire et le divers, le peut. La terre entière pourrait être mon amie si elle partait comme moi du principe que les gens sont des nuisibles – c’est-à-dire que nous sommes tous potentiellement des nuisibles lorsque nous nous comportons comme des moutons. Les deux paradigmes suivants, protéger le salut de son âme au moyen d’une gangue de scepticisme de bon aloi et être capable d’éprouver de l’amitié, n’ont rien à voir entre eux. Les esprits pratiques, se faisant de la nécessité de frayer avec tout le monde une idée toute utilitaire, ceux qui n’attendent rien de surhumain de la nature humaine – c’est-à-dire les mentalités machiavéliques – sont tellement plus sociables que les autres… Ô combien !

En revanche, si vous devez vous rendre sur la place du marché, la généreuse empathie, la grande miséricorde, ne sont pas forcément des atouts. Sur le champ de foire, surtout renoncez à faire valoir votre belle âme : on ne vous en donnera pas un bon prix ! Car le commerce des âmes n’est pas celui des biens.

Ayez seulement, par-devant, l’air de vous désintéresser du sort d’autrui – vous perdez l’estime des gens superficiels, qui se paient de la publicité de la bonté. Par derrière, cachez une main tendue, toujours au service de celui qui la mérite, alors soyez certain que vous vous ferez un certain nombre d’ennemis mortels. Car chez ceux qui se vantent toute la sainte journée de vouloir le bien de leur prochain, la plupart n’est là que pour le tondre. Celui qui n’est pas dans ce cas, par sa seule existence, a le pouvoir de démasquer les autres. Ces autres le sentent.

L’homme en qui il reste une flamme, un cœur en éveil, au milieu du grand capharnaüm social aliénant, pour défendre l’homme de cœur, en lui-même comme en autrui, n’est pas celui qui s’annonce et démontre sa force cachée en de vains bavardages… L’homme de grande valeur connaît rarement sa valeur, c’est le feu de l’action qui le révèle, c’est au pied du mur qu’il se relève des affronts divers qui sont son lot quotidien et ce sont ses actions dans l’histoire qui prouvent qu’il existe.

Ce en quoi je crois, en matière de politique, c’est qu’il faudrait toujours se tenir prêt à éventuellement s’interposer entre la foule et un bouc-émissaire de service, quel qu’il soit par ailleurs, et d’où qu’il vienne… Or ces saintes dispositions d’esprit ne servent strictement à rien au jour le jour, dans le monde de fourmis dans lequel nous vivons, lorsqu’il s’agit de ménager la chèvre et le chou pour s’allouer une place au soleil.

Ce sont des pesanteurs invalidantes, pour celui qui n’a pas encore sa pitance assurée, que la méfiance à l’égard des comportements moutonniers, le dédain des idées communément admises et l’amour de l’exception… Pourtant, il n’y a rien en quoi je puisse croire, si de telles valeurs ne sont plus défendues par personne.

La seule bonté qui m’importe, c’est la bonté qu’on réserve exclusivement à l’humanité qui se trouve à l’intérieur de l’homme. Et s’il doit y avoir une haine – et il doit y avoir une haine – c’est la haine de la Bête. La Bête qui est prête à surgir, toujours, et en chacun de nous. Ma conscience de ces choses est viscérale. Je ne prône pas la tolérance – puisque je ne vois pas au nom de quel idéal supérieur on pourrait me forcer à tolérer en mon prochain tout ce qui est vil et ignoble. Et si je sais que mon point de vue est le bon, c’est parce qu’il ne peut l’être que par-delà toute les idéologies.

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TRAVAIL

« Nous mourrons intellectuellement de notre prospérité, nous nous tuons le cœur et l’âme pour avoir l’estomac plein. Or c’est la sensibilité, le moteur de l’intelligence. La raison est juste sa machinerie. Tant que nous éteindrons notre sensibilité pour nous « intégrer » à un monde du travail (=un monde social) toujours plus vide de sens, moutonnier et aliénant, et cela à seule fin de nous procurer une vie petite-bourgeoise uniquement centrée sur la consommation mesquine, nous continuerons à repousser les limites de notre stupidité. »

« Il est bien-évident que l’idée d’un gouvernement mondial apparaît tout de suite lorsqu’on se plaint du fait que l’économie mondialisée ne rencontre aucune instance de régulation supérieure à celle des nations. En cela il était totalement prévisible qu’elle s’impose aussi dans la vision/le système mental des altermondialistes d’extrême-gauche. – Sous-entendu : et pas seulement dans le cerveau (tout aussi systématiste) des libéraux de droite bon teint. »

« Ils se sont endurcis pour maintenir un niveau de vie bourgeois à leur famille, ils pourraient vendre en secret des femmes, des armes ou de la drogue, s’il le fallait, pour conserver leur appartenance à la caste des occidentaux qui partent en vacance aux Seychelles et possèdent un joli loft en centre-ville ou un pavillon de banlieue cossue avec jardin. Mais ils ne se sont pas endurcis parce qu’ils risquaient leur peau. Ils ressemblent en cela au père de la famille de Ligonnès, qui a tué sa famille lorsqu’il a perdu son emploi. Il aurait pu les emmener vivre à la cambrousse, où la vie est moins chère, envisager de donner une orange à ses gosses pour la Noël (comme on faisait autrefois quand on ne pouvait faire autrement), de perdre une partie de leurs fréquentations – faux amis de golf, de bridge et de messe. Mais il ne l’a pas fait. »

« Il est débilitant de mettre son honneur dans sa poche pour accéder – en rampant – à l’un de ces emplois de garçon-de-bureau, dépourvus d’utilité intrinsèque et de sens, dont le nouveau secteur tertiaire a le secret, et cela à seule fin de conserver un niveau de vie « middle class » – c’est-à-dire petit-bourgeois – dont le seul horizon, le seul idéal, est la consommation de denrées industrielles à la mode et la préservation des apparences de l’intégration à un certain modèle social « vu à la TV ». Je constate amèrement qu’on ne sera débarrassé de ce cauchemar-là que le jour où il sera devenu impossible à la majorité des occidentaux issus de la classe moyenne de préserver ces dites apparences… »

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REPUBLICANISME

« Personne n’a défendu la République au point de croire que ceux qui nous gouvernent sont systématiquement honnêtes et que les élus, leur clientèle et leurs valets des médias ne bénéficient pas d’un traitement de faveur. Simplement, pourquoi les abus de l’oligarchie qui règne en France (et ailleurs) devrait-elle nous faire haïr les principes républicains ? »

« A vouloir conserver aux dépens d’autrui les petits privilèges qu’ils ont grappillé grâce à la démocratie, les roturiers d’hier qui sont l’oligarchie actuelle, chient allègrement sur la démocratie. La démocratie pour eux est un moyen de parvenir, non une fin en soi. Ce sont les parasites de la démocratie. Je n’ai jamais dit autre chose.

La démocratie est un régime qui est fait pour un peuple qui apparemment n’existe pas : un peuple qui serait composé d’individus qui feraient passer l’intérêt général devant leur intérêt propre. Si ce peuple existait, ce serait un bon régime, mais comme il n’existe pas, le régime démocratique est devenu la tyrannie du nombre. »

« Socrate le formulait ainsi : « Je suis un idéal, je suis un symbole. Je suis le citoyen idéal, et cependant non représentatif, sur lequel reposent les fondements d’Athènes, qui n’est pourtant pas une cité idéale, mais une vraie cité. Je veux donc être nourri à l’intérieur du Temple de Zeus, sur l’Acropole, à l’égal des Dieux, avec les statues. » C’était éminemment drôle. On ne sait toujours pas exactement s’il plaisantait. A quel degré il fallait prendre ses propos. On l’a tué pour ces mots.

Le christianisme doit beaucoup à Platon – lequel doit tout à Socrate. »

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Ce « point de détail » de l’histoire de la déchéance de la République : le fait que l’idéologie de l’égalité a renvoyé au poubelles de l’histoire tout élitisme républicain, est à l’origine la raison principale de mon goût personnel (particulièrement prononcé) pour l’élitisme.

Je pense pour ma part que le véritable esprit républicain ne peut reposer (paradoxalement) QUE sur l’élitisme, étant donné que ce qui fonde la République, c’est la détestation des privilèges. Or les privilèges, c’est le pouvoir réservé à une caste de « fils-de », n’est-ce pas ? à des gens sans mérite individuel, qui n’ont jamais rien fait qui justifie qu’on les gratifie de tels honneurs.

Les lieux de pouvoir rendus accessibles à tous, cela ne peut vouloir dire qu’on les a rendus accessibles à « n’importe qui ». Celui qui dirige une nation ne peut être n’importe qui : c’est un élu. Le « n’importe qui » accédant au pouvoir par la grâce du Saint esprit, sans qu’on puisse questionner les raisons pour lesquelles il s’y trouve, encore une fois, du point de vue du républicain, c’est justement le Prince de droit divin. Il faut donc que contrairement au Prince, l’élu d’une démocratie le soit pour des raisons rationnelles et objectives : il faut que contrairement au roi, l’élu d’une démocratie ait MERITE sa place. La primauté donnée au mérite est en conséquence le seul fondement moral possible du régime démocratique. Et la préservation de son élitisme est la condition-même de la viabilité d’une démocratie.

C’est à cause de ça que j’ai toujours réclamé pour les autres comme pour moi-même le droit de dire : « Je suis meilleur que les autres ». Non, personne ne devrait jamais avoir honte de vouloir être meilleur que les autres. Et même s’il ne l’est pas, celui qui se vante d’une telle chose défend au moins le fait – en lui-même et pour lui-même – de vouloir être meilleur. Ce qui ne peut être mauvais en soi.

Voilà l’explication de l’image traditionnelle du « coq gaulois ». Sa fierté de vouloir être « le meilleur possible » n’est pas une question de vanité, mais avant tout de principe.

La médiocrité n’est paradoxalement pas compatible avec le système démocratique tel que les républicains originels, comme Victor Hugo, l’ont conçu. Hélas, tous les républicains d’aujourd’hui, et je dis bien tous, sont effroyablement médiocre.

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