La Bruyère Quantique

Oh là là ! Comme c’est nouveau et comme c’est croustillant ! Je viens de découvrir quelque chose dont je pense que personne n’avait jamais parlé avant moi ! Jean de la Bruyère, alors qu’il traitait du Bon Dieu, a eu une intuition géniale concernant la physique quantique et je suis sans doute la première à la relever ! Attendez-voir que je vous la retrouve… C’était à la fin de ses Caractères, dans son chapitre des Esprits Forts. Mais peut-être ne savez-vous pas ce qu’est un esprit fort ? Attendez, je vais vous copier-coller la définition de ce terme selon l’auteur lui-même :

Les esprits forts saventils qu’on les appelle ainsi par ironie ? Quelle plus grande faiblesse que d’être incertains quel est le principe de son être, de sa vie, de ses sens, de ses connaissances, et quelle en doit être la fin ? Quel découragement plus grand que de douter si son âme n’est point matière comme la pierre et le reptile, et si elle n’est point corruptible comme ces viles créatures ? N’y atil pas plus de force et de grandeur à recevoir dans notre esprit l’idée d’un être supérieur à tous les êtres, qui les a tous faits, et à qui tous se doivent rapporter ; d’un être souverainement parfait, qui est pur, qui n’a point commencé et qui ne peut finir, dont notre âme est l’image, et si j’ose dire, une portion, comme esprit et comme immortelle ?

Le docile et le faible sont susceptibles d’impressions : l’un en reçoit de bonnes, l’autre de mauvaises ; c’estàdire que le premier est persuadé et fidèle, et que le second est entêté et corrompu. Ainsi l’esprit docile admet la vraie religion ; et l’esprit faible, ou n’en admet aucune, ou en admet une fausse. Or l’esprit fort ou n’a point de religion, ou se fait une religion ; donc l’esprit fort, c’est l’esprit faible.

En attendant ma révélation de l’incommensurable génie précurseur de La Bruyère, vous prendrez bien une petite mise en bouche… C’est qu’il est nécessaire de contextualiser le véritable miracle dont je veux vous faire profiter… Je ne peux pas vous livrer ma trouvaille, comme ça, de but en blanc, il faut que vous compreniez un peu l’état d’esprit dans lequel se trouvait l’auteur au moment où l’illumination lui est tombée sur la tête. Car voici une étrange vérité : La Bruyère était en veine de bondieuserie au moment où la Révélation lui est venue :

Je ne sais si ceux qui osent nier Dieu méritent qu’on s’efforce de le leur prouver, et qu’on les traite plus sérieusement que l’on n’a fait dans ce chapitre : l’ignorance, qui est leur caractère, les rend incapables des principes les plus clairs et des raisonnements les mieux suivis. Je consens néanmoins qu’ils lisent celui que je vais faire, pourvu qu’ils ne se persuadent pas que c’est tout ce que l’on pouvait dire sur une vérité si éclatante.

Il y a quarante ans que je n’étais point, et qu’il n’était pas en moi de pouvoir jamais être, comme il ne dépend pas de moi, qui suis une fois, de n’être plus ; j’ai donc commencé, et je continue d’être par quelque chose qui est hors de moi, qui durera après moi, qui est meilleur et plus puissant que moi : si ce quelque chose n’est pas Dieu, qu’on me dise ce que c’est.

Peutêtre que moi qui existe n’existe ainsi que par la force d’une nature universelle, qui a toujours été telle que nous la voyons, en remontant jusques à l’infinité des temps. Mais cette nature, ou elle est seulement esprit ; et c’est Dieu ; ou elle est matière, et ne peut par conséquent avoir créé mon esprit ; ou elle est un composé de matière et d’esprit, et alors ce qui est esprit dans la nature, je l’appelle Dieu.

Peutêtre aussi que ce que j’appelle mon esprit n’est qu’une portion de matière qui existe par la force d’une nature universelle qui est aussi matière, qui a toujours été, et qui sera toujours telle que nous la voyons, et qui n’est point Dieu. Mais du moins fautil m’accorder que ce que j’appelle mon esprit, quelque chose que ce puisse être, est une chose qui pense, et que s’il est matière, il est nécessairement une matière qui pense ; car l’on ne me persuadera point qu’il n’y ait pas en moi quelque chose qui pense pendant que je fais ce raisonnement. Or ce quelque chose qui est en moi et qui pense, s’il doit son être et sa conservation à une nature universelle qui a toujours été et qui sera toujours, laquelle il reconnaisse comme sa cause, il faut indispensablement que ce soit à une nature universelle ou qui pense, ou qui soit plus noble et plus parfaite que ce qui pense ; et si cette nature ainsi faite est matière, l’on doit encore conclure que c’est une matière universelle qui pense, ou qui est plus noble et plus parfaite que ce qui pense.

Je continue et je dis : Cette matière telle qu’elle vient d’être supposée, si elle n’est pas un être chimérique, mais réel, n’est pas aussi imperceptible à tous les sens ; et si elle ne se découvre pas par ellemême, on la connaît du moins dans le divers arrangement de ses parties qui constitue les corps, et qui en fait la différence : elle est donc ellemême tous ces différents corps ; et comme elle est une matière qui pense selon la supposition, ou qui vaut mieux que ce qui pense, il s’ensuit qu’elle est telle du moins selon quelquesuns de ces corps, et par suite nécessaire, selon tous ces corps, c’estàdire qu’elle pense dans les pierres, dans les métaux, dans les mers, dans la terre, dans moimême, qui ne suis qu’un corps, comme dans toutes les autres parties qui la composent. C’est donc à l’assemblage de ces parties si terrestres, si grossières, si corporelles, qui toutes ensemble sont la matière universelle ou ce monde visible, que je dois ce quelque chose qui est en moi, qui pense, et que j’appelle mon esprit : ce qui est absurde.

Si au contraire cette nature universelle, quelque chose que ce puisse être, ne peut pas être tous ces corps, ni aucun de ces corps, il suit de qu’elle n’est point matière, ni perceptible par aucun des sens ; si cependant elle pense, ou si elle est plus parfaite que ce qui pense, je conclus encore qu’elle est esprit, ou un être meilleur et plus accompli que ce qui est esprit. Si d’ailleurs il ne reste plus à ce qui pense en moi, et que j’appelle mon esprit, que cette nature universelle à laquelle il puisse remonter pour rencontrer sa première cause et son unique origine, parce qu’il ne trouve point son principe en soi, et qu’il le trouve encore moins dans la matière, ainsi qu’il a été démontré, alors je ne dispute point des noms ; mais cette source originaire de tout esprit, qui est esprit ellemême, et qui est plus excellente que tout esprit, je l’appelle Dieu.

En un mot, je pense, donc Dieu existe ; car ce qui pense en moi, je ne le dois point à moimême, parce qu’il n’a pas plus dépendu de moi de me le donner une première fois, qu’il dépend encore de moi de me le conserver un seul instant. Je ne le dois point à un être qui soit audessus de moi, et qui soit matière, puisqu’il est impossible que la matière soit audessus de ce qui pense : je le dois donc à un être qui est audessus de moi et qui n’est point matière ; et c’est Dieu.

On a l’habitude de croire que les réflexions des philosophes d’avant l’ère industrielle et le Magazine Science&Vie, lorsqu’elles portent sur des questions relatives à la physique, à l’astronomie ou aux sciences en général, sont forcément périmée et caduques. Cela revient un peu à croire que pour penser l’espace et le temps, il faut être tenu informé à l’heure près des progrès de la discussion universitaire internationale sur la Théorie de la Relativité. Les gens se font ainsi une idée très « peuple » des choses de l’esprit : totalement inféodée à la matière. Pour « les_gens », voyez-vous, il aurait fallu attendre je ne sais quel numéro du bulletin mensuel de l’office national des eaux-et-forêts pour affirmer que : « L’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. » Pour « les_gens », l’idée selon laquelle le corps ne serait qu’un « véhicule terrestre », doit dater des débuts de l’automobile. On pourrait écrire un recueil entier rien qu’avec des boutades de ce type.

Quand j’étais petite, je me souviens qu’un jour ma mère m’a dit quelque chose comme cela : « L’univers n’est pas infini, à présent c’est prouvé. Il paraît même qu’il serait en expansion ». Je me souviens si nettement l’invincible sentiment d’absurdité que cette affirmation a rencontré dans mon cœur d’enfant, je m’en souviens si nettement que je le ressens encore quand je relis cette phrase… J’avais pourtant demandé à ma mère si l’on parlait bien ici de l’Univers dans sa totalité. Elle m’avait réaffirmé que oui. « Le Grand-Tout est en expansion. » Je crois que je m’étais mise à rire : « Non, vraiment ? Sans blague? »

Par la suite, peut-être pour dédramatiser cette idée nouvelle, terriblement décevante, terriblement triste, selon laquelle il y aurait eu dans le ciel éloigné moins d’étoiles qu’on ne le croyait, et que l’espace autour de nous n’était qu’une sorte de colimaçon qui se mordait la queue et n’avait nullement des proportions infinies, je m’étais inventée un nouveau jeu. Je jouais à l’époque avec un petit château de poupées Polly Pocket et un sac de billes. [Ces poupées-là sont des miniatures, et leur château était à peine plus grand que ma main. Le moindre tapis persan à motif se transformait pour elles en forêt vierge, avec  pyramides inca et labyrinthes, un circuit de petites autos devenait une rocade d’autoroute et avec une boite de Lego vous leur construisiez New-York.] Pour me venger de notre univers qui depuis qu’il était /fini/ ne me semblait plus si grand que ça, j’avais décidé que chacune de mes billes serait désormais un univers semblable au nôtre, avec ses quelques milliards d’étoiles, et que mon sac de billes (un gros sac, avec pleins de billes, de toutes les couleurs et de toutes les tailles) représenterait l’étendue réelle du territoire de mes petites poupées. Grâce à ce stratagème, mes petites poupées allaient enfin régner sur un royaume véritablement grand !

Le fond de mon sentiment blessé au sujet de l’Univers fini, le voilà. Si, en parlant de « l’Univers », on parlait de la totalité de ce qui existe, il était largement aussi inconcevable pour l’esprit humain de se le représenter comme une somme de matière finie, que de se le représenter comme un espace infini. Autant l’infini est une notion qui échappe très-certainement à nos possibilités de représentations mentales  [quoique, lorsque le cœur songe à ses propres plus grandes détresses, à certains abîmes de la bêtise humaine, au caractère irrécupérable de certaines fautes, à l’abjection inouïe de la plupart des injustices.. etc., quoique dans des cas comme ceux-là, le cœur puisse se faire de l’infini une représentation relativement concrète]… Autant l’idée d’un ensemble de tous les ensembles qui serait lui-même semblable à une boite – en ce qu’il serait fini – mais qui contrairement à une boite ne pourrait être contenu par rien, pas même par du rien, alors là !… Là on touchait à une aporie de qualité première ! La notion d’infini à côté de cette image impossible-là, faisait figure à mes yeux de solution de simplicité.

Dire à propos d’un univers qui aurait été « tout », tout en étant fini, c’est-à-dire qui se serait auto-appartenu, qu’il aurait eu une certaine taille, un certain poids, et une certaine forme… dire cela équivalait pour l’enfant que j’étais à prétendre que notre réel n’était qu’une sorte de boite d’illusionniste, de prison maligne… cela revenait à dire que nous, esprits humains « virtuellement » libres, étions en réalité prisonniers dans le réel d’une sorte de super-structure absurde bâtie selon un principe comparable à celui qu’on voit illustré dans cette gravure d’Escher :

escher

Mais revenons à notre La Bruyère. Ce que je voulais dire, c’était qu’il fallait le lire avec sérieux et respect lorsqu’il nous parlait de Sciences Physiques. Car La Bruyère ne nous parle pas de Science Physiques à seule fin de nous parler de Science Physique. Il utilise en les Sciences Physiques l’un des nombreux motifs que la nature nous offre pour donner consistance et support à cette chose supérieure, souveraine et néanmoins immatérielle et intemporelle qu’est la pensée.

[…]

Je me les représente tous ces globes, ces corps effroyables qui sont en marche ; ils ne s’embarrassent point l’un l’autre, ils ne se choquent point, ils ne se dérangent point : si le plus petit d’eux tous venait à se démentir et à rencontrer la terre, que deviendrait la terre ? Tous au contraire sont en leur place, demeurent dans l’ordre qui leur est prescrit, suivent la route qui leur est marquée, et si paisiblement à notre égard que personne n’a l’oreille assez fine pour les entendre marcher, et que le vulgaire ne sait pas s’ils sont au monde. O économie merveilleuse du hasard ! l’intelligence même pourraitelle mieux réussir ? Une seule chose, Lucile, me fait de la peine : ces grands corps sont si précis et si constants dans leur marche, dans leurs révolutions et dans tous leurs rapports, qu’un petit animal relégué en un coin de cet espace immense qu’on appelle le monde, après les avoir observés, s’est fait une méthode infaillible de prédire à quel point de leur course tous ces astres se trouveront d’aujourd’hui en deux, en quatre, en vingt mille ans. Voilà mon scrupule, Lucile ; si c’est par hasard qu’ils observent des règles si invariables, qu’estce que l’ordre ? qu’estce que la règle ?

Je vous demanderai même ce que c’est que le hasard : estil corps ? estil esprit ? estce un être distingué des autres êtres, qui ait son existence particulière, qui soit quelque part ? ou plutôt n’estce pas un mode, ou une façon d’être ? Quand une boule rencontre une pierre, l’on dit : « c’est un hasard » ; mais estce autre chose que ces deux corps qui se choquent fortuitement ? Si par ce hasard ou cette rencontre la boule ne va plus droit, mais obliquement ; si son mouvement n’est plus direct, mais réfléchi ; si elle ne roule plus sur son axe, mais qu’elle tournoie et qu’elle pirouette, concluraije que c’est par ce même hasard qu’en général la boule est en mouvement ? ne soupçonneraije pas plus volontiers qu’elle se meut ou de soimême, ou par l’impulsion du bras qui l’a jetée ? Et parce que les roues d’une pendule sont déterminées l’une par l’autre à un mouvement circulaire d’une telle ou telle vitesse, examinéje moins curieusement quelle peut être la cause de tous ces mouvements, s’ils se font d’euxmêmes ou par la force mouvante d’un poids qui les emporte ? Mais ni ces roues, ni cette boule n’ont pu se donner le mouvement d’euxmêmes, ou ne l’ont point par leur nature, s’ils peuvent le perdre sans changer de nature : il y a donc apparence qu’ils sont mus d’ailleurs, et par une puissance qui leur est étrangère. Et les corps célestes, s’ils venaient à perdre leur mouvement, changeraientils de nature ? seraientils moins de corps ? Je ne me l’imagine pas ainsi ; ils se meuvent cependant, et ce n’est point d’euxmêmes et par leur nature. Il faudrait donc chercher, ô Lucile, s’il n’y a point hors d’eux un principe qui les fait mouvoir ; qui que vous trouviez, je l’appelle Dieu.

Si nous supposions que ces grands corps sont sans mouvement, on ne demanderait plus, à la vérité, qui les met en mouvement, mais on serait toujours reçu à demander qui a fait ces corps, comme on peut s’informer qui a fait ces roues ou cette boule ; et quand chacun de ces grands corps serait supposé un amas fortuit d’atomes qui se sont liés et enchaînés ensemble par la figure et la conformation de leurs parties, je prendrais un de ces atomes et je dirais : Qui a créé cet atome ? Estil matière ? estil intelligence ? Atil eu quelque idée de soimême, avant que de se faire soimême ? Il était donc un moment avant que d’être ; il était et il n’était pas tout à la fois ; et s’il est auteur de son être et de sa manière d’être, pourquoi s’estil fait corps plutôt qu’esprit ? Bien plus, cet atome n’atil point commencé ? estil éternel ? estil infini ? Ferezvous un Dieu de cet atome ?

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Eh voilà ! C’était court mais intense, n’est-ce pas ? Ce sera tout pour aujourd’hui. J’espère que vous avez saisi dans ce dernier paragraphe où se trouve le parallèle involontaire avec la « logique » quantique. Si ce n’était pas le cas, ce n’est pas grave. La Bruyère n’en perd pas son intérêt pour autant. A vous les studios ! :)

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