Moloch

Le paradoxe du Shabbat goy (ou du « bon esclave »)

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Quand j’étais petite j’étais comme une juive, je rêvais de Salomon. Le Roi juste. Je pensais que les bonnes personnes devaient régir les autres, et avaient le droit de posséder des esclaves. Je désirais secrètement, profondément, être une meilleure personne que les autres et posséder des esclaves. Je ne concevais pas qu’une personne issue de la base et accédée à la puissance rechigne à se créer une légende héroïque racontant que son accession à la puissance avait été écrite dans les étoiles et relevait du droit divin. Je concevais qu’on puisse créer des Dieux, pas que l’on ne veuille pas y croire. J’étais encore un enfant. Je possédais alors la mentalité antique. En sorte que j’ai aujourd’hui un souvenir de l’antiquité comme si j’y avais vécu.

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En grandissant dans cette volonté de devenir une personne meilleure que les autres, l’intelligence m’est venue d’une notion qui allait tout révolutionner mon monde antique, qui allait me faire accéder au monde moderne. Et si le Roi Juste avait des esclaves qui le servaient non uniquement par bêtise et par faiblesse, mais aussi et surtout pour la beauté de sa Juste cause ? [Comme c’est le cas notamment des Shabbat goy, qui servent les juifs par piété envers une religion qui, objectivement, ne peut les reconnaître que comme des inférieurs.] Dès lors, les esclaves de ce Roi ne vaudraient-ils pas mieux que ne vaut le Roi lui-même, qui, lorsqu’il défend son privilège d’exercer la Justice, continue de ne faire que défendre son intérêt-propre ? La servitude du « bon » esclave ne s’apparentait-elle pas, dès lors, à un sacrifice de son intérêt-propre sur l’autel de la Justice ? A partir de là, était-il encore dans le pouvoir du Roi de donner autant à la Justice – c’est-à-dire à Dieu – que son esclave ? Je ne crois pas.

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Dans une société où tous les esclaves n’aspireraient qu’à être des serviteurs de la Vérité, et se moqueraient bien, dès lors, d’en être les maîtres, aux yeux de Dieu chaque esclave vaudrait plus que le maître, et le maître serait le dernier des hommes et le moins aimé de Dieu. De quel droit, dès lors, un tel maître pourrait-il être appelé un Roi Juste ? De quel droit, dès lors, pourrait-il encore se réclamer de Salomon ?

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Un chaos bien ordonné

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Nous français, sommes – secrètement, profondément, amoureusement – grands amateurs de censure. Voyez ce qu’on étudie à l’école… Dès qu’il y a un grand homme de lettres, le professeur s’empresse de clamer : « A son époque, il a été censuré ! » – Et là, les cancres de relever la tête au fond de la classe, les bons élèves de pousser des aahh ! et des ooh !
Chez nous la légion d’honneur ne vaut rien, mais avoir été censuré par le pouvoir en place, ça c’est la gloire !

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« Dieudonné est-il une menace majeure à l’ordre public ? »

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Qu’est-ce que l’ordre public dans un pays de révolutions comme la France ?

En postulant (comme j’ai déjà fait par le passé) que du point de vue de la France, 1) la France soit le nombril du monde, 2) le monde soit comparable à un cyclone permanent,

–  La France vue par elle-même en termes symboliques, n’est-elle pas en quelque sorte le nombril ou l’œil d’un cyclone ? A quelle condition maintient-on la paix dans l’œil d’un cyclone ?

–  Si le bon-ordre de notre monde symbolique est un ordre mouvant (plus exactement, un ordre en révolution permanente), et que cet « ordre mouvant » est seul susceptible de garantir la paix sociale au sein du nombril du cyclone que notre communauté nationale constitue, comment fait-on chez nous pour garantir la paix sociale ? Des simples partisans de l’ordre le peuvent-ils seulement ?

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Notre peuple a pour tradition d’aimer tellement débattre, et refaire le monde, et ne rien prendre au sérieux, et se mettre sur la gueule, que lorsque surgit un vrai ennemi de ce peuple, il n’arrive pas toujours à s’unir contre lui. C’est déjà ce qu’il s’est passé avec les tribus gauloises lorsqu’elles n’ont pas réussi à s’unir contre Jules César. Si les plus romanisées d’entre elles étaient parvenues à identifier à l’époque qui était leur véritable ennemi, César aurait selon toute probabilité perdu la Gaule.

Aujourd’hui des gens qui n’ont objectivement aucune raison valable pour ne pas être dans le même camp, continuent de se lancer des injures – « fachos! », « idiots utiles! » – à la gueule, et ce pour des querelles idéologiques et philosophiques intestines, et des questions de fiertés, qui dépassent l’entendement.

Qui a réussi à fédérer une bonne partie de ces égarés – et notamment une bonne partie des plus égarés d’entre les égarés : les conspirationnistes -, et à les remettre dans la partie de jeu républicain ? Dieudonné avec son humour, figurez-vous !

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L’offre et la demande (air connu)

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« La parole publique est à l’antiracisme, le devoir de mémoire et tout et tout? On crée un effet ressort et on envoie des milliers d’antisémites dans des zénith. »

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C’est le principe-même de la création de l’offre et de la demande… C’est parce qu’on est sérieux avec l’antisémitisme dans notre pays (et qu’il semble même n’y avoir plus qu’avec ça qu’on le soit), que tout le monde a envie de rigoler avec. D’en faire un jouet pour l’esprit… un hochet.

Pour qu’il y ait demande, il faut encore qu’il y ait pénurie, n’est-ce pas ? C’est le manque de liberté en l’occurrence qui a engendré la demande de liberté. Non ?

Dans un monde où quand les gens parleraient, personne n’écouterait, parce qu’on mépriserait l’art du débat, effectivement la parole, parce qu’elle serait rare, retrouverait tout son prix. Mais ne serait-ce pas précisément parce qu’on ne serait pas libre de parler dans un monde comme celui-là, que la parole en aurait davantage de valeur ?

Ou bien préférez-vous un monde où l’on serait tellement libre de parler que la parole n’en aurait plus aucune valeur ? – N’est-ce pas de cela que nous souffrons en France, quand la philosophie nous est servie avec le cornflakes, comme un consommable parmi les autres, au petit-déjeuner ?

Dans un monde où il n’y aurait plus d’interdits, y’aurait-t-il encore une demande de liberté ?

Pour qui la liberté compte-elle le plus, si ce n’est pour ceux qu’on en prive ?

« Etre libre », est-ce un état ou un droit, croyez-vous ? L’état de liberté, pensez-vous qu’il existe de façon inconditionnelle, à l’état stable, dans un Etat de Droit ? Qu’est-ce qu’un homme libre qui ne serait pas un homme libéré, d’après vous ? – c-à-d qui n’aurait pas été libéré de l’emprise de qqu’1 ou de qq-chose ? Cette question n’est pas une blague.

De mon pt de vue, la liberté n’est pas quelque chose qui se possède. Par définition. C’est quelque chose qui se vole, qui se prend, qui s’arrache, qui se dispute, qui s’acquière avec l’effort… – qui s’acquière en réaction à une tyrannie, en réaction à une aliénation – quelle qu’elle soit.

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Le Moloch d’Aldous Huxley

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Orwell

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A l’origine, l’éducation, c’est ce qui permet à un cerveau de continuer à traiter l’information, lorsqu’il en est surchargé. C’est une grille de lecture, un décodeur, (bon ou mauvais, finalement peu importe) fourni par des maîtres, destiné servir de pierre de fondation à un esprit critique. Quand les pieds sont sur la pierre (c’est une métaphore pour dire : sur du solide), alors seulement la tête peut fonctionner.

La fonction originelle du professeur, c’est d’offrir à l’élève un point de vue sur le savoir, et par-là même de lui apprendre à en avoir un à lui. Il est celui qui apprend à l’élève ce qu’est le sens de l’histoire, ce qu’est l’histoire des idées, qu’elle ne s’est construite que par réactions successives, et que la politique est un débat, c’est-à-dire la contradiction des réactions entre elles, et que pour entrer dans ce débat (c’est-à-dire pour entrer dans la polis – dans la cité), il faut avoir un point de vue à soi.

Le professeur, c’est l’arbitraire social à visage humain. C’est l’information à visage humain.

Le cauchemar d’Huxley c’est l’information sans visage, c’est le monde de l’information qui se mue en moloch inhumain.

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Les professeurs devraient être là pour donner à leurs élèves les jalons (les repères) qui leur permettraient d’escalader la montagne de l’information (c’est-à-dire aussi celle de la connaissance).

Je constate hélas – comme tous les observateurs de bonne foi – le lent pourrissement de notre système éducatif. Nous ne pouvons que constater le fait qu’il ne fonctionne plus. J’ai pas mal écrit à ce sujet : pour certaines raisons personnelles, cela me déprime tout-particulièrement.

Je persiste à vouloir attribuer la responsabilité de cette déchéance à une certaine idéologie de l’égalité qui a tué tout élitisme dans l’enseignement. Tuer tout élitisme, c’est tuer toute exigence haute tant des profs vis-à-vis des élèves, que des profs vis-à-vis d’eux-mêmes.

Or éduquer, c’est élever, n’est-ce pas ? Elever est un synonyme de : tirer vers le haut. Celui qui n’est pas « élevé » lui-même, et n’a même pas la prétention de l’être, ne peut élever autrui. Cela coule de source.

Ce « point de détail » de l’histoire de la déchéance de la République : le fait que l’idéologie de l’égalité a renvoyé au poubelles de l’histoire tout élitisme républicain, est à l’origine la raison principale de mon goût personnel (particulièrement prononcé) pour l’élitisme.

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L’école de la République est en ruines, hélas. Il nous faut donc trouver des professeurs nouveaux, qui puissent nous préparer, comme de grands enfants que nous sommes, à affronter le monde sans repères vers lequel on va.

Nous les blogueurs de la réacosphère, nous proposons humblement et gratuitement à cette tâche ingrate, à votre service – comme au nôtre, d’ailleurs. :)

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