La liberté d’expression se révolutionne elle-même comme un nombril inutile et c’est bien

Woland a écrit une chose très juste. Il a énoncé une évidence qui crève les yeux, et même qui aveugle tellement elle est évidente… qu’il faut donc, sans calcul, dire et redire :

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Je l’ai dit 12509 fois déjà, mais la liberté d’expression si elle ne choque potentiellement personne n’est pas la liberté d’expression. Il n’y pas de liberté à se conformer à ce qui peut être dit sans provoquer la moindre ride à la face du lac sombre que le monde est en train de devenir. Les crevures […] qui nous expliquent que la liberté d’expression est ce qui est autorisé par la loi ont déjà perdu puisque n’importe quel législateur peut décider à tout moment d’interdire de prononcer le mot « pot de chambre », puis par extension « jules » et ainsi de suite par exemple.

Que cela soit clair, ce qui ne peut être formulé ne peut être pensé. Attaquer la liberté d’expression c’est réduire le champ de la liberté de penser et donc de l’intelligence. C’est supprimer tout débat et donc toute possibilité d’avancée mentale en étant convaincant. C’est la fin de la maïeutique. La supériorité de notre civilisation tient entièrement là-dedans, la possibilité de se libérer des tabous et des fétiches, la liberté de critiquer les dogmes et ainsi d’envisager les problèmes sous un nouvel angle et de pouvoir les résoudre. Si on vous coupe votre queue qui sent le fromage à chaque fois que vous vous demander si 2 et 2 font réellement 5, vous n’arriverez jamais à comprendre qu’en fait non, ça fait 4.

[…]

Il est particulièrement insupportable de vois ce gland de Pape du camp des saints expliquer les limites de la liberté d’expression en des termes parfaitement fallacieux. Si je critique sa mère et qu’il me met la main dans la gueule cela veut dire qu’il y a des conséquences à mon discours, pas qu’il est limité par autre chose que la peur et ou éventuellement la bonne éducation. La liberté elle demeure, j’assume le choix d’en user ou pas mais ce choix m’appartient.

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A présent, il est temps de démontrer par la grande porte
pourquoi le discours de Woland, bien que dépourvu d’erreurs, et totalement nécessaire par les temps qui courent, au regard des drames qui secouent la France, sera toujours accompagné du sifflement des foules et de l’aboiement des chiens.Voici ma réponse :

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Vous avez raison de dire cela. Il faut le dire et le redire !

Néanmoins, au nom de la liberté d’expression elle-même, il faut aussi regarder la face pile de votre pièce…

Songez seulement à cela : une nation qui censure les choses qui peuvent se dire et se penser (alors qu’elle punit à peine certains actes criminels), est une nation qui finalement accorde davantage d’importance à ce qui est dit et pensé que les autres, qui ne le font pas.

La censure, c’est encore un coup de projecteur accordé aux idées… une crispation collective contre certaines vérités, est paradoxalement le signe de ce que cette collectivité possède des vérités communes, qui lui sont chères… cette crispation autour des fruits de l’intelligence, c’est encore le signe de l’existence d’une civilisation autour des fruits en question (c’est la preuve qu’il existe un arbre autour du fruit ^^). Car ce qu’une civilisation a de plus sacré, on le sait, ce sont ses tabous… Dis-moi qui tu hais, je te dirai qui tu es.

[De même, un fond-diffus de racisme ou de xénophobie est le signe-même de l’existence d’un peuple en tant qu’entité distincte, possédant son corps-propre – et donc son propre système de défense immunitaire. Les étrangers qui nous reprochent notre racisme, en réalité nous reprochent notre prétention inouïe, sacrilège, à ne pas en avoir – pour des peuples plus primitifs, une telle prétention équivaut à l’übris le plus forcené… c’est un peu pour eux comme si nous leur disions que nous sommes des Dieux, mais que nous leur interdisions de dénoncer la chose… Ils nous haïssent, du coup, comme c’est pas permis, et c’est bien compréhensible ma foi. ^^]

Ces vérités bien-évidemment, on ne peut jamais les dire – et moins encore à l’étranger qu’en France, car avant que d’énoncer certaines vérités, si l’on veut qu’elles soient comprises dans leur densité initiale, il faut avoir des bases communes, c’est-à-dire des tabous communs.
Ou plutôt, ces vérités, vous pourrez sans danger les énoncer hors de votre nation, et vous serez fort bien accueil, on vous dira même que vous êtes spirituel : mais le fait-même que l’étranger puisse accueillir avec un sourire détendu les vérités que vous avez abreuvées de votre sang quand vous étiez dans votre pays, montre qu’elles ne sont pas des vérités pour lui au même titre (avec la même densité sentimentale) que pour vous.

C’est encore une fois la rencontre des interdits qui justifie la liberté d’expression – ce sont les interdits qui engendrent les libertés. Et c’est vous-mêmes qui l’expliquez dans votre texte ! Mais les implications dernières de tout cela, quasi personne n’est vraiment prêt à les entendre, même pas vous. Et c’est bien normal. Nous ne sommes que des êtres humains après tout.

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Au jour du grand défilé, y avait deux sortes d’absents. Les barbus, et les Cassandres.

Il y avait ceux qui étaient venus pour faire rendre gorge à tous les hommes qui avaient péché. Si on les laissait faire, la terre toute en-puretée, deviendrait bientôt semblable à la lune.

Il y avait ceux enfin qui, parmi le peuple des gentils français, s’étaient donné la peine plusieurs années durant, d’avertir les hommes en règne, des suites logiques de leurs dérives.

Mais… de quelle nature étaient-elles au juste, ces dérives du pouvoir, selon les opposants qu’il avait dans sa propre maison ?

Blasphème systématique ? Irrespect ? Absence de tabous ?

Les avertissements des « Cassandre », (alarmées qu’elles avaient été bien avant le drame, de ce qu’un tel drame pouvait advenir), portaient-ils sur un abus généralisé de toutes les libertés de la part du pouvoir ? Non curieusement, absolument pas.

Car réduire ainsi les Cassandre au silence, sans pitié ni ménagement, de la part du pouvoir en place, ce n’avait été faire la preuve ni d’un grand esprit de liberté, ni d’un véritable esprit d’ouverture, ni d’un véritable amour pour le dialogue…

Or quand on se targue d’être un pouvoir « tolérant » et ouvert au dialogue, il faut avoir les moyens de ses ambitions, n’est-ce pas ? Cela nous parle sans doute de la vanité inhérente aux trop grandes ambitions…

Ironie tragique du sort, des sauvages venus des déserts venait à présent reprocher à ces hypocrites un excès de libéralité.

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Les sauvages croyaient que les occidentaux n’avaient plus de tabous, simplement parce que des femmes belles, en occident pouvaient se montrer nues partout sans jamais donner l’impression de rencontrer le moindre tabou en face.

Pour le sauvage, tabou implique désir. Le sauvage ne sait pas qu’un tabou ça ne disparaît pas, ça se déplace… et que l’essentiel est invisible pour les yeux.

Le pouvoir occidental en place avait bel et bien encore des tabous – invisibles aux yeux des sauvages -, et ces tabous il entendait bel et bien les nier – les nier eux, et leur douleur, avec toute la violence qui s’ensuit. Ces tabous vivants étaient les Cassandres.

Les Cassandres étaient venues avertir le pouvoir du monde dit « Libre », que sa religion de la tolérance et de l’ouverture d’esprit était devenue une religion sectaire exactement comme les autres, avec son vocabulaire-propre et ses codes excluants, faisant d’elle un outil de plus pour opacifier le monde…. un outil d’aliénation, un outil de caste, ennemi des gens simples, hostile à l’intelligence des enfants, hostile aux cœurs aventureux.

Ils n’ont pas écouté les Cassandres venues avertir le monde dit « libre » qu’il en était venu à simuler la liberté, à faire des grimaces et qu’en réalité il n’était pas si libre que ça.

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Dans les rues, le lendemain du drame, parmi les gens qui peuplaient et animaient la France, deux sortes d’hommes manquaient, car ils étaient restés à la maison : les pires et les meilleurs, ensemble unis dans une même détestation du temps. Mais ils n’étaient absolument pas mus par les mêmes forces, ni par les mêmes raisons.

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