Les Elohims, les immigrés clandestins, les trisomiques, les escalopes de veau et moi

« Elémentaire, mon cher Watson. »

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S’il existait un « surhumain » qui niait et méprisait l’humain à cause de sa supposée imperfection, il ne serait pas supérieur à l’humain mais au contraire lui serait inférieur. Et malgré toute notre humaine imperfection, nous aurions encore les moyens de le lui expliquer et de lui philosophiquement prouver. Un surhumain qui serait inaccessible à la raison et à la philosophie n’en serait pas un. Si les supposés « surhumains » avaient les moyens militaires de nous détruire physiquement, cela ne changerait rien à l’affaire… Immortel ou pas, quand on est con, on est con. Quand à nous, si nous étions condamnés en tant qu’espèce par une autre espèce, ne serait-ce pas l’occasion ou jamais de nous battre ? Au risque même de nous sacrifier au nom de ce que nous avons de meilleur, de plus sublime ? Il y a en effet une supériorité morale ontologique de l’humain sur un hypothétique surhumain autoproclamé qui ne reconnaîtrait que la force  – lequel ne serait dès lors non plus réellement surhumain, mais à proprement parler inhumain – à tout le moins, barbare. Et, de même, le caractère universel de la notion d’humanité telle qu’employée ici – c’est-à-dire élargie aux capacités de coeur, à la sensibilité, au courage, à la générosité, bref à la morale – fait qu’elle dépasse évidemment le strict cadre de l’espèce. Etre « humain », dès lors, concerne aussi le surhumain. Le surhumain, s’il existe, ne peut qu’être plus humain encore – infiniment plus humain – que l’homme.

Des immortels voudraient nous priver de la vie ? Oh oh ! La bonne blague ! Mais de toute façon être en vie, c’est déjà être condamné à mort ! Etre condamné à mort, c’est le principe-même d’être mortel. Qu’un mortel meurre plus ou moins tôt ou tard, qu’importe pour un immortel ? Puisque pour un immortel, le temps ne compte pas ! Quand on sait ça, on sait déjà plus que tout ce qu’un immortel peut savoir. 

Vous qui craignez les « Elohim », ou qui voulez devenir comme eux, vous n’avez pas suffisamment confiance en l’homme.

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S’il existe des clandestins sur notre territoire qui viennent en France afin de décrocher la vie meilleure susceptible de les rendre meilleurs… Bon, à la rigueur, je suis d’accord. Régularisons leur situation. Que risquons-nous d’eux dans la mesure ou ce sont des frères humains qui ne demandent qu’à se civiliser ? Un homme désireux de se civiliser est un civilisé – c’est la seule définition qui vaille du civilisé, d’ailleurs. Or un homme civilisé n’empiète pas sur l’espace vital d’autrui, par définition… dans cette mesure, même en surnombre temporaire, de tels clandestins ne sont pas dangereux.

Mais s’ils viennent chez nous à seule fin de faire valoir – contre nous – le mépris atavique de l’humanité-qui-est-en-l’homme qu’ils ont hérité de la misère bête et méchante dans laquelle leurs ancêtres ont vécu – et mal vécu ? Mais s’ils ne viennent à la civilisation que mus par une vieille rancune homicide envers cette altérité radicale, trop altière, trop inaccessible, qu’est pour eux la civilisation ? S’ils sont orgueilleux de leur différence dans la seule mesure où cette différence est une barbarie ? – Ne devons-nous pas, dès lors, les traiter pour ce qu’ils sont – comme les romains traitaient les esclaves et les barbares -, c’est-à-dire des inférieurs ?

A partir du moment où l’on est humaniste, on admet qu’il existe des hiérarchies entre les hommes du point de vue de la qualité d’humanité qui est en eux. Logique. On l’admet indifféremment de leur origine, certes – car avec équité et désintéressement… Mais pas – si l’on est honnête – en feignant d’ignorer que les facteurs économiques, génétiques et sociaux ont une influence décisive dans ces hiérarchies.

Tenant cela pour acquis, je n’ai jamais, de ma vie, rencontré un véritable humaniste qui soit de gauche. Ou alors seulement dans les livres – des humaniste de gauche morts : Jaurès, Hugo, Ferry.. etc.

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Un problème de même ordre se pose aux familles catholiques qui ne pratiquent pas l’eugénisme et donc accueillent régulièrement en leur sein des trisomiques. Il semble que ce soit une sorte de farce tragique, d’énigme perverse du Crétois, un vrai sale tour, que leur joue le Bon Dieu, en les confrontant ainsi, violemment, aux limites inhérentes à leur dogme. En effet, être catholique, c’est avoir conscience d’être un pécheur, c’est reconnaître le dogme du péché originel. Or s’il y a bien une catégorie d’êtres humains qui est absolument incapable d’éprouver de la culpabilité – en particulier relativement à l’acte sexuel et au plaisir -, ce sont les trisomiques. Les trisomiques ne sont pas seulement des « idiots », car l’idiot ordinaire, celui auquel les Evangiles donnent le joli nom de « Simple », est un être que l’imaginaire pieux nous fait nous représenter ainsi : infiniment faible, infiniment humble devant les forts, infiniment sous-estimé pour cela, souriant toujours à son incompréhensible malheur, et néanmoins infiniment malheureux… Le trisomique n’est pas de cette nature : lorsqu’on ne le complexe pas, lorsqu’on ne lui donne aucun problème intellectuel et qu’on ne l’expose pas à la frustration, il est heureux. C’est un être à peu près dépourvu d’empathie et désireux de jouir des jouissances terrestres les plus élémentaires (nourriture, sexe, chaleur humaine animale, sommeil), sans arrière-pensée aucune, ni conscience du mal. Or, qui n’a pas conscience du mal n’a pas conscience du bien non plus, hélas. Les catholiques protègent les trisomiques, mais le trisomique est l’être le plus rétif au catholicisme qui soit.

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« On attache au lien de la vache quelques poils coupés à la queue du veau qu’on lui enlève. Je trouve ça raisonnable. L’odeur la trompe, comme les vêtements d’un mort trompent la douleur de ceux qui restent. »

« Le veau qui a mangé de l’herbe ne vaut pas, pour le boucher, le veau qui n’a bu que du lait. »

Jules Renard – Deux passages de son Journal (1887 – 1910)

Ne nous trompons pas d’interlocuteur. Jules Renard était fils de paysans. Il fut même chasseur, un temps, en la mémoire de son père, avant  d’y renoncer. Il aurait pu égorger un cochon de ses mains, s’il l’avait fallu, sans demander à autrui de le faire à sa place. Non pas qu’il l’eût fait de gaîté de cœur, mais cela entrait dans ses capacités. Ce n’est pas mon cas. Il fut également martyrisé, enfant, par sa paysanne de mère. Le cou du cochon n’était pas si éloigné du sien. Jules Renard est l’homme par excellence de la connaissance et de la reconnaissance de la cruauté. Il sait repérer une victime passive, dans la foire aux vanités, mieux qu’un limier ne piste sa proie. C’est le « cœur gros » par excellence : une incapacité clinique à ne pas entrer en compassion. Il n’est pas dénué de bassesses, à ceci près qu’il en est le premier témoin accablé. Son journal est le premier que je lis qui desserve presque son auteur par excès de crudité dans le sincère. Jules Renard appelle Edmond Goncourt « son Maître ». Il est, comme son maître, un homme qui n’aspire qu’à être quelqu’un de bien. A ceci près qu’à ses propre yeux il semble parfois qu’il n’y parvienne pas.

Seuls les hommes de sa trempe, à mon avis, ont le droit d’écrire des mots si graves. Pourquoi graves ? Parce qu’il a été dit dans les Évangiles que les animaux avaient été donnés aux hommes pour leur appartenir, selon la même loi qui veut que troupeau des hommes appartienne à Dieu. Cela n’a pas été dit en vain. Si cela avait été dit en vain, on serait forcé de comparer le sang des hommes à celui des bêtes, comme le font les anthropophages… Les végétariens n’ont jamais eu le sang d’une bête sur les mains, sans quoi ils seraient moins pressés de comparer le sang d’une bête avec celui d »un homme – à moins évidemment que le fait de se percevoir eux-mêmes comme des assassins lorsqu’ils ont simplement acheté une tranche de jambon au supermarché, ne les effraie pas plus que ça. Je parle ici aux gens qui sont capable de se représenter la chose au premier degré. C’est-à-dire qui sont capables de se représenter eux-mêmes dans la peau du personnage principal de La Condition Humaine de Malraux, qui débute le roman en assassinant un inconnu. Les végétariens n’ont aucune idée, en vérité, des tenants et aboutissants réels de leurs équations hâtives, sans quoi ils sauraient que leurs raisonnements fallacieux en font les alliés métaphysiques des anthropophages et des psychopathes.

J’ai une peur, comprenez-vous : qu’un jour un fanatique végétarien saisisse le fait que je mange de la viande animale comme alibi pour s’arroger le droit de me tuer. « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse », clamerait-il, un sourire satisfait scotché sur sa face d’abruti, le couteau du boucher Aztèque à la main.

Le psychopathe végétarien n’est en cela pas très différent du psychopathe chrétien : c’est un gars qui serait capable de tuer un autre gars parce qu’il serait porteur du péché originel. Et, en effet, si l’on veut, il a « raison » : le péché originel est bien une sorte de virus qu’on attrape avec la vie et qui s’expie lorsqu’on expire… Semblable au psychopathe chrétien, on trouve aussi – par extension – le psychopathe communiste : il désire tuer l’homme qui exploite l’homme, parce qu’il se figure que, par la faute de l’exploiteur, l’homme devient un loup pour l’homme. Parce qu’avant l’exploiteur, ce n’était pas encore le cas ? – « Avant l’exploiteur » ?! – Lol !

Le bourgeois, dans la vision communiste, est en somme la même personne que le « carnivore » aux yeux du végétarien : une sorte d’anthropophage qui s’ignore. Mais attention ! Cela proclamé froidement, sans aucun humour ni recul méditatif, comme une vérité positive : au premier degré.

Là-dessous, que sent-on ? Une soif sanguinaire qui se déguise, qui se cherche des excuses intellectuelles, l’homme du ressentiment qui tisse sa toile dialectique. Bien évidemment.

On a envie de faire remarquer au communiste que c’est le propre de l’homme (qui est un loup pour l’homme), que de tuer le loup – que le loup n’a pas d’autre prédateur – et que cela en fait un /super-prédateur/. Au psychopathe chrétien, que le péché originel étant, selon la théologie chrétienne, la condition de la vie, de même que la vie est la condition de la mort, à vouloir hâter le « sens unique » des choses, il se fatigue à nourrir de chair humaine un Dieu qui ne s’appelle non pas Jéhovah mais Absurde. Au végétarien enfin, on a envie de rappeler cette chose toute simple : sa vision de la nature est la plus anthropomorphisée qui soit – il n’y a point de rapport à la nature moins naturel que celui de l’animal omnivore qui décide du jour au lendemain de changer de statut. Quant à la pitié pour le pauvre veau de lait qu’on égorge, elle est bien humaine, elle est bien louable – d’ailleurs je ne suis pas certaine qu’il soit infondé, à ce titre, de préférer manger une bête qui a eu le temps de vivre, c’est-à-dire d’arriver à l’âge adulte, plutôt que son petit -, cependant il ne faut pas que l’homme oublie ce « point de détail » essentiel de son histoire : jamais la vache, toute herbivore qu’elle soit, n’est, ne fut, ni ne sera en mesure de pleurer la mort d’un enfant humain. Plus encore, il faut bien comprendre que si la vache ne mange pas de chair humaine, ce n’est pas par tendresse, humanisme, par mépris de l’esprit de vengeance ou parce qu’elle possède le pardon chrétien, mais parce qu’en tant qu’herbivore, la nature l’a créée ainsi : pour servir de garde-manger aux animaux situés plus haut dans la chaine alimentaire, c’est-à-dire la hiérarchie animale, et que le fait qu’elle ne soit qu’une bête l’empêche à tout jamais d’y avoir quelque chose à redire. Vous demandez pourquoi, la vache répond : « Meuh c’est ainsi ! ».

Tout comme le chrétien qui élève – fort louablement – des trisomiques qui ne seront jamais à même de relever le flambeau de la chrétienté, l’homme défenseur de la cause animale défend des animaux qui ne seront jamais en mesure de défendre la cause humaine. Pour autant, faut-il mettre les trisomiques et les animaux sur le même plan ? Si vous n’êtes pas un psychopathe, vous connaissez la réponse à cette question.

La devise de la nature, ce serait plutôt : « Vae Victis ». Loi du plus fort et barbarie. C’est donc la Cause Humaine – elle et rien qu’elle, dans ce qu’elle a précisément de plus antinaturel – qui s’exprime à travers la compassion-pour-le-faible qui caractérise la prétentieuse et auto-proclamée « cause animale » – et non pas, paradoxalement, la part animale de homme, ni le règne animal lui-même – qui est bien incapable, au demeurant, de s’exprimer.

Nous avons des responsabilités envers la nature dans la même exacte proportions où nous en sommes les maîtres actuels – c’est-à-dire dans la mesure où nous l’avons domestiquée. – Mais dans quelle exacte mesure, au juste, l’avons-nous domestiquée ? La nature humaine n’est-elle pas encore une chose naturelle ?

Cela veut dire que nous ne devrions probablement pas faire vivre les porcs en camp de concentration, ni créer des « vaches à hublots » – cela participe d’une cruauté inouïe, sans précédent dans la nature, et fait honte à l’homme en ce qu’il a de plus humain. Néanmoins, même bons et tendres, nous n’en demeurons pas moins des bêtes, avec ce que cela peut comporter de soumission à un arbitraire qui nous précède et nous survivra, sur lequel la raison n’a aucune prise. Ce pourquoi en matière de règles de vie, il vaudra toujours mieux s’en remettre à la parole de ceux qui nous ont précédé sur la terre, qu’à notre créativité.

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