Pensées (2)

On a dit : « C’est la société qui corrompt l’homme. » Si cela est vrai, j’en ai tous les jours la raison principale sous les yeux. Ce sont les adultes qui s’épanouissent dans la société humaine moderne, la société mondiale telle qu’elle existe aujourd’hui : complexe, décomplexée, codée, historique, dé-divinisée, second-degré, paradoxale… Les enfants qui sont des sortes de petits animaux jusqu’à ce qu’ils possèdent la parole (ne voyez nul mépris dans ces mots, juste un constat, et plus encore un sujet d’attendrissement), ne comprennent pas et ne peuvent pas comprendre la société des hommes dans laquelle ils naissent.

Ils naissent donc chez nous au milieu des non-dits et des malentendus. Nulle transparence dans les mots que leurs parents emploient pour leur parler : les adultes leur mentent et se travestissent, vont jusqu’à travestir leur voix en leur présence, lorsqu’ils s’attachent à leur donner une éducation correcte. Car les bons parents d’aujourd’hui savent qu’un contact trop précoce avec les terribles réalités du monde des adultes, déflorerait leur merveilleuse innocence d’enfants avant l’heure prévue pour cela, et que priver un homme d’enfance équivaut à (paradoxalement) le condamner à ne jamais accéder pleinement à l’âge adulte.

Dans les sociétés traditionnelles, la façon de vivre des adultes – leur façon de se tenir chaud les uns les autres en évoluant ensemble, sans évolution individuelle, dans un permanent consensus – est au contraire particulièrement adaptée au bien-être des petits. Nos petits, comme ceux des animaux, ont avant tout besoin de sécurité, de régularité dans le mode de vie, de rituels rassérénant, qu’on respecte les codes et les usages, de permanence sentimentale, de mamans qui tiennent leur rôle de mamans, de papas qui incarnent l’autorité… enfin, tout cela.

Pour faire un homme entier, il faudrait qu’il naisse dans le giron de la tradition la plus étroite d’esprit et qu’il ait tout loisir par la suite de s’épanouir dans la civilisation la plus aboutie qui soit.

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Le problème des sociétés à mode de vie traditionnel, tient à ce qu’elles n’éduquent pas les enfants pour leur donner leur liberté par la suite, mais à seule fin d’en faire, à terme, des sectateurs zélés de la société traditionnelle, c’est-à-dire qu’elles les engraissent pour les manger. L’enfant né dans une société traditionnelle qui voudra s’en extraire devra renier ses parents ou être renié par eux, voire détruire méticuleusement son passé pour s’en sortir.

Le problème des sociétés évoluées composées d’enfants nés dans le giron des sociétés traditionnelles, qui ont réussi à s’en libérer, tient d’autre part à ce qu’elles sont essentiellement composées – et pour cause ! – de gens qui haïssent la société traditionnelle, et veulent sa mort.

Quadrature du cercle. 

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– Prendre le parti de la société traditionnelle ou celui de la civilisation,

– Prendre le parti des « noirs » ou celui des « blancs » (si tant est qu’il soit raisonnable de catégoriser « blancs » et « noirs » sur le plan idéologique),

– Prendre le parti des faibles ou prendre le parti des forts,

… cela revient au même !

Tant qu’on n’a pas décidé de penser juste, mais qu’on se contente de systèmes, on en reste là. C’est-à-dire au raz des pâquerettes.

Parfois ce qui est bel et bon pour les riches est bel et bon aussi pour les pauvres. Du moins, même si cela n’est pas toujours le cas, cela est souhaitable, et c’est pourquoi il ne faudrait pas toujours opposer ces deux sortes de gens de part et d’autre de différentes idéologies. Car sinon, les riches luttant perpétuellement contre les pauvres de toute la puissance que leur confère leur richesse (au risque d’appauvrir considérablement la société dans laquelle ils prospèrent), et les pauvres essayant perpétuellement de nuire aux riches (afin de devenir riches à leur tour), on encourt le risque que la société ne s’enlise dans une lutte des classes perpétuelle comparable à une maladie auto-immune.

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Un jour je prendrai le temps d’expliquer pleinement à quel point et pourquoi il est primordial d’apprendre à nos enfants à jouer, pourquoi il faut jouer avec eux au lieu de toujours les laisser jouer seuls, et pourquoi il faut leur apprendre à jouer à des jeux dont les règles ont été inventées avant eux, par des hommes qui les dépassent en intelligence et en savoir, à des jeux dont ils n’auraient pas pu inventer les règles tout seuls. Un jour j’expliquerai pourquoi ces jeux remplis de marqueurs culturels et qui nécessitent avant d’y jouer qu’on en apprenne les règles, s’appellent précisément les jeux de société.

Un jour j’expliquerai que le petit d’homme, contrairement au petit du chat, n’a pas forcément l’instinct du jeu, car plus il est développé, moins il est gouverné par ses instincts. Donc qu’en particulier s’il est tout-spécialement doué et intelligent, dans ce cas-là plus encore que dans les autres, il importe de lui apprendre à jouer quand même. Car la vie ne peut être qu’un jeu pour les personnes intelligentes et qu’une personne intelligente qui ne sait pas jouer, est quelqu’un qui ne sait pas vivre.

 

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