Comprendre les pâtes

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____En rayponce à ça :

http://www.culturalgangbang.com/2014/05/les-gens-quon-deteste-les-pastabriseurs.html/

 

On trouve les plus anciennes trace de religion Pastafarienne au XVIIIe siècle, dans un petit village des Abruzzes du nom de Santa Gorgongolia degli Piripipi. Géographiquement isolé au centre de ces vastes et grandioses paysages de roches basaltiques et d’herbe rase qui appartiennent aujourd’hui au parc naturel protégé delle Cagliassedure, ce village de quatre cent âmes et mille cinq cent chèvres ne comptait à l’époque qu’un seul nom de famille.

Tout est partit, comme c’est souvent le cas, d’un évènement banal : un paysan du nom de Pepe Pirippi, chef du village, et son acolyte le prêtre du village, Padre Piripipi, sans doute à l’occasion du passage annuel du colporteur des montagnes (un sourd-muet nommé Toto), tombèrent un beau jour par hasard sur une reproduction peinte du Laocoon (sculpture célèbre du 1er siècle, exposée à Rome : http://leblogdelhormone.files.wordpress.com/2012/07/laocoon.jpg ).

Il faut savoir que ces gens vivaient tant et si bien à l’écart du monde qu’à cette époque encore, c’est-à-dire il y a deux siècles et demi – bien qu’ils eussent vaguement entendu parler d’un certain général « Napoleone » – ils ignoraient tout-à-fait que l’Empire Romain avait chu. Personne du dehors n’avait eu le cran de venir les en avertir. Et même s’il y avait eu quelqu’un – on ne sait pas, un philanthrope – pour se transporter dans leurs confins afin de leur révéler le monde extérieur, d’abord il se serait heurté à la barrière de la langue, ou plutôt du patois local (car ils parlaient un patois connu d’eux seuls), et puis même si les Piripipi avaient fini comprendre le discours de l’étranger, ils ne l’auraient jamais cru, parce qu’ils ne faisaient jamais confiance aux étrangers, aussi la belle âme aurait plutôt encouru d’être assommée à coups de bâton – si ce n’est pire.

Car les Piripipi, ce n’étaient pas des gens nés de la dernière pluie – ah ça non ! – on ne la leur faisait pas, à eux, – encore un complot de leurs ennemis pour les faire sortir du bois ! – encore un coup à se faire envoyer aux galères, manger par les lions ou enfermer dans les geôles de César !

Pepe Piripipi et Padre Piripipi se persuadèrent ensemble, en examinant scrupuleusement l’image du Laocoon, que l’Empire avait une religion cachée et que cette religion était la seule religion vraie, et que cette religion consistait à vénérer un gigantesque et terrible serpent qui étouffait de préférence les honnêtes pères de famille, les garçons courageux et les braves gens. Ils entreprirent de concevoir ensemble – Pepe Piripipi, illettré comme la majorité de ses administrés, était le cerveau, mais Padre Piripipi tenait la plume -, la /Génèse Véritable & Cachée/ de cette religion impériale.

Ce texte commençait ainsi (traduction approximative) : « Au commencement du monde, il n’y avait pas de monde, mais seulement un immense et infini et gigantesque serpent bouillonnant plein de nœuds, plié et replié encore sur lui-même autour de lui-même, qui nageait dans la mélasse sanguinolente du chaos originel, comme un monstre de spaghetti dans la sauce tomate. Ce Dieu monstrueux et honteux était le monstre des monstre et le seul Dieu que la terre ait porté. »

Dans les années qui suivirent la diffusion de ces idées originales auprès des autres membres de la communauté paysanne Piripipi, des pratiques cultuelles unique en leur genre virent le jour à Gorgongolia, avec notamment la fête bi-mensuelle de la Pastaragliaglia, où des jeunes filles vierges et pieuses se roulaient nues dans la sauce tomate, tandis que leurs frères et cousins (ce qui revenait peu ou prou au même) jouaient à les étouffer sous des monceaux de pasta bien collante déversés à pleins seaux depuis la grande marmite sacrée où les mamas les faisaient cuire. Il y eut des morts par ébouillantage. On en fit des saints.

Quand les carabinieri de la bourgade civilisée la plus proche furent mis au courant – un peu trop tardivement, hélas -, de telles hérétiques pratiques, ils se résolurent à faire un déplacement armé dans le village des fous, et après quelques échauffourées mémorables qui nécessitèrent plusieurs renforts de troupes, embarquèrent pas mal de monde pieds et poings liés dans des charrettes, desquelles ces gens furent déversés sans plus de procès, directement dans les caves de la prison de la capitale des Abruzzes, par les soupiraux.

A Gorgongolia degli Piripipi, cette mésaventure conforta ceux qui restaient dans leur peur sacrée de la Toute-Puissance de César et de son Dieu unique, le Monstre-Spaghetti universel. Seulement, ils s’avisèrent de ce qu’un Dieu aussi terrible et obscur, bien que Tout-Puissant, n’était pas bon, mais au contraire très méchant et très ingrat, et qu’ils avaient été bien bêtes de lui vouer un culte. Depuis lors, les Pastaragliaglia ont été supprimées, et à leur place on célèbre tous les soirs, dans le plus grand secret, un rite nouveau, à l’heure de la soupe.

Quand, la journée de travail finie, la campagne prend une teinte de sang, quand les hommes, harassés par le travail ingrat d’une terre pauvre et avare de bienfaits, rentrent au bercail le ventre creux, sous les appels strident de leurs épouses : « ‘E pronta la pasta ! Vieni a mangiare ! »… Dans la moite chaleur de ces misérables chaumières, tandis que femmes et enfants silencieux, attablés prostrés devant leur auge, attendent que l’homme ait pris sa première bouchée pour manger à leur tour, celui-ci sort, tel le prêtre antique, de la poche de sa blouse, le fidèle couteau pliant dont il ne se sépare jamais, et, honorant ainsi la mémoire des héros morts pour Gorgondolia contre le Monstre-Spaghetti, il cisaille énergiquement ses pâtes à plusieurs reprises avant de les porter à sa bouche.

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