Je ne criminaliserai pas les cheminots

A Moy Que Chault écrivait ceci, il y a quelques temps :

 

Je souhaiterais vivement que ceux qui – comme moi – sont nés sous les lambris bourgeois, dans des familles aux bibliothèques pleines et aux comptes en banque largement pourvus montrent un peu plus de décence et d’humilité quand ils parlent des « ratés », des « minables » et des « parasites ».

Je voudrais juste qu’ils gardent en mémoire le fait que les magnifiques postes et fonctions qu’ils occupent (si bénéfiques à la grandeur humaine et utiles à la communauté tels que « consultant en développement marketing », « analyste-conseil en fusions/acquisitions », ou « avocat spécialiste en droit des affaires »…) – qu’ils pensent bien évidemment ne devoir qu’à leurs insignes qualités, leur caractère exceptionnel et leur intelligence supérieure – ils ne les ont très largement qu’hérités. Entre bahuts privés, soutien scolaire, sorties culturelles, carnet d’adresse de papa, stages et vacances à l’étranger, copinage, endogamie et piston, 80% de ce dont ils sont si fiers – ce pognon qu’ils vénèrent, ces colifichets sociaux, de la bagnole à la résidence secondaire en passant par l’appartement dans l’ouest parisien, qu’ils crèveraient de ne pas pouvoir agiter à la face du monde… -, n’est que le produit de la plus banale reproduction sociale. C’est ainsi, il n’y a pas à s’en horrifier, mais il conviendrait malgré tout de s’en souvenir avant de se lancer dans des grandes diatribes vociférantes contre « l’assistanat », « l’Etat providence », les « aides sociales », le « service public » et autres abjections qui « pénalisent la productivité et l’attractivité françaises au niveau des marchés mondiaux ».

 

Aux gens de son milieu, auxquels il s’adresse, j’ai envie de m’adresser aussi, et en les termes suivants :

 

Vous méprisez les cheminots, n’est-ce pas ?
Mais pourquoi ne vous mépriseraient-ils pas ?
Puisqu’il n’y a pas d’honneur pour eux, dans cette société !
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Vous dites : « Bientôt la privatisation, ils devront travailler… ou se suicider c ‘est ce qui arrive quand on les fait travailler apparemment »
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Mais ils travaillent déjà !
Toutes vos rignasseries libérales, c’est du mythe, c’est des racontars de rombières emperlousées qui n’en branlent pas une et mangent des petits gâteaux avec leur thé (ou leur whisky) toute la journée.
Vous savez quelle est la proportion de jobs totalement inutiles, dans le privé ? – de jobs où l’on ne crée rien qui ait véritablement du sens (comme dans la pub), où l’on ne rend service à personne (comme lorsqu’on fait du télémarketing en open space) ?
Si la société post-moderne créait une majorité de jobs utiles, dans son « tertiaire-universel », ça se saurait.
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Au Japon, en Allemagne, il ne viendrait jamais à l’esprit d’insulter les cheminots et les ouvriers (voire même les petits commerçants en ce qui concerne une vieille tradition degauche-hippie-intello), simplement parce qu’ils ont un boulot manuel (le prénom « Manuel » vous fait marrer, hein, n’est-ce pas?) ou simplement un boulot bassement utile. Vous voulez que les industries fonctionnent dans ce pays, vous voulez que les machines marchent ? Commencez par donner aux esprits industrieux, aux élèves en « Techno » et aux machinistes une place dans cette société qui ne soit pas infamante !
Vous dites, la SNCF ne marche pas… mais la  SNCF ce n’est pas comme un ordinateur Mackintosh ou un projet « créatif », ça ne peut pas planter toutes les demi-heures, et quand ça plante, ça ne plante pas en louçedé sans que personne ne s’en aperçoive, mais aux yeux de milliers de consommateurs journaliers dont la qualité de vie et le job dépendent des résultats ! Les français n’aiment pas ceux qui rendent réellement service, peut-être tout simplement parce qu’ils n’aiment pas dépendre d’autrui ! C’est vrai que celui qui est payé pour ne rendre aucun service vital à personne, personne n’en dépend jamais : il ne prend aucune place, il laisse les autres libres !
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J’entends encore : « Moi je suis elagueur je me branle sur ma branche pas au rythme de l ‘ ONF. Sans prime ou retraite à 55 ans etc… »
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Mais c’est très bien ! Vous avez un job difficile, où vous risquez votre vie tous les jours, et ce pour des clopinettes. Au nom de quoi vous demandez à ce que tout le monde en fasse autant et que tous les travailleurs du monde se donnent la main pour revenir au Moyen-Âge en s’asseyant sur les aquis sociaux que ceux qui les ont précédés en Occident avaient réussi à obtenir de haute lutte. Non mais c’est très bien, car de toute la façon la solidarité c’est de la merde et une société où tout le monde se tire dans les pattes pour devenir Calife à la place du Calife, c’est tout bénèf’ pour les véritables Califes.
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4 réflexions sur “Je ne criminaliserai pas les cheminots

  1. Il est tout-à-fait compréhensible et estimable de défendre le travail réel (et non le concept de travail, qui donne moins de cales aux phalanges), la France qui créée réellement, celle qui se lève tôt pour réellement faire quelque chose, celle qui se fait cracher à la gueule par absolument tout le monde, sauf en temps d’élection, quand on a besoin de son vote.
    Sauf que… Bien sûr, ce n’est que moyennement le sujet. Sauf que le cheminot est lui aussi un héritier. Le fils de polytechnicien qui aura accès aux meilleurs écoles, à un excellent réseau et à des postes privilégiés est encore de la même race que l’employé de mairie qui aura accès à un poste à vie garanti, largement au-dessus du salaire minimum, pour une dose très limitée d’efforts.
    Défendre ses acquis sociaux, défendre ses milliards d’héritage face au fisc, défendre l’usine à gaz administrative qui permet de trouver des postes à ses fistons et ses amis, défendre un système qui permet à certains d’avoir accès à certaines écoles… C’est toujours une mentalité conservatrice, une logique de castes, de défense des privilèges qui est à l’oeuvre…
    Le planqué du bas n’est pas plus respectable que le planqué du haut uniquement parce qu’il a les mains plus sales.

    « la solidarité c’est de la merde et une société où tout le monde se tire dans les pattes »

    C’est bien gentil… Mais ces privilèges de castes, petits comme gros, sont payés par d’autres castes… Lutte des classes, toujours, malheureusement. Une bande de criminels armés, de pillards, de détrousseurs de vieilles… éprouvent ce sentiment de solidarité. Entre eux. Ils ne sont pas solidaires des jeunes filles qu’ils violent ou des petits bourgeois qu’ils cambriolent.
    Ce que vous appelez « solidarité » est toujours à sens unique. C’est de l’égoïsme collectif. On pense à l’intérêt de sa petite caste comme on pense à l’intérêt de sa famille ou à son nombril, en égoïste, tant pis s’il faut violer un commandement Divin et mettre des gens honnêtes et travailleurs en esclavage, c’est de la solidarité, mot magique.
    Un ami me parlait de ce qu’il voyait en travaillant quelques temps dans une usine. Une minorité de contremaîtres et d’ouvrier syndiqués CGT, vieux, gros, Rolex au poignet, grosse berline allemande sur le parking, surpayés pour un effort limité. Quelques mètres plus loin, les étudiants saisonniers, mères célibataires, intérimaires, tous jeunes, maigres, des cernes sous les yeux, venus travailler en vélo ou en bus… qui font l’essentiel du travail, au salaire minimum.
    De quoi parlaient les ouvriers syndiqués pendant leurs réunions? Des conditions de travail désastreuses des vrais pauvres, des vrais travailleurs, de leur salaire ridicule, de leurs contrats minables? Non… Ils parlaient, naturellement, de LEURS salaires qui devaient être augmentés, de LEURS vacances qui devaient être plus longues, de garantir LEUR emploi, tant pis pour les autres.
    Le voilà, le vrai visage de la solidarité. Des gens qui se réunissent, deviennent une classe parasite, grattant leurs petits privilèges en exploitant les plus petits qu’eux. C’est la nature humaine, elle n’a rien de très belle. Comme disait Céline, le vrai pauvre, c’est celui dont la mort n’intéresse personne. Quand l’on s’intéresse et défends telle ou telle caste, elle a déjà cessée d’être celle des pauvres. Le pauvre, c’est celui qui est dans la zone d’ombre, dans la cave ou le grenier, dans les interstices, tout le monde s’en fout. Celui que l’on aide, ce n’est jamais le pauvre, c’est autre chose, le vrai pauvre souffre et meurt dans l’indifférence générale. Impossible de l’aider, c’est le damné de la terre, point barre. Que l’on commence à l’aider, qu’il cesse d’être pauvre, la pauvreté se serra déplacée ailleurs, et l’ex-pauvre aura toujours son statut de martyr. Pire, l’ex-pauvre sera devenu un petit privilégié exploitant le nouveau pauvre.
    Défendre ses « intérêts de classe », ses intérêts personnels, ses droits, c’est naturel. Mais dans les faits, cela se termine toujours en rajoutant un peu plus de poids sur le fardeau du vrai laborieux, qui lui, n’a aucun droit.

    Pour le reste, pour une fois, Eisangélie touche au but sans faire dans la facilité des bons sentiments.
    C’est une tare spécifiquement Française. Voir même jacobine.
    Le Français fuit le travail, cherche la planque, la petite rente. Quand le Français a des parents riches, comme partout, il a des privilèges, des passes-droits, des avantages, plus de libertés, plus de pouvoir, etc… ce qui est normal.
    Mais le Français n’assume pas. Le Français, c’est celui qui est nommée pour faire les cafés en uniforme de gradé à l’état-major en 14 parce que son papa est bien placé, qui laisse l’ouvrier et le paysan mourir au champs d’honneur, ils reviendront estropiés et morts, mais lui reviendra médaillé, ayant courageusement servit la patrie, il s’en vantera dans les salons mondains. Le Français arrive toujours à se convaincre qu’il a des privilèges parce qu’il le mérite, et si son père, son grand-père, et ses propres enfants en auront, c’est parce qu’ils les ont mérités, naturellement. Pourquoi? Parce que nous sommes en république, en démocratie, nous sommes donc tous égaux face à HEC, l’Ena et l’X.
    Ailleurs, globalement, les gens assument d’avoir des privilèges. Le fils d’un grand banquier de la City sait parfaitement que même s’il passe sa jeunesse dans des boites underground, à sniffer de la coke et se faire des mannequins, il aura toujours une excellente situation, sera pour toujours à l’abri du besoin. Il le sait, il n’essaie pas de se convaincre du contraire, tout le monde le sait. Argent= privilèges, c’est ainsi partout. Sauf en France, n’est-ce pas…
    Ici, les gens ne veulent pas faire, ils veulent incarner. Dans les mémoires d’anglo-saxons divers et variés partant à la guerre, il y a toujours l’envie de tenir un fusil et de tuer des allemands, des viets, etc… En France, les gens veulent porter un uniforme et avoir un grade. Il en va de même dans le civil, c’est-à-dire l’économique. Personne ne veut pratiquer la médecine, les gens veulent incarner le médecin. Personne ne veut passer ses journées à rédiger des rapports, faire des comptes-rendus et des présentations, les gens veulent surtout un titre à rallonge pour désigner leur poste.
    Ce qui nous donne un pays où ce qui font, qui créent, qui se bougent, forment une caste d’intouchables, de serfs. L’honneur? La dignité? l’amour du travail bien fait? L’envie de faire, de réussir loyalement? Allons… Ceux-là sont dépassés, ceux qui portent encore ces valeurs sont exilés, ou esclaves, dans tout les cas, cocus.

    « Toutes vos rignasseries libérales, c’est du mythe, c’est des racontars de rombières emperlousées qui n’en branlent pas une et mangent des petits gâteaux avec leur thé (ou leur whisky) toute la journée. »

    Vous n’imaginez pas à quel point vous êtes proche de la réalité.
    :D

      • Néanmoins, il faudrait peut-être apporter un bémol à votre brillante analyse… dans la mesure où elle repose toute entière sur un postulat binaire, qu’on pourrait résumer à : « Le communautarisme, c’est le mal, le protectionnisme c’est le mal, et leur contraire à tout deux est le libéralisme, qui est le bien ».

        En réalité, comme vous le savez, point de société libérale sans protectionnismes communautaires par ailleurs ; toutes les nations grandement compétitives aujourd’hui, à commencer par les USA et la Chine (sans parler de l’Inde, du Japon, de l’Amérique latine quasiment-ségrégationniste, d’Israël, des Emirats.. etc.), fonctionnent sur la base d’un système de castes. Sans parler du respect inaliénable de ces grandes nations avec lesquelles il faut aujourd’hui compter sur le plan international, pour cette pierre angulaire de la cohésion sociale qu’est la cellule familiale – respect tel qu’il n’existe pas ou plus dans la « vieille » mentalité française et européenne – à part peut-être chez les juifs et chez certaines autres communautés immigrées, comme par exemple les Portugais… La cellule familiale unie étant par excellence un système protectionniste fort au sein duquel les solidarités s’exercent « contre le reste du monde ». Les individus chinois ou américains non protégés par des solidarités communautaires et une famille unie, ne bénéficiant pas des jeux de clientélisme divers ayant court en haut lieu, sont tout simplement à la rue.

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