Un peu de Jünger entre deux morceaux de Goncourt

Attation ! [Comme dirait ma pitite fille] Lecture difficile.

Même le prof de philo chez qui j’ai chouré ces extraits [merci à lui d’avoir joué les moines copistes] semble être un peu largué. Perso, je le dis tout net, et bien que cela paraisse orgueilleux : je n’ai, moi, pas l’impression de l’être, et il me semble que je comprends tout. La présente sélection, en tant qu’elle est mise en relation signifiante avec mes propres « oeuvres » (si je puis dire, hu hu!), et aussi avec la qualité très-particulière de mon lectorat (qui a ses oeuvres-propres), devrait offrir à ce dit lectorat un certain angle d’approche éclairant, pour ainsi dire « personnalisé », susceptible de l’aider à rejoindre l’âme du texte, dans la simplicité et la clarté où elle m’apparaît… du moins est-ce là ce que je recherche. Honnit soit qui pense à mal de mon ambition. Je vous invite bien sûr à vous rendre sur le blog du prof en question au cas où vous souhaiteriez lire un peu plus au sujet qui ici nous intéresse (et trouver les références exactes des extraits qui suivent) :

.

La figure du Rebelle chez Jünger

.

Nous avons nommé deux des plus grandes figures de notre âge, l’Ouvrier et le Soldat inconnu. Avec le Rebelle, nous en saisissons une troisième, qui se manifeste de plus en plus clairement.

En l’Ouvrier, c’est le principe technique qui s’épanouit, dans l’essai de pénétrer le monde et de régner sur lui comme jamais on ne l’avait fait encore, d’atteindre des ordres de grandeur ou de petitesse que nul œil n’avait encore perçus, de disposer de forces que nul n’avait encore déchaînées.

Le Soldat inconnu se tient sur la face d’ombre des opérations militaires : il est le sacrifié qui porte les fardeaux dans les grands déserts de feu et dont l’esprit de bonté et de concorde cimente l’unité, non pas seulement de chaque peuple, mais des peuples entre eux.

Quant au Rebelle, nous appelons ainsi celui qui, isolé et privé de sa patrie par la marche de l’univers, se voit enfin livré au néant. Tel pourrait être le destin d’un grand nombre d’hommes, et même de tous — il faut donc qu’un autre caractère s’y ajoute. C’est que le Rebelle est résolu à la résistance et forme le dessein d’engager la lutte, fût-elle sans espoir. Est rebelle, par conséquent, quiconque est mis par la loi de sa nature en rapport avec la liberté, relation qui l’entraîne dans le temps à une révolte contre l’automatisme et à un refus d’en admettre la conséquence éthique, le fatalisme.

A le prendre ainsi, nous serons aussitôt frappés par la place que tient le recours aux forêts, et dans la pensée, et dans la réalité de nos ans. Car chacun se trouve à l’heure actuelle sous le coup de la contrainte, et ses efforts pour lui faire échec ressemblent à des expériences téméraires, dont dépend bien plus encore que le destin de ceux qui ont assumé ce risque.

Une telle entreprise ne peut espérer de succès que si les trois grandes forces de l’art, de la philosophie et de la théologie la soutiennent et lui ouvrent une voie à travers l’inexploré.

***

« A supposer même que le néant triomphe, dans la pire de ses formes, une différence subsiste alors, aussi radicale que celle du jour et de la nuit. D’un côté, le chemin s’élève vers des royaumes, le sacrifice de la vie, ou le destin du combattant qui succombe sans lâcher ses armes ; de l’autre, il descend vers les bas-fonds des camps d’esclavage et des abattoirs où les primitifs concluent avec la technique une alliance meurtrière ; où l’on n’est plus un destin, mais rien qu’un numéro de plus. Or, avoir son destin propre, ou se laisser traiter comme un numéro tel est le dilemme que chacun, certes, doit résoudre de nos jours, mais est seul à pouvoir trancher. La personne est toujours exactement pourvue de la même souveraineté qu’en toute autre période de l’histoire ; peut-être est-elle plus forte que jamais. Car, à mesure que les puissances collectives gagnent du terrain, la personne s’isole des organismes anciens, formés par les siècles, et se trouve seule. Cet homme seul devient alors partenaire de Léviathan, peut-être même son vainqueur, son dompteur. »

***

[Comment toujours et partout sauvegarder sa liberté et sa dignité ?]

« Il faut mentionner, parmi les hommes, Socrate, dont l’exemple n’a pas fécondé que le stoïcisme, mais d’innombrables esprits de tous les temps. Nous pouvons différer, quant à sa vie et sa doctrine; sa mort fut l’un des grands événements. Le monde est ainsi fait que toujours les préjugés, les passions exigent à nouveau leur tribut de sang, et il faut savoir que rien n’y mettra jamais fin. Les arguments changent, mais la bêtise maintient éternellement son tribunal. On est mené au supplice pour avoir méprisé les dieux, puis pour avoir refusé d’admettre un dogme, puis enfin pour avoir péché contre une théorie. Il n’y a pas de grand mot ni de noble pensée au nom desquels le sang n’ait déjà coulé. L’attitude socratique, c’est de connaître la nullité du jugement, et de le savoir nul en un sens trop élevé pour que puissent l’atteindre le pour et le contre des hommes. La vraie sentence est rendue depuis toujours : elle vise à l’exaltation de la victime. Si donc certains Grecs modernes demandent une révision du procès, ils ne font qu’ajouter, aux innombrables notes utiles dont sont encombrées les marges de l’histoire universelle, une note de plus, et ceci à une époque où le sang des innocents coule à flots. Ce procès est éternel, et les cuistres qui s’en firent les juges se rencontrent de nos jours à, tous les coins de rue, dans tous les parlements.

Que l’on puisse y changer quoi que ce soit, cette idée a, de tout temps, permis de distinguer les cervelles creuses. La grandeur humaine doit être sans cesse reconquise. Elle triomphe lorsqu’elle repousse l’assaut de l’abjection dans le cœur de chaque homme. C’est là que se trouve la vraie substance de l’histoire — dans la rencontre de l’homme avec lui-même, c’est-à-dire avec sa puissance divine. Il faut le savoir, lorsqu’on veut enseigner l’histoire. Socrate appelait ce lieu de l’être intime où une voix, plus lointaine déjà que toutes paroles, le conseillait et le guidait, son daimonion. On pourrait aussi le qualifier de forêt. »

***

« Reste à signaler une source d’erreurs – nous songeons à la confiance en l’imagination pure. Nous admettons qu’elle mène aux victoires spirituelles. Mais notre temps exige autre chose que la fondation d’école de yoga. Tel est pourtant le but, non seulement de nombreuses sectes, mais d’un certain nihilisme chrétien, qui se rend la tâche trop facile. On ne peut se contenter de connaître à l’étage supérieur le vrai et le bon, tandis que dans les caves on écorche vifs vos frères humains. On ne le peut même pas lorsqu’on occupe en esprit une position bien défendue, voire supérieure, pour cette simple raison que des millions d’esclaves crient vengeance au ciel. Le fumet atroce des écorchements continue à empester l’air. Ce sont des faits qu’on n’élude pas avec des jongleries.

   Il ne nous est donc pas accordé d’établir notre demeure dans l’imaginaire bien qu’il donne leur moteur aux opérations belliqueuses. L’épreuve de force suit la querelle entre images et la guerre aux images. C’est pourquoi nous sommes contraints de faire appel aux poètes. Ils préparent les bouleversements et la chute des Titans. L’imagination, et le poème avec elle, sont l’un des recours aux forêts »

***

Le navire représente l’être temporel, et la forêt, l’être supra-temporel.

A notre époque de nihilisme, l’illusion d’optique se répand selon laquelle le mouvement paraît gagner du terrain au détriment de l’immobile. En réalité, tout ce que notre époque déploie de puissance technique n’est qu’une effulgescence passagère des trésors de l’être. Si l’homme parvient à y pénétrer, ne fût-ce que l’espace d’un éclair, il en rapportera l’assurance: le temporel ne perdra pas seulement son allure de menace; il lui paraîtra chargé de sens.

Nous qualifierons ce retournement de recours aux forêts et celui qui l’exécute de Rebelle.

Comme le mot d’Ouvrier, celui-ci embrasse toute une échelle de sens, puisqu’il désigne, avec les formes et les domaines les plus divers, les différents degrés d’un certain comportement. Il n’est pas mauvais que ce terme, l’un des vieux mots de l’Islande, ait déjà, comme tel, son passé, bien qu’il faille le prendre ici dans une acception plus générale. Le « recours aux forêts » y suivait la proscription; l’homme y proclamait sa décision de s’affirmer par ses seules forces. C’était agir en homme d’honneur : ce l’est encore, quoi que prétendent les lieux communs.

La proscription sanctionnait en général l’assassinat, tandis que de nos jours, elle atteint l’homme avec le même automatisme que la chance à la roulette. Nul ne sait s’il n’appartiendra pas dès demain à un groupe de hors-la-loi. En de tels moments, la vie perd son badigeon de culture, car les coulisses du confort tombent et se muent en indices de destruction. Le paquebot de luxe devient navire de guerre, à moins qu’on ne hisse à son bord le pavillon noir des pirates, les drapeaux rouges des bourreaux.

Du temps de nos ancêtres, le proscrit était accoutumé à penser par lui-même, à mener une vie dure, et à n’en faire qu’à sa tête. Plus tard, il a pu se sentir assez fort pour assumer l’excommunication, avec le reste de son destin, et pour se créer, de son propre chef, guerrier, médecin et juge, mais aussi prêtre. Il n’en est plus ainsi. Les êtres sont si bien enclavés dans la collectivité et ses structures qu’ils se trouvent presque incapables de se défendre. C’est à peine s’ils se rendent compte de la forme toute particulière qu’ont prise en notre siècle de lumières les préjugés. D’ailleurs, la vie vient des prises de courant, des conserves et des tuyauteries ; d’où les mises au pas, répétitions, transmissions de forces. La santé, elle non plus, n’est guère brillante. Voici que brusquement s’abat la proscription, et souvent, comme un coup de tonnerre dans un ciel serein : tu es blanc, ou rouge, ou noir, Russe, Juif, Américain, Coréen, Jésuite, Franc-maçon mais en tout cas plus vil qu’un chien. On a même pu voir les victimes s’associer au chœur qui les condamnait.

Sans doute vaut-il donc la peine de décrire à l’objet de telles menaces la situation dans laquelle il se trouve, et qu’il méconnaît le plus souvent. II se peut qu’il en puisse induire le style de son action. Nous avons vu, par l’exemple du scrutin, avec quelle astuce les pièges sont camouflés. Resteraient tout d’abord quelques malentendus à éclaircir ; ils pourraient facilement s’attacher à notre terme, et en restreindre l’acception à des fins plus limitées.

Le recours aux forêts ne doit pas être interprété comme une forme d’anarchie qui s’opposerait au monde mécanique, bien que cette tentation soit forte, surtout lorsque cette décision vise en même temps à rétablir l’intimité de l’homme avec le mythe. Assurément, l’avènement du mythe se produira : il se prépare déjà. Car le mythe est toujours présent et remonte à la surface, l’heure venue, comme un trésor. Mais il ne surgira, principe hétérogène, que du mouvement parfait, parvenu à sa plus haute puissance. Or, le mécanisme est seul mouvement, en ce sens, cri de l’enfantement. On ne revient pas en arrière pour reconquérir le mythe ; on le rencontre à nouveau, quand le temps tremble jusqu’en ses bases, sous l’empire de l’extrême danger. Il ne faut pas dire non plus ou le cep ou le navire, mais : et le cep et le navire. Le nombre de ceux qui songent à abandonner le navire croît, et l’on trouve parmi eux aussi des têtes claires et des esprits fermes. Mais au fond, ce serait là débarquer en pleine mer. Surviennent alors la faim, le cannibalisme et les requins, bref, toutes les horreurs que l’on rapporte sur le radeau de la Méduse. Il est donc prudent, quoi qu’il arrive, de demeurer à bord et sur le pont, fût-ce au risque de sauter avec les autres.

Cette objection ne vise pas le poète, qui manifeste l’immense supériorité du royaume des Muses sur celui de la technique, tant dans l’oeuvre que dans l’existence. Il aide l’homme à se retrouver : le poète est Rebelle.

***

Le Rebelle est l’individu concret, agissant dans le cas concret. Il n’a pas besoin de théories, de lois forgées par les juristes du parti, pour savoir où se trouve le droit. Il descend jusqu’aux sources de la moralité, que n’ont pas encore divisées les canaux des institutions.

Tout y devient simple, s’il survit en lui quelque pureté. Nous avons vu que la grande surprise des forêts est la rencontre avec soi-même, le noyau inaltérable du moi, l’essence dont se nourrit le phénomène temporel et individuel. Cette rencontre, qui peut tout faire pour la guérison et le triomphe sur la crainte, tient aussi, en morale, le rang le plus haut. Car elle mène jusqu’à cette strate qui fonde toute vie sociale et contient depuis les origines toute communauté. Elle conduit vers cet homme en qui réside, en deçà de l’individuel, notre richesse première, et dont rayonnent les individuations. Cette zone a plus à nous offrir que la communion : là se trouve l’identité : ce dont le symbole de l’éternité donne le pressentiment. Le moi se reconnaît en l’autre: il se conforme à la vieille formule: «Tu es celui- là!» L’autre peut être la bien-aimée, ou encore le frère, le dolent, le dépourvu. Lui prêtant secours, le moi se fortifie par là même dans l’impérissable. Acte en lequel se confirme la structure morale du monde.

[Snif’! C’est tellement beau ; ça me donne envie de pleurer.]

Ce sont faits d’expérience. On ne saurait compter, de nos jours, ceux qui ont dépassé les centres de l’enchaînement nihiliste, les lieux mortels du maelström. Ils savent qu’ailleurs le mécanisme dévoile de plus en plus clairement ses menaces ; l’homme se trouve au centre d’une grande machine, agencée de manière à le détruire. Ils ont aussi dû constater que tout rationalisme mène au mécanisme et tout mécanisme à la torture, comme à sa conséquence logique : ce qu’on ne voyait pas encore au XIXe siècle.

Il ne faut rien de moins qu’un miracle pour sauver l’homme de tels tourbillons. Et ce miracle s’est produit d’innombrables fois, du simple fait que l’homme apparaissait parmi les chiffres morts et offrait son aide. Cela s’est vu jusque dans les prisons et là même plus qu’ailleurs. En toute occurrence, envers chacun, l’homme seul peut ainsi devenir le prochain — ce qui révèle son être inné, sa naissance princière. La noblesse tire son origine de la protection qu’elle accordait — d’avoir tenu en respect les monstres et les mauvais génies : cette marque de distinction resplendit toujours en la personne du gardien qui glisse secrètement au prisonnier un morceau de pain. De telles actions ne peuvent se perdre : et c’est d’elles que vit le monde. Elles sont les sacrifices sur lesquels il est fondé.

***

[De la nature chaotique du réel (le magazine Science&Vie confirme) :]

Anarchique, chacun l’est ; c’est justement ce qu’il a de normal. Toutefois, dès son premier jour, son père et sa mère, l’Etat et la société lui tracent des limites. Ce sont là des rognements, des mises en perce de l’énergie innée auxquels nul n’échappe. Il faut bien s’y résigner. Pourtant, le principe d’anarchie reste au fond, mystère dont le plus souvent son détenteur même n’a pas la moindre idée. Il peut jaillir de lui sous forme de lave, peut le détruire ou le libérer.

Il s’agit ici de marquer les différences : l’amour est anarchique, le mariage non. Le guerrier est anarchique, le soldat non. L’homicide est anarchique, mais non l’assassinat. Le Christ est anarchique, saint Paul ne l’est pas. Comme cependant l’anarchie, c’est la normale, elle existe aussi en saint Paul et explose parfois violemment en lui. Ce ne sont pas là des antithèses, mais des degrés. L’histoire mondiale est mue par l’anarchie. En un mot : l’homme libre est anarchique, l’anarchiste ne l’est pas.

[On pourrait dire également : le rebelle est libre et anarchique, le rebellocrate ne l’est pas.]

L’anarchiste [qu’on peut donc traduire en langage Murayien par : le rebellocrate, NDLA.] vit dans la dépendance. — d’abord de sa volonté confuse, et secondement du pouvoir. Il s’attache au puissant comme son ombre; le souverain, en sa présence, est toujours sur ses gardes. Comme Charles Quint se trouvait avec sa suite au sommet d’une tour, un capitaine se mit à rire, et, assailli de questions, il reconnut avoir soudain songé que s’il enlaçait l’empereur et sautait avec lui dans l’abîme, son nom serait inscrit d’une encre ineffaçable au livre de l’histoire.

L’anarchiste est le partenaire du monarque qu’il rêve de détruire. En frappant la personne, il affermit l’ordre de la succession. Le suffixe « isme » a une acception restrictive : il accentue le vouloir, aux dépens de la substance.

La contrepartie positive de l’anarchiste, c’est l’anarque. Celui-ci n’est pas le partenaire du monarque, mais son antipode, l’homme que le puissant n’arrive pas à saisir, bien que lui aussi soit dangereux. Il n’est pas l’adversaire du monarque, mais son pendant.

Le monarque veut régner sur une foule de gens, et même sur tous ; l’anarque sur lui-même, et lui seul. Ce qui lui procure une attitude objective, voire sceptique envers le pouvoir, dont il laisse défiler devant lui les figures — intangible, assurément, mais non sans émotion intime, non sans passion historique. Anarque, tout historien de naissance l’est plus ou moins ; s’il a de la grandeur, il accède impartialement, de ce fond de son être, à la dignité d’arbitre.

***

«Bien qu’anarque, je ne suis pas, pour autant, ennemi de l’autorité. Au contraire : j’ai besoin d’elle, sans d’ailleurs croire en elle. Le principe digne de créance auquel j’aspire n’apparaît jamais : ce qui aiguise mon esprit critique. Etant historien, je sais ce qui peut se réaliser. Pourquoi des esprits qui nient toute valeur persistent-ils, en ce qui les concerne, à élever des prétentions ? Ils vivotent du fait qu’autrefois, des dieux, des pères, des poètes ont vécu. L’essence des mots s’est délayée en titres vains. Il existe chez les animaux, des parasites qui se nourrissent en secret d’une chenille. A la fin, au lieu du papillon, c’est seulement une guêpe qui se glisse hors de l’enveloppe. Ainsi en use-t-il à l’égard de l’héritage, et en particulier du langage : faux-monnayeurs qu’ils sont.»

«Il faut se tenir à l’écart des changements de couches dirigeantes, au sein de la guerre civile, avec ses contraintes de plus en plus rigoureuses.»

«Le trait propre qui fait de moi un anarque, c’est que je vis dans un monde que, « en dernière analyse », je ne prends pas au sérieux. Ce qui renforce ma liberté. Je sers en volontaire.»

«Pour l’anarque, les choses ne changent guère lorsqu’il se dépouille d’un uniforme qu’il considérait en partie comme une souquenille de fou, en partie comme un vêtement de camouflage. Il dissimule sa liberté intérieure, qu’il objectivera à l’occasion de tels passages. C’est ce qui le distingue de l’anarchiste qui, objectivement dépourvu de toute liberté, est pris d’une crise de folie furieuse, jusqu’au moment où on lui passe une camisole de force plus solide.»

«Ce qui d’ailleurs me frappe, chez nos professeurs, c’est qu’ils pérorent d’abondance contre l’Etat et l’ordre, pour briller devant leurs étudiants, tout en attendant du même Etat qu’il leur verse ponctuellement leur traitement, leur pension, leurs allocations familiales et qu’à cet égard du moins ils sont encore dans l’ordre. La main gauche sert le poing, la main droite tend vers l’aumône – c’est ainsi qu’on fait son chemin dans le monde.»

«Le libéral est mécontent de tout régime, l’anarque en traverse la série, si possible sans jamais se cogner, comme il le ferait d’une colonnade. C’est la bonne recette pour quiconque s’intéresse plus à l’essence du monde qu’à ses apparences – le philosophe, l’artiste, le croyant.»

«Je ne fais, aucun cas des convictions, et beaucoup de cas de la libre disposition de soi. C’est ainsi que je suis disponible, dans la mesure où l’on me provoque, que ce soit à l’amour ou à la guerre. Je ne respecte pas les convictions, mais l’homme.»

«Je regarde et je garde.»

«L’ anarque n’est pas tenté de miner la société existante, pour la simple raison qu’il s’oriente, non selon les idées, mais selon les faits. Il se bat seul, en homme libre, peu enclin à se sacrifier pour qu’une incapacité en remplace une autre, et qu’une domination nouvelle triomphe de l’ancienne. A cet égard, l’homme quelconque est même plus proche de lui, le boulanger qui se soucie avant tout de cuire du bon pain, le paysan qui mène sa charrue tandis que les armées passent à travers son champ.»

***

[De la partisannerie, de l’idéo-logique et autres sectes.]

L’anarque est rebelle, les partisans sont hommes du collectif. J’ai étudié, en ma double qualité d’historien et de contemporain, leurs querelles. Air irrespirable, idées confuses, énergie meurtrière qui, pour finir, remet en selle des monarques et des généraux à la retraite qui, pour tout remerciement, les liquident. II y en a plus d’un que je ne pus m’empêcher d’aimer, parce qu’il aimait la liberté, bien que sa cause ne méritât pas son sacrifice ; ce qui m’affligeait.

Si j’aime la liberté « par-dessus tout », chaque engagement devient image, symbole. Ce qui touche à la différence entre le rebelle et le combattant pour la liberté : elle est de nature, non qualitative, mais essentielle.

L’anarque est plus proche de l’être. Le partisan se meut à l’intérieur des fronts sociaux et nationaux, l’anarque se tient au-dehors. Il est vrai qu’il ne saurait se soustraire aux divisions entre partis, puisqu’il vit en société.

Le recours aux forêts confirme l’autonomie de l’anarque, qui, au fond, est toujours ou partout un rebelle, que ce soit dans les fourrés ou dans la métropole, dans la société ou hors d’elle. De même qu’entre le rebelle et le partisan, il faut faire la distinction entre l’anarque et le criminel : distinction fondée sur leur rapport à la loi. Le partisan veut la modifier, le criminel l’enfreindre ; l’anarque ne veut ni l’un ni l’autre. Il n’est ni pour, ni contre la loi. Même s’il refuse de la reconnaître, il cherche pourtant à la connaître, comme on fait des lois naturelles, et à modeler sur elle sa conduite.

Quand il fait chaud, on retire son chapeau ; quand il pleut, on ouvre son parapluie; quand la terre se met à trembler, on sort de sa maison. Le droit et la coutume deviennent objet d’une science nouvelle. L’anarque s’efforce de les juger sous l’angle de l’ethnographie, de l’histoire et, j’y reviendrai sans doute, de la morale. L’Etat sera, en général, content de lui; il ne se fera guère remarquer. De ce point de vue, il existe bien une certaine ressemblance avec le criminel, le maître espion, par exemple, dont les talents prennent pour couverture une occupation banale.

Je suppose que dans certaines grandeurs, dont je préfère taire le nom, l’élément anarchique était très fortement représenté. Car, s’il faut que des modifications fondamentales du droit, de la coutume, de la société aboutissent, cela suppose qu’on s’éloigne fortement des principes reçus. Et cet effet de levier, pour autant qu’il se fasse sentir, doit être mis au compte de l’anarque.

***

« L’anarque se distingue aussi de l’anarchiste en ce qu’il possède un sens aigu des règles. A cet égard, et pour autant qu’il les observe, il se sent dispensé de réfléchir.

   Ce qui correspond au comportement de tous les jours : quiconque prend le train roule sur des viaducs et à travers des tunnels que des ingénieurs ont conçus à son usage, et auxquels ont travaillé cent mille mains. Ce qui ne lui trouble pas l’esprit; il s’enfonce dans son journal en toute quiétude, déjeune ou pense à ses affaires.

   Ainsi l’anarque, à ceci près que ces relations restent toujours présentes à sa conscience et qu’il ne perd jamais des yeux son thème favori, la liberté, malgré tout ce qui peut passer au-dehors, par monts et par vaux, à toute vitesse. Il peut descendre à chaque moment, non seulement de voiture, mais de toute exigence qu’élèvent à son égard l’Etat, la société, l’Eglise, et même quitter l’existence. En faire don à l’être, non seulement pour des raisons impérieuses, mais selon son bon plaisir, que ce soit par caprice ou par ennui, c’est son droit.

   Pourquoi tant de gens recherchent-ils la carrière de petit fonctionnaire? Assurément, c’est qu’ils ont du bonheur une image raisonnable. On connaît la règle et ses tabous. On reste assis dans son fauteuil, les autres passent devant avec leurs demandes. Le temps s’écoule d’un cours nonchalant. C’est être déjà à demi au Thibet. Plus la sécurité. Aucun Etat ne saurait se passer de lui, si tumultueuses que soient les vagues. Il est vrai qu’il faut s’écraser. »

***

«Les  idées, même les bonnes, sont le plus souvent un malheur pour le monde entier, quand elles entrent dans de telles têtes.  On a assisté déjà aux plus absurdes des carnavals.  L’illusion égalitaire des démagogues est encore plus dangereuse que la brutalité des traîneurs de sabre… pour l’anarque, constatation théorique, puisqu’il les évite les uns comme les autres. Qu’on vous opprime : on peut se redresser, à condition de n’y avoir pas perdu la vie. La victime de l’égalisation est ruinée, physiquement et moralement. Quand on est autre que les autres, on n’est pas leur égal; c’est l’une des raisons pour lesquelles on s’en prend si souvent aux juifs.

   L’égalisation se fait vers le bas, comme quand on se rase, ou qu’on taille les haies, ou qu’on enterre une batterie. L’Esprit du monde semble parfois se changer en un monstrueux Procuste… voilà qu’un cuistre a lu Rousseau et qu’il commence à mettre l’égalité en pratique : il coupe les têtes ou, comme disait Mimi Le Bon, il « fait rouler les abricots ». Les guillotinades de Cambrai servaient de prélude au dîner. Des Pygmées ont raccourci les jambes de nègres de haute stature, pour les ramener à la leur; des nègres blancs nivellent les langues de culture.

    L’anarque, ne reconnaissant aucun gouvernement, mais refusant aussi de se bercer, comme l’anarchiste, de songeries paradisiaques, possède, pour cette seule raison, un poste d’observateur neutre. L’historien qui est en lui voit les hommes et les forces pénétrer dans l’arène comme les verrait un arbitre. Le temps ronge tout pouvoir, et plus vite même ceux qui sont bons. »

***

    « Ce n’est nullement par hasard que la politique a pris son caractère de plan de bonheur universel au moment même où les dieux commençaient à décliner. A quoi on n’aurait rien à redire, car les dieux, eux non plus, n’étaient pas précisément bon marché. Mais au moins, on voyait encore des temples, au lieu de cette architecture de termites. La félicité se rapproche, elle n’est plus située dans l’au-delà, mais, bien qu’elle ne soit pas pour demain, en quelque instant de la vie terrestre dans le temps.

   L’anarque pense de manière plus primitive; il ne se laisse rien prendre de son bonheur. « Rends-toi toi-même heureux », c’est son principe fondamental, et sa réplique au « Connais- toi toi-même » du temple d’Apollon, à Delphes. Les deux maximes se complètent; il nous faut connaître, et notre bonheur, et notre mesure. »

Publicités

8 réflexions sur “Un peu de Jünger entre deux morceaux de Goncourt

  1. Par quelle indicible insolence , par quelle ineffable inconscience, peux-tu oser écrire pareilles apostasies, créature? As-tu conscience de l’incommensurabilité de ton outrecuidance? Même Dieu ne saura te pardonner pareille effronterie…

    • Je ne sais pas pour qui tu te prends. Pour Jünger peut-être ? Pour son digne héritier ? Peuh ! Si tu avais, comme Théophile Gautier et moi, des yeux pour voir le monde visible [citation à venir], tu saurais que je passe devant toi pour ce qui est d’hériter de Jünger.

      Jünger est à moi, mon petit pote ! Je ne t’ai rien emprunté et tu ne m’as rien fait découvrir en ce domaine. C’est en faisant une recherche Google sur Jünger que je suis tombée la première fois dans la « Réacosphère ».

    • PUTAIN ! C’EST QUOI CE TEXTE ?!

      « L’égalisation se fait vers le bas, comme quand on se rase, ou qu’on taille les haies, ou qu’on enterre une batterie. L’Esprit du monde semble parfois se changer en un monstrueux Procuste… voilà qu’un cuistre a lu Rousseau et qu’il commence à mettre l’égalité en pratique : il coupe les têtes ou, comme disait Mimi Le Bon, il « fait rouler les abricots ». Les guillotinades de Cambrai servaient de prélude au dîner. Des Pygmées ont raccourci les jambes de nègres de haute stature, pour les ramener à la leur; des nègres blancs nivellent les langues de culture. »

      UN TEXTE VEROLE ?

      ENCORE L’UN DE TES SATANES TROLL-BLOG ?

      Mais putain, moi je croyais vraiment qu’il s’agissait de Jünger… J’ai fait confiance les yeux fermés…

      TU CROIS QUE J’AI LE TEMPS DE FAIRE DANS LA DENTELLE, AVEC TOUT LE BOULOT QUE J’AI ?

      OUI, J’AI LU EN D I A G O N A L E, putain !

      Je cherchais en premier lieu un certain passage, le premier de ces extraits, dont le texte ici est juste… Celui qui parle du Rebelle dont le destin croise sa liberté ou quelque chose comme ça… et puis je me suis laissée happer par le reste. MERDE !

      Quand j’ai lu « Mimi le Bon », je jure que pourtant j’ai tiqué. Mais pourquoi ne me suis-je pas réveillée à ce moment-là, pourquoi ne me suis-je pas dit : y’a quelque chose qui cloche ! »

      … peut-être pour éviter la crise de paranoîa.

      Putain, encore tomber sur l’une de tes satanées oeuvres…

      TU NE TROUVES PAS CA SALAUD, DE FOURNIR DES EXTRAITS DE TEXTE TRUQUES A DES ELEVES QUI CHERCHENT UN PEU D’AIDE ?

      POURQUOI AJOUTES-TU AU NON-SENS DU MONDE ? Ou plutôt à la confusion générale ?

      Il y a des Simples en ce monde, je te l’ai déjà dit. Il y a des Simples et il y a un Dieu pour ces Simples. Ce Dieu c’est celui de l’Idiot de Dostoïevski, – le livre qui si je puis dire m’a fait débuter dans la « carrière ». Ce Dieu c’est le Christ.

      Bon. Ne nous égarons pas. Ne passons pas une fois de plus pour une folle…

      C’est honteux ce que tu fais.

      Ces commentaires de merde sous les article de la fausse prof…

      http://www.philolog.fr/comment-se-reperer-dans-ce-blog/

  2. un peu de déchets par ci par là, c’est la vie. Y’a moult batteries qui attendent la fin du monde en plein champs, j’en ai même croisé dans les lagons, et pas qu’une fois.

  3. N’aimes-tu donc pas réellement Jünger ?

    Moi je l’aime, sincèrement. Il m’a dit des choses que je n’avais jamais entendues ailleurs.

    Qui es-tu pour t’amuser à ridiculiser Jünger ? Crois-tu le posséder entièrement, d’ors et déjà ?

    Eh bien je vais te le dire une fois de plus, je ne pense pas. Je ne pense pas que tu « possèdes » Jünger. Je penses que tu t’amuses-là avec un objet que tu ne comprends pas réellement. Comme une poule avec un couteau.

    Jünger n’est pas un professeur tournesol brindezingue qui raconte un peu n’importe quoi avec un langage fleuri. C’est un maître de précision étymo-logique. C’est quelqu’un qui pense qu’on ne remplace pas impunément une image par une autre. C’est quelqu’un qui pense comme Baudelaire :

    « Glorifier le culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive passion) » [in : « Mon Coeur Mis à Nu.]

    Etant bien entendu qu’il n’est nullement question ici des affiches du cinema d’Hollywood et de la réclame sur les paquets de Corn Flakes. On parle d’utiliser les images (comprendre : des métaphores) pour créer, à volonté, de nouveaux symboles, susceptibles d’être manipulés intellectuellement, et de mener comme tous les autres symboles, au mythe.

    Il s’agit à proprement parler d’une méthode pour « réenchanter » le réel. C’est-à-dire réapprendre à voir le mythe partout, ici et maintenant, dans le réel.

    Pourquoi joues-tu avec cela, cette magie qui est déjà tellement puissante en elle-même ? Te crois-tu plus puissant, toi-même, que cela ?

    Rien à voir avec « La fin du monde », mon petit pote. En revanche, tout à voir avec l’apocalypse, au sens étymologique du terme.

Les commentaires sont fermés.