L’amour réactionnaire et Paris dans une bouteille

Je voulais écrire un article qui se serait intitulé : l’amour est réactionnaire. Mais comme toutes mes idées les plus essentielles tiennent, quand je m’en saisis, dans un mouchoir de poche – quoiqu’un homme plus fort et plus instruit que moi y trouverait cent fois la substance pour écrire une thèse – eh bien je me contenterai de laisser ici quelque infime trace aphoristique de tout ce que j’ai pensé. A d’autres d’exploiter le filon, si filon il y a.

L’amour est réactionnaire pour la simple et bonne raison qu’il l’est tout-particulièrement chez les êtres qui réclament pour leur amour une liberté totale – et indue.

Je m’explique.

S’il existait parfois un amour pacifié et de bon aloi – un amour libre, libre de droits – surgissant ici et pas ailleurs, sans raison objective à cela, et sans qu’aucun désir de transgression coupable, sans qu’un désir de puissance nourri par le ressentiment, ne l’ait appelé à son poste… un amour comme dans les scènes champêtres, un amour de berger à bergère, dirons-nous… si cet amour-là existait – et il existe sûrement ! -, alors il n’y aurait aucune raison valable de jeter sur lui l’anathème, de le regarder de travers et de le bannir. On marierait berger et bergère, et tous ceux qui voudraient s’y opposer seraient des filous.

Je suppose que lorsque les gay, les « bi », les transsexuels, les pédophiles, les incestueux et les sado-masochistes demandent la liberté d’aimer sans qu’on les juge, ils se réclament de cet amour idéal-là. Ils réclament les droits de l’amour « berger et bergère ».

Or, soyons honnête un instant, et sans aller jusqu’à explorer le cas évident des pervers patentés, ce n’est pas chez les homosexuels qu’on trouve le plus souvent le cas merveilleux de l’amour « libre et libre de droit » – auto-suffisant, auto-justifié, non « réactionnaire » … Un amour libre, je le répète, selon ma définition, étant un amour librement apparu, ne résultant d’aucun procédé mécanique, c’est-à-dire apparu sans qu’un ordre antérieur – un ordre honni – ou une mise-en-scène sophistiquée, ne l’aient sollicité – à la façon dont les publicitaires sollicitent le désir du consommateur ou dont les prohibitions diverses créent des désirs ex-nihilo.

En effet, il est notamment assez commun de voir chez les gays, dans les manifestations-même où ils réclament des droits, une forme de ressentiment, constitutif de leurs goûts et de leurs personnalités, à l’égard de l’ordre bourgeois. Souvent sont-il d’ailleurs d’extraction bourgeoise. Aussi est-il loisible de supposer que beaucoup ne sont devenus gays que pour choquer « papa-maman ». On n’est pas réellement amoureux lorsqu’on embrasse un garçon ou une fille uniquement parce que c’était le garçon ou la fille « à ne pas embrasser ».

Lorsque je dis que le cas du pervers patenté est encore plus évident que le cas du « gay », c’est parce que là où il paraît non seulement possible, mais même désirable, que parfois deux garçons ou deux filles tombent amoureux simplement parce qu’ils s’attirent, et sans qu’aucune basse mécanique des fluides sociaux – sans qu’aucune théorie des rivalités girardienne – ne soit à l’origine de leur irrésistible attraction réciproque, en revanche le pervers – par définition – ne tombe jamais « amoureux » (si tant est qu’on puisse encore appeler ça de l’amour) que « là où il ne faudrait pas », là où on le lui a interdit, là où c’est le plus transgressif, ou du moins toujours dans les mêmes conditions identiques – en souvenir d’une transgression primordiale qui lui a laissé dans la bouche un insatiable goût de « revenez-y ».

La mécanique des fluides ne mérite pas à mon sens le nom d’amour. Même si elle engendre des passions si fortes qu’il est loisible de se demander si ce ne sont pas les plus fortes – ainsi du moins le pensent les pervers. Et il faut croire que j’en suis.

***

Vient le jour où l’on se rend compte que c’est uniquement par lâcheté, par frousse et par faiblesse, qu’on n’est pas une personne dangereuse… Ce que c’est tout de même que de n’être pas d’une grande race !

Entre mes mains le cyanure prend des airs de tisane émolliente. Tisane, joli prénom.

Je suis Paris dans une bouteille. Je suis la sardine qui bouchait le port. Comment pourrais-je sérieusement juger ceux qui font ?

Moi je ne fais pas. La seule façon que j’aie trouvé de survivre, c’est de me laisser faire. Comme le disait Cicéron, la force de l’habitude est grande… Comprendre : c’est une grande force mise à notre disposition, nécessaire à la vie, constitutive de la vie, à exploiter donc, en quelque sorte. Et l’homme sans habitude, bien que rare et précieux, hélas sans doute, est perdu. – N’en déplaise à Pablo Neruda, Jacques Prévert et consorts.

Pour moi conquérir Paris, à la rigueur, cela pourrait revenir à conquérir Pâris. Je n’ai de pouvoir que sur les hommes. Et encore, sur les hommes qui doutent ! Sur la nature, eh bien, puisqu’elle est ma maîtresse, je n’en ai aucun.

Pourquoi, par exemple, ne me suis-je jamais prostituée ? Du temps de mon adolescence enflammée, mes héroïnes ne furent-elles pas toute peu ou prou des prostituées ? Je me suis, par la suite, construit un honneur à partir du fait d’en avoir été incapable. Autant l’amour, oui… qui n’aime pas l’amour ? Mais se vendre, non… oh quel déshonneur ! – La force des habitudes m’a empêchée de perdre mon état habituel d’honorabilité. Pourtant, en me donnant du mal, plus de mal, en me forçant, s’il avait vraiment fallu… N’aurais-je pas pu ? Comme tant d’autres ? Et n’en aurais-je pas, si cela m’avait permis de survivre et de me hisser au-dessus de ma condition, tiré quelque fierté ? Après tout, savoir se faire violence, n’est-ce pas la définition-même de la force ? Et celles qui ont trouvé en elles cette force, de quel droit les maudirais-je ? Par ressentiment ? Par envie ? Que pourrais-je leur reprocher, à part leur force ?

Lu dans Jules Renard (à moins que ce ne soit dans la Bruyère) un aphorisme qui disait comme cela : « Un homme d’esprit honnête, dans sa vie, fera un peu de bien… et beaucoup de mal. » … Mais oui ! Ah, c’est tellement ça ! Lorsque je serai devenue parfaitement antisémite j’espère trouver encore le courage de me rappeler cela : qu’on ne fait pas d’omelette dans casser des œufs, et que les Justes, lorsqu’ils sont timides et prudents, ne vont pas très loin, voire ne vont nulle part. Hélas la vertu sans prétention tourne autour d’elle-même en s’excusant sans cesse d’être un nombril inutile. C’est un juif dont j’étais amoureuse autrefois – et qui ne m’aimait pas – qui m’a appris cela.

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