« Gnostiques qui s’ignorent » – suite & fin

« Ne pas rendre justice aux vivants ! Écrivait Hello. On se dit : Oui, sans doute, c’est un homme supérieur. Eh bien, la postérité lui rendra justice.
« Et on oublie que cet homme supérieur a faim et soif pendant sa vie. Il n’aura ni faim ni soif, au moins de votre pain et de votre vin, quand il sera mort.
« Vous oubliez que c’est aujourd’hui que cet homme supérieur a besoin de vous, et que, quand il se sera envolé vers sa patrie, les choses que vous lui refusez aujourd’hui et que vous lui accorderez alors lui seront inutiles désormais, à jamais inutiles.
« Vous oubliez les tortures par lesquelles vous le faites passer, dans le seul moment où vous soyez chargés de lui !
« Et vous remettez sa récompense, vous remettez sa joie, vous remettez sa gloire, à l’époque où il ne sera plus au milieu de vous.
« Vous remettez son bonheur à l’époque où il sera à l’abri de vos coups.
« Vous remettez la justice à l’époque où lui-même ne pourra la recevoir de vos mains.
« Car il s’agit ici de la justice des hommes, et la justice des hommes ne l’atteindra ni pour la récompense ni pour le châtiment, à l’époque où vous la lui promettez.
« A l’époque où vous lui promettez la rémunération et la vengeance, les hommes ne pourront plus être pour le Grand Homme ni rémunérateurs ni vengeurs.
« Et vous oubliez que celui-là, avant d’être un homme de génie, est d’abord principalement un homme.
« Plus il est homme de génie, plus il est homme.
« En tant qu’homme, il est sujet à la souffrance. En tant qu’homme de génie il est, mille fois plus que les autres hommes, sujet à la souffrance…
« Et le fer dont sont armés vos petits bras fait des blessures atroces dans une chair plus vivante, plus sensible que la vôtre, et vos coups redoublés sur ces blessures béantes ont des cruautés exceptionnelles, et son sang, quand il coule, ne coule pas comme le sang d’un autre.
« Il coule avec des douleurs, des amertumes, des déchirements, singuliers. Il se regarde couler, il se sent couler, et ce regard et ce sentiment ont des cruautés que vous ne soupçonnez pas…
« Quand nous étudions ce crime, vis-à-vis du ciel et de la terre, nous sommes en face de l’incommensurable… »
 
– Léon Bloy, La femme pauvre
 
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