Pensées (1)

Je me pose une question : est-ce que certaines maladies ne seraient pas des maux que certaines personnes accepteraient de porter en échange d’un petit traitement de faveur divin ? Beaucoup de gens – des gens d’une espèce typique de nos latitudes -, en effet, sont des gens « de loisirs », des gens au psychisme complexe et un rien décadent, gourmands en énergie, qui ont besoin de manger beaucoup de joie pour se maintenir simplement en activité « normale », c’est-à-dire pour tenir le cap professionnel et familial… des gens qui ont besoin de se sentir cycliquement comme des sortes de rock-star, et cela au final, non pas pour réinventer-la-poudre-à-faire-sauter-le-monde, mais juste tenir le cap, se conduire à peu près normalement – c’est-à-diredemeurer laborieux, responsables, sociables, pas trop à la ramasse, humblement contents de leur petite vie. Ils sont vraiment nombreux aujourd’hui, à éprouver le besoin de recevoir plus d’amour et plus de joie que la moyenne, pour trouver la force en eux sauver les apparences !

En général, ces gens ont conscience de cela : il ne le disent pas, simplement parce que dans une société où la valeur travail est sacralisée comme la nôtre, être profondément lourd à mouvoir, triste et fainéant, c’est un secret honteux. Mais techniquement, on se le demande, comment se débrouillent-ils ? Je pensent qu’ils font ce qu’on pourrait apparenter à un emprunt sur l’amour divin, et que celui-ci, quand il n’est pas remboursé dans la monnaie que Dieu aime le plus – à savoir : les larmes, le Mea Culpa, le scandale, la mauvaise réputation, le déshonneur, la folie mystique ou remords brûlant – en un mot : la grande Expiation, à l’ancienne -, se paie ses intérêts sur la vitalité platement mécanique de leur métabolisme.

On pourrait conclure bien sûr, plus simplement, que ces gens tombent malades parce qu’ils manquent d’amour… Mais le fait est que la majorité des gens qui vivent sur la terre n’en reçoivent pas autant que ces jouisseurs de chez nous qui croient absolument nécessaire, pour rester en vie, d’en recevoir beaucoup, tous les jours, et se plaignent néanmoins continuellement de n’en avoir jamais assez. Il est donc sous-entendu qu’ils pourraient faire comme font la majorité des pauvres de ce bas-monde : continuer la route un cran au-dessous de leur présent « niveau de vie », en apprenant, comme les gens rudes et durs des campagnes profondes et des monastères, à se passer d’amour-passion et d’émotions fortes… Bref, il est clairement évident que s’ils s’en donnaient la peine, ils pourraient, comme n’importe quel animal, comme n’importe quel aborigène, comme n’importe quel chinois qui se respecte, cesser d’être des individus. On peut toujours cesser de vivre au-dessus de ses moyens, même affectivement : il suffit d’accepter la misère. Or il me semble que ces gens très civilisés, de nos jours, qui sont habitués à boire à la coupe d’ambroisie où les Dieux antiques trempaient seulement leurs lèvres, préfèrent plutôt crever que de simplement retourner faire comme ces bêtes de bourgeois qu’étaient nos arrières-grands-parents : du rase-motte existentiel, en robe de chambre et en pantoufles, des comptes d’apothicaires le jour de leur mariage, la calculette en éveil jusqu’au plus profond de la nuit, et des distractions familiales – des jeux de société – pour toute littérature, à deux de tension sur le plancher des vaches.

Je postule donc que lorsqu’ils ne sont pas capables de justifier supérieurement le fait de bénéficier d’un statut d’exception – par-exemple, en souffrant à la mesure de ce qu’ils jouissent – en « intégrant » cette Balance divine qui ressemble à s’y méprendre à une croix – les gens tombent malades afin de compenser aux yeux du « grand oeil qui voit tout » – ce Juge, ce comptable suprême, dont notre corps devine instinctivement qu’Il nous gouverne – les excès de bonheur qu’ils entendent coûte que coûte continuer de recevoir de la vie.

« Je Te donne de ma santé, mais en échange, continue à me livrer ma came. Je sais pertinemment que je ne mérite pas ce que j’ai et que je n’ai pas la force de me donner les moyens de le mériter – parce que je ne suis pas un Génie incompris, parce que je ne suis pas un Exilé, parce que je ne me sens pas réellement Etranger-au-monde, parce que je ne suis ni un vrai Héros ni un vrai Saint – parce que je ne suis pas à la hauteur -, mais que je ne peux pas non plus renoncer à me comporter comme si c’était un peu le cas, ni cesser de vouloir qu’on me voie comme si j’étais un peu tout cela à la fois et bien plus encore… Alors c’est ok, le marché est conclu, Tu prends sur mon sang, Tu prends sur mon temps alloué ici-bas, mais s’il Te plait continue à me me livrer cette vie facile qui me donne l’illusion que la vie est facile, cette table garnie, cette souveraine satiété, cet absence d’envie de mon prochain, qui me permettent de continuer à croire que la société humaine est aimable et que la bonté est la norme chez la plupart des gens, cette prospérité héritée qui me laisse penser que le bonheur un droit inaliénable, cette absence de problèmes dans mon petit vase clos, qui m’empêche même de savoir ce qu’est un problème, au point que je pourrait en avoir un devant moi et ne pas savoir que c’en est un, cette auto-satisfaction sans nuage, enfin, qui me persuade qu’être un homme excellent est à la portée du premier venu. »

Ces gens ne peuvent vivre « selon la norme », c’est-à-dire de façon terne et routinière, comme le font par exemple la majorité des chinois ou des indiens [dont les spiritualités respectives consistent essentiellement à demander aux hommes de respecter un équilibre supérieur, c’est-à-dire de tenir leurs comptes à jour vis-à-vis du divin]. Il ne se sentent évidemment pas en mesure de payer à Dieu le prix réel, originel, des bienfaits inouïs que leur apporte la civilisation chrétienne ; prix réel, originel, qui est la capacité de sacrifice, l’expiation journalière et même parfois le martyre, et qu’ils préfèrent oublier. Alors ils vivent au-dessus de leurs moyens et en échange donnent leur santé.

Si ces gens vivent des choses si graves, s’ils souffre de douleurs si profondes, si leur santé dépend de choses aussi spirituelles, ce n’est pas forcément parce que Dieu existe, c’est parce qu’au fond, sans le savoir, ils sont mus par une force de piété. Parce que la piété est une fonction vitale de l’esprit humain, et que l’homme civilisé n’échappe certainement pas à la règle – bien au contraire, en réalité.

 

Voilà qui est sans doute exprimé d’une façon naïve mais c’est ainsi que l’enfant-qui-est-en-moi le voit.

Publicités