Pensées (1)

Je me pose une question : est-ce que certaines maladies ne seraient pas des maux que certaines personnes accepteraient de porter en échange d’un petit traitement de faveur divin ? Beaucoup de gens – des gens d’une espèce typique de nos latitudes -, en effet, sont des gens « de loisirs », des gens au psychisme complexe et un rien décadent, gourmands en énergie, qui ont besoin de manger beaucoup de joie pour se maintenir simplement en activité « normale », c’est-à-dire pour tenir le cap professionnel et familial… des gens qui ont besoin de se sentir cycliquement comme des sortes de rock-star, et cela au final, non pas pour réinventer-la-poudre-à-faire-sauter-le-monde, mais juste tenir le cap, se conduire à peu près normalement – c’est-à-diredemeurer laborieux, responsables, sociables, pas trop à la ramasse, humblement contents de leur petite vie. Ils sont vraiment nombreux aujourd’hui, à éprouver le besoin de recevoir plus d’amour et plus de joie que la moyenne, pour trouver la force en eux sauver les apparences !

En général, ces gens ont conscience de cela : il ne le disent pas, simplement parce que dans une société où la valeur travail est sacralisée comme la nôtre, être profondément lourd à mouvoir, triste et fainéant, c’est un secret honteux. Mais techniquement, on se le demande, comment se débrouillent-ils ? Je pensent qu’ils font ce qu’on pourrait apparenter à un emprunt sur l’amour divin, et que celui-ci, quand il n’est pas remboursé dans la monnaie que Dieu aime le plus – à savoir : les larmes, le Mea Culpa, le scandale, la mauvaise réputation, le déshonneur, la folie mystique ou remords brûlant – en un mot : la grande Expiation, à l’ancienne -, se paie ses intérêts sur la vitalité platement mécanique de leur métabolisme.

On pourrait conclure bien sûr, plus simplement, que ces gens tombent malades parce qu’ils manquent d’amour… Mais le fait est que la majorité des gens qui vivent sur la terre n’en reçoivent pas autant que ces jouisseurs de chez nous qui croient absolument nécessaire, pour rester en vie, d’en recevoir beaucoup, tous les jours, et se plaignent néanmoins continuellement de n’en avoir jamais assez. Il est donc sous-entendu qu’ils pourraient faire comme font la majorité des pauvres de ce bas-monde : continuer la route un cran au-dessous de leur présent « niveau de vie », en apprenant, comme les gens rudes et durs des campagnes profondes et des monastères, à se passer d’amour-passion et d’émotions fortes… Bref, il est clairement évident que s’ils s’en donnaient la peine, ils pourraient, comme n’importe quel animal, comme n’importe quel aborigène, comme n’importe quel chinois qui se respecte, cesser d’être des individus. On peut toujours cesser de vivre au-dessus de ses moyens, même affectivement : il suffit d’accepter la misère. Or il me semble que ces gens très civilisés, de nos jours, qui sont habitués à boire à la coupe d’ambroisie où les Dieux antiques trempaient seulement leurs lèvres, préfèrent plutôt crever que de simplement retourner faire comme ces bêtes de bourgeois qu’étaient nos arrières-grands-parents : du rase-motte existentiel, en robe de chambre et en pantoufles, des comptes d’apothicaires le jour de leur mariage, la calculette en éveil jusqu’au plus profond de la nuit, et des distractions familiales – des jeux de société – pour toute littérature, à deux de tension sur le plancher des vaches.

Je postule donc que lorsqu’ils ne sont pas capables de justifier supérieurement le fait de bénéficier d’un statut d’exception – par-exemple, en souffrant à la mesure de ce qu’ils jouissent – en « intégrant » cette Balance divine qui ressemble à s’y méprendre à une croix – les gens tombent malades afin de compenser aux yeux du « grand oeil qui voit tout » – ce Juge, ce comptable suprême, dont notre corps devine instinctivement qu’Il nous gouverne – les excès de bonheur qu’ils entendent coûte que coûte continuer de recevoir de la vie.

« Je Te donne de ma santé, mais en échange, continue à me livrer ma came. Je sais pertinemment que je ne mérite pas ce que j’ai et que je n’ai pas la force de me donner les moyens de le mériter – parce que je ne suis pas un Génie incompris, parce que je ne suis pas un Exilé, parce que je ne me sens pas réellement Etranger-au-monde, parce que je ne suis ni un vrai Héros ni un vrai Saint – parce que je ne suis pas à la hauteur -, mais que je ne peux pas non plus renoncer à me comporter comme si c’était un peu le cas, ni cesser de vouloir qu’on me voie comme si j’étais un peu tout cela à la fois et bien plus encore… Alors c’est ok, le marché est conclu, Tu prends sur mon sang, Tu prends sur mon temps alloué ici-bas, mais s’il Te plait continue à me me livrer cette vie facile qui me donne l’illusion que la vie est facile, cette table garnie, cette souveraine satiété, cet absence d’envie de mon prochain, qui me permettent de continuer à croire que la société humaine est aimable et que la bonté est la norme chez la plupart des gens, cette prospérité héritée qui me laisse penser que le bonheur un droit inaliénable, cette absence de problèmes dans mon petit vase clos, qui m’empêche même de savoir ce qu’est un problème, au point que je pourrait en avoir un devant moi et ne pas savoir que c’en est un, cette auto-satisfaction sans nuage, enfin, qui me persuade qu’être un homme excellent est à la portée du premier venu. »

Ces gens ne peuvent vivre « selon la norme », c’est-à-dire de façon terne et routinière, comme le font par exemple la majorité des chinois ou des indiens [dont les spiritualités respectives consistent essentiellement à demander aux hommes de respecter un équilibre supérieur, c’est-à-dire de tenir leurs comptes à jour vis-à-vis du divin]. Il ne se sentent évidemment pas en mesure de payer à Dieu le prix réel, originel, des bienfaits inouïs que leur apporte la civilisation chrétienne ; prix réel, originel, qui est la capacité de sacrifice, l’expiation journalière et même parfois le martyre, et qu’ils préfèrent oublier. Alors ils vivent au-dessus de leurs moyens et en échange donnent leur santé.

Si ces gens vivent des choses si graves, s’ils souffre de douleurs si profondes, si leur santé dépend de choses aussi spirituelles, ce n’est pas forcément parce que Dieu existe, c’est parce qu’au fond, sans le savoir, ils sont mus par une force de piété. Parce que la piété est une fonction vitale de l’esprit humain, et que l’homme civilisé n’échappe certainement pas à la règle – bien au contraire, en réalité.

 

Voilà qui est sans doute exprimé d’une façon naïve mais c’est ainsi que l’enfant-qui-est-en-moi le voit.

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La petite graine à mâcher lentement

 

21-06-2011

Un fou me disait : « Le monde est absurde ! Ca y est, je l’ai compris : je ne pourrai plus jamais rire. »

Je lui répondis que s’il avait appris à en rire, il serait devenu sage… Mais il ne m’écouta pas parce qu’un fou n’est jamais sage… Par définition.

Le fou a l’impression de découvrir… mais il ne découvre pas, à proprement parler : il se contente de redécouvrir un fonds commun, une bibliothèque présente en chacun de nous ; ce que Jung appelait l’Inconscient collectif. Le fou accède seulement à son inconscient, or l’inconscient d’un homme n’est jamais fondamentalement étranger à celui des autres hommes.

[Contrairement à l’idée reçue – cette idée reçue selon laquelle les fous (comme sont les autistes ou les schizophrènes), en tant qu’ils sont prisonniers de leur inconscient, ne peuvent pas communiquer – il existe aussi des voies de communication entre les hommes qui utilisent ce fonds-là. Cela advient notamment lorsque les hommes font l’expérience d’une rencontre avec le Tabou, comme dans la Tragédie antique… (Oedipe-Roi ou Antigone ne sont-ils pas à proprement parler des « fous » ? … des fous que leur ascendance divine et leur sang royal autorisent exceptionnellement à exposer les « raisons » de leurs folies respectives sur la place publique et à donner le change à leur société ?)… – Mais pourquoi devrait-on forcément limiter les interactions entre le « fonds inconscient » et le monde objectif à ce triste et extrême cadre-là ? (- à savoir : le « clash », le scandale… la révélations monstrueuse de l’origine des interdits…  a.k.a l’Apocalypse.) Par exemple dans l’amour, il est bien-évident que les hommes et les femmes n’en restent pas aux politesses, au « small talk » et aux superficialités du « monde social » ordinaire, mais bien plutôt qu’ils utilisent ces modalités banales de la conversation comme des moyens de « se faire signe », c’est-à-dire d’échanger des signaux qui appartiennent à la « grammaire » des infra-sphères inconscientes… Partant de ce constat, on peut supposer que bien des conversations, bien des échanges – et qui sortent largement de l’étroite sphère amoureuse – et pas seulement oraux, mais aussi écrits, et par extension artistiques -, dépassent le strict cadre de l’échange positif entre les « conscients », et relèvent – avec, plus souvent qu’on le croit, une certaine part de volonté et même de recul critique de la part des protagonistes – du dialogue concerté entre des inconscients qui se découvrent avec complaisance – via l’usage de symboles, de signaux, « en se faisant signe » – leur « fonds commun ».]

A la vérité, les sages de toutes les contrées ont toujours su, et de tous temps, que le monde pris tel qu’il était, en lui-même et pour lui-même, si l’on rejetait toute métaphysique, si l’on interdisait le recours à la transcendance, si l’on admettait possible l’inexistence de Dieu, n’avait pas de sens profond. C’est sans doute la raison première de la déchéance dans l’alcool de la nation Indienne d’Amérique après la colonisation européenne : les Indiens aimaient la nature, certes, mais pas la-nature-pour-la-nature. Il leur fallait garder en vie le culte de leurs Dieux pour pouvoir continuer à aimer la nature. Paradoxalement. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il a toujours été évident à celui qui se donnait la peine de se poser toutes les questions essentielles – or quel enfant n’en a pas eu la tentation ? – que l’observation passive du monde créé, le fait que « ce qui est » soit, en tant que tel, ne lui fournissait aucune réponse définitive. Lorsque nous désirons apprécier la nature seulement pour le fait qu’elle existe, hors du cadre « partisan » humain, c’est-à-dire hors du cadre « aliénant » – mais aussi structurant – de ce dialogue conflictuel/amoureux millénaire qu’en tant qu’hommes (mais aussi en tant que bêtes) nous entretenons avec elle, elle perd d’office toute désirabilité… Elle devient une sorte de point d’interrogation, une bêtise. C’est-à-dire que le fait que le monde soit, n’a en soi, si nous ne l’interrogeons pas (car l’interrogation introduit un biais), aucun message particulier à nous transmettre. Cette pensée primitive coule tellement de source qu’il est évident que les premiers hommes n’ont inventé Dieu que pour pallier justement à l’assourdissant silence de la nature concernant ses intentions-propres, et que les sages ne viennent jamais se confronter à nouveau – toujours aussi douloureusement – à cette difficile vérité-là, que pour se rendre une fois de plus à l’évidence Pascalienne de la nécessité absolue de l’invention d’une « intention première », c’est-à-dire de la nécessité de Dieu.

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La question n’est pas tant de savoir si le fou a raison ou tort, mais de savoir si sa folie lui permet encore de reconnaitre ses torts lorsqu’il en a, et s’il a la force humaine de porter son propre savoir lorsqu’il a accédé à une connaissance qui dépasse le commun des mortels.

Le problème des fous qui sont dans ce dernier cas (bien que plus souvent ils cumulent les deux faiblesses) est le suivant, bien connu des amateurs de romans initiatiques : il y a un cap à passer dans l’accession à la Grande Connaissance qui suppose qu’on soit confronté à la toute-puissance révélée de ses propres instincts bestiaux. En un mot, l’aspirant Grand-Homme, lorsqu’il se croit justement tout près du but, se révèle enfin à lui-même dans toute son insoupçonnée noirceur et se trouve sujet à de grandes tentations. Des forces de violence insoupçonnées – des forces animales et primitives – se font jour en lui-même et demandent à s’emparer de son esprit alors qu’il se croyait justement sur le point d’entrer en pleine possession de ses moyens, de devenir le maître de son propre destin et de sa propre volonté [NB : Nietzsche dont c’était le but ultime, n’y parvint jamais].

Ce phénomène bien-connu est notamment rapporté au sujet de Jésus dans la Bible [- C’est Satan en personne qui vient à lui lorsqu’il s’isole (seul face à lui-même) sur la montagne.] Le christianisme croit fondamentalement que les plus méritants d’entre les hommes, – les plus saints – sont ceux qui recèlent en eux-mêmes les plus grands démons, et qui les ont vaincus. L’Héroïc Fantasy utilise couramment cette « image d’Epinal » comme un ressort dramatique (notamment la trilogie du Seigneur des Anneaux, quand Gandalf the Grey devient Gandalf the White en combattant – seul, face à lui-même – le démon le plus primitif, qui est aussi le démon le plus dangereux). Mais cette conception n’est pas exclusive aux religions du Livre. C’est aussi en quelque sorte un poncif chez les bouddhistes (cf : la vie de Siddhartha). Les Indiens d’Amérique n’étaient pas étrangers non plus à ce phénomène et les chamanes d’Amérique du Sud s’en font écho. Les Manga japonais remplis de guerriers qui se retirent sur la montagne avant donner libre court à toute la sanguinarité de leur soif de vengeance ne sont qu’une extension de plus de cette vision-là.

Condition féminine

Si les femmes commettent en apparence moins de crimes que les hommes, ce n’est pas parce qu’elle sont meilleures que les hommes, mais juste parce qu’elles sont (en moyenne) plus passives. Or on peut aussi tuer quelqu’un par passivité : non assistance à personne en danger, bien sûr, mais aussi par extension soutien systématique au plus fort et abandon (voir travail de sape affective) du vaincu.  – La logique interne de bien des femmes peut se résumer à : Vae Victis.

Cette façon de faire – en donnant l’apparence de ne rien faire – est extrêmement valorisée par la société occidentale actuelle : une société qui se veut désormais totalement policée & pacifiée.

C’est le phénomène, très bien exploré par Houellebecq, de l’extension du domaine de la lutte aux affaires privées : en l’absence de guerres bien brutales qui purgent le monde de son éternelle soif de violence et de sang (Céline exprime cela très efficacement dans le Voyage), la guerre sort du front unique, du champ de bataille, où elle était autrefois cantonnée, pour se répandre partout, dans la sphère intime, dans les amours, dans les mœurs, de façon mesquine et tel un liquide, sans qu’on puisse l’arrêter… dans la société-de-paix, la guerre, en envahissant tout, y compris ses contre-poids originels (la paix du foyer, les jeux de l’amour, l’empathie.. etc.), devient une sorte de champignon pour la société, de cancer, de lèpre.

Car la voilà, la manière dont les femmes font la guerre : elle la font partout et nulle part à la fois. Quand elle font l’amour, elles continuent de se battre, l’amour est même leur principal et majeur combat, et quand elle donnent la vie à un être, elle lui donnent aussi – par extension – le lourd fardeau d’être mortel, et toutes les plaies de l’existence qui vont avec.

Pour cela, la condition féminine, c’est avant toute chose beaucoup trop de responsabilité pour un être humain à part entière, selon les standards cartésiens… plus de responsabilité en tout cas qu’une véritable intelligence philosophique, qu’une sensibilité délicate, n’en peut humainement supporter. D’où la relative nécessité, pour être une femme qui enfante des hommes et des femmes, de ne jamais cesser de tenir un peu à la fois de l’animal et de l’idiot. Il faut beaucoup d’inconscience pour porter la vie dans le monde absurde et/ou injuste dans lequel nous vivons. De là, la conclusion de certain spécialistes, qui en déduisent qu’elles sont toutes +/- folles.

Citations choisies : Journal Goncourts, 1er tome _ 1ère salve.

#Un Roi sans divertissement

Un fou que j’ai connu répétait à tout moment d’un air de se faire porter en terre : « Oui, il faut que je m’amuse. »

#Hystérie

La religion pour la femme n’est pas la discipline à laquelle l’homme se soumet ; c’est un épanchement romanesque. C’est dans les jeunes filles un exutoire licite, une permission d’exaltation, une autorisation d’avoir des aventures mystiques ; et si les confesseurs sont trop doux, trop humains, elles se jettent aux sévères, qui remplacent la vie bourgeoise par une vie d’émotions factices, par un martyre qui donne aux martyrisées, à leurs yeux même, quelque chose d’intéressant et de surhumain.

#Ave Caesar, morituri te salutant

Les anciens avaient le plaisir grand, leurs distractions étaient le cirque, les combats des animaux, la vraie mort des hommes, les exécutions des martyrs sur une large échelle. Les lampions de leurs illuminations étaient des chrétiens résineux.
Nos pauvres distractions, c’est de trembler pour la colonne vertébrale d’un équilibriste, qui ne tombe jamais, l’entorse d’une Saqui, qui vit toujours quatre-vingt ans ; notre Cirque dramatique : un poignard qui rentre, des émotions faites avec du blanc. Et la plus grande monstruosité qu’un Musset puisse faire, c’est de lancer une bouteille d’eau de Seltz dans la gorge d’une fille de bordel.

#Heureux les simples d’esprit

« Il croit à Dieu, à la Vierge, au système constitutionnel, à la vertu des hommes, à L’Ecole de France, à la pudeur des femmes, à l’Institut, à l’économie politique ! »

#Au suivant !

Le système de la métempsychose est très offensant : enfin, c’est penser que Dieu n’a pas plus d’âmes que le directeur du Cirque n’a de soldats et qu’il fait toujours défiler les mêmes sous divers uniformes !

#Dada

Nous avons causé de l’idéal, ce ver rongeur du cerveau – l’idéal, « ce tableau que nous peignons avec notre sang » (Hoffmann). La résignation du C’est ma faute lui est encore revenue : « Pourquoi nous éprendre de l’inréel, de l’insaisissable ? Pourquoi ne pas prendre un but à portée de notre main ? Quelque désir satisfaisable, un dada qu’on puisse enfourcher. Par exemple, être collectionneur, c’est un charmant dada de bonheur. Il y avait encore la religion, jadis ; oh ! Le magnifique dada ! Mais c’est empaillé maintenant… Mais il faut avoir une vocation pour tous ces dadas-là. Tenez ! ces bourgeois qui viennent ici le dimanche et qui rient si fort, je les envie. Ou encore le dada de Corot : c’est un brave homme, qui cherche des tons fins et qui les trouve ! Il est heureux. Ca lui suffit.

« Et pour l’amour, que nous exigeons de choses de la vie ! Nous demandons à nos maîtresses d’être honnêtes et coquines ! Nous leur demandons d’avoir tous les vices et toutes les vertus !… Nous sommes tous des fous. Des fleurs qui sentent, le plaisir qui est, la femme belle, nous ne les savourons pas. Nous avons une maladie dans la tête. Les bourgeois ont raison… Mais être raisonnable, est-ce vivre ? »

#Perfectionniste

Il est dans toutes les boutiques d’art et de littérature, une cheville ouvrière, qui est un bourgeois stupide, ignare et prétentieux, un homme qui fait tout, qui brouille tout, qui touche à tout, comme le Polichinelle napolitain dont nous parlait Palizzi, l’autre soir. Par exemple, à l’ILLUSTRATION, un nommé Falempin, qui peut bien avoir avancé la mort de Valentin. Ce Falempin remet des yeux aux bois* de Gavarni [*des dessins gravés sur des planches en bois pour faire des estampes, NDLA]. Un jour, on lui apporte des bois de Delacroix : « Vous voyez bien ça ? Ils les imprimeront comme ils voudront, mais je n’y retoucherai pas ! »

#Hygiène

La sauvagerie est nécessaire tous les quatre ou cinq cents ans, pour retremper le monde. Le monde mourrait de civilisation. Quand les estomacs sont pleins et que les hommes ne peuvent plus baiser, il leur tombe des bougres de six pieds, du Nord. Maintenant il n’y a plus de sauvages, ce seront les ouvriers qui feront cet ouvrage-là dans une cinquantaine d’années. On appellera ça la Révolution sociale.

#Les deux choses les plus importantes

La loi moderne, le Code, n’a oublié que deux choses : l’honneur et la fortune. Pas un mot de l’arbitrage de l’honneur, le duel, que la justice condamne ou absout par interprétation et sans textes précis. – La fortune, aujourd’hui presque toute dans les opérations de bourse, de courtage, d’agiotage, de coulisse ou d’agence de change, n’a pas été prévue davantage : nulle réglementation de ces trafics journaliers, les tribunaux incompétents pour toute transaction de Bourse, l’agent de change recevant sans donner reçu.

#Aristocratie des banquiers

L’égalité de 89 est un mensonge ; la non-égalité avant 89 était une injustice, mais une injustice faite au profit, très généralement, des gens bien élevés. Aujourd’hui, c’est l’aristocratie des gens qui ne le sont pas, l’aristocratie des banquiers, des agents de change, des marchands. Il viendra un temps où Paris demandera une loi contre l’insolence de ces derniers… J’étais assis à la Taverne à côté de trois grands charabias, des vendeurs de bric-à-brac, à loyer de dix mille francs, d’anciens Auvergnats dans la crasse encore de leur vieux cuivre : ils vous étourdissent et vous insultent même au besoin.

#Inconfort dans la mort

C’est une chose singulière qu’à mesure que le confortable de la vie augmente, le confortable de la mort disparaît. Jamais la mort n’a été mieux traitée, mieux soignée, mieux respectée que par les peuples antiques, Egyptiens, etc. Aujourd’hui : une voirie…

#Vérité

Le réalisme naît et éclate alors que le daguerréotype et la photographie démontrent combien l’art diffère du vrai.

[LA SUITE PLUS TARD – besoin de temps pour ça]

Les Elohims, les immigrés clandestins, les trisomiques, les escalopes de veau et moi

« Elémentaire, mon cher Watson. »

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S’il existait un « surhumain » qui niait et méprisait l’humain à cause de sa supposée imperfection, il ne serait pas supérieur à l’humain mais au contraire lui serait inférieur. Et malgré toute notre humaine imperfection, nous aurions encore les moyens de le lui expliquer et de lui philosophiquement prouver. Un surhumain qui serait inaccessible à la raison et à la philosophie n’en serait pas un. Si les supposés « surhumains » avaient les moyens militaires de nous détruire physiquement, cela ne changerait rien à l’affaire… Immortel ou pas, quand on est con, on est con. Quand à nous, si nous étions condamnés en tant qu’espèce par une autre espèce, ne serait-ce pas l’occasion ou jamais de nous battre ? Au risque même de nous sacrifier au nom de ce que nous avons de meilleur, de plus sublime ? Il y a en effet une supériorité morale ontologique de l’humain sur un hypothétique surhumain autoproclamé qui ne reconnaîtrait que la force  – lequel ne serait dès lors non plus réellement surhumain, mais à proprement parler inhumain – à tout le moins, barbare. Et, de même, le caractère universel de la notion d’humanité telle qu’employée ici – c’est-à-dire élargie aux capacités de coeur, à la sensibilité, au courage, à la générosité, bref à la morale – fait qu’elle dépasse évidemment le strict cadre de l’espèce. Etre « humain », dès lors, concerne aussi le surhumain. Le surhumain, s’il existe, ne peut qu’être plus humain encore – infiniment plus humain – que l’homme.

Des immortels voudraient nous priver de la vie ? Oh oh ! La bonne blague ! Mais de toute façon être en vie, c’est déjà être condamné à mort ! Etre condamné à mort, c’est le principe-même d’être mortel. Qu’un mortel meurre plus ou moins tôt ou tard, qu’importe pour un immortel ? Puisque pour un immortel, le temps ne compte pas ! Quand on sait ça, on sait déjà plus que tout ce qu’un immortel peut savoir. 

Vous qui craignez les « Elohim », ou qui voulez devenir comme eux, vous n’avez pas suffisamment confiance en l’homme.

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S’il existe des clandestins sur notre territoire qui viennent en France afin de décrocher la vie meilleure susceptible de les rendre meilleurs… Bon, à la rigueur, je suis d’accord. Régularisons leur situation. Que risquons-nous d’eux dans la mesure ou ce sont des frères humains qui ne demandent qu’à se civiliser ? Un homme désireux de se civiliser est un civilisé – c’est la seule définition qui vaille du civilisé, d’ailleurs. Or un homme civilisé n’empiète pas sur l’espace vital d’autrui, par définition… dans cette mesure, même en surnombre temporaire, de tels clandestins ne sont pas dangereux.

Mais s’ils viennent chez nous à seule fin de faire valoir – contre nous – le mépris atavique de l’humanité-qui-est-en-l’homme qu’ils ont hérité de la misère bête et méchante dans laquelle leurs ancêtres ont vécu – et mal vécu ? Mais s’ils ne viennent à la civilisation que mus par une vieille rancune homicide envers cette altérité radicale, trop altière, trop inaccessible, qu’est pour eux la civilisation ? S’ils sont orgueilleux de leur différence dans la seule mesure où cette différence est une barbarie ? – Ne devons-nous pas, dès lors, les traiter pour ce qu’ils sont – comme les romains traitaient les esclaves et les barbares -, c’est-à-dire des inférieurs ?

A partir du moment où l’on est humaniste, on admet qu’il existe des hiérarchies entre les hommes du point de vue de la qualité d’humanité qui est en eux. Logique. On l’admet indifféremment de leur origine, certes – car avec équité et désintéressement… Mais pas – si l’on est honnête – en feignant d’ignorer que les facteurs économiques, génétiques et sociaux ont une influence décisive dans ces hiérarchies.

Tenant cela pour acquis, je n’ai jamais, de ma vie, rencontré un véritable humaniste qui soit de gauche. Ou alors seulement dans les livres – des humaniste de gauche morts : Jaurès, Hugo, Ferry.. etc.

***

Un problème de même ordre se pose aux familles catholiques qui ne pratiquent pas l’eugénisme et donc accueillent régulièrement en leur sein des trisomiques. Il semble que ce soit une sorte de farce tragique, d’énigme perverse du Crétois, un vrai sale tour, que leur joue le Bon Dieu, en les confrontant ainsi, violemment, aux limites inhérentes à leur dogme. En effet, être catholique, c’est avoir conscience d’être un pécheur, c’est reconnaître le dogme du péché originel. Or s’il y a bien une catégorie d’êtres humains qui est absolument incapable d’éprouver de la culpabilité – en particulier relativement à l’acte sexuel et au plaisir -, ce sont les trisomiques. Les trisomiques ne sont pas seulement des « idiots », car l’idiot ordinaire, celui auquel les Evangiles donnent le joli nom de « Simple », est un être que l’imaginaire pieux nous fait nous représenter ainsi : infiniment faible, infiniment humble devant les forts, infiniment sous-estimé pour cela, souriant toujours à son incompréhensible malheur, et néanmoins infiniment malheureux… Le trisomique n’est pas de cette nature : lorsqu’on ne le complexe pas, lorsqu’on ne lui donne aucun problème intellectuel et qu’on ne l’expose pas à la frustration, il est heureux. C’est un être à peu près dépourvu d’empathie et désireux de jouir des jouissances terrestres les plus élémentaires (nourriture, sexe, chaleur humaine animale, sommeil), sans arrière-pensée aucune, ni conscience du mal. Or, qui n’a pas conscience du mal n’a pas conscience du bien non plus, hélas. Les catholiques protègent les trisomiques, mais le trisomique est l’être le plus rétif au catholicisme qui soit.

***

« On attache au lien de la vache quelques poils coupés à la queue du veau qu’on lui enlève. Je trouve ça raisonnable. L’odeur la trompe, comme les vêtements d’un mort trompent la douleur de ceux qui restent. »

« Le veau qui a mangé de l’herbe ne vaut pas, pour le boucher, le veau qui n’a bu que du lait. »

Jules Renard – Deux passages de son Journal (1887 – 1910)

Ne nous trompons pas d’interlocuteur. Jules Renard était fils de paysans. Il fut même chasseur, un temps, en la mémoire de son père, avant  d’y renoncer. Il aurait pu égorger un cochon de ses mains, s’il l’avait fallu, sans demander à autrui de le faire à sa place. Non pas qu’il l’eût fait de gaîté de cœur, mais cela entrait dans ses capacités. Ce n’est pas mon cas. Il fut également martyrisé, enfant, par sa paysanne de mère. Le cou du cochon n’était pas si éloigné du sien. Jules Renard est l’homme par excellence de la connaissance et de la reconnaissance de la cruauté. Il sait repérer une victime passive, dans la foire aux vanités, mieux qu’un limier ne piste sa proie. C’est le « cœur gros » par excellence : une incapacité clinique à ne pas entrer en compassion. Il n’est pas dénué de bassesses, à ceci près qu’il en est le premier témoin accablé. Son journal est le premier que je lis qui desserve presque son auteur par excès de crudité dans le sincère. Jules Renard appelle Edmond Goncourt « son Maître ». Il est, comme son maître, un homme qui n’aspire qu’à être quelqu’un de bien. A ceci près qu’à ses propre yeux il semble parfois qu’il n’y parvienne pas.

Seuls les hommes de sa trempe, à mon avis, ont le droit d’écrire des mots si graves. Pourquoi graves ? Parce qu’il a été dit dans les Évangiles que les animaux avaient été donnés aux hommes pour leur appartenir, selon la même loi qui veut que troupeau des hommes appartienne à Dieu. Cela n’a pas été dit en vain. Si cela avait été dit en vain, on serait forcé de comparer le sang des hommes à celui des bêtes, comme le font les anthropophages… Les végétariens n’ont jamais eu le sang d’une bête sur les mains, sans quoi ils seraient moins pressés de comparer le sang d’une bête avec celui d »un homme – à moins évidemment que le fait de se percevoir eux-mêmes comme des assassins lorsqu’ils ont simplement acheté une tranche de jambon au supermarché, ne les effraie pas plus que ça. Je parle ici aux gens qui sont capable de se représenter la chose au premier degré. C’est-à-dire qui sont capables de se représenter eux-mêmes dans la peau du personnage principal de La Condition Humaine de Malraux, qui débute le roman en assassinant un inconnu. Les végétariens n’ont aucune idée, en vérité, des tenants et aboutissants réels de leurs équations hâtives, sans quoi ils sauraient que leurs raisonnements fallacieux en font les alliés métaphysiques des anthropophages et des psychopathes.

J’ai une peur, comprenez-vous : qu’un jour un fanatique végétarien saisisse le fait que je mange de la viande animale comme alibi pour s’arroger le droit de me tuer. « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse », clamerait-il, un sourire satisfait scotché sur sa face d’abruti, le couteau du boucher Aztèque à la main.

Le psychopathe végétarien n’est en cela pas très différent du psychopathe chrétien : c’est un gars qui serait capable de tuer un autre gars parce qu’il serait porteur du péché originel. Et, en effet, si l’on veut, il a « raison » : le péché originel est bien une sorte de virus qu’on attrape avec la vie et qui s’expie lorsqu’on expire… Semblable au psychopathe chrétien, on trouve aussi – par extension – le psychopathe communiste : il désire tuer l’homme qui exploite l’homme, parce qu’il se figure que, par la faute de l’exploiteur, l’homme devient un loup pour l’homme. Parce qu’avant l’exploiteur, ce n’était pas encore le cas ? – « Avant l’exploiteur » ?! – Lol !

Le bourgeois, dans la vision communiste, est en somme la même personne que le « carnivore » aux yeux du végétarien : une sorte d’anthropophage qui s’ignore. Mais attention ! Cela proclamé froidement, sans aucun humour ni recul méditatif, comme une vérité positive : au premier degré.

Là-dessous, que sent-on ? Une soif sanguinaire qui se déguise, qui se cherche des excuses intellectuelles, l’homme du ressentiment qui tisse sa toile dialectique. Bien évidemment.

On a envie de faire remarquer au communiste que c’est le propre de l’homme (qui est un loup pour l’homme), que de tuer le loup – que le loup n’a pas d’autre prédateur – et que cela en fait un /super-prédateur/. Au psychopathe chrétien, que le péché originel étant, selon la théologie chrétienne, la condition de la vie, de même que la vie est la condition de la mort, à vouloir hâter le « sens unique » des choses, il se fatigue à nourrir de chair humaine un Dieu qui ne s’appelle non pas Jéhovah mais Absurde. Au végétarien enfin, on a envie de rappeler cette chose toute simple : sa vision de la nature est la plus anthropomorphisée qui soit – il n’y a point de rapport à la nature moins naturel que celui de l’animal omnivore qui décide du jour au lendemain de changer de statut. Quant à la pitié pour le pauvre veau de lait qu’on égorge, elle est bien humaine, elle est bien louable – d’ailleurs je ne suis pas certaine qu’il soit infondé, à ce titre, de préférer manger une bête qui a eu le temps de vivre, c’est-à-dire d’arriver à l’âge adulte, plutôt que son petit -, cependant il ne faut pas que l’homme oublie ce « point de détail » essentiel de son histoire : jamais la vache, toute herbivore qu’elle soit, n’est, ne fut, ni ne sera en mesure de pleurer la mort d’un enfant humain. Plus encore, il faut bien comprendre que si la vache ne mange pas de chair humaine, ce n’est pas par tendresse, humanisme, par mépris de l’esprit de vengeance ou parce qu’elle possède le pardon chrétien, mais parce qu’en tant qu’herbivore, la nature l’a créée ainsi : pour servir de garde-manger aux animaux situés plus haut dans la chaine alimentaire, c’est-à-dire la hiérarchie animale, et que le fait qu’elle ne soit qu’une bête l’empêche à tout jamais d’y avoir quelque chose à redire. Vous demandez pourquoi, la vache répond : « Meuh c’est ainsi ! ».

Tout comme le chrétien qui élève – fort louablement – des trisomiques qui ne seront jamais à même de relever le flambeau de la chrétienté, l’homme défenseur de la cause animale défend des animaux qui ne seront jamais en mesure de défendre la cause humaine. Pour autant, faut-il mettre les trisomiques et les animaux sur le même plan ? Si vous n’êtes pas un psychopathe, vous connaissez la réponse à cette question.

La devise de la nature, ce serait plutôt : « Vae Victis ». Loi du plus fort et barbarie. C’est donc la Cause Humaine – elle et rien qu’elle, dans ce qu’elle a précisément de plus antinaturel – qui s’exprime à travers la compassion-pour-le-faible qui caractérise la prétentieuse et auto-proclamée « cause animale » – et non pas, paradoxalement, la part animale de homme, ni le règne animal lui-même – qui est bien incapable, au demeurant, de s’exprimer.

Nous avons des responsabilités envers la nature dans la même exacte proportions où nous en sommes les maîtres actuels – c’est-à-dire dans la mesure où nous l’avons domestiquée. – Mais dans quelle exacte mesure, au juste, l’avons-nous domestiquée ? La nature humaine n’est-elle pas encore une chose naturelle ?

Cela veut dire que nous ne devrions probablement pas faire vivre les porcs en camp de concentration, ni créer des « vaches à hublots » – cela participe d’une cruauté inouïe, sans précédent dans la nature, et fait honte à l’homme en ce qu’il a de plus humain. Néanmoins, même bons et tendres, nous n’en demeurons pas moins des bêtes, avec ce que cela peut comporter de soumission à un arbitraire qui nous précède et nous survivra, sur lequel la raison n’a aucune prise. Ce pourquoi en matière de règles de vie, il vaudra toujours mieux s’en remettre à la parole de ceux qui nous ont précédé sur la terre, qu’à notre créativité.

Se figurer Chateaubriand heureux

Amyot, Chateaubriand, d’Ormesson, tous ces gens des belles lettres, ils dessinent des imparfaits du subjonctif sur leurs pages blanches pour signifier les dollars, le soleil, le hamac, la récompense, le bonheur, mais on ne voit jamais la rambarde, la souche du bonheur, son ADN, tandis qu’on la voit et qu’on la touche, la rambarde, dans Raymond Carver et dans Kafka… [XP]

Proust avait sa madeleine, vous avez votre rambarde…

« Le vrai bonheur coûte peu ; s’il est cher, il n’est pas d’une bonne espèce. »

François René de Chateaubriand
Extrait des Mémoires d’outre-tombe

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Qu’est-ce qui l’intéressait, dans la vie, Chateaubriand ? Le bonheur ? Je ne pense pas.

« Rendre les gens heureux », c’est une préoccupation de modernes, vous savez, une préoccupation de liseurs de journaux, d’hommes politiques au sens bas du terme, une préoccupation Voltairienne, quoi…

Vouloir faire le bonheur des autres… ça n’intéresse que ceux qui préfèrent s’abstenir de réfléchir au leur-propre, qu’ils n’atteindront évidemment pas, – par définition, faudrait-il ajouter. La définition du bonheur : ce qui ne s’atteint pas.

Chateaubriand, je vous explique, c’est le maître du maître des romantiques… Ce qui l’intéresse en premier lieu dans la vie ? L’honneur, sans doute. La reconquête de l’honneur perdu, plus précisément.

Ce qui intéressait le père de Chateaubriand, c’était son pedigree : la liste de ses titres de noblesse. Les Chateaubriand étaient apparentés aux comtes de Bretagne… ils avaient les ascendances les plus illustres… et cependant étaient désormais désargentés, quasi miséreux dans leur grand château déjà en ruines. Un patrimoine de pierres, mais pas de revenus. Il n’avait plus que le souvenir de la grandeur comme grandeur, le pauvre papa… Ca le rendait presque méchant.

Chateaubriand est donc à l’origine un pauvre petit cadet de la noblesse, – ce qui veut dire, historiquement, qu’il était destiné à la carrière chevaleresque. Ainsi que le voulait la tradition, pas d’héritage personnel pour le petit dernier, c’est-à-dire ni titre ni terre, pas de carrière sacerdotale non plus n’était prévue pour lui (apanage du puîné), mais seulement la perspective « dans les nuées » d’une croisade sacrificielle et l’éventuelle conquête à la pointe de l’épée d’un nouveau patrimoine pour la famille.

Chateaubriand, qui est toujours resté très attaché à toutes ces vieilles histoires, arrive en âge d’être adoubé à l’époque où, en France, c’est la Révolution. Anachronisme absurde. A la limite de l’humoristique. [« Du grandiose au ridicule il n’y a qu’un pas », disait Napoléon.] Comment, dès lors, jamais satisfaire « papa » ? – De toute façon, « papa » est bientôt mort, et ses idéaux seront enterrés avec lui par la société française toute entière, au demeurant il n’a jamais témoigné aucun intérêt pour le petit François-René et ses douces rêveries – il se moque de ce cadet qui ne portera pas son titre comme s’il était l’enfant d’un autre – et quoi qu’il en soit, de son vivant, homme dur et impitoyable, il est toujours resté absolument insatisfait de tout et de tout le monde. De quel or sera donc fait le Graal du jeune idéaliste au cœur tendre ? Il le lui faudra inventer.

Voilà pour la « rambarde ».

Tout est expliqué par Chateaubriand dans ses propres mémoires, je n’invente rien.. C’est un homme qui n’avait pas peur du genre autobiographique, et pour cause : sa vie était au service de son art, et non l’inverse, – il n’avait rien à cacher. Évidemment, quand on ne les a pas lues, on dégoise mieux à son aise…

Chateaubriand ne trouvant plus de quête IRL susceptible d’assouvir son irrésistible désir de Graal et de conquête, il en invente une pour lui-même et pour les autres (en particulier pour ceux qui n’ont même pas de quartiers de noblesse pour se consoler), un nouvel espace où rejoindre la terre sainte : la littérature. On pourrait dire des Mémoires d’Outre-Tombe, qu’il s’agit de littérature-chevalerie. D’ailleurs il les commence en nous y confiant que lorsqu’il était petit, à son grand désespoir, il n’était absolument pas doué pour monter à cheval. Il a donc bien fallu, le pauvre, qu’il se trouve un autre « Dada ».

Don Quichotte est son ancêtre, le Jack Kerouac de /Sur la Route/, l’un de ses derniers rejetons. Si l’on y réfléchit longuement, on s’aperçoit que Beckett, avec son « En attendant Godot », exploite un peu la même veine…

Quand Hugo dit : « Je serai Chateaubriand ou rien », ce qu’il brigue, c’est lui aussi un quartier de noblesse, mais pas un quartier de la noblesse ordinaire, non, de celle – d’un nouveau genre – qu’a inventé Chateaubriand. Il brigue un quartier de lune et, évidemment, l’obtient. Car n’a-t-il pas été dit : « Demandez et il vous sera donné ».

Ce qui intéresse Hugo, à son tour ? Mêmes choses. Mêmes motifs. Le courage, l' »enthousiasme » (à savoir : la sensation d’être en la présence de Dieu), la noblesse d’âme, la force de vivre en portant, sans trop la trahir, une fleur bleue qui vous ronge la poitrine, la mélancolie d’être humain… regarder la mer dans les yeux et y voir un abîme. Le romantique, il n’existe pas au présent, sa définition du bonheur ne peut qu’être la nostalgie du bonheur.

Votre /rambarde/ elle est là, elle vient de là. Tout comme le spleen… et même le blues. Voyez, elle existait déjà bien avant Proust !

En réalité, Proust et Baudelaire sont les rejetons immédiats, contemporains d’Hugo, de cette figure tutélaire de la « divine aventure » littéraire à la Française qu’est Chateaubriand… – Quand je dis à la Française, c’est aussi, bien évidemment, par extension, à l’américaine – mais passons car il faudrait développer et ça serait trop long…

***

L’homme romantique, doué d’une sensibilité supérieure à la moyenne, constate en premier lieu – comme le fit sans doute Adam, le premier homme – son absence de place dédiée dans la Création… du moins, dans une acception de la Création qui serait simplement la coexistence des existences animale, végétale et minérale. Il n’est pas qu’une bête, et se refuse à n’être qu’une bête – et quand il veut ressembler à une plante ou à une pierre, il n’est guère davantage qu’une métaphore.

Cet homme, en cela, est donc semblable au cadet déshérité : sa place dans l’ordre naturel, il faut qu’il se la crée, il faut qu’il se la taille dans le vif d’un « corps englobant » aux buts supérieurs, dont la marche aveugle et pour le moins impitoyable, lui est de toute évidence contraire. Sa « fonction » – car il veut en avoir une ! – il faut qu’il se l’invente de toute pièce ! Mais curieusement, plutôt que de maudire son sort, et avec, la Création toute entière, l’homme en question ne les en aime que davantage ! Ce qui est inaccessible à sa raison [le fait que « ce qui est » soit, est, en soi, parfaitement déraisonnable, car nous ne pouvons que nous interroger sans fin sur le pourquoi du fait que ce qui est n’est pas autrement], cette nature à l’évidence impénétrable, qui pourtant le nie dans ce qu’il a de plus fragile et donc aussi plus cher, voilà qu’il n’y a plus rien de beau à ses yeux à part elle, et que tout dépérit, devient laid, si ses yeux ne parviennent plus à la voir belle ! Paradoxe tragique, désir fatal. Tout désir qui vaille devient inaccessible à l’homme romantique. Car il n’y a plus pour lui que l’Inaccessible-même, de par son caractère mystérieusement complémentaire de l’homme, donc Divin, qui lui paraisse désirable. – Logique implacable : on ne se désire pas soi-même, n’est-ce pas ?

L’homme romantique, Rome ne l’intéresse plus… il en a vu, de son vivant, la vanité et la chute. Les Lumières ont pâli, ont déclenché chez lui un rire cynique. En revanche il s’agenouille sur les vieilles pierres comme au pied du Divin. Mais uniquement sur les très vieilles pierres. Celles que le Temps a façonnées telles qu’elles doivent absolument être. Il n’y a plus pour lui de Rome qui vaille que la Rome au milieu des ruines… que la Rome-antique.

L’homme romantique, à cause de sa nostalgie-même, et de sa sensibilité, se sent donc, comme nous le disions, le grand déshérité de la nature… Mais cela-même ne lui confère-t-il pas justement une parenté évidente avec Dieu ? Oh, ce Dieu qui est comme lui : partout à force d’être nulle part ! Le romantique n’est pas un bigot : de même qu’il est incapable de dire ce qu’est le bonheur, il ne peut assurer vraiment savoir ce qu’est Dieu. Cependant il persiste à clamer, et d’autant plus fort : « Dieu nous manque ! ».

C’est un cri du cœur. Ce cœur qui par ailleurs n’est qu’une pompe à sang. Une simple viscère, n’est-ce pas ? Alors pourquoi Richard Coeur de Lion ? Pourquoi ce feu dans la poitrine ? Pourquoi l’âme ? Qu’est-ce que l’âme ? On ne sait pas. Mais le mot en lui-même est une fonction vitale. Pas plus qu’on ne sait ce que c’est que l’honneur. Mais on n’a pas besoin d’une définition de l’honneur, puisque celui qui a besoin qu’on lui explique ce que c’est que l’honneur, par définition n’en a pas.

Ils ont le cœur bien gros les romantiques. Hélas ce sont les bras qui ne suivent pas.

Il n’y aurait qu’un Dieu pour avoir les bras à la hauteur… Pour embrasser le monde du levant au couchant, et, rouge aussi, son cœur serait immense… Il se tiendrait debout sur la terre, et pour qu’il vive toujours, il suffirait de ne pas oublier : nous ferions une encoche sur la trame des jours, pour nous souvenir, et cette cicatrice sur la face de Chronos ressemblerait encore une fois à quelque chose comme une croix.

Il n’en fallut pas davantage pour que le Christ fut réinventé.