Mégalo menthe-à-l’eau

– Notes pour faire quelque chose dans le style héroïque-fantaisiste.

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Aymonde est une déesse qu’on a envoyée quelque temps sur la terre pour s’incarner.

Cette pratique est relativement usuelle chez les Dieux… bien davantage, du moins, qu’on ne le croit parmi les hommes. Surtout depuis qu’ils sont devenus de tels blagueurs : ils se trouvent chics de ne plus croire en rien !

L’incarnation n’est pas du tout utilisée dans le seul but qu’on pourrait croire : créer une nouvelle religion, lancer un aventurier, un chef de guerre, une grande-prêtresse à la tête d’une nation. Il s’agit en fait la plupart du temps d’une formalité toute simple : on envoie à un moment donné une sorte d’instrument de sondage pour prendre le pouls d’une société. Il s’agit, en toute simplicité, de sonder la température des mœurs du lieu, de voir un peu ce que valent ses hommes… Toujours cette obsession du Jugement moral qui caractérise nos Créateurs… enfin, leurs descendants d’aujourd’hui car nos créateurs sont morts et enterrés depuis longtemps. De même que nous ne sommes plus que les rejetons éloignés des créations originales de nos créateurs.

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Nota bene : Il m’arrivera de dire tantôt que nos Dieux sont les enfants des Dieux des temps héroïques, mais que ces derniers sont morts depuis des lustres, tantôt que les Dieux sont immortels, ce qui donne l’impression que je me contredis. En réalité il n’y a de contradiction ici qu’aux yeux des simples, car s’il fallait expliquer de quelle manière les Dieux s’y prennent pour être immortels tout en continuant à se tuer et s’engendrer les uns les autres, il suffirait de s’en référer à la tradition polythéiste antique. Mais puisqu’il faut bien tout de même éclairer un peu ce paradoxe – pour les besoins de la linéarité du récit -, figurez-vous les Dieux comme des puissances pré-existant à tout, sous une forme pure et fixe (puissances des éléments – terre, eau, feu.. etc – puissances morales – amour, guerre, fidélité.. etc.), qui lorsqu’elles donnent la vie ne font que s’engendrer à nouveau elles-mêmes sous une nouvelle forme et qui lorsqu’elles s’assassinent aboutissent au même résultat. Ainsi on peut imaginer qu’à certaines époques les Dieux existaient dans un Panthéon magnifique où leurs forces étaient sublimées, au meilleur de leur forme, mais que plus tard ils ont continué à exister à travers une descendance qui n’était qu’une nouvelle version d’eux-mêmes, mais amoindrie. Les Dieux en effet ne semblent pas avoir à proprement parler de sens aigu de leur individualité. Chez eux la lignée est tout, et fait office d’identité en quelque sorte. Bref. Ce sont un peu des primitifs au niveau de leur mentalité, par rapport à nous, comme vous le voyez.

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Aymonde naît donc parmi le peuple dans une famille de simples gens de la classe moyenne, sous la forme d’une petite fille gentille mais sans plus, sans dons extraordinaires, ni signe particulier… On n’a pas du tout l’intention à la base de faire en sorte que la chose se sache, on ne veut pas attirer l’attention sur elle : on est dans la procédure de routine, le but n’est pas d’envoyer un avertissement terrifiant, un héros sur la terre ou un monstre des abysses, pour écrire une merveilleuse Odyssée nouvelle qui doit changer la face du monde des hommes et engendrer une nouvelle race. Personne ne fait plus ça.

Les Dieux sont devenus prudents eux aussi, voyez-vous, peut-être que leur race a vieilli. Non pas qu’ils ne croient plus en eux-mêmes, mais eux aussi finalement sont tenus désormais humiliés, en décadence, dans l’ombre pesante de leur propre jeunesse mythique, qu’ils ne songent nullement à surpasser.

Du côté des Dieux on veut seulement, au commencement de cette histoire, comme j’expliquais plus haut, procéder à un petit test de sécurité. La déesse elle-même n’est pas sensée se rappeler de qui elle est durant sa vie sur terre…_ en l’occurrence, on pourrait dire : « de l’avatar de quelle Puissance elle est ».

Si jamais la mémoire devait lui en revenir au cours de son existence de mortelle, ce serait déjà un fort mauvais présage. Un signe des temps. Ce serait le signe que le réveil des puissances primordiales est à l’ordre du jour, c’est-à-dire que les hommes sont très malheureux et que rien ne va plus. Personne ne s’attend plus à ce qu’advienne une chose pareille du côté des hautes-sphères. Là-bas, dans les nuées parallèles où évolue le petit conciliabule des enfants des Dieux, on se figure au contraire que la vie des hommes sur la terre est entrée dans une sorte de longue phase ultime de grande prospérité.

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Curieusement, et bien que la chose doive faire sourire n’importe quel humain doué d’un fond d’intelligence, du côté du Divin, on s’imagine réellement une chose pareille ! On se dit que l’espèce humaine a en quelque sorte accédé à l’âge de raison, à l’âge de la sagesse, qui est aussi celui de la liberté et de l’indépendance…

_Si pour l’homme, la raison de l’existence n’est qu’une question insoluble et que cela le satisfait, grand bien lui fasse ! Certes aucun Dieu ne se satisferait jamais d’une raison comme celle-là ! 

Et, bien au fond, pour être tout-à-fait honnête, on est  – en haut lieu – fort heureux de cet état de fait, pour ne pas dire soulagé. La civilisation humaine ayant depuis quelques temps évolué en courbe exponentielle, au-delà de toute espérance, dans une direction qui, à vrai dire, a pris de court un peu tout le monde, si elle trouvait le moyen de tourner à nouveau son visage éploré en direction des héritiers actuels des grands responsables originels de sa terrible et déprimante Condition, les héritiers en question seraient bien en peine de lui révéler quelle est la marche à suivre. Eux-même, s’ils se retrouvaient à devoir être des mortels du jour au lendemain, en seraient bien ennuyés.

Ainsi les anges éternels qui vivent dans les Cieux parallèles où réside toute la Vérité de ce monde (dont le nôtre, ainsi que la montré Platon, n’est qu’un vague reflet terni), pensent en quelque sorte avoir accompli tout ce qu’il y avait à accomplir (et au-delà!) avec notre pauvre humanité condamnée. En effet, comme l’a fort bien exprimé Schopenhauer, nous-autres sommes destinés au trépas, ainsi le pire est toujours à venir, et nous n’avons jamais devant nous que la perspective de la déception, et de la pourriture…

Nous autres les hommes, nos Divins Maîtres pensent-ils, en perdant notre piété farouche, hallucinée, des premiers âges, avons aussi perdu en démesure, en ambition, en folie… On se dit, dès lors, du côté de l’Eternel, qu’on peut bien nous laisser désormais un peu seuls à nous-mêmes, nous débrouiller avec les ersatz de puissance qui nous restent si cela nous amuse.

« S’ils parviennent », se disent-ils, « à se satisfaire du sinistre lot qui est le leur – la mortelle condition, la frustration permanente, le deuil et la responsabilité des uns envers les autres – en se passant des divines ivresses de la Foi et des Passions qui réifient le réel dans sa prime dimension mythique, ils peuvent naturellement être laissés libres de gérer le peu qu’il leur reste de destin, en toute autonomie. »

Car ainsi dépouillés des anciens liens magiques qui nous faisaient interagir avec nos Créateurs, nous ne sommes plus guère dangereux pour ces derniers. Les athées ne dérangent pas les Dieux dans l’éternelle félicité et l’éternelle satiété qui les caractérise, hélas.

En somme, on pense dans les jardins du dessus des nuages, que plus personne ne sera désormais amené sur la terre à se prendre pour un Dieu. Puisque les humains ont oublié comment on invoquait le Divin, et ont définitivement renoncé à croire à la Magie, qui parmi eux saurait encore en exprimer et le désir et le besoin ? « Les temps héroïques sont finis là-bas », les Dieux se disent-ils, « et il est l’heure pour cette bonne espèce raisonnable qui est déjà allée trop loin dans la brûlure de la lucidité, de vivre enfin en paix et de se reposer comme les autres bêtes de ses inefficaces efforts pour échapper à une condition soumise ».

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A vrai dire, cela faisait déjà un bon petit bout de temps qu’on envoyait des Dieux sur la terre et que rien ne se passait. Tout le monde (mis à part quelques divinités marginales peut-être) s’en félicitait d’ailleurs : on n’avait pas vraiment envie de gérer l’avènement d’une poussée irrationnelle, si elle advenait dans la société post-moderne… En fait on pensait qu’il était strictement impossible aux hommes dans l’état actuel de leur conscience d’eux-mêmes de basculer dans cet état de la matière qui la fait communiquer avec le virtuel. Voilà déjà plus d’un siècle que les hommes élisaient leurs célébrités uniquement parmi eux, et dédaignaient les personnes qui avaient de la fibre divine.

Les parents qui furent alloués à Aymonde sur la terre étaient certes un peu exaltés, un peu mystiques, – donc eux-même déjà un peu « inadaptés » – mais c’était le pré-requis dans un pareil cas : on n’a pas encore le droit en haut lieu d’envoyer des Dieux naître chez des gens qui n’ont rien demandé. Évidemment, la société occidentale en était à un tel point de rationalité pépère qu’il devenait même difficile de trouver cette engeance-là en son sein : les mystiques. [En Orient et en Afrique on en trouvait encore beaucoup, mais les Dieux ne pouvaient pas « sonder » que ces sociétés-là. Et paradoxalement ces sociétés n’ayant pas accédé comme l’Occidentale à la maîtrise des derniers concepts philosophiques, ni aux outils scientifiques les plus pointus, ni aux véritables instruments de pouvoir qui agitaient le Siècle, les Dieux s’en désintéressaient peu à peu.] Aussi on se rabattit sur la première paire de hippies sincères, pas trop acculturés et pas trop tarés qui se proposait dans le cœur de la France.

Aussi longtemps que sa vie de déroulerait de façon normale, la réalité de l’être d’Aymonde ne devait pas se révéler au grand jour… et, selon toute vraisemblance, dans la situation où en était l’Europe à ce moment-là _ quelque chose comme une routine pacifique, une blague bienveillante _ elle ne se révèlerait pas. C’est-à-dire qu’il était à peu près évident à l’époque que les temps héroïques étaient révolus. Quoiqu’en pensaient encore quelques paranoïaques désaxés, les hommes _ qui avaient pourtant été, deux siècles seulement auparavant, des eschatologues de l’espèce la plus sérieuse_ étaient désormais sortis de l’Histoire, et donc l’Apocalypse n’était plus du tout à l’ordre du jour. Mais l’époque, comme une chaine de volcans trop profondément endormie, grondait d’un feu souterrain plus pressant qu’on ne l’eût pu croire vu du ciel. Les barrières étaient nombreuses et la pression d’autant plus forte, car la nostalgie des temps héroïques peut prendre des formes héroïques. Et il y a des siècles de bassesse qui n’ont de l’humilité que la robe.

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AYMONDE S’ADRESSE AUX  DIEUX PAR LE TRUCHEMENT DE LA PERSONNE DE CEUX QU’ELLE PREND POUR DES PRÊTRES :

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Trop tard, mes petits amis ! A présent vous voulez me réhabiliter, mais je sais bien que c’était dans les premiers temps que j’avais raison, puisque ce sont ces premiers temps qu’à présent vous venez m’acheter _ cette essence sacrée est pour vous de l’ordre du combustible fossile. Vous en avez besoin pour vous perpétuer dans l’erreur. Alors qu’elle est toute la vie dans mes veines. Cela prouve bien combien ma vie, vous la haïssez.

Ô ne croyez pas que je ne vois pas que vous me regardez comme on regarde un puits !

Autrefois, quand je suis venue parmi vous, pour être traitée en sœur, en simple semblable, et que je détenais la force, quand j’étais moi-même la force vive, vous n’avez pas voulu de moi. Vous n’aviez manifestement pas reçu les yeux qu’il fallait pour me voir, ni le cœur qu’il fallait pour m’aimer… J’ai suscité en vous une forme étrange de répugnance. Vous n’étiez même pas capables de ne pas me briser, de ne pas me faire saigner, quand je vous faisais les plus beaux présents… Alors que c’était-là le minimum de ce que votre tradition laissait attendre de vous.

C’est par votre faute que je sais aujourd’hui que j’étais dans le juste autrefois, puisqu’aujourd’hui cet autrefois est devenu mon fond de commerce, puisque vous me l’achetez à prix d’or, sous la forme inerte d’un souvenir – le souvenir que j’ai d’avoir un jour existé.

Autrefois, quand vous m’avez rencontrée au détours d’un sentier, vous m’avez prise à chaque reprise pour votre subalterne _ et cependant je portais la couronne ! – Ce que vous nommiez « Subalterne », était la couronne. Toutes les valeurs d’alors étaient inversées. Grille facile. La couronne… celle-là même qu’aujourd’hui vous convoitez ! Mais alors, quand pourtant je vous en suppliais, vous ne m’avez jamais reconnue. Aussi la couronne ne sera jamais à vous.

Vous avez méprisé la vitalité en moi, comme si la vitalité était l’apanage des pauvres et des serviteurs… Et la richesse que j’ai vue en vous _ car je croyais en vos mirage, et plus encore je les aimais d’un amour émerveillé _ n’était rien d’autre que la mort… et le désir de ma mort. Car je faisais naître en vous un accès brutal d’Envie, et c’était la sécheresse en vous qui criait famine, et vous étiez jaloux de cette puissance.

Vous avez préféré m’humilier et me moquer en ce temps-là, comptant qu’à ce rythme-là mon innocence ne durerait guère… _ vous m’avez traitée comme une vulgaire pièce de bétail, vous m’avez ri au nez, bousculée sans vergogne, vous m’avez parlé un langage de brutes, à moi que cette couronne rendait pourtant si délicate, si tendre, si fragile ! _ Oh, vous escomptiez me diminuer prestement… Làs, il n’en a rien été ! J’ai augmenté, pareille à un fleuve de feu souterrain sous la pression. J’ai augmenté et j’ai grandi.

_ Non seulement vous n’avez pas une seule fois honoré ma délicatesse quand elle ne faisait rien d’autre que se montrer dans toute son ingénuité inoffensive, mais vous m’avez giflée et craché dessus pour la vérité toute crue qui sortait de ma bouche, comme si je vous l’avais usurpée, cette vérité, comme si vous aviez dû en être les dépositaires unique, qu’il était inadmissible qu’elle sorte d’une bouche étrangère… comme si nous ne pouvions pas la partager.

Et comme je ne savais pas moi-même encore que mes mots était ceux de la vérité, car je n’avais pas encore été informée de qui j’étais, je n’étais même pas en capacité de comprendre ce qu’il m’arrivait, c’est-à-dire de me faire une raison de toute cette violence… J’étais celle qu’on disait folle, mais qui en vérité, seule voyante, marchait sans comprendre au milieu du royaume des fous.

Quand j’étais parmi vous, vous ne m’avez pas reconnue. A présent que je comprends, soyez maudits ! Je ne serai jamais votre sœur ; j’ai trouvé la fraternité entre d’autres bras. Les bras des simples mortels auxquels désormais j’appartiens. Le divorce entre nos deux parties est consommé… A présent c’est la voix des racines qui parlera par ma bouche, autant dire la voix du sang.

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