Le jeune homme sensible postmoderne et ce qu’il appelle parfois les « PAN »

Pourquoi tous les jeunes garçons sensibles, lorsqu’ils tombent désespérément – mystiquement – amoureux, lorsqu’ils se rêvent en nobles chevaliers, le font-ils immanquablement aux genoux de l’une de ces filles dures, toutes en préméditation, entraînées à manipuler, bourgeoises d’instinct, antiphilosophiques, voraces, qui pour toute douceur n’ont que la prudence du Sioux, dont la conscience est indifférente et le cœur glacial ? – Mais tout simplement parce que lorsqu’on se voit soi-même en conquérant du sublime, il faut avoir devant soi de grands espaces à arpenter ! Il faut des années-lumières d’impossibilité entre ce genre de chasseur et sa proie, pour que celle-ci à ses yeux puisse se mettre à briller comme une étoile ! Or, quels plus grands espaces que ceux de l’indifférence dédaigneuse et quel plus vide cosmos que celui d’un cœur qui a le battement régulier du coucou Suisse ?

Autrefois, on craignait que la jeunesse ne se fasse corrompre par des démons dyonisiaques, qu’elle ne morde au fruit interdit à cause de la beauté de ses appâts, ou ne se fasse mordre elle-même par le serpent de la luxure, irrésistiblement emportée qu’elle serait par une danse qui lui ferait chavirer la tête… Aujourd’hui tout a changé, ces dangers sont révolus. L’origine du désir des jeunes hommes de chez nous n’est plus la même : les démons chauds, les enfers attendrissants qui appartenaient à la Bête tapie au fond d’eux-mêmes, ne les intéressent plus. Du reste, quelle bête y pourrait-il encore y avoir en eux, de tapie, à nourrir ? Quelle bête sinon leur araignée au plafond ?
Cette froide, vampirique jeunesse, chair déjà pleine d’eau et pour ainsi dire déjà morte, ne peut plus en vérité craindre d’échauffer son sang. Mais c’est un Satan plus puissant que jamais, d’une espèce tout-à-fait indétrônable, qui les guette. Ce Satan définitif n’est plus celui qui aveugle parce qu’il brille trop, mais celui qui retire toute la lumière du monde parce qu’il l’absorbe, à force de n’être-pas.

Le Satan-nouveau n’est non pas fait de feu, d’ouragans, de siroccos, qui emportent le corps et brûlent l’âme, mais d’un goût dévoyé pour l’absence, né lui-même dans l’absence, et d’une appétence morbide pour la désespérance, qui provoque une ivresse très spéciale à ceux qui n’ont jamais rien connu d’autre. Ce ne sont plus des rêves de Succubes qui font désespérer le jeune homme de lui-même et languir. Sa passion ne se manifeste pas lorsqu’il aurait, par exemple, éprouvé un attrait irrésistible pour un être, ressenti une présence dont il aurait été charmé, et la nostalgie de cette présence, celle d’une personne bien vivante qu’il voudrait tenir entre ses bras, non… Elle naît d’un attrait morbide, cynique et désenchanté pour la nostalgie  en elle-même et pour elle-même. Le jeune homme d’aujourd’hui convoite de préférence quelque chose qui ne peut pas être et de toute façon n’est pas. Ainsi sa nostalgie est sauve, pourrait-on dire. Mais il n’y a bien qu’elle à être sauvée.

Le mal du jeune homme postmoderne est celui qui est propre au XXIe siècle,

il est tout le contraire de la passion :

c’est l’indifférence.

Le jeune homme post-moderne ne commence à ressentir le besoin de briser sa solitude qu’au moment où une impossibilité totale, un refus, une offense, un traumatisme même, vient le provoquer dans ce qui lui reste d’orgueil et lui insuffle au cœur une piqûre de regret mortelle. Sa façon d’aimer se confond avec le regret ; elle ne prend plus même que la forme unique et définitive de la quête impossible de ce qui ne se peut pas. Et voilà comment il en vient, grosso-modo, à ne plus poursuivre de ses assiduités que des mirages de licornes, des puits sans fond de bêtises ou des psychopathes à grandes dents.

Le jeune homme post-moderne ne veut pas d’un jardin joli, où la terre est déjà bonne, et où pousserait sans douleur, si l’on s’en donnait la peine, tout ce que l’on voudrait bien y planter. Il n’est pas aussi modeste. Non ce qu’il veut, c’est faire naître la vie dans la terre la plus aride, c’est transformer des déserts en royaumes des mille douceurs. En toute simplicité. Et cela, notez qu’il le lui faut ! Pour son bonheur ! Pour sa vie ! Il lui faut absolument faire jaillir une fontaine de jouvence sur la planète Mars et enfanter des petits chatons mignons aux dames crocodile car il a besoin de son propre petit home-made miracle pour être ce que sa môman lui a promis qu’il serait : un découvreur et un Saint.

***

A présent, pourquoi à votre avis, toutes les jeunes femmes douées d’un peu de générosité morale, lorsqu’elles ont un tempérament à donner plutôt qu’à prendre, se ruent-elles immanquablement du côté le plus obscur, bassement passionnel, de l’amour, du côté du supermarché des sentiments, où elles rencontrent coup sur coup ceux qui les voient comme des consommables ? Mais si cela est, c’est de toute évidence pour la même exacte raison qui pousse les jeunes hommes postmodernes à roucouler auprès de celles qui leur distillent effroi et amertume ! C’est parce qu’elles n’ont pas que ça à foutre, elles non plus, figurez-vous, que de se contenter de rechercher platement et bêtement leur petit-bonheur ! … Les vertueuses aussi, il leur faut du challenge, du rock’n roll, du grain à moudre pour leur passion de bien-faire… Leur soif d’idéal, aux femmes idéalistes, croyez-vous qu’un gars tout-simplement désireux-de-bien-faire puisse l’étancher? A moins que le bon-homme n’ait prouvé sa valeur en affrontant mille démons, mille tourments – éventuellement semés par elle sur son chemin, pour l’éprouver –, une femme digne de ce nom n’ira jamais vers le bon-homme de gaieté de cœur. Faire leur devoir n’est amusant pour les femmes de devoir, que lorsque ce devoir ne coïncide pas scrupuleusement avec ce qui serait bon et matériellement avantageux pour elles : il leur faut un devoir qui implique du sacrifice, du paradoxe, du tragique – voire même une petite dose excitante de regrets et d’humiliation – pour qu’elles se sentent vivre… Voilà pourquoi en vérité les meilleures des femmes développent celui des vices qui sied le mieux à leur condition : elles s’empressent, comme des nonnes, de préférence aux pieds des brutes, des truands, des beaux diables et des maquereaux, et elles ne font pas cela parce que ceux-ci leur ressemblent, bien au contraire, mais parce qu’elles se croient assez belles et bonnes pour les rédimer !

C’est pour cela qu’aucune belle femme ne résiste jamais à la proposition risquée de danser avec le diable : parce qu’une belle femme a toujours cette vanité tapie au fond d’elle-même, de croire avoir reçu la Grâce qui, à force d’amour, pourrait lui permettre de changer en anges les démons. Les belles femmes, lorsqu’elles sont conscientes de leur beauté, se prennent en général pour des passeurs, des convertisseurs, des médiums entre ces deux domaines – supposés incompatibles et étanches par les religieux tradi et les bourgeois – que sont le temporel et le spirituel. C’est là d’ailleurs le petit secret de l’Amour Courtois médiéval, et du ‘supplément d’âme » que celui-ci a légué à la culture française… Les raisons de ces séductrices du mal sont exactement les mêmes que celles des jeunes hommes postmodernes lorsqu’ils se conduisent aujourd’hui en courtisans de la hideur  : leur but est une utopie et leur moteur principal est le narcissisme.

Si ces deux catégories d’êtres se repoussent, c’est précisément parce qu’elles sont semblables : elles ont pour point commun de ne vouloir aimer que ce qui n’aime pas.

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Mise-au-point concernant mon vieux fond philosémite

.

Je vais vous dire ce qui me choque le plus, au sujet de la création d’Israël.

Vous savez, à l’origine, le peuple juif était un peuple qui s’assumait lui-même en tant que peuple fantasmé, en tant que peuple-rêve et peuple « à l’intérieur d’un livre »… il n’était pas aussi prosaïque qu’aujourd’hui concernant sa propre définition de la judéïté… Du moins il y était bien forcé, à n’être pas prosaïque, il lui fallait bien savoir raison-garder, du fait qu’il n’avait pas de terre à lui, et qu’il devait toujours habiter chez autrui. Mine de rien, ça force à l’humilité, l’exil !

Il était notamment évident autrefois que la religion juive avait eu ses phases prosélytes. Par exemple, il faut savoir qu’à l’époque où est né Mahomet, une majorité de la population citadine dans la péninsule arabique, était juive. C’était bien-évidemment, à l’époque, globalement une population convertie. En ce temps-là on peut donc en déduire qu’il était encore possible de devenir juif à part entière via la simple conversion.

Pendant des centaines d’années, donc, la religion juive s’est transmise essentiellement par la lecture et l’exégèse du Livre. Ce Livre, le peuple juif originel en avait commencé la rédaction à partir du moment où il avait été poussé à l’Exil, en Egypte, et où il avait perdu son Temple à Jérusalem… Le Livre, sa rédaction et son étude, avaient vocation à permettre à ces pauvres gens privés de terre, de garder la mémoire intacte de leur patrie d’origine, de leurs traditions, de ce qu’ils avaient perdu, et aussi par-là même ils servaient à remplacer le Temple.

Ils avaient perdu un temple de pierres, et ils avaient gagné au change un temple fait de mots. Ils avaient perdu le sacrifice rituel des bêtes, ils avaient gagné la pratique assidue de la lecture des écritures saintes. Ils avaient perdu le sentiment d’appartenance à une patrie terrestre, mais ils avaient conservé en quelque sorte leur « nationalité céleste ». C’était plutôt une conception du monde avancée pour l’époque. C’était même une tradition plutôt jolie. Il y avait là de quoi « nous » séduire, du moins.

Moi-même, j’ai été séduite par tout cela, autrefois.

Toute cette gangue de culture que la Diaspora avait tissé autour du mythe originel fondateur, les trémolos nostalgiques des haut-bois yiddish, arabesques vaguement indiennes, imprégnées par les territoires slaves, ce mélange des genre systématique, toujours un peu irrespectueux, qui caractérisait leur façon de s’exprimer dans les arts, le pathos à tous les étages, la place de choix donné aux femmes dans toute cette dramaturgie où il fallait toujours séduire l’hôte du jour, qu’il soit mécène ou tyran… leur humour enfin, si caractéristique, cette ironie dont les flèches étaient toujours dirigées en priorité à leur propre endroit… tout cela, j’ai toujours aimé.

La Diaspora. L’Exil.

Cioran a magnifiquement célébré l’Exil – mais l’Exil pour l’Exil, et non pas l’Exil pour la reconquête ! C’est aussi un peu du personnage de Don Quichotte que j’aime à travers cette représentation du monde-là. Tout paradis n’est-il pas un paradis perdu ? Ne serait-il pas plus rigolo d’appartenir à un pays rêvé plutôt qu’à un pays réel ? Et tout bonheur n’est-il pas la quête du bonheur ? – Ces paradoxes-là semblent parfois avoir la force d’embrasser le réel dans tout ce qu’il a de meilleur et sont des jeux intellectuels bien amusants !

Alors, que vient-donc signifier dans toute cette histoire, la création d’Israël ? Israël, c’est un peu la fin de toute cette belle histoire romantique, ne trouvez-vous pas ?

Ils avaient échangé un temple de pierres contre un temple de mots… n’était-ce donc pas suffisamment beau ? Leur fallait-il encore prouver au monde que ces mots-là pouvaient se retransformer en or, en sang, en terre, en pierres ?

Dans quelle mesure le fait de préférer revenir au point de départ, se venger des vieux ennemis, des anciens voisins, des cousins jaloux – au pied de la lettre ! – faire couler le sang plutôt que l’encre, et reprendre leur supposé dû – à savoir : quelques arpents de terre cultivable et un morceau de désert rempli de cailloux – ne les conduit-il pas à renoncer au doux rêve fertile dans lequel les avait jusque-là plongé l’Exil ?

Dans quelle mesure en revenant à leurs lois au pied-de-la-lettre, ne renoncent-ils pas à l’Esprit de ces lois ?

***

EN LIEN DIRECT AVEC CET ARTICLE,
un autre de mes articles :

https://raiponces.wordpress.com/2014/01/08/catholique-a-babylone/

Goncourt toujours ! ♥

Les extraits qui suivent sont issus (comme tous ceux qui les précèdent sur ce blog) des Mémoires de la vie littéraire (Journal), tome 1.

–La Normandie est le pays de tous les poncifs: l’architecture gothique,
le port de mer, la ferme rustique avec de la mousse sur le toit.

* * * * *

–Balzac a supérieurement compris la mère dans BÉATRIX, dans LES PARENTS
PAUVRES, etc. Les petites pudeurs n’existent pas pour les mères: elles
sont, comme les saintes et les religieuses, au-dessus de la femme. Une
mère est tombée chez moi, un matin, me demander où était son fils, en me
disant qu’elle irait le chercher n’importe où! – On devine le n’importe où.

* * * * *

–C’est un malheur pour voyager en France d’être Français. L’aile du
poulet d’une table d’hôte va toujours à l’Anglais. Et pourquoi? C’est
qu’un Anglais ne regarde pas le garçon comme un homme, et que tout
domestique qui se sent considéré comme un être humain, méprise celui qui
le regarde ainsi.

* * * * *

–En France, la femme se perd bien plus par le romanesque que par
l’obscénité de ce qu’elle lit.

* * * * *

_6 janvier_.–Dîné avec Flaubert à Croisset. Il travaille décidément
quatorze heures par jour. Ce n’est plus du travail: c’est la Trappe. La
princesse lui a écrit de nous, au sujet de notre préface: «Ils ont dit la
vérité, c’est un crime!»

* * * * *

Au Japon, le monstre est partout. C’est le décor et presque le mobilier de
la maison. Il est la jardinière et le brûle-parfum. Le potier, le bronzier,
le dessinateur, le brodeur, le sèment autour de la vie de chacun. Il
grimace, les ongles en colère, sur la robe de chaque saison. Pour ce monde
de femmes pâles aux paupières fardées, le monstre est l’image habituelle,
familière, aimée, presque caressante, comme est pour nous la statuette
d’art sur notre cheminée: et qui sait, si ce peuple artiste n’a pas là son
idéal?

* * * * *

–Pourquoi pas un ordre du jour à la Mairie pour les belles actions
civiles, comme à la caserne pour les actions d’éclat?

* * * * *

–L’avarice des gens très riches de ce temps-ci a découvert une jolie
hypocrisie: la simplicité des goûts. Les millionnaires parlent de la
jouissance de dîner au bouillon Duval et de porter des sabots à la
campagne.

* * * * *

_15 janvier_.–Dîner Magny.

Taine proclame que tous les hommes de talent sont des produits de leurs
milieux. Nous soutenons le contraire. Où trouvez-vous, lui disons-nous, la
racine de l’exotisme de Chateaubriand: c’est un ananas poussé dans une
caserne! Gautier vient à notre appui, et soutient pour son compte que la
cervelle d’un artiste est la même du temps des Pharaons que maintenant.
Quant aux bourgeois, qu’il appelle des _néants fluides_, il se peut que
leur cervelle se soit modifiée, mais ça n’a pas d’importance.

* * * * *

–Se trouver en hiver, dans un endroit ami, entre des murs familiers, au
milieu de choses habituées au toucher distrait de vos doigts, sur un
fauteuil fait à votre corps, dans la lumière voilée de la lampe, près de
la chaleur apaisée d’une cheminée qui a brûlé tout le jour, et causer là,
à l’heure où l’esprit échappe au travail et se sauve de la journée; causer
avec des personnes sympathiques, avec des hommes, des femmes souriant à ce
que vous dites; se livrer et se détendre; écouter et répondre; donner son
attention aux autres ou la leur prendre; les confesser ou se raconter;
toucher à tout ce qu’atteint la parole; s’amuser du jour présent, juger le
journal, remuer le passé, comme si l’on tisonnait l’histoire, faire
jaillir au frottement de la contradiction adoucie d’un: _Mon cher_,
l’étincelle, la flamme ou le rire des mots; laisser gaminer un paradoxe,
jouer sa raison, courir sa cervelle; regarder se mêler ou se séparer, sous
la discussion, le courant des natures et des tempéraments; voir ses
paroles passer sur l’expression des visages, et surprendre le nez en l’air
d’une faiseuse de tapisserie, sentir son pouls s’élever comme sous une
petite fièvre et l’animation légère d’un bien-être capiteux; s’échapper de
soi, s’abandonner, se répandre dans ce qu’on a de spirituel, de convaincu,
de tendre, de caressant ou d’indigné; avoir la sensation de cette
communication électrique qui fait passer votre idée dans les idées, qui
vous écoutent; jouir des sympathies qui paraissent s’enlacer à vos paroles
et pressent vos pensées, comme avec la chaleur d’une poignée de main;
s’épanouir dans cette expansion de tous, et devant cette ouverture du fond
de chacun; goûter ce plaisir enivrant de la fusion et de la mêlée des âmes
dans la communion des esprits: la conversation,–c’est un des meilleurs
bonheurs de la vie, le seul peut-être qui la fasse tout à fait oublier,
qui suspende le temps et les heures de la nuit avec son charme pur et
passionnant!

Et quelle joie de nature égale cette joie de société que l’homme se fait ?

* * * * *

–Tous les observateurs sont tristes et doivent l’être. Ils regardent
vivre. Ils ne sont pas des acteurs, mais des témoins de la vie. De tout
ils ne prennent rien de ce qui trompe ou de ce qui grise. Leur état normal
est la sérénité mélancolique.

* * * * *

–Il y a de la pacotille dans l’humanité, des gens fabriqués à la grosse,
avec la moitié d’un sens, le quart d’une conscience. On les dirait nés
après ces grandes rafles de vivants, au moyen âge, où des hommes
naissaient inachevés, avec un œil ou quatre doigts, comme si la Nature,
dans le grand coup de feu d’une fourniture, pressée de recréer et de
livrer à heure fixe, bâclait de l’humanité.

* * * * *

–Ce qui entend le plus de bêtises dans le monde, est peut-être un tableau
de musée.

* * * * *

–Les époques et les pays où la vie est bon marché, sont gais. Une des
grandes causes de tristesse de notre société, c’est l’excès du prix des
choses, et la bataille secrète de chacun avec l’équilibre de son budget.

* * * * *

–La méchanceté dans l’amour, que cette méchanceté soit physique ou morale,
est le signe de la fin des sociétés.

* * * * *

–Le journal a tué le salon, le public a succédé à la société.

* * * * *

–Le XIXe siècle est à la fois le siècle de la Vérité et de la Blague.
Jamais on n’a plus menti ni plus cherché le vrai.

* * * * *

–L’assassinat politique est la mise en jeu du plus grand sentiment
héroïque des temps modernes. Et quand il réussit, n’est-ce pas très
souvent l’économie d’une révolution par le dévouement d’un seul? Et enfin,
l’assassin politique, n’est-ce pas un monsieur qui se met à la place du
bon Dieu, volant pour signer l’histoire d’un temps, la griffe de la
Providence?

* * * * *

–Mauvais temps pour nous que ces temps. La prétendue immoralité de nos
œuvres nous dessert auprès de l’hypocrisie du public, et la moralité de
nos personnes nous rend suspects au pouvoir.

* * * * *

–Il y a du raisonneur de l’ancienne comédie dans le médecin moderne.

* * * * *

–J’ai rarement vu à un amateur l’air amusé par l’art d’une chose. Tous me
rappellent toujours un peu celui-là, qui passait sa vie à étudier des
dessins anciens. Il n’en avait jamais vu un seul,–il ne regardait que les
marques.

* * * * *

_8 février_.–A une soirée chez la princesse Mathilde.

Ce que j’aime surtout dans la musique: ce sont les femmes qui l’écoutent.

Elles sont là, comme devant une pénétrante et divine fascination, dans des
immobilités de rêve, que chatouille, par instants, l’effleurement d’un
frisson.

Toutes, en écoutant, prennent la tête d’expression de leur figure. Leur
physionomie se lève et peu à peu rayonne d’une tendre extase. Leurs yeux
se mouillent de langueur, se ferment à demi, se perdent de côté où montent
au plafond chercher le ciel. Des éventails ont, contre les poitrines, un
battement pâmé, une palpitation mourante, comme l’aile d’un oiseau blessé;
d’autres glissent d’une main amollie dans le creux d’une jupe; et d’autres
rebroussent, avec leurs branches d’ivoire, un vague sourire heureux sur de
toutes petites dents blanches. Les bouches détendues, les lèvres doucement
entr’ouvertes, semblent aspirer une volupté qui vole.

Pas une femme n’ose presque regarder la musique en face. Beaucoup, la tête
inclinée sur l’épaule, restent un peu penchées comme sur quelque chose qui
leur parlerait à l’oreille; et celles-ci, laissant tomber l’ombre de leur
menton sur les fils de perles de leur cou, paraissent écouter au fond
d’elles.

Par moments, la note douloureusement raclée sur un violoncelle, fait
tressaillir leur engourdissement ravi; et des pâleurs d’une seconde, des
diaphanéités d’un instant, à peine visibles, passent sur leur peau qui
frémit; suspendues sur le bruit, toutes vibrantes et caressées, elles
semblent boire, de tout leur corps, le chant et l’émotion des instruments.

La messe de l’amour!–on dirait que la musique est cela pour la femme.

* * * * *

–Demander à une œuvre d’art qu’elle serve à quelque chose: c’est avoir à
peu près les idées de cet homme qui avait fait du «Naufrage de la Méduse»
un tableau à horloge, et mis l’heure dans la voile.

* * * * *

–L’amour moderne, ce n’est plus l’amour sain, presque hygiénique du bon
temps. Nous avons bâti sur la femme comme un idéal de toutes nos
aspirations. Elle est pour nous le nid et l’autel de toutes sortes de
sensations douloureuses, aiguës, poignantes, délirantes; en elle et par
elle, nous voulons satisfaire l’insatiable et l’effréné qui est en nous.
Nous ne savons plus tout bêtement et simplement être heureux avec une
femme.

* * * * *

–Il y a un Beau, un beau ennuyeux, qui ressemble à un _pensum_ du Beau.

* * * * *

–De grands événements sont souvent confiés à de petits hommes, comme ces
diamants que les joailliers de Paris donnent à porter à des gamins.

* * * * *

–Les petits esprits, qui jugent hier avec aujourd’hui, s’étonnent de la grandeur et de la magie de ce mot avant 1787: le Roi. Ils croient que cet amour du Roi n’était que la bassesse des peuples. Le Roi était simplement la religion populaire de ce temps-là, comme la Patrie est la religion nationale de ce temps-ci. Et peut-être, quand les chemins de fer auront rapproché les races, mêlé les idées, les frontières et les drapeaux, il viendra un jour où cette religion du XIXe siècle paraîtra presque aussi étroite et petite que l’autre.

* * * * *

_25 février_.–C’est le _nil admirari_ en marbre, que le garçon de café.
Le nimbe d’un Jésus à Emmaüs cerclerait la tête d’un dîneur ou bien le
truc d’une féerie enlèverait tout à coup la robe d’une femme, qu’il
continuerait à servir la femme, comme si elle était habillée, où le dîneur
comme s’il était un simple mortel.

* * * * *

–Quelle ironie! Les gens d’esprit, de génie, se tuant toute leur vie pour
cette grosse bête de public, tout en méprisant, au fond de leur cœur,
chaque imbécile qui le compose.

* * * * *

–Ce soir, une jeune fille me disait qu’elle avait commencé à écrire un
journal, et qu’elle s’était arrêtée, par peur de l’entraînement de cette
causerie confidentielle avec elle-même. La femme a comme une pudeur de se
voir toute et de regarder au fond d’elle.

* * * * *

–Les assemblées, les compagnies, les sociétés peuvent toujours moins
qu’un homme. Toutes les grandes choses de la pensée, du travail, sont
faites par l’effort individuel, aussi bien que toutes les grandes choses
de la volonté. Le voyageur réussit là, où les expéditions échouent, et ce
sont toujours des explorateurs solitaires, un Caillé, un Barth, un
Livingstone, qui conquièrent l’inconnu de la terre.

* * * * *

–C’est une remarque juste, que l’homme commence à rechercher dans la
maîtresse, l’aspect coquin, l’air _mauvaise p…_ tandis que, plus tard,
il est attiré par l’expression de la bonté chez la même femme, comme s’il
cherchait à mettre la figure du mariage, dans le concubinage.

* * * * *

_14 mars_.–Aujourd’hui, j’entends pour la première fois, Girardin sortir
de ses petites phrases axiomatiques, de ses monosyllabes ironiques, de son
mutisme ordinaire.

Il expose son système de la liberté illimitée de la presse, avec une verve
froide, une ténacité humoristique, un sang-froid vraiment curieux dans la
riposte. Avec son système, il affirme tuer, et l’affirmation me semble
juste, deux partis sur trois dans l’opposition: les journaux légitimistes
sombrant dans le nombre des feuilles paraissant, et l’orléanisme mourant
de ce qu’il n’a plus rien à demander;–l’orléanisme auquel il porte par
là-dessus un coup tout à fait mortel, en faisant racheter par le
gouvernement les charges de notaires, d’avoués, d’agents de change, et de
toutes ces fonctions privilégiées, faisant des charges libres et
accessibles à toute la jeunesse, qui est le grand appoint du parti. Quant
au républicanisme opposant, il lui semble que la demi-liberté dont il
jouit, fait parfaitement son jeu, et il se demande si l’immense diffusion
de l’hostilité ne lui nuirait pas. En somme, c’est l’idée de l’innocuité
du poison pris à haute dose.

* * * * *

–Saint-Victor me contait ce mot d’un très illustre juif, auquel un ami
demandait, à la fin d’un dîner où l’on avait largement bu; demandait,
pourquoi étant si riche, il travaillait comme un nègre à le devenir encore
plus:

«Ah! vous ne connaissez pas la jouissance de sentir, sous ses bottes, des
tas de chrétiens!» répondait le très illustre juif.

* * * * *

–Quand la nature veut faire la volonté chez un homme, elle lui donne le
tempérament de la volonté: elle le fait bilieux, elle l’arme de la dent,
de l’estomac, de l’appareil dévorant de la nutrition, qui ne laisse pas
chômer un instant l’activité de la machine; et sur cette prédominance du
système nutritif, elle bâtit au dedans de cet homme un positivisme
inébranlable aux secousses d’imagination du nerveux, aux chocs de la
passion du sanguin.

* * * * *

–Il me semble voir dans une pharmacie homéopathique le protestantisme de
la médecine.

* * * * *

_9 avril_.–Chez Magny.

Aujourd’hui Taine parle, d’une manière très intéressante, de longues
heures de sa jeunesse, passées dans une chambre où il y avait un cent de
fagots, un squelette recouvert d’une lustrine, une armoire pour serrer les
vêtements, un lit, deux chaises. C’était la chambre d’un ami, d’un élève
en médecine, d’un interne d’hôpital d’enfants, lequel s’était voué à des
recherches remontant des enfants aux familles, un homme du plus grand
avenir, mort à Montpellier à vingt-cinq ans.

Là, dans cette chambre et d’autres pareilles, Taine dit que les plus
hautes questions, des questions encore plus révolutionnaires que celles
agitées ici, étaient discutées avec une énergie, une audace, une violence,
enfin avec ce qui monte dans la tête et les idées d’une jeunesse qui ne
vit pas, qui ne s’amuse pas, qui ne jouit pas. Car cette jeunesse de Taine
et de sa génération n’a point eu de jeunesse, elle a grandi dans une
espèce de macération, en compagnie du travail, de la science, de l’analyse,
au milieu de débauches de lectures, et ne pensant qu’à s’armer pour la
conquête de la société! Ainsi, n’ayant pas vécu de la vie humaine, ne
s’étant point mêlée à l’homme et à la femme, et ayant cherché à tout
deviner par les livres, cette génération a fait et devait faire surtout
des critiques.

Au milieu de l’exposition de sa vie de travail et de privation d’amour,
dans le sens élevé du mot, Taine est interrompu par Gautier qui jette:
«Tout cela est une théorie du renoncement stupide… La femme, prise comme
purgation physique ne vous débarrasse pas de l’aspiration idéale… Plus
on se dépense, plus on acquiert… Moi, par exemple, j’ai fait faire une
bifurcation à l’école du romantisme, à l’école de la pâleur et des
crevés… Je n’étais pas fort du tout. J’ai écrit à Lecour de venir chez
moi et je lui ai dit: «Je voudrais avoir des pectoraux comme dans les
bas-reliefs et des biceps hors ligne.» Lecour m’a un peu _tubé_ comme
ça… «Ce n’est pas impossible», m’a-t-il dit… Tous les jours, je me
suis mis à manger cinq livres de mouton saignant, à boire trois bouteilles
de vin de Bordeaux, à travailler avec Lecour deux heures de suite…
J’avais une petite maîtresse en train de mourir de la poitrine. Je l’ai
renvoyée. J’ai pris une grande fille, grande comme moi. Je l’ai soumise à
mon régime, bordeaux, gigot, haltères… Voilà, et j’ai amené avec un coup
de poing sur une tête de Turc–et encore sur une tête de Turc neuve–j’ai
amené 520… Aussandon qui a étouffé un ours à la barrière du Combat, pour
défendre son chien, et qui, de là, est allé laver à la pompe ses
entrailles–un gaillard, n’est-ce pas?–n’a jamais pu arriver qu’à 480.»

* * * *

–Livres magiques après tout, que ces livres de Hugo, qui, comme tous les
livres de vrais maîtres, donnent, à leur lecture, une espèce de petite
fièvre cérébrale.

* * * * *

_17 avril._–On a beaucoup parlé de la domesticité, de la platitude basse
des nobles. On n’avait pas eu encore le loisir dans ce temps, de faire la
comparaison avec la domesticité des gens de petite bourgeoisie ou de
peuple auprès d’une influence, auprès d’un monsieur qui peut servir à leur
carrière, par exemple d’un artiste comme *** auprès d’un surintendant des
Beaux-Arts. Il faut le voir se faufiler à côté de lui à table; applaudir
d’un gros rire tout ce qu’il dit, le caresser pour ainsi dire de la
servilité de son attention, et de toute son épaisse personne.

Le seul changement est que peut-être les nouveaux domestiques, dans leur
service, manquent de grâce.

* * * * *

–La pire débauche est celle des femmes froides, les apathiques sont des
louves.

* * * * *

–Une femme, suprêmement maigre, les yeux profonds, le bleu de l’œil très
clair dans l’effacement tendre des sourcils, un grand front, des tempes
ramifiées de veinules bleuâtres, la bouche non sensuelle, la bouche
_sentimentale_… Il y a des femmes qui ressemblent à une âme.

* * * * *

–Je dîne chez Philippe. Il y a là, à côté de nous, à une table, un
famille bourgeoise avec trois enfants et une petite bonne. Cela me reporte
à du vieux temps. Un peu de mon enfance m’est revenu, un souvenir de ces
voyages, où la nourrice (qui avait élevé mon frère) mangeait avec nous.
Oui, une habitude du passé, qui, certains jours, faisait entrer le
domestique dans la famille. Cela s’en va comme tant d’autres choses.

Le domestique, dans notre société d’égalité, n’est plus qu’un paria à
gages, une mécanique à faire le ménage, que les maîtres n’associent plus à
leur humanité.

* * [A SUIVRE…] * *

Weren’t we fighting for something new ?

Entraînez-vous à distinguer ce qui est juste, en tout et partout,

et non pas seulement là où vous l’attendez.

Précepte de Mimi

Ci-devant, le mec qui m’a inspirée (no shame) :

http://www.dailymotion.com/video/x21kbqe_martin-peltier-a-propos-de-son-livre-l-antichristianisme-juif_webcam?start=94

A partir de quand cela a-t-il commencé à débloquer ? Je l’ai souvent écrit : je n’ai pas été programmée pour cela… J’ai vu de mon vivant, dans la société qui m’entourait, l’absence de préméditation dans l’amour – cette souveraine, folle, spontanéité du sentiment qui est la définition-même de l’amour – progressivement discréditée, comme étant l’apanage des faibles… et finalement des peu-aimables… et la préméditation, c’est-à-dire l’instrumentalisation de l’amour des autres par ceux qui en étaient dépourvus, valorisée comme un signe de supériorité évidente, comme presque un signe de prédestination à la puissance et à la félicité.

Sitôt la puberté, et même avant, quand on me trouvait belle… que de violence n’ai-je pas essuyé ! Mais pourquoi donc ? N’étais-je donc pas belle ? Sans doute pas suffisamment encore pour pouvoir me permettre ce luxe suprême, qui est d’aimer à loisir, et sans préméditation. N’étais-je pas aimable ? Ne faisais-je pas de mon mieux pour l’être, du moins ? Si, justement ! C’était au contraire bel et bien cela, mon crime. Et c’était aussi cela mon cri. Oh bordel de bon dieu ! Ce manque d’égards général qui est le lot de celles qui précisément se donnent de la peine pour être aimées… de celles dont il faut croire que malgré tout elles ont l’humilité de croire que cela ne va pas de soi… de celles qui précisément mériteraient, au nom de tout cela, qu’on leur accorde tant de choses… qui le mériteraient ne serait-ce que parce qu’être aimées les aiderait à préserver leur beauté… La beauté des bonnes personnes, des personnes simples, procède de leur bonté-même et leur bonté procède elles-même de ce qu’on veuille bien les regarder pour ce qu’elles sont, à savoir des personnes belles, – il suffit ainsi de leur dire qu’elle sont laides pour les diminuer… pour les diminuer physiquement. Car il faut beaucoup d’égards, beaucoup de douceur et de tolérance, des privilèges même, des traitements de faveur, presque autant que pour faire le cœur d’un prince, pour faire celui d’une vraie femme… Le cœur d’une vraie femme se doit d’être tout-particulièrement grand. Aussi, je vous le demande, en voit-on encore de vraies femmes, de nos jours ? Je vous le demande à vous, car le ressentiment m’a ôté les yeux.

J’ai assisté de mon vivant à la disparition de toute galanterie vraie, de toute galanterie nécessaire, au profit de basses manifestations d’allégeance, au profit de la soumission aux plus fortes… Car la galanterie est nécessaire ! – mais pour préserver ce qu’il y a de faible et fragile dans la femme, pour ne pas le heurter… – ce qu’il y a de faible en la femme EST fragile, par définition – … et non pas pour rendre hommage aux forces primaires qui sont constitutive de l’éternel féminin, qui lorsqu’elles font surface, le font pour crier vengeance, et pour cela veulent écraser tout… – Or, ça on ne le sait plus… Ce n’est pas qu’un jeu, la séduction… c’est un moindre mal… Il s’agit de ne pas forcer la femme, pour son propre bien, et par-delà son bien, celui de l’homme, et celui de la société toute entière, il s’agit aussi de ne pas la forcer à se forcer… Car sinon ! Ah, malheur ! Que veut-on ? Veut-on, bordel de bon dieu, que la terre se couvre d’un noir manteau de fils de putes ?!… Car les femmes qui s’instrumentalisent elles-mêmes comme bon leur semble, car elles ont renoncé à être aimées, c’est-à-dire à avoir un maître, ces femmes sont leur propre entreteneur et leur propre fond de commerce, ces femmes ont perdu le sens de l’honneur si particulier qui est intrinsèque à la féminité.

Ah, ce respect avide et baveux que n’obtiennent plus aujourd’hui que les fausses pudeurs, les perfidies coquettes, les mesquineries fardées, ou bien encore même des crudités sans nom… Ces diamants du sang, ces joyaux des pulsions basses, qu’on n’offre jamais qu’aux simagrées les plus sordidement forcées, qu’aux mensonges qui se cachent le plus mal d’en être, qu’à ces maniaques de l’autorité – qui ne méritent plus le nom de femmes galantes – qui ont choisi l’outrance dans le mal, ces femmes qui arrachent leur cœur aux hommes non pas simplement par le bas-ventre mais par le trou du cul… Ce sont les diamants de l’humiliation… et ils redemandent pourtant à en offrir, les hommes ! Les hommes (occidentaux, faudrait-il peut-être ajouter), ces étranges petits personnages que l’on voit couramment de nos jours si faibles, si esclaves, si diminués, aux mentalités basses, serviles, d’intrigants, de courtisans, de sectateurs, de petits-joueurs, de soumis…

J’ai connu de timides clins d’œils qui brillaient, aussitôt ravalés – en cause : une sorte de lâcheté, de peur – « Oui, je sais qui tu es… Adieu »… – Ils sont désormais la seule rétribution sincère – et encore, dans le meilleur des cas – des vrais mots d’amour lorsqu’ils sont prononcés par une femme…
J’ai vu aussi de mes yeux ces déchaînements de professions de foi mystiques, ces foules masculines hystérisées en délire, qu’attisaient systématiquement les plus grossières mises-en-scènes reptiliennes… Je dois dire que je ne pensais pas réel qu’on pût charmer les hommes aussi aisément et de la même façon qu’on charme les serpents… L’enfant que je suis encore au fond de moi les estime trop pour croire qu’une telle chose soit possible… Et pourtant. Est-ce bien la peine d’avoir un gros néocortex lorsqu’on a par ailleurs une vulnérabilité de l’ampleur de celle-là ?

J’ai reçu de plein fouet enfin, il faut le dire et le répéter tout de même, les rires gras et gros, les offenses mortelles qu’on jette sur toute délicatesse vraie, sur le fragile et sur le beau, sur les pudeurs de celles qui ne sont plus vierges mais qui l’ont peut-être été… et qui ont peut-être souvenir de l’avoir été, et qui ont un cœur, et dont un peu de lumière hélas s’échappe… à travers les fentes pas vraiment secrètes qu’on y a percé, à travers l’imperfection sacrée de leur Graal…  toutes choses qui justifieraient peut-être au contraire qu’on les protège, qu’on ne les blesse pas davantage, du moins… qu’on cesse peut-être de les renvoyer mortellement, inexorablement, à leur propre inanité de femmes vaincues… Ah, cette protection vraie ! – et pas la protection des maquereaux – que l’on n’obtient jamais ! que l’on n’attend qu’en vain ! et qu’on ne voit jamais venir de nulle part ! Cette protection vraie en quête de laquelle on ne fait jamais que les plus mauvaises rencontres qui soient… Ce prix exorbitant de l’amour que l’on croit devoir payer – tant il est rare, et cher, l’amour – ces cadeaux d’amour que l’on croit devoir offrir… et qui ne rapportent jamais que les crachats, l’obscénité, les gros mots… Des gros mots, remarquez bien, qu’on ne réserve jamais qu’aux idiots utiles, à ceux et celles qui se sont fait avoir, aux imbéciles heureux – trop heureux – d’avoir cru pouvoir ignorer le mal… à ceux qui sont doués d’intentions pures… Ce prix exorbitant, notez, qu’on ne fait jamais payer à ceux qui en abusent… Comme s’il était légitime d’abuser de celles et ceux qui ignorent le mal, pour les en instruire…

Il faut aussi dire la misère affective enfin, pour toute rétribution, lorsqu’on aime encore aimer… et la misère très-réelle, financière, matérielle, professionnelle, de celles qui ne se trouvent réellement heureuses que lorsqu’elles aiment, pour qui rien n’a de saveur au-delà de ça, qui ne se connaissent pas de but supérieur dans la vie, et ne résistent que difficilement à se faire rétribuer en toute chose, pour tout ce qu’elles sont ou tout ce qu’elles tentent d’être, en monnaie d’amour… Le mépris souverain de tous, enfin, le bannissement social à la clef, lorsqu’au fond l’on n’a pas, pour excuser mille actions folles venues du cœur, d’explication maligne et supérieure à donner…

Tous m’ont méprisée, mais qui étaient-ils au juste, ce « tous » ? Des riens, des qui ne pensaient pas, des qui ne savaient rien, des qui répétaient une leçon. D’où ça venue, la leçon ? Je le leur ai pourtant demandé, moi. En toute intégrité, en prenant le même air que ce benêt souverain qui nous gouverne… je leur ai dit :  « Je l’ai bien compris et je l’ai bien vu ça.. » « Vous me méprisez, bon. Mais d’où prenez-vous vos ordres ? Qui vous commande ? Qui vous a dit : ceci est le bien, ceci est le mal ? » Pas un seul n’a jamais su me répondre correctement. Tous : des bénis-oui-oui d’une religion qui ne disait pas son nom. D’une religion, du moins, qui ne connaissait pas ses propres lois. Trois décennies à être jugée universellement par les autoproclamés « hommes qui doutent ». Comme c’est étrange ! Comme c’est fort !… Ils étaient si sûrs d’eux, vous comprenez… les hommes-qui-supposément-doutent…. Je n’ai jamais compris cela… Le pourquoi, l’origine, de toute cette violence à mon encontre… Pour me baiser non pas seulement physiquement mais moralement. Pour m’écarteler. Pour venir à bout de ce qui était perçu par autrui comme un trop-plein de certitudes… De certitudes ?! Foutaises ! De joie de vivre, oui. La haine et l’envie de ma joie, c’est cela en vérité que j’ai subi. On ne m’avait pas préparée à ça. Je ne m’y attendais pas, figurez-vous. Il y avait bien ces histoires aux murs des églises… Mais c’était le passé, nous n’en parlions plus. Nous n’étions pas censés, du moins, en entendre parler à nouveau…

***

La première fois que j’ai lu des passages des Evangiles, j’étais encore une enfant, j’ai trouvé que tout cela partait sûrement d’une bonne intention, mais que le message du protagoniste principal était brouillé par le fait-même que sa sensibilité fût celle d’un homme archaïque, né en des temps archaïques, ayant affaire à des miséreux archaïques et à des méchants archaïques. Tout cela m’avait semblé très-bêtassement dépassé. Jésus était un être bien peu sensible, bien peu émotif et bien peu émouvant, par-rapport à nous autres les pauvres petites choses modernes… son empathie était pleine de dureté, sa charité pleine de mépris, sa compréhension pleine de limites… Il n’embrassait pas les miséreux à pleine bouche en leur disant : « Je t’aime, tout ira bien à présent, tu es avec moi, ne t’en fais pas, nous partons ». Non. Son message aux pauvres gens, aux idiots, aux boiteux – qui n’avaient pas eu l’heur de naître comme lui-même de la cuisse du Tout-Puissant – consistait davantage en quelque chose comme un coup de pied dans le cul un peu dédaigneux, suivi d’un hygiénique raclement de semelle et d’un soupir : « Après tout, qu’est-ce que cela peut bien faire ? Allez, vous êtes guéri. » – Et, de même, au final, la gratitude du pauvre se manifestait toujours plus ou moins sous la forme suivante  : « Merci ô grand Seigneur de ne pas vouloir ma souffrance et ma mort et de me laisser une chance de me refaire dans le merveilleux monde qui vient ». Mais enfin, les Évangiles, c’était déjà mieux que rien, n’est-ce pas ? Un texte imparfait aurait-on pu penser à ma place, mais nourri par de bonnes intentions et suivant de bonnes intuitions. C’était déjà un pas en avant accompli pour l’humanité… A charge pour elle de faire le reste du chemin, après tout. Un Messie, il faut lui emboiter le pas, il ne marche pas à notre place… Un peu comme lorsque le premier homme marcha sur la lune… Un petit pas pour le gars, un très grand pour l’humanité. Du moins c’était ainsi qu’il fallait le voir à mon avis, le lire et le sentir. Je ne demandais qu’à comprendre les Évangiles, vous comprenez. J’avais simplement encore un peu de mal : une sensibilité extrême, qui faisait de moi un rejeton décadent du dérèglement moderne de tous les sens et un égo démesuré – démesuré à la mesure de l’absence de mesure de l’absurdité du monde qui éclatait à mes yeux – couplés à la naïveté fatale de l’enfant que j’étais et qui n’avait pas encore vécu, m’empêchaient encore de fouler du pied cette âpre terre des vache (ou plutôt des chèvres) sur laquelle marchait Jésus.

Prenez tout de même en compte que l’enfant que j’étais serait sans dégoût allé laver les pieds du premier mendiant venu avec ses propres larmes, si cela avait eu la moindre chance de le sortir de l’humiliation de la mendicité…. La seule raison pour laquelle je ne me livrais pas à de telles pratiques tenait toute entière à ce que cela n’eût servit à rien… et m’eût plutôt fait passer pour folle – ce qui eût réduit encore mes maigres chances de venir en aide à qui que ce soit. Comprenez bien que j’aurais fait cela sans exiger une seule seconde que le mendiant fût un brave homme – ou qu’il fût autre chose qu’un mendiant, caché sous les oripeaux du mendiant… Quel mépris pour le mendiant, que de ne pouvoir lui accorder la moindre attention qu’à la condition de rêver qu’il soit autre chose, ne trouvez-vous pas ? Et sur quel espèce de piédestal me serais-je donc haussée, si j’avais prétendu qu’il ne fallait sauver que les braves hommes ? Et qu’était-ce au juste qu’un brave homme ? Telle était ma question ! Etait-ce un homme qui gagnait son pain et travaillait ? Les enfants eux-mêmes, ne gagnaient pas leur pain et ne travaillaient pas !… Fallait-il pour autant les juger indignes du pain qu’ils mangeaient ? … – J’aurais demandé à secourir le pauvre si cela avait été en mon pouvoir, et j’aurais donné cher pour avoir un tel pouvoir, car j’aurais aimé avoir l’honneur de l’avoir… j’aurais donné cher si seulement j’avais possédé quoi que ce soit en mon nom qui eût la moindre valeur, et que j’eus pu donner… cela sans hésiter le moins du monde, figurez-vous… et cela non pour me faire du bien à moi, non pour m’en vanter, mais pour pouvoir agir au nom de ce qu’on appelait tout simplement de mon temps : le principe. C’eût été une question de principe, et je ne me serais pas posée davantage de questions… On ne se pose pas de questions lorsqu’on a un coeur et que le coeur parle…

A présent imaginez, si j’avais cru au Messie… s’il s’était agit dans ma pauvre petite tête d’enfant de bonne volonté, de venir en aide au Messie ! – Heureusement que je ne pensais jamais à des choses pareilles ! – pour la simple et bonne raison qu’on ne m’avait pas fourré de catéchismes de ce genre dans la tête… Au juste, où cela m’aurait-il donc menée ? Jusque où ne serais-je donc pas allée dans cette voie étrange ? Que Diable n’eut pas donné l’atypique enfant que j’étais, pour plaire à un hypothétique Messie ? … Cependant, vouloir plaire au Messie davantage qu’au reste des hommes – et davantage surtout qu’aux mendiants -, n’aurait-ce pas été par ailleurs la plus grande manifestation possible de vanité de la part d’une personne de mon espèce ? Vouloir faire le bien non plus simplement sans me poser de questions, parce que j’aimais le bien, mais parce que j’aurais voulu être aimée d’un grand Seigneur qui tenait tout dans sa pogne, n’aurait-ce pas relevé de la plus haute perversité possible, en ce qui me concernait ?  – Voilà pourquoi il m’eût paru impensable, en ayant un peu de pudeur et de dignité, et même et surtout si cela avait été mon dessein secret, et même et surtout en l’hypothétique présence du Messie (lui qui censément sait tout et nous juge !), de me vanter de vouloir lui plaire davantage que n’importe qui d’autre. Cela aurait équivalu à lui demander d’être sa petite chérie, en quelque sorte, ce qui aurait signifié de le prier par ailleurs de défavoriser les autres à mon avantage… Quant à désirer faire la rencontre inopinée du Seigneur Eternel en la personne d’un mendiant afin qu’il me soit donné l’exceptionnelle occasion de lui venir en aide… cela n’aurait-il pas furieusement ressemblé à un délire narcissique extrême où j’aurais voulu faire du Créateur de toute chose mon débiteur et mon client ? Ce délire narcissique extrême, comparable à ce qui peut s’imaginer de plus taré en matière de /phase maniaque/ (pour parler en psychologue), est pourtant l’apanage de la plupart, sinon de la totalité, des Justes, selon la Bible… – seul le fait que ces Justes du temps jadis n’aient été doués que d’une sensibilité morale pauvre et archaïque, peut expliquer leur absence de recul critique par rapport à un tel état de fait.

Tout ce que Jésus exigeait des siens, à l’époque où les Evangiles furent écrit, le voilà : qu’ils se montrassent à la hauteur de leurs propres principes. Mais, soyons intellectuellement intègres une seule petite seconde… qui au juste n’exigeait pas une telle chose de son prochain, à l’époque où je suis née ? Strictement tout le monde en France avait ce brave culot, je m’en souviens, et ç’y est encore le cas aujourd’hui de la plupart des gens simples, de vouloir que le moindre de ses interlocuteur – aussi stupide, fat et incohérent fut-il – donnât pour preuve de sa probité, lorsqu’il exposait un point de vue moral, un jugement sur autrui ou une opinion politique, qu’il fût en mesure de s’appliquer à lui-même ses propres préceptes… J’ai vu les êtres les plus sots et les plus primaires refuser à autrui le droit de juger son voisin, au prétexte que cet autrui n’eût pas apprécié lui-même d’être « jugé ». Bien peu de ces « sages » à la petite semaine, en vérité, étaient capables de s’appliquer à eux-mêmes – tel est le cercle vicieux éternel de ce genre de reproche – l’intransigeance qu’ils avaient pour autrui. Certains ont dit pour prendre la défense de ces « simples en jugement » qui exigeaient d’avantage d’autrui qu’ils n’exigeaient d’eux-mêmes, que cela en faisait des altruistes… Sophisme évidemment qu’un tel point de vue : la bêtise n’est et ne sera jamais un altruisme. En sorte que la seule véritable question qui restait à poser, quand je suis née, ne visait plus à savoir si un homme allait un jour se rendre capable de confronter systématiquement ses contemporains à leurs propres manquements et de prendre le risque terminal de renvoyer ironiquement le monde créé à sa propre absurdité intrinsèque (ou à l’existence Pascalienne de Dieu – quitte ou double) en l’interrogeant jusqu’à la moelle, mais bien plutôt à déterminer s’il existait encore quelqu’un au monde qui fût capable de résister – par altruisme véritable, cette fois-ci – à cette monstrueusement destructrice tentation-là… Car nous étions TOUS, absolument tous autant que nous étions, devenus pleinement capables d’une telle chose ! Il faut à présent nous en rendre compte !

[A SUIVRE]

L’amour réactionnaire et Paris dans une bouteille

Je voulais écrire un article qui se serait intitulé : l’amour est réactionnaire. Mais comme toutes mes idées les plus essentielles tiennent, quand je m’en saisis, dans un mouchoir de poche – quoiqu’un homme plus fort et plus instruit que moi y trouverait cent fois la substance pour écrire une thèse – eh bien je me contenterai de laisser ici quelque infime trace aphoristique de tout ce que j’ai pensé. A d’autres d’exploiter le filon, si filon il y a.

L’amour est réactionnaire pour la simple et bonne raison qu’il l’est tout-particulièrement chez les êtres qui réclament pour leur amour une liberté totale – et indue.

Je m’explique.

S’il existait parfois un amour pacifié et de bon aloi – un amour libre, libre de droits – surgissant ici et pas ailleurs, sans raison objective à cela, et sans qu’aucun désir de transgression coupable, sans qu’un désir de puissance nourri par le ressentiment, ne l’ait appelé à son poste… un amour comme dans les scènes champêtres, un amour de berger à bergère, dirons-nous… si cet amour-là existait – et il existe sûrement ! -, alors il n’y aurait aucune raison valable de jeter sur lui l’anathème, de le regarder de travers et de le bannir. On marierait berger et bergère, et tous ceux qui voudraient s’y opposer seraient des filous.

Je suppose que lorsque les gay, les « bi », les transsexuels, les pédophiles, les incestueux et les sado-masochistes demandent la liberté d’aimer sans qu’on les juge, ils se réclament de cet amour idéal-là. Ils réclament les droits de l’amour « berger et bergère ».

Or, soyons honnête un instant, et sans aller jusqu’à explorer le cas évident des pervers patentés, ce n’est pas chez les homosexuels qu’on trouve le plus souvent le cas merveilleux de l’amour « libre et libre de droit » – auto-suffisant, auto-justifié, non « réactionnaire » … Un amour libre, je le répète, selon ma définition, étant un amour librement apparu, ne résultant d’aucun procédé mécanique, c’est-à-dire apparu sans qu’un ordre antérieur – un ordre honni – ou une mise-en-scène sophistiquée, ne l’aient sollicité – à la façon dont les publicitaires sollicitent le désir du consommateur ou dont les prohibitions diverses créent des désirs ex-nihilo.

En effet, il est notamment assez commun de voir chez les gays, dans les manifestations-même où ils réclament des droits, une forme de ressentiment, constitutif de leurs goûts et de leurs personnalités, à l’égard de l’ordre bourgeois. Souvent sont-il d’ailleurs d’extraction bourgeoise. Aussi est-il loisible de supposer que beaucoup ne sont devenus gays que pour choquer « papa-maman ». On n’est pas réellement amoureux lorsqu’on embrasse un garçon ou une fille uniquement parce que c’était le garçon ou la fille « à ne pas embrasser ».

Lorsque je dis que le cas du pervers patenté est encore plus évident que le cas du « gay », c’est parce que là où il paraît non seulement possible, mais même désirable, que parfois deux garçons ou deux filles tombent amoureux simplement parce qu’ils s’attirent, et sans qu’aucune basse mécanique des fluides sociaux – sans qu’aucune théorie des rivalités girardienne – ne soit à l’origine de leur irrésistible attraction réciproque, en revanche le pervers – par définition – ne tombe jamais « amoureux » (si tant est qu’on puisse encore appeler ça de l’amour) que « là où il ne faudrait pas », là où on le lui a interdit, là où c’est le plus transgressif, ou du moins toujours dans les mêmes conditions identiques – en souvenir d’une transgression primordiale qui lui a laissé dans la bouche un insatiable goût de « revenez-y ».

La mécanique des fluides ne mérite pas à mon sens le nom d’amour. Même si elle engendre des passions si fortes qu’il est loisible de se demander si ce ne sont pas les plus fortes – ainsi du moins le pensent les pervers. Et il faut croire que j’en suis.

***

Vient le jour où l’on se rend compte que c’est uniquement par lâcheté, par frousse et par faiblesse, qu’on n’est pas une personne dangereuse… Ce que c’est tout de même que de n’être pas d’une grande race !

Entre mes mains le cyanure prend des airs de tisane émolliente. Tisane, joli prénom.

Je suis Paris dans une bouteille. Je suis la sardine qui bouchait le port. Comment pourrais-je sérieusement juger ceux qui font ?

Moi je ne fais pas. La seule façon que j’aie trouvé de survivre, c’est de me laisser faire. Comme le disait Cicéron, la force de l’habitude est grande… Comprendre : c’est une grande force mise à notre disposition, nécessaire à la vie, constitutive de la vie, à exploiter donc, en quelque sorte. Et l’homme sans habitude, bien que rare et précieux, hélas sans doute, est perdu. – N’en déplaise à Pablo Neruda, Jacques Prévert et consorts.

Pour moi conquérir Paris, à la rigueur, cela pourrait revenir à conquérir Pâris. Je n’ai de pouvoir que sur les hommes. Et encore, sur les hommes qui doutent ! Sur la nature, eh bien, puisqu’elle est ma maîtresse, je n’en ai aucun.

Pourquoi, par exemple, ne me suis-je jamais prostituée ? Du temps de mon adolescence enflammée, mes héroïnes ne furent-elles pas toute peu ou prou des prostituées ? Je me suis, par la suite, construit un honneur à partir du fait d’en avoir été incapable. Autant l’amour, oui… qui n’aime pas l’amour ? Mais se vendre, non… oh quel déshonneur ! – La force des habitudes m’a empêchée de perdre mon état habituel d’honorabilité. Pourtant, en me donnant du mal, plus de mal, en me forçant, s’il avait vraiment fallu… N’aurais-je pas pu ? Comme tant d’autres ? Et n’en aurais-je pas, si cela m’avait permis de survivre et de me hisser au-dessus de ma condition, tiré quelque fierté ? Après tout, savoir se faire violence, n’est-ce pas la définition-même de la force ? Et celles qui ont trouvé en elles cette force, de quel droit les maudirais-je ? Par ressentiment ? Par envie ? Que pourrais-je leur reprocher, à part leur force ?

Lu dans Jules Renard (à moins que ce ne soit dans la Bruyère) un aphorisme qui disait comme cela : « Un homme d’esprit honnête, dans sa vie, fera un peu de bien… et beaucoup de mal. » … Mais oui ! Ah, c’est tellement ça ! Lorsque je serai devenue parfaitement antisémite j’espère trouver encore le courage de me rappeler cela : qu’on ne fait pas d’omelette dans casser des œufs, et que les Justes, lorsqu’ils sont timides et prudents, ne vont pas très loin, voire ne vont nulle part. Hélas la vertu sans prétention tourne autour d’elle-même en s’excusant sans cesse d’être un nombril inutile. C’est un juif dont j’étais amoureuse autrefois – et qui ne m’aimait pas – qui m’a appris cela.

Wow !

Est-ce mon appétance pour le style aphoristique ? Toujours est-il que j’ai trouvé ceci sous la plume de Kitshophobe, et me voilà bluffée (… oui, bluffée, commondit.. ) :

.

“Quelque chose qui est dit brièvement peut être le fruit et le résultat de quelque chose de longuement médité ; mais le lecteur qui est novice sur ce terrain, et qui n’y a pas autrement réfléchi, voit quelque chose d’embryonnaire dans tout ce qui est dit brièvement, non sans un blâme à l’adresse de l’auteur qui a osé lui présenter un mets qui n’était pas cuit à point. » Nietzsche

Il y a des types qui ne peuvent pas s’entendre, juste s’entendre, il y a des types qui peuvent à peine s’entendre avec eux mêmes, des types à côté de qui on s’assoit toujours en dernier et pourtant ils n’ont pas l’air plus dangereux qu’un autre , non, ces types là ont simplement l’air de remuer quelque chose de grave et continu et personne ne veut savoir. 

Ces types là se retrouvent toujours à côté.

***

 A la misogynie préférer la xénophobie, à la xénophobie la haine de classe, à la haine de classe la misanthropie, à la misanthropie la haine de soi, arrivé à la haine de soi recommencer, intervertir, cumuler, se perdre. 

Et pourquoi pas, un jour, regarder cette monumentale dépense d’énergie en pure perte avec un œil attendri ? 

 ***

La coke : engrais à jouisseurs ratés. 

 ***

 Adorable et mignonne bouille, douce et pas chiante, fragile des gestes, comme un air de gâterie qui réclame l’envie d’éblouir ou trépaner dans l’immédiat. Disparaître. Se tancer de dire de jolies choses d’être minet au centuple, quel monde affreux…Il faudrait renoncer à l’idéal en chair le temps de se sauver. Plaqué derrière ses lunettes air bigleuse…On est content de l’entendre s’adresser à nous, simplement, la langue alors ne parait plus jamais pauvre c’est une voix rien qu’une voix et le sens et le plaisir s’y attèlent par eux mêmes. 

 ***

Montherlant était un trop grand moraliste pour être un bon romancier. On peut même le deviner à son visage. 

***

 Inapte, en voilà un mot, une fissure un gouffre où nous avons végéter, nous, nous toutes les voix, s’envoyant tour à tour le vilain mot, l’esquivant en circonvolutions diverses, projets, et le mot honni nous soudait encore. Et plus le mot était dissimulé et plus sa présence devenait vivante, impitoyable…Le seul nous possible devenait le mot lui même. D’autres lui préféraient dégénérés, ringards, souffreteux, incapable, fainéant, égoïstes, lâches. D’autres encore hypomaniaque, maniaque, dépressif, bipolaire, couillons. Des mots faibles des mots pour blesser. Ils n’atteignaient pas l’incroyable puissance le désœuvrement complet qui peut sommeiller dans inapte.

J’ai connu une certaine jeunesse taciturne et errante, violente à ses heures, pleine de prétention stérile, et que le temps a moqué goulûment. 

***

Il  y a deux types d’hommes : ceux qui ont vu, enfant, passer les huissiers ; puis les autres, jouissant d’un crédit sans fin. Aux premier l’argent restera toujours une fin en soi. 

***

 Alcool : omega du week end du pauvre, du travailleur. 

 ***

Ironie du langage : il n’y a plus que les misogynes pour pouvoir aimer les femmes, pour ne pas y voir de simples hommes dénués de pénis.

 ***

Elle jouait avec ses bras, dessinant des cercles qu’on jurerait exacts. Elle avait précédemment engagé un bras de fer aux yeux de tous – pour rire – son adversaire se sentait incapable d’exercer la moindre pression la plus petite trace sur sa main…et pour ne pas perdre la mise il feintait de s’intéresser aux clients du café en balbutiant des remarques et le petit jeux s’éternisait et leurs mains en contact valaient bien d’accorder une légère résistance… 

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Changer de pseudo, n’avoir aucun style, ne vous garanti pas de passer sous le radar : vos obsessions grandissent et s’affinent. 

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Des gens qui se rendent service la haine en bouche. Des gens qui ne savent pas dire non. 

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Majijuana : anxiolytique un tantinet plus performant. 

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Gamin, on rêve d’avoir de gros bras et de cogner son père. Puis on a de gros bras, puis il perd ses cheveux, puis l’envie passe. 

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 Pourquoi si peu de femme clocharde ? Qui répondrait sérieusement et en public serait jugé ignoble, ou délirant. 

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Gamine sa mère la cognait car la mère de sa mère l’avait cognée également et elle racontait ça en ces termes. Elle n’en faisait pas de phrase. Elle ne faisait pas de phrase tout court. Si la conversation se voulait profonde elle rentrait en elle même lui laissant la gaudriole des mots savants expressions ampoulées derrière lesquels on se gonfle derrières lesquels les âmes secs,  frileuses et faciles, se donnent en spectacles et tartufferies éhontées…Elle avait pris des roustes pour des jupes et pour un rouge à lèvre planqué sous une pile de jeans et pour un portable sonnant en pleine nuit et d’avantage pour des retours de l’école après horaire usuel et la plus belle raclée assortie d’une nuit dans le hall pour avoir été aperçu main dans la main avec un blanc fils du proviseur, même qu’ils buvaient des bières en pleine rue.

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Se forcer à quitter le bureau un peu plus tard : après les fainéants qui se lèvent tôt, les fainéants qui quittent tard.

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 Mal s’accommoder au mensonge : signe de fatigue. 

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 – On pourrait dire que vous prenez tout au tragique et rien au sérieux, soit le contraire de la société ? – Oui, exactement. 

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 MDMA : relâchement complet, quart d’heure sucré pour hippie. 

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 Savoir sa tâche, présumée complexe et gratifiante, parfaitement réalisable par un automate, un logiciel, c’est s’octroyer une supériorité passagère accouplé d’un mépris, un mépris inondant, à peine supportable, et il faut alors se raccrocher à la comédie, prendre les airs d’un rouage indispensable. 

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Vouloir des enfants. « Des ». Vouloir n’importe qui. Non, pas des inconnus, puisqu’ils nous ressembleront : des bouts de soi, des mini-moi. Vouloir se perpétrer à la face d’un inconnu nous ressemblant. 

 Qui est assez libre pour voir tout le grotesque d’une chose aussi sacrée, primordiale ? 

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 Elle vient une fois par semaine, arroser les plantes. C’est de loin la personne la plus fragile, c’est naturellement celle à qui l’on aimerait le plus adresser la parole, entendre, c’est de là la personne avec qui il serait le plus déraisonnable d’être aperçu. 

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 Il arrive une heure du jour où le visage même de son prochain devient insultant. L’idée de provoquer soi-même ce sentiment est un scandale. 

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 Plus la tâche est vague et distante et plus elle s’accompagne de mots pratiques. Très souvent des anglicismes, et j’imagine avec un vilain délice la gueule du sbire l’ayant lancé pour la première fois, il y a forcément déjà un certain temps, de l’autre côté de l’atlantique, sans prévoir la résonance de sa monstrueuse expression. Malheur à celui qui, une fois sa journée achevée (finit-elle jamais ? la nuit elle perdure avec un rythme souverain, dans le langage) n’a eu ni à prononcer une de ces expressions, ni à en recevoir, le voilà piéger jusqu’au lendemain, sa présence s’avère rétroactivement louche. 

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Les plus belles lignes sur le sexe, les femmes, les plus profondes s’entend, ont été écrites par des demi-puceaux. Chose désespérantes pour tous les laborieux de la terre. 

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Si j’essaye d’avoir en souvenir son visage aux premiers moments, il disparait sous ses habilles, ses cheveux, un bracelet, tout son apparat. Les rencontres éphémères débouchent sur des visages tronqués. La mémoire est capricieuse, elle recoupe avec le connu, machine impitoyable, d’autres visages se mêlent et se volent… Il faut des milliers d’heures pour bien garder un visage, se l’approprier, à défaut les photos nous sauvent, pitoyable cervelle humaine, et ne parlons même pas des corps. 

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 Lorsque Baudelaire envoyait à sa mère un quatrain des Albatros, elle ouvrait son courrier et recevait le souffre et la grâce. Elle ne lui a pas pardonné. Lorsqu’elle dit des Fleurs du Mal qu’elles contiennent de grandes beautés mais des peintures horribles et choquantes, elle regarde avec effroi sa chatte, le lieux de passage de toutes ces choses biscornus et sublimes et lui étant à jamais étrangères et ça, ça ne passe pas.

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 La société de consommation et ses contempteurs, pareille chose, s’échinent à nous retrancher la joie à l’idée de posséder. A la première, il semble que nous n’avons jamais assez, que la mode et les usages rendent caducs nos biens, quand aux deuxièmes, encore plus vilains, ils s’arrogent le droit de nous culpabiliser si nos âmes sont assez frêles pour trouver grâce à cette course effrénée. 

Épicure lui même avait un épicurisme frugal : un jardin, des raisins, du pain, deux ou trois amis. C’est surement l’équivalent, à l’heure actuelle, d’un F3, d’un mac, et d’une liste de 150 amis sur Facebook. 

Un de nos meilleurs écrivains de ce début de siècle faisait remarquer, avec justesse, qu’aux ascètes en herbe convient une époque d’opulence, comme la notre, car quel stoïcien pour se vanter de distancer son ventre en période de disette ? Même nos clochards sont obèses, ce n’est pas les insulter que de le dire.