Contre la musique

.Camille_Claudel
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JULES RENARD _ JOURNAL (19 mars 1895) :

Chez Claudel, dîner et soirée fantômatique. Sa sœur me dit :
— Vous me faites peur, monsieur Renard. Vous me ridiculiserez dans un de vos livres.
Son visage poudré ne s’anime que par les yeux et la bouche. Quelquefois, il semble mort. Elle hait la musique, le dit tout haut comme elle le pense, et son frère rage, le nez dans son assiette, et on sent ses mains se contracter de colère et ses jambes trembler sous la table.
Atelier traversé de poutres, avec des lanternes suspendues par des ficelles. Nous les allumons. Des portes d’armoires que Mlle Claudel a plaquées contre le mur. Des chandeliers où la bougie se plante sur une pointe de fer et qui peuvent servir de poignards, et des ébauches qui dorment sous leur linge. Et ce groupe de la valse où le couple semble vouloir se coucher et finir la danse par l’amour.
Je n’ai pas entendu un mot de ce que disait la mère. Et, pourtant, à chacune de nos paroles elle répondait, faisait sa petite réflexion pour elle seule, ou poussait un soupir.

Et le musicien(1) qui a vécu deux ans avec Claudel, et qui vient seulement d’apprendre que Claudel est un littérateur ! Presque un vieillard, aux cheveux rares, sans crâne, et doux, et bien élevé, qui vous serre les mains comme s’il voulait d’un seul coup prendre possession de toute votre sympathie. Il ne se fait pas prier pour jouer. Il attendait. Son violon dort au chaud dans des coussins brodés de palmes. Et il joue sans pose, les yeux fermés. Après un morceau, il dit : « Qu’est-ce que je vais vous jouer maintenant ? » Quand visiblement nous sommes un peu las, il dit : « Faut-il le remettre? », avec un air de dire : « Il faut donc le remettre ! »

Comparaison entre la musique et la littérature. Ces gens voudraient nous faire croire que leurs émotions sont plus complètes que les nôtres. Nous éprouvons tout ce que vous éprouvez, plus… Plus quoi ? Un petit plaisir sensuel, la griserie que donnerait un verre d’alcool. J’ai peine à croire que ce petit bonhomme à peine vivant aille plus loin, dans la jouissance de l’art, que Victor Hugo ou Lamartine, qui n’aimaient pas la musique.

(1)On ne sait pas de qui il s’agit, nulle part auparavant il n’a été question d’un musicien. Encore un passage caviardé par la jalouse Marinette, sans doute.

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GONCOURT _ JOURNAL, tome 2. (1891 ) :

De , Gautier saute à la critique de la REINE DE SABA. Et comme nous lui avouons notre complète infirmité, notre surdité musicale, nous qui n’aimons tout au plus que la musique militaire : « Eh bien ! ça me fait grand plaisir, ce que vous me dites là… Je suis comme vous. Je préfère le silence à la musique. Je suis seulement parvenu, ayant vécu une partie de ma vie avec une cantatrice, à discerner la bonne et la mauvaise musique, mais ça m’est absolument égal…»

« C’est tout de même curieux que tous les écrivains de ce tempsci soient comme cela. Balzac l’exécrait. Hugo ne peut pas la souffrir. Lamartine luimême, qui est un piano à vendre ou à louer, l’a en horreur… Il n’y a que quelques peintres qui ont ce goût. »

 « En musique, ils en sont maintenant à un gluckisme assommant, ce sont des choses larges, lentes, lentes, ça retourne au plainchant… Ce Gounod est un pur âne. Il y a au second acte deux chœurs de Juives et de Sabéennes qui caquettent auprès d’une piscine, avant de se laver le derrière. Eh bien ! c’est gentil ce chœur, mais voilà tout. Et la salle a respiré et l’on a fait un ah ! de soulagement, tant le reste est embêtant… Verdi, vous me demandez ce que c’est. Eh bien ! Verdi, c’est un Dennery, un Guilbert de Pixerécourt. Vous savez, il a eu l’idée en musique, quand les paroles étaient tristes, de faire trou trou trou au lieu de tra tra tra. Dans un enterrement, il ne mettra pas un air de mirliton. Rossini n’y manquerait pas. C’est lui qui, dans SÉMIRAMIDE, fait entrer l’ombre de Ninus sur un air de valse ravissant… Voilà tout son génie en musique, à Verdi. »

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