LE PEUPLE (1846) _ Jules Michelet

Le Peuple, de Jules Michelet, 1846.

« Un jour le peuple sera populaire. »
Jules Renard

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L’heure est grave. J’ai trouvé qui gisait déjà à-demi rongé par la poussière d’oubli, un grand texte excessivement actuel, un grand texte qui nous disait déjà toute la Vérité sur notre temps il y a un siècle et demi, une vérité qui nous avait jusque-là été rendue inaccessible et illisible par les divers illusionnismes (langagiers, mémoriels) au pouvoir, et que nous commençons juste à redécouvrir grâce à cette grande machine à accélérer l’émulation intellectuelle qu’est le net.
Ici, sur le web, les divers commentateurs de fortune mandatés par les organismes qui scannent les vieux ouvrages ou qui les référencent pour les vendre, nous disent de ce texte des choses fort amusantes : l’un nous prévient que cet ouvrage est vraiment très confus, tous conviennent de ce que Michelet y tient des propos obsolètes, que la façon-même dont il parle est datée, que ses concepts sont abstraits comme s’ils avaient séjourné sous l’eau d’un monde englouti, que Michelet n’est que le témoin partial et excentrique d’une façon de penser l’Histoire qui n’a tout simplement plus lieu d’être… les divers vulgarisateurs qui tiennent des pages, des blogs, aussi enthousiastes soient-ils à l’idée de nous faire découvrir Michelet, suppriment pour plus de commodité les passages qui leur paraissent les plus douteux, les moins lisibles, et demandent par avance qu’on excuse l’auteur pour certaines de ses positions que nous ne pouvons QUE trouver arbitraires et nauséabondes… Fort heureusement, le monde de rosières acculturées qui s’exprime encore à travers ces barbares critiques, le monde des années 90 et des primes années 2000, cette chape de ouate imbibée de chloroforme qui nous avait fait croire un temps que la fin des temps était proche, est un bouchon de cérumen qui s’en va. Ouf’ !

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Ce qui suit est une copie fidèle du texte intégral, à partir de la page 248 du livre jusqu’à la fin du chapitre VI.

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248 PLUS D’ASSOCIATIONS EN FRANCE.

Ici, mon cœur m’échappe, et ma plume s’arrête… Je dois avouer que la patrie, la famille, y profiteront peu maintenant. Les associations du filet n’existeront bientôt plus que dans l’histoire ; elles sont déjà remplacées, sur plusieurs points de la côte, par ce qui remplace tout… par la banque et par l’usure.

Grande race des marins normands, qui la première trouva l’Amérique , fonda les comptoirs d’Afrique, conquit les deux Siciles, l’Angleterre! ne vous retrouverai-je donc plus que dans la tapisserie de Bayeux?… Qui n’a le cœur percé, en passant des falaises aux dunes, de nos côtes si languissantes à celles d’en face qui sont si vivantes, de l’inertie de Cherbourg à la brûlante et terrible activité de Portsmouth ?… Que m’importe que le Havre s’emplisse de vaisseaux américains, d’un commerce de transit, qui se fait par la France, sans la France, parfois contre elle?

Pesante malédiction! punition vraiment sévère de notre insociabilité! Nos économistes déclarent qu’il n’y a rien à faire pour la libre association. Nos académies en effacent le nom de leurs concours. Ce nom est celui d’un délit, prévu par nos lois pénales… Une seule association reste permise, l’intimité croissante entre Saint-Cloud et Windsor.

210 ASSOCIATIONS AGRICOLES QUI SE DISSOLVENT.

Le commerce a formé quelques sociétés, mais de guerre, pour absorber le petit commerce, détruire les petits marchands. Il a nui beaucoup, gagné peu. Les grosses maisons de commandite qui s’étaient créées dans cet espoir, ont peu réussi. Elles ne sont pas en progrès; dès qu’il s’en forme une nouvelle, les autres souffrent et languissent. Plusieurs sont déjà tombées, et celles qui subsistent ne tendent point à s’accroître.

Dans les campagnes, je vois nos très-anciennes communautés agricoles du Morvan, de Berri, de Picardie, qui peu à peu se dissolvent et demandent séparation aux tribunaux. Elles avaient duré des siècles; plusieurs avaient prospéré. Ces couvents de laboureurs mariés qui réunissaient ensemble une vingtaine de familles, parentes entre elles, sous un même toit, sous la direction d’un chef qu’elles élisaient, avaient pourtant sans aucun doute de grands avantages économiques. [Mais vraisemblablement elles gênaient trop les deux sentiments qui caractérisent notre époque, l’amour de la propriété personnelle, et celui de la famille.]

250 LA FRANCE EST-ELLE MOINS SOCIABLE ?

Si, de ces paysans, je passe aux esprits les plus cultivés, je ne vois guère d’esprit d’association dans la littérature. Les hommes les plus naturellement rapprochés par les lumières, par l’estime et l’admiration mutuelle, n’en vivent pas moins isolés. La parenté du génie même sert peu pour rapprocher les cœurs. Je connais ici quatre ou cinq hommes qui sont certainement l’aristocratie du genre humain , qui n’ont de pairs et de juges qu’entre eux. Ces hommes qui vivront toujours, s’ils avaient été séparés par les siècles, auraient regretté amèrement de ne point s’être connus. Ils vivent dans le même temps, dans la même ville, porte à porte, et ils ne se voient point.

Dans un de mes pèlerinages à Lyon, je visitai quelques tisseurs, et à mon ordinaire, je m’informai des maux, des remèdes. Je leur demandai surtout s’ils ne pourraient, quelle que fût leur divergence d’opinions, s’associer dans certaines choses matérielles, économiques. L’un d’eux, homme plein de sens, et d’une haute moralité, qui sentait bien tout ce que j’apportais dans ces recherches de cœur et de bonne intention, me laissa pousser mon enquête plus loin que je n’avais fait encore. « Le mal, disait-il d’abord, c’est la partialité du gouvernement pour les fabricants. — Et après? — Leur monopole, leur tyrannie, leur exigence… — Est-ce tout? » II se tut deux minutes, et dit ensuite, avec un soupir, cette grave parole : « II y a un autre mal, monsieur, nous sommes insociables. »

Ce mot me retentit au cœur, me frappa comme une sentence. Que de raisons j’avais de le supposer juste et vrai! que de fois il me revint!… « Quoi ! me disais-je, la France, le pays renommé entre tous pour la douceur éminemment sociable de ses mœurs et de son génie, est-elle immuablement divisée, et pour jamais?… S’il en est ainsi, nous reste-t-il chance de vivre, et n’avons-nous pas déjà péri, avant de périr?… L’âme est-elle morte en nous? Sommes-nous pires que nos pères, dont on nous vante sans cesse les pieuses associations? 1

[1 – La nécessité seule, de ses chaînes d’airain, avait lié les anciennes associations barbares (V. dans mes Originet, les formes terribles du sang bu, ou versé sous la terre, etc.), la nécessité, dis-je, et la certitude de périr, si l’on restait désuni. — Dans les associations monacales, l’amitié est sévèrement défendue, comme un vol qu’on fait à Dieu (V. Michelet, Bitt. de Fr., t. V. p. 12, note). —La barbarie du compagnonnage, et sa tentative même pour se réformer (V. A. Perdiguier), nous fait assez connaître ce qu’étaient les associations industrielles du moyen âge. La confrérie, née du danger, et de la prière (si naturelle à l’homme en danger), haïssait certainement l’étranger plus qu’elle ne s’aimait elle-même. La bannière du saint patron la ralliait, et de la procession elle la menait au combat. C’était bien moins fraternité que ligue et force défensive, souvent offensive aussi, dans les haines et jalousies de métiers.]

252 LA FRANCE EST-ELLE MOINS SOCIABLE?

L’amour, la fraternité, sont-ils donc finis en ce monde ?

Dans cette pensée si sombre, résolu, comme un mourant, à bien tâter si je mourais, je regardai sérieusement non les plus hauts, non les derniers, mais un homme, ni bon, ni mauvais, un homme en qui sont plusieurs classes, qui a vu, souffert, qui, certainement d’esprit et de cœur, porte en lui la pensée du peuple… Cet homme qui n’est autre que moi, pour vivre seul et volontairement solitaire, il n’en est pas moins resté sociable et sympathique.

Il en est ainsi de bien d’autres. Un fond immuable, inaltérable de sociabilité, dort ici dans les profondeurs. Il est tout entier en réserve; je le sens partout dans les masses, lorsque j’y descends, lorsque j’écoute et observe. Mais pourquoi s’étonnerait-on si cet instinct de sociabilité facile, tellement découragé aux derniers temps, s’est resserré, replié?… Trompé par les partis, exploité par les industriels, mis en suspicion par le gouvernement, il ne remue plus, n’agit plus. Toutes les forces de la société semblent tournées contre l’instinct sociable !… Unir les pierres, désunir les hommes, ils ne savent rien de plus.

Le patronage ne supplée nullement ici à ce qui manque à l’esprit d’association. L’apparition récente de l’idée d’égalité a tué (pour un temps) l’idée qui l’avait précédée, celle de protection bienveillante, d’adoption, de paternité. Le riche a dit durement au pauvre: « Tu réclames l’égalité, et le rang de frère? eh bien, soit ! mais dès ce moment, tu ne trouveras plus d’assistance en moi; Dieu m’imposait les devoirs de père; en réclamant l’égalité, tu m’en as toi-même affranchi. » 1

[1 – L’effort du monde et son salut, sera de recouvrer l’accord de ces deux idées. Fraternité- paternité, ces mots inconciliables dans la famille, ne le sont nullement dans la société civile. Elle trouve, je l’ai déjà dit, le modèle qui les accorde, dans la société morale que chaque homme porte en lui. Voir la fin de la seconde partie.]

Chez ce peuple, moins qu’aucun autre, on ne peut prendre ici le change. Nulle comédie sociale, nulle déférence extérieure, ne peut faire illusion sur sa sociabilité. Il n’a pas les manières humbles des Allemands. Il n’est point, comme les Anglais, toujours chapeau bas, devant ce qui est riche ou noble. Si vous lui parlez, et qu’il réponde honnêtement, cordialement, vous pouvez croire qu’il accorde vraiment cela à la personne, fort peu à la position.

254 LE FRANÇAIS A BEAUCOUP D’INDIVIDUALITÉ, ET NE SE CONTENTERA PAS D’UNE SOCIÉTÉ NÉGATIVE, COOPÉRATIVE.

Le Français a passé par bien des choses, par la Révolution, par la guerre. Un tel homme à coup sûr est difficile à conduire, difficile à associer. Pourquoi? précisément parce que, comme individu, il a beaucoup de valeur.

Vous faites des hommes de fer dans votre guerre d’Afrique, une guerre très-individuelle qui oblige sans cesse l’homme à ne compter que sur soi; nul doute que vous n’ayez raison de les vouloir et former tels, à la veille des crises qu’il nous faut attendre en Europe. Mais aussi, ne vous étonnez pas trop, si ces lions, à peine revenus, gardent, tout en se soumettant au frein des lois, quelque chose de l’indépendance sauvage.

Ces hommes, je vous en préviens, ne se prendront à l’association que par le cœur, par l’amitié. Ne croyez pas que vous les attellerez à une société négative où l’âme ne sera pour rien, qu’ils vivront ensemble, sans s’aimer, par économie et par douceur naturelle, comme font, par exemple à Zurich, les ouvriers allemands. La société coopérative des Anglais, qui s’unissent parfaitement pour telle affaire spéciale, tout en se haïssant, se contrecarrant dans telle autre où leurs intérêts diffèrent, elle ne convient pas davantage à nos Français. Il faut une société d’amis à la France ; c’est son désavantage industriel, mais sa supériorité sociale, de n’en pas comporter d’autres. L’union ne se fait ici ni par mollesse de caractère et communauté d’habitudes, ni par âpreté de chasseurs qui se mettent, comme les loups, en bande pour une proie. Ici, la seule union possible, c’est l’union des esprits.

Il n’est guère de forme d’association qui ne soit excellente, si cette condition existe. La question dominante, chez ce peuple sympathique, est celle des personnes et des dispositions morales. « Les associés s’aiment-ils? se conviennent-ils? » voilà ce qu’il faut toujours se demander en premier lieu. 1

[ 1 Dans l’association, la forme est importante sans doute, mais elle ne vient qu’en seconde ligne. Rétablir les anciennes formes , les corporations, les tyrannies industrielles, reprendre les entraves pour mieux marcher, défaire l’œuvre de la Révolution, détruire à la légère ce qu’on a demandé pendant tant de siècles, cela me paraît insensé. — D’autre part, imaginer que l’État qui fait si peu ce qui est de son ressort naturel, pourrait remplir la fonction de fabricant, de marchand universel, qu’est-ce autre chose que de remettre toute chose au fonctionnaire; ce fonctionnaire est-ce un ange? investi de cet étrange pouvoir, sera-t-il moins corrompu que le fabricant ou le marchand? Ce qui est sûr, c’est qu’il n’aura nullement leur activité. — Quant a la communauté, trois mots suffisent. La communauté naturelle est un état très-antique, très-barbare, très-improductif. La communauté volontaire est un élan passager, un mouvement héroïque qui signale une foi nouvelle, et qui retombe bientôt. La communauté forcée, imposée par la violence, est une chose impossible à une époque où la propriété est infiniment divisée, nulle part plus impossible qu’en France. — Pour revenir aux formes possibles d’association, je crois qu’elles doivent différer selon les différentes professions, qui, plus ou moins compliquées, exigent plus ou moins l’unité de direction; — et différer aussi telon les différents pays, selon la diversité des génies nationaux. Cette observation essentielle que je développerai un jour pourrait être appuyée sur un nombre immense de faits. ]

256 IL LUI FAUT UNE SOCIÉTÉ D’ÂMES.

Des sociétés d’ouvriers se formeront, et elles dureront, s’ils s’aiment ; des sociétés d’ouvriers — maîtres, qui, sans chefs, vivront en frères, mais il faut qu’ils s’aiment beaucoup.

S’aimer, ce n’est pas seulement avoir bienveillance mutuelle. L’attraction naturelle des caractères, des goûts analogues, n’y suffirait pas. Il faut y suivre sa nature, mais de cœur, c’est-à-dire toujours prêt au sacrifice, au dévouement qui immole la nature.

Que voulez-vous faire en ce monde sans le sacrifice ? (1)… Il en est le soutien même; le monde, sans lui, croulerait tout à l’heure. Supposez les meilleurs instincts, les caractères les plus droits, les natures les plus parfaites (telles qu’on n’en voit pas ici-bas), tout périrait encore sans ce remède suprême.

[ (1) Nulle époque n’en a montré de tels exemples. Dans quel siècle a-t-on vu de si grandes armées, tant de millions d’hommes, souffrir, momir, sans révolte, avec douceur, en silence? ]

237 NULLE SOCIÉTÉ D’ÂMES SANS LE SACRIFICE.

« Se sacrifier à un autre! » Chose étrange, inouïe, qui scandalisera l’oreille de nos philosophes. « S’immoler à qui? à un homme, qu’on sait valoir moins que soi; perdre au profit de ce néant une valeur infinie. » C’est celle, en effet, que chacun ne manque guère de s’attribuer à lui-même.

Il y a là, nous ne le dissimulons point, une véritable difficulté. On ne se sacrifie guère qu’à ce qu’on croit infini. Il faut, pour le sacrifice, un Dieu, un autel… un Dieu, en qui les hommes se reconnaissent et s’aiment… Comment sacrifierions-nous? Nous avons perdu nos dieux!

Le dieu Verbe, sous la forme où le vit le moyen âge , fut-il ce lien nécessaire? L’histoire tout entière est là pour répondre : Non. Le moyen âge promit l’union, et ne donna que la guerre. Il fallut que ce Dieu eût sa seconde époque, qu’il apparût sur la terre, en son incarnation de 89. Alors, il donna à l’association sa forme à la fois la plus vaste et la plus vraie, celle qui, seule encore, peut nous réunir, et par nous, sauver le monde.

France, glorieuse mère, qui n’êtes pas seulement la nôtre, mais qui devez enfanter toute nation à la liberté, faites que nous nous aimions en vous!

CHAPITRE IV.

La Patrie.

Les nationalités vont-elles disparaître?

Les antipathies nationales ont diminué, le droit des gens s’est adouci, nous sommes entrés dans une ère de bienveillance et de fraternité, si l’on veut comparer ce temps aux temps haineux du moyen âge. Les nations se sont déjà quelque peu mêlées d’intérêts, ont copié mutuellement leurs modes, leurs littératures. Est-ce à dire pour cela que les nationalités s’affaiblissent? Examinons bien.

Ce qui s’est affaibli bien certainement, c’est, dans chaque nation, la dissidence intérieure. Nos provincialités françaises s’effacent rapidement. L’Ecosse et le Pays de Galles se sont rattachées à l’unité Britannique. L’Allemagne cherche la sienne, et se croit prête à lui sacrifier une foule d’intérêts divergents qui la divisaient jusqu’ici.

259 LES PROVINCIALITÉS DISPARUES AU PROFIT DE LA NATIONALITÉ QUI VA SE FORTIFIANT.

Ce sacrifice des diverses nationalités intérieures à la grande nationalité qui les contient, fortifie celle-ci, sans nul doute. Elle efface peut-être le détail saillant, pittoresque, qui caractérisait un peuple aux yeux de l’observateur superficiel; mais elle fortifie son génie, et lui permet de le manifester. C’est au moment où la France a supprimé dans son sein toutes les Frances divergentes, qu’elle a donné sa haute et originale révélation. Elle s’est trouvée elle-même, et, tout en proclamant le futur droit commun du monde, elle s’est distinguée du monde plus qu’elle n’avait fait jamais.

On peut en dire autant de l’Angleterre; avec ses machines, ses vaisseaux, ses quinze millions d’ouvriers, elle diffère aujourd’hui de toutes les nations bien plus qu’au temps d’Elisabeth. L’Allemagne qui se cherchait à tâtons aux dix-septième et dix-huitième siècles, s’est enfin découverte en Goethe, Schelling et Beethoven; c’est depuis lors seulement qu’elle a pu sérieusement aspirer à l’unité.

Loin que les nationalités s’effacent, je les vois chaque jour se caractériser moralement, et, de collections d’hommes qu’elles étaient, devenir des personnes. C’est le progrès naturel de la vie. Chaque homme, en commençant, sent confusément son génie; il semble dans le premier âge que ce soit un homme quelconque; en avançant, il s’approfondit lui-même, et va se caractérisant au dehors par ses actes, par ses œuvres; il devient peu à peu tel homme, sort de classe, et mérite un nom.

261 UNE ÂME DE PEUPLE A BESOIN D’UN CORPS, D’UN LIEU.

Pour croire que les nationalités vont disparaître bientôt, je ne connais que deux moyens : 1° ignorer l’histoire, la savoir par formules creuses, comme les philosophes qui ne l’étudient jamais, ou encore par lieux communs littéraires, pour en causer, comme les femmes. Ceux qui la savent ainsi, la voient dans le passé comme un petit point obscur, qu’on peut biffer, si l’on veut. — 2° Ce n’est pas tout; il faut encore ignorer la nature autant que l’histoire, oublier que les caractères nationaux ne dérivent nullement de nos caprices, mais sont profondément fondés dans l’influence du climat, de l’alimentation, des productions naturelles d’un pays, qu’ils se modifient quelque peu, mais ne s’effacent jamais. — Ceux qui ne sont ainsi liés ni par la physiologie ni par l’histoire, ceux qui constituent l’humanité, sans s’informer de l’homme ni de la nature, il leur est loisible d’effacer toute frontière, de combler les fleuves, d’aplanir les montagnes. Cependant, je les en préviens, les nations dureront encore, s’ils n’ont l’attention de supprimer les villes, les grands centres de civilisation, où les nationalités ont résumé leur génie.

Nous avons dit vers la fin de la seconde partie, que si Dieu a mis quelque part le type de la Cité politique, c’était, selon toute apparence, dans la Cité morale, je veux dire dans une âme d’homme. Eh bien! que fait d’abord cette âme, elle se fixe en un lieu, s’y recueille, elle s’organise un corps, une demeure, un ordre d’idées. Et alors, elle peut agir. — Tout de même, une âme de peuple doit se faire un point central d’organisme; il faut qu’elle s’asseoie en un lieu, s’y ramasse et s’y recueille, qu’elle s’harmonise à une telle nature, comme vous diriez les sept collines pour cette petite Rome, ou pour notre France, la mer et le Rhin, les Alpes et les Pyrénées; ce sont là nos sept collines.

C’est une force, pour toute vie, de se circonscrire, de couper quelque chose à soi dans l’espace et dans le temps, de mordre une pièce qui soit sienne, au sein de l’indifferente et dissolvante nature qui voudrait toujours confondre. Cela, c’est exister, c’est vivre.

262 LA PATRIE LUI EST UN MOYEN DE RÉALISER SA NATURE.

Un esprit fixé sur un point ira s’approfondissant. Un esprit flottant dans l’espace, se disperse et s’évanouit. Voyez, l’homme qui va donnant son amour à toutes, il passe sans avoir su l’amour; qu’il aime une fois et longtemps, il trouve en une passion l’infini de la nature et tout le progrès du monde.

[La patrie (la mairie, comme disaient si bien les Doriens) est l’amour des amours. Elle nous apparaît dans nos songes comme une jeune mère adorée, ou comme une puissante nourrice qui nous allaite par millions… Faible image! non-seulement elle nous allaite, mais nous contient en soi : In ei movemur et sumus.]

La Patrie, la Cité, loin d’être opposées à la nature, sont pour cette âme de peuple qui y réside l’unique et tout-puissant moyen de réaliser sa nature. Elle lui donne à la fois et le point de départ vital et la liberté de développement. Supposez le génie athénien, moins Athènes, il flotte, il divague, se perd, il meurt inconnu. Enfermé dans ce cadre étroit, mais heureux, d’une telle Cité, fixé sur cette terre exquise où l’abeille cueillait le miel de Sophocle et de Platon, le génie puissant d’Athènes, d’une imperceptible ville, a fait en deux ou trois siècles, autant que douze peuples du moyen âge en mille ans.

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L’EVANGILE ETERNEL

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NULLE ÂME, NULLE ÂME DE PEUPLE NE PÉRIRA.

Le plus puissant moyen de Dieu pour créer et augmenter l’originalité distinctive, c’est de maintenir le monde harmoniquement divisé en ces grands et beaux systèmes qu’on appelle des nations, dont chacun ouvrant à l’homme un champ divers d’activité, est une éducation vivante (1). Plus l’homme avance, plus il entre dans le génie de sa patrie, mieux il concourt à l’harmonie du globe; il apprend à connaître cette patrie, et dans sa valeur propre, et dans sa valeur relative, comme une note du grand concert; il s’y associe par elle; en elle, il aime le monde. La patrie est l’initiation nécessaire à l’universelle patrie.

L’union avance ainsi toujours sans péril d’atteindre jamais l’unité, puisque, toute nation, à chaque pas qu’elle fait vers la concorde (2), est plus originale en soi. Si, par impossible, les diversités cessaient, si l’unité était venue, toute nation chantant même note, le concert serait fini; l’harmonie confondue ne serait plus qu’un vain bruit. Le monde, monotone et barbare, pourrait alors mourir, sans laisser même un regret.

[ (1) Tout concourt à cette éducation. Nul objet d’art, nulle industrie, même de luxe, nulle forme de culture élevée, n’est sans action sur la masse, sans influence sur les derniers, sur les plus pauvres. Dans ce grand corps d’une nation, la circulation spirituelle se fait, insensible, descend, monte, va au plus haut, au plus bas. Telle idée entre par les yeux (modes, boutiques, musées, etc.), telle autre par la conversation, par la langue qui est le grand dépôt du progrès commun. Tous reçoivent la pensée de tous, sans l’analyser peut-être, mais enfin ils la reçoivent.

(2) A mesure qu’une nation entre en possession de son génie propre, qu’elle le révèle et le constate par des œuvres, elle a de moins en moins besoin de l’opposer par la guerre à celui des autres peuples. Son originalité, chaque jour mieux assurée, éclate dans la production, plus que dans l’opposition. La diversité des nations qui se manifestait violemment par la guerre, elle se marque mieux encore, lorsque chacune d’elles fait entendre distinctement sa grande voix; toutes criaient sur la même note, chacune fait maintenant sa partie; il y a peu à peu concert, harmonie, le monde devient une lyre. Mais cette harmonie, à quel prix ? au prix de la diversité. ]

NULLE NATION NE PÉRIRA.

Rien ne périra, j’en suis sûr, ni âme d’homme, ni âme de peuple; nous sommes en trop bonnes mains. Nous irons, tout au contraire, vivant toujours davantage, c’est-à-dire fortifiant notre individualité, acquérant des originalités plus puissantes et plus fécondes. Dieu nous garde de nous perdre en lui!… Et si nulle âme ne périt, comment ces grandes âmes de nations, avec leur génie vivace, leur histoire riche en martyrs, comble de sacrifices héroïques, toute pleine d’immortalité, comment pourraient-elles s’éteindre? Lorsqu’une d’elles s’éclipse un instant, le monde entier est malade en toutes ses nations, et le monde du cœur en ses fibres qui répondent aux nations… Lecteur, cette fibre souffrante que je vois dans votre cœur, c’est la Pologne et l’Italie. (1)

La nationalité, la patrie, c’est toujours la vie du monde. Elle morte, tout serait mort. Demandez plutôt au peuple, il le sent, il vous le dira. Demandez à la science, à l’histoire, à l’expérience du genre humain. Ces deux grandes voix sont d’accord. Deux voix? non, deux réalités, ce qui est et ce qui fut, contre la vaine abstraction.

J’avais là-dessus mon cœur et l’histoire; j’étais ferme sur ce rocher; je n’avais besoin de personne pour me confirmer ma foi. Mais j’ai été dans les foules, j’ai interrogé le peuple, jeunes et vieux, petits et grands. Je les ai entendus tous témoigner pour la patrie. C’est là la fibre vivante qui chez eux meurt la dernière. Je l’ai trouvée dans des morts… J’ai été dans les cimetières qu’on appelle des prisons, des bagnes, et là, j’ai ouvert des hommes; eh! bien, dans ces hommes morts, où la poitrine était vide, devinez ce que je trouvais… la France encore, dernière étincelle par laquelle peut-être on les aurait fait revivre.

NULLE NATION NE PÉRIRA, QU’ADVIENDRAIT-IL DU MONDE ?

Ne dites pas, je vous prie, que ce ne soit rien du tout que d’être né dans le pays qu’entourent les Pyrénées, les Alpes, le Rhin, l’Océan. Prenez le plus pauvre homme, mal vêtu et affamé, celui que vous croyez uniquement occupé des besoins matériels. Il vous dira que c’est un patrimoine que de participer à cette gloire immense, à cette légende unique qui fait l’entretien du monde. Il sait bien que s’il allait au dernier désert du globe, sous l’équateur, sous les pôles, il trouverait là Napoléon, nos armées, notre grande histoire, pour le couvrir et le protéger, que les enfants viendraient à lui, que les vieillards se tairaient et le prieraient de parler, qu’à l’entendre seulement nommer ces noms, ils baiseraient ses vêtements.

Pour nous, quoiqu’il advienne de nous, pauvre ou riche, heureux, malheureux, vivant, et par delà la mort, nous remercierons toujours Dieu, de nous avoir donné cette grande patrie, la France. Et cela, non pas seulement à cause de tant de choses glorieuses qu’elle a faites, mais surtout parce qu’en elle nous trouvons à la fois le représentant des libertés du monde et le pays sympathique entre tous, l’initiation à l’amour universel. Ce dernier trait est si fort en la France, que souvent elle s’en est oubliée. Il nous faut aujourd’hui la rappeler à elle-même, la prier d’aimer toutes les nations moins que soi.

Sans doute, tout grand peuple représente une idée importante au genre humain. Mais que cela, grand Dieu, est bien plus vrai de la France ! Supposez un moment qu’elle s’éclipse, qu’elle finisse, le lien sympathique du monde est relâché, dissout, et probablement détruit. L’amour qui fait la vie du globe, en serait atteint en ce qu’il a de plus vivant. La terre entrerait dans l’âge glacé où déjà tout près de nous sont arrivés d’autres globes.

J’eus, à ce sujet, un songe affreux en plein jour, que je suis forcé de conter. J’étais à Dublin, près d’un pont, je suivais un quai; je regarde la rivière, et je la vois traîner faible et étroite entre de larges grèves sablonneuses, à peu près comme on voit la nôtre du quai des Orfèvres ; je crois reconnaître la Seine. Les quais même ressemblaient, moins les riches boutiques, moins les monuments, les Tuileries, le Louvre, c’était presque Paris, moins Paris. De ce pont descendaient quelques personnes mal vêtues, non, comme chez nous, en blouse, mais en vieux habits tachés. Ils disputaient violemment, d’une voix âcre, gutturale, toute barbare, avec un affreux bossu en haillons que je vois encore ; d’autres gens passaient à côté, misérables et contrefaits…

Une chose, en regardant, me saisit, me terrifia, toutes ces figures étaient françaises. .. C’était Paris, c’était la France, une France enlaidie,abrutie, sauvage. J’éprouvai ace moment combien la terreur est crédule; je ne fis nulle objection. Je me dis qu’apparemment il était venu un autre 1815, mais depuis longtemps, bien longtemps, que des siècles de misère s’étaient appesantis sur mon pays condamné sans retour, et moi, je revenais là pour prendre ma part de cette immense douleur. Ils pesaient sur moi, ces siècles, en une masse de plomb; tant de siècles en deux minutes !.. Je restai cloué à cette place et ne marchai plus… Mon compagnon de voyage me secoua, et alors je revins un peu… Mais je ne retirai pas tout à fait de mon esprit le terrible songe, je ne pouvais me consoler; tant que je fus en Irlande, j’en gardai une tristesse profonde, qui me revient tout entière, pendant que j’écris ceci.

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CHAPITRE V.

La France.

Le chef d’une de nos écoles socialistes disait, il y a quelques années: « Qu’est-ce que c’est que la Patrie?»

Leurs utopies cosmopolites de jouissances matérielles, me paraissent, je l’avoue, un commentaire prosaïque de la poésie d’Horace: « Rome s’écroule, fuyons aux îles fortunées », ce triste chant d’abandon et de découragement.

Les chrétiens qui arrivent après, avec la patrie céleste, et l’universelle fraternité ici-bas, n’en donnent pas moins, par cette belle et touchante doctrine, le coup mortel à l’Empire. Leurs frères du nord viennent bientôt leur mettre la corde au col.

DANGER DU COSMOPOLITISME.

Nous ne sommes point des fils d’esclave, sans patrie, sans dieux, comme était le grand poète que nous venons de citer; nous ne sommes pas des romains de Tarse, comme l’apôtre des gentils; nous sommes les Romains de Rome, et les Français de la France. Nous sommes les fils de ceux qui par l’effort d’une nationalité héroïque, ont fait l’ouvrage du monde, et fondé, pour toute nation, l’évangile de l’égalité. Nos pères n’ont pas compris la fraternité comme cette vague sympathie qui fait accepter, aimer tout, qui mêle, abâtardit, confond. Ils crurent que la fraternité n’était pas l’aveugle mélange des existences et des caractères, mais bien l’union des cœurs. Ils gardèrent pour eux, pour la France, l’originalité du dévouement, du sacrifice, que personne ne lui disputa; seule, elle arrosa de son sang cet arbre qu’elle plantait. L’occasion était belle pour les autres nations de ne pas la laisser seule. Elles n’imitèrent pas la France dans son dévouement; veux-t-on aujourd’hui que la France les imite dans leur égoïsme, leur immorale indifférence, que n’ayant pu les élever, elle descende à leur niveau?

Qui pourrait voir sans étonnement le peuple qui naguère a levé le phare de l’avenir vers lequel regarde le monde, voir ce peuple aujourd’hui traîner la tête basse dans la voie de l’imitation… Cette voie, quelle est-elle? nous ne la connaissons que trop, bien des peuples l’ont suivie: c’est tout simplement la voie du suicide et de la mort.

Pauvres imitateurs, vous croyez donc qu’on imite?… On prend à un peuple voisin telle chose qui chez lui est vivante; on se l’approprie tant bien que mal, malgré les répugnances d’un organisme qui n’était pas fait pour elle; mais c’est un corps étranger que vous vous mettez dans la chair; c’est une chose inerte et morte, c’est la mort que vous adoptez.

Que dire, si cette chose, n’est pas étrangère seulement et différente, mais ennemie! si vous l’allez chercher justement chez ceux que la nature vous a donnés pour adversaires, qu’elle vous a symétriquement opposés? si vous demandez un renouvellement de vie à ce qui est la négation de votre vie propre? Si la France, par exemple, se mettant à marcher au rebours de son histoire, de sa nature, s’en va copier ce qu’on peut appeler l’anti-France, l’Angleterre.

Il ne s’agit point ici de haine nationale, ni de malveillance aveugle. Nous avons l’estime que nous devons avoir pour cette grande nation britannique; nous l’avons prouvé en l’étudiant aussi sérieusement qu’aucun homme de ce temps. Le résultat de cette étude et de cette estime même, c’est la conviction que le progrès du monde tient à ce que les deux peuples ne perdent point leurs qualités dans un mélange indistinct, que ces deux aimants opposés agissent en sens inverse, que ces deux électricités, positive et négative, ne soient jamais confondues.

DANGER POUR LA FRANCE D’IMITER L’ANGLETERRE.

L’élément qui, entre tous, était pour nous le plus hétérogène, l’élément anglais, est celui précisément que nous avons préféré. Nous l’avons adopté politiquement, dans notre constitution, sur la foi des doctrinaires qui copiaient sans comprendre; — adopté littérairement, sans voir que le premier génie que l’Angleterre ait eu de nos jours, est celui qui l’a le plus violemment démentie. — Enfin, nous l’avons adopté, ce même élément anglais, chose incroyable et risible, dans l’art, dans la mode. Cette raideur, cette gaucherie, qui n’est point extérieure, ni accidentelle, mais qui tient à un profond mystère physiologique, c’est là ce que nous copions.

J’ai sous les yeux deux romans, écrits avec un grand talent. Eh bien! dans ces romans français, quel est l’homme ridicule? le Français, toujours le Français. L’Anglais est l’homme admirable, la Providence invisible, mais présente, qui sauve tout. Il arrive juste à point pour réparer toutes les sottises de l’autre. Et comment?… c’est qu’il est riche. Le Français est pauvre , et pauvre d’esprit.

L’ANGLETERRE EST RICHE

Riche! est-ce donc là la cause de cet engouement singulier? Le riche (le plus souvent l’Anglais), c’est le bien aimé de Dieu. Les plus libres, les plus fermes esprits ont peine à se défendre d’une prévention en sa faveur… Les femmes le trouvent beau, les hommes veulent bien le croire noble. Son cheval étique est pris pour modèle par les artistes. Riche! avouez-le donc, c’est le secret motif de l’admiration universelle. L’Angleterre est le peuple riche; peu importent ses millions de mendiants. Pour qui ne s’informe point des hommes, elle présente au monde un spectacle unique, celui du plus énorme entassement de richesses qui ait été fait jamais. Triomphante agriculture, tant de machines, tant de vaisseaux, tant de magasins pleins et combles, cette bourse maîtresse du monde,… l’or coule là, comme de l’eau.

Ah ! la France n’a rien de semblable; c’est un pays de pauvreté. L’énumération comparée de tout ce que possède l’une, de tout ce que l’autre n’a pas, nous mènerait vraiment trop loin. L’Angleterre a bonne grâce de demander en souriant à la France, quels sont donc après tout les résultats matériels de son activité, ce qui reste de son travail, de tant de mouvements, d’efforts ?

 ET LA FRANCE EST PAUVRE. POUROUOI?

La voilà, cette France, assise par terre, comme Job, entre ses amies, les nations, qui viennent la consoler, l’interroger, l’améliorer, si elles peuvent, travailler à son salut.

« Où sont tes vaisseaux, tes machines, dit l’Angleterre? — Et l’Allemagne: « Où sont tes systèmes? N’auras-tu donc pas au moins, comme l’Italie, des œuvres d’art à montrer? »

Bonnes sœurs qui venez consoler ainsi la France, permettez que je vous réponde. Elle est malade, voyez-vous; je lui vois la tête basse, elle ne veut pas parler.

[Les produits matériels de la France, les résultats durables de son travail, ne sont rien en comparaison de ses produits invisibles. Ceux-ci furent le plus souvent des actes, des mouvements, des paroles et des pensées. Sa littérature écrite (la première pourtant, selon moi), est loin, bien loin au-dessous de sa parole, de sa conversation brillante et féconde. Sa fabrication en tout genre n’est rien près de son action. Pour machines, elle eut des hommes héroïques; pour systèmes des hommes inspirés. « Cette parole, cette action, ne sont-ce pas choses improductives? » Et c’est la précisément ce qui place la France très-haut. Elle a excellé dans les choses du mouvement et de la grâce, dans celles qui ne servent a rien. Au-dessus de tout ce qui est matériel, tangible, commencent les impondérables, les insaisissables, les invisibles. Ne la classez donc jamais par les choses de la matière, par ce qu’on touche et qu’on voit. Ne la jugez pas, comme une autre, sur ce que vous remarquez de la misère extérieure. C’est le pays de l’esprit, et celui par conséquent qui donne le moins de prise à l’action matérielle du monde.]

PARCE QU’ELLE A EU LE GÉNIE DU SACRIFICE.

Si l’on voulait entasser ce que chaque nation a dépensé de sang, et d’or, et d’efforts de toute sorte, pour les choses désintéressées qui ne devaient profiter qu’au monde, la pyramide de la France irait montant jusqu’au ciel… Et la vôtre, ô nations, toutes tant que vous êtes ici, ah ! la vôtre, l’entassement de vos sacrifices, irait au genou d’un enfant.

Ne venez donc pas me dire: « Comme elle est pâle, cette France !…» Elle a versé son sang pour vous.. — « Qu’elle est pauvre! » Pour votre cause, elle a donné sans compter (1)… Et n’ayant plus rien, elle a dit : « Je n’ai ni or, ni argent, mais ce que j’ai, je vous le donne… » Alors elle a donné son âme, et c’est de quoi vous vivez.(2)

[(1) J’écris ici, en l’affaiblissant, une pensée qui m’assaillit les premières fois que je passai la frontière. Une fois notamment que j’entrais en Suisse, j’en fus blessé au cœur. — Voir nos pauvres paysans de la Franche-Comté si misérables, et tout à coup, en passant un ruisseau, les gens de Neufchâlel, si aisés, si bien vêtus, visiblement heureux! — Les deux charges principales qui écrasent la France, la dette et l’armée, qu’est-ce au fonds? deux sacrifices qu’elle fait au monde autant qu’à elle-même. La dette, c’est l’argent qu’elle lui paie pour lui avoir donné son principe de salut, la loi de liberté qu’il copie en la calomniant. Et l’armée de la France? c’est la défense du monde, la réserve qu’il lui garde, le jour où les Barbares arriveront, où l’Allemagne cherchant toujours son unité qu’elle cherche depuis Charlemagne, sera bien obligée ou de nous mettre devant elle, ou de se faire contre la liberté l’avant-garde de la Russie.]

LA FRANCE A EU LE GÉNIE DU SACRIFICE.

« Ce qui lui reste, c’est ce qu’elle a donné… » Mais, écoutez-bien, nations, apprenez, ce que sans nous, vous n’auriez appris jamais : « Plus on donne, et plus on garde! » Son esprit peut dormir en elle, mais il est toujours entier, toujours près d’un puissant réveil.

Il y a bien longtemps que je suis la France, vivant jour par jour avec elle depuis deux milliers d’années. Nous avons vu ensemble les plus mauvais jours, et j’ai acquis cette foi que ce pays est celui de l’invincible espérance. Il faut bien que Dieu l’éclaire plus qu’une autre nation, puisqu’en pleine nuit, elle voit quand nulle autre ne voit plus; dans ces affreuses ténèbres qui se faisaient souvent au moyen âge et depuis, personne ne distinguait le ciel; la France seule le voyait.

Voilà ce que c’est que la France. Avec elle, rien n’est fini; toujours à recommencer.

[(2) Non, ce n’est pas le machinisme industriel de l’Angleterre, ce n’est pas le machinisme scolastique de l’Allemagne, qui fait la vie du monde; c’est le souille de la France, dans quelque état qu’elle soit, la chaleur latente de sa Révolution que l’Europe porte toujours en elle.]

Quand nos paysans gaulois chassèrent un moment les Romains, et firent un empire des Gaules, ils mirent sur leur monnaie le premier mot de ce pays (et le dernier) : Espérance.
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CHAPITRE VI.

La France supérieure, comme dogme, et comme légende.
— La France est une religion.

L’étranger croit avoir tout dit, quand il dit en souriant: « La France est l’enfant de l’Europe. »

Si vous lui donnez ce titre, qui devant Dieu n’est pas le moindre, il faudra que vous conveniez que c’est l’enfant Salomon qui siège et qui fait justice. Qui donc a conservé, sinon la France, la tradition du droit?

– Du droit religieux, politique et civil; la chaise de Papinien, et la chaire de Grégoire VII.

Rome n’est nulle autre part qu’ici. Dès saint Louis, à qui l’Europe vient-elle demander justice ? – le pape, l’empereur, les rois?…

La papauté théologique en Gerson et en Rossuet, la papauté philosophique en Descartes et en Voltaire, la papauté politique, civile, en Cujas et Dumoulin, en Rousseau et Montesquieu, qui pourrait la méconnaître? Ses lois, qui ne sont autres que celles de la raison, s’imposent à ses ennemis même. L’Angleterre vient de donner le Code civil à l’île de Ceylan.

LA PAPAUTÉ DE LA FRANCE

Rome eut le pontificat du temps obscur, la royauté de l’équivoque. Et la France a été le pontife du temps de lumière.

Ceci n’est pas un accident des derniers siècles, un hasard révolutionnaire. C’est le résultat légitime d’une tradition liée à toute la tradition depuis deux mille ans. Nul peuple n’en a une semblable. En celui-ci, se continue le grand mouvement humain (si nettement marqué par les langues), de l’Inde à la Grèce, à Rome, et de Rome à nous.

Toute autre histoire est mutilée, la nôtre seule est complète; prenez l’histoire de l’Italie, il y manque les derniers siècles; prenez l’histoire de l’Allemagne, de l’Angleterre, il y manque les premiers. Prenez celle de la France; avec elle, vous savez le monde.

Et dans cette grande tradition il n’y a pas seulement suite, mais progrès. La France a continué l’œuvre romaine et chrétienne. Le christianisme avait promis, et elle a tenu. L’égalité fraternelle, ajournée à l’autre vie, elle l’a enseignée au monde, comme la loi d’ici-bas.

SON PRINCIPE PLUS HUMAIN, SA TRADITION PLUS SUIVIE.

Cette nation a deux choses très-fortes que je ne vois chez nulle autre. Elle a à la fois le principe et la légende, l’idée plus large et plus humaine, et en même temps la tradition plus suivie.

Ce principe, cette idée, enfouis dans le moyen âge sous le dogme de la grâce, ils s’appellent en langue d’homme, la fraternité.

Cette tradition, c’est celle qui de César à Charlemagne, à saint Louis, de Louis XIV à Napoléon, fait de l’histoire de France celle de l’humanité. En elle se perpétue, sous forme diverse, l’idéal moral du monde, de saint Louis à la Pucelle, de Jeanne d’Arc à nos jeunes généraux de la Révolution; le saint de la France, quel qu’il soit, est celui de toutes les nations, il est adopté, béni et pleuré du genre humain.

« Pour tout homme, disait impartialement un philosophe américain, le premier pays, c’est sa patrie, et le second, c’est la France. » — Mais combien d’hommes aiment mieux vivre ici qu’en leur pays! Dès qu’ils peuvent un moment briser le fil qui les tient, ils viennent, pauvres oiseaux de passage, s’y abattre, s’y réfugier, y prendre au moins un moment de chaleur vitale. Ils avouent tacitement que c’est ici la patrie universelle.

ELLE EST LA FRATERNITÉ VIVANTE

Cette nation, considérée ainsi comme l’asile du monde, est bien plus qu’une nation; c’est la fraternité vivante. En quelque défaillance qu’elle tombe, elle contient au fond de sa nature ce principe vivace, qui lui conserve, quoi qu’il arrive, des chances particulières de restauration.

Le jour où, se souvenant qu’elle fut et doit être le salut du genre humain, la France s’entourera de ses enfants et leur enseignera la France, comme foi et comme religion, elle se retrouvera vivante, et solide comme le globe.

Je dis là une chose grave, à laquelle j’ai pensé longtemps, et qui contient peut-être la rénovation de notre pays. C’est le seul qui ait droit de s’enseigner ainsi lui-même, parce qu’il est celui qui a le plus confondu son intérêt et sa destinée avec ceux de l’humanité. C’est le seul qui puisse le faire, parce que sa grande légende nationale, et pourtant humaine, est la seule complète et la mieux suivie de toutes, celle qui, par son enchaînement historique, répond le mieux aux exigences de la raison.

Et il n’y a pas là de fanatisme ; c’est l’expression trop abrégée d’un jugement sérieux, fondé sur une longue étude. Il me serait trop facile de montrer que les autres nations n’ont que des légendes spéciales que le monde n’a pas reçues. Ces légendes, d’ailleurs, ont souvent ce caractère d’être isolées, individuelles, sans lien, comme des points lumineux, éloignés les uns des autres1. La légende nationale de France est une traînée de lumière immense, non interrompue, véritable voie lactée sur laquelle le monde eut toujours les yeux.

ELLE PEUT S’ENSEIGNER COMME DOGME ET COMME LÉGENDE

L’Allemagne et l’Angleterre, comme race, comme langue et comme instinct, sont étrangères (1) à la grande tradition du monde, romano-chrétienne et démocratique. Elles en prennent quelque chose, mais sans l’harmoniser bien avec leur fond qui est exceptionnel; elles le prennent de coté, indirectement, gauchement, le prennent et ne le prennent pas. Observez bien ces peuples, vous y trouverez, au physique, au moral, un désaccord de vie et de principe que n’offre pas la France, et qui (même sans tenir compte de la valeur intrinsèque, en s’arrêtant à la forme et ne consultant que l’art), doit empêcher toujours le monde d’y chercher ses modèles et ses enseignements.

[ (1) Pour parler d’abord du grand peuple qui semble le plus riche en légendes, de l’Allemagne, celles de Siegfried l’invulnérable, de Frédéric Barberousse, de Goetz À La main de fer, sont des rêves poétiques qui tournent la vie dans le passé, dans l’impossible et les vains regrets. Luther, rejeté, conspué de la moitié de l’Allemagne, n’a pu laisser une légende. Frédéric, personnage peu Allemand, mais Prussien (ce qui est tout autre), Français de plus et philosophe, a laissé la trace d’une force, mais rien au cœur, rien comme poésie, comme foi nationale.

Les légendes historiques de l’Angleterre, la victoire d’Edouard III et celle d’Elisabeth, donnent un fait glorieux plutôt qu’un modèle moral. Un type, grâce à Shakespeare, est resté très-puissant dans l’esprit anglais, et il n’a que trop influé : c’est celui de Richard III. — II est curieux d’observer combien leur tradition s’est brisée facilement; il semble par trois fois qu’on y voit surgir trois peuples. Les ballades de Robin Hood et autres, dont se berçait le moyen âge, finissent avec Shakespeare; Shakespeare est tué par la Bible, par Cromwell et par Milton, lesquels s’effacent devant l’industrialisme et les demi-grands hommes des derniers temps… Où est leur homme complet où puisse se fonder la légende?]

La France, au contraire, n’est pas mêlée de deux principes. En elle, l’élément celtique s’est pénétré du romain, et ne fait plus qu’un avec lui. L’élément germanique, dont quelques-uns font tant de bruit, est vraiment imperceptible.

Elle procède de Rome, et elle doit enseigner Rome, sa langue, son histoire, son droit. Notre éducation n’est point absurde en ceci. Elle l’est en ce qu’elle ne pénètre point cette éducation romaine du sentiment de la France; elle appuie pesamment, scolastiquement sur Rome qui est le chemin, elle cache la France qui est le but.

ET FONDER PAR L’ENSEIGNEMENT LA RELIGION DE LA PATRIE.

Ce but, il faudrait dès l’entrée, le montrer à l’enfant, le faire partir de la France qui est lui, et par Rome, le mener à la France, encore à lui. Alors seulement notre éducation serait harmonique.

Le jour où ce peuple, revenu à lui-même, ouvrira les yeux et se regardera, il comprendra que la première institution qui peut le faire vivre et durer, c’est de donner à tous (avec plus ou moins d’étendue, selon le temps dont ils disposent) cette éducation harmonique qui fonderait la patrie au cœur même de l’enfant. Nul autre salut. Nous avons vieilli dans nos vices, et nous n’en voulons pas guérir. Si Dieu sauve ce glorieux et infortuné pays, il le sauvera par l’enfance.

 

 

 

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