Mise-au-point concernant mon vieux fond philosémite

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Je vais vous dire ce qui me choque le plus, au sujet de la création d’Israël.

Vous savez, à l’origine, le peuple juif était un peuple qui s’assumait lui-même en tant que peuple fantasmé, en tant que peuple-rêve et peuple « à l’intérieur d’un livre »… il n’était pas aussi prosaïque qu’aujourd’hui concernant sa propre définition de la judéïté… Du moins il y était bien forcé, à n’être pas prosaïque, il lui fallait bien savoir raison-garder, du fait qu’il n’avait pas de terre à lui, et qu’il devait toujours habiter chez autrui. Mine de rien, ça force à l’humilité, l’exil !

Il était notamment évident autrefois que la religion juive avait eu ses phases prosélytes. Par exemple, il faut savoir qu’à l’époque où est né Mahomet, une majorité de la population citadine dans la péninsule arabique, était juive. C’était bien-évidemment, à l’époque, globalement une population convertie. En ce temps-là on peut donc en déduire qu’il était encore possible de devenir juif à part entière via la simple conversion.

Pendant des centaines d’années, donc, la religion juive s’est transmise essentiellement par la lecture et l’exégèse du Livre. Ce Livre, le peuple juif originel en avait commencé la rédaction à partir du moment où il avait été poussé à l’Exil, en Egypte, et où il avait perdu son Temple à Jérusalem… Le Livre, sa rédaction et son étude, avaient vocation à permettre à ces pauvres gens privés de terre, de garder la mémoire intacte de leur patrie d’origine, de leurs traditions, de ce qu’ils avaient perdu, et aussi par-là même ils servaient à remplacer le Temple.

Ils avaient perdu un temple de pierres, et ils avaient gagné au change un temple fait de mots. Ils avaient perdu le sacrifice rituel des bêtes, ils avaient gagné la pratique assidue de la lecture des écritures saintes. Ils avaient perdu le sentiment d’appartenance à une patrie terrestre, mais ils avaient conservé en quelque sorte leur « nationalité céleste ». C’était plutôt une conception du monde avancée pour l’époque. C’était même une tradition plutôt jolie. Il y avait là de quoi « nous » séduire, du moins.

Moi-même, j’ai été séduite par tout cela, autrefois.

Toute cette gangue de culture que la Diaspora avait tissé autour du mythe originel fondateur, les trémolos nostalgiques des haut-bois yiddish, arabesques vaguement indiennes, imprégnées par les territoires slaves, ce mélange des genre systématique, toujours un peu irrespectueux, qui caractérisait leur façon de s’exprimer dans les arts, le pathos à tous les étages, la place de choix donné aux femmes dans toute cette dramaturgie où il fallait toujours séduire l’hôte du jour, qu’il soit mécène ou tyran… leur humour enfin, si caractéristique, cette ironie dont les flèches étaient toujours dirigées en priorité à leur propre endroit… tout cela, j’ai toujours aimé.

La Diaspora. L’Exil.

Cioran a magnifiquement célébré l’Exil – mais l’Exil pour l’Exil, et non pas l’Exil pour la reconquête ! C’est aussi un peu du personnage de Don Quichotte que j’aime à travers cette représentation du monde-là. Tout paradis n’est-il pas un paradis perdu ? Ne serait-il pas plus rigolo d’appartenir à un pays rêvé plutôt qu’à un pays réel ? Et tout bonheur n’est-il pas la quête du bonheur ? – Ces paradoxes-là semblent parfois avoir la force d’embrasser le réel dans tout ce qu’il a de meilleur et sont des jeux intellectuels bien amusants !

Alors, que vient-donc signifier dans toute cette histoire, la création d’Israël ? Israël, c’est un peu la fin de toute cette belle histoire romantique, ne trouvez-vous pas ?

Ils avaient échangé un temple de pierres contre un temple de mots… n’était-ce donc pas suffisamment beau ? Leur fallait-il encore prouver au monde que ces mots-là pouvaient se retransformer en or, en sang, en terre, en pierres ?

Dans quelle mesure le fait de préférer revenir au point de départ, se venger des vieux ennemis, des anciens voisins, des cousins jaloux – au pied de la lettre ! – faire couler le sang plutôt que l’encre, et reprendre leur supposé dû – à savoir : quelques arpents de terre cultivable et un morceau de désert rempli de cailloux – ne les conduit-il pas à renoncer au doux rêve fertile dans lequel les avait jusque-là plongé l’Exil ?

Dans quelle mesure en revenant à leurs lois au pied-de-la-lettre, ne renoncent-ils pas à l’Esprit de ces lois ?

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